Le récit du royaume bicéphale 1 – La guerre

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Illustration : Servant of the people par Asim Steckel

Prologue

“Dans toute civilisation, il y a deux entités distinctes qui sont étroitement liées. La première, c’est l’entité militaire, le bras armé du royaume qui porte fièrement la lance et l’épée; la seconde, c’est l’entité civilisationnelle, la pioche qui extrait la pierre qui permet de bâtir les palais et les temple ainsi l’araire qui laboure les champs. L’entité militaire est nécessaire car elle permet à la civilisation de s’étendre et de se sécuriser, mais l’épanouissement même de la civilisation, cause irrémédiablement un recul de l’entité militaire.”, Dit Alima.

Tandis que les étudiants notaient assidûment tout ce qu’elle disait, Thani les observait. Ils avaient tous entre dix-huit et vingt-cinq ans et étaient promis à un brillant avenir en tant qu’administrateurs ou officiers militaires. Du moins, certains d’entre eux. Pour être accepté parmi les protégés d’Alima, il fallait le mériter. Il fallait prouver que l’on avait du discernement et l’esprit vif mais cela ne garantissait pas une carrière dans l’administration pour autant.

La classe se tenait dans une grande salle de la résidence privée d’Alima que l’on avait aménagée avec des coussins et des tables basses. Des étagères remplies de livres recouvraient les murs de pierre dorée. Sur le mur derrière l’instructrice était accrochée une gigantesque tapisserie. Celle-ci était finement exécutée et extrêmement détaillée. Elle représentait une carte du pays de Butra. On voyait Assawda, la capitale, tout au nord sur la côte. A côté, les deux cités de Milh et Bassal. Au centre du pays étaient représentées les villes caravanières de Yanouss et Khardal. Tout au sud non loin de la frontière avec les terres des tribus nomades, on voyait Baqdanous, La porte du désert. Chaque ville était représentée sur la carte avec beaucoup de détails. Pour Assawda, on voyait ses remparts ainsi que ses deux collines caractéristiques. Pour Yanouss et Khardal, des chameaux et des marchands étaient dessinés au sein des murailles. Baqdanous était quand à elle représentée comme un grand camp de tentes avec des caravanes tout autour.

A l’est on voyait le royaume de Shem et à l’ouest celui de Khiva. Au sud-est et au sud-ouest étaient représentées les principautés de Yazd et de Lut. Au nord, on voyait un bout de l’île de Shadjar. L’instructrice se servait de cette carte pour illustrer son propos pendant ses cours d’histoire et de géopolitique.

La saison chaude était à son apogée et la chaleur était étouffante dans les rues de la ville. Les seuls endroits où l’air circulait étaient le port et les hauteurs de la cité. La résidence d’Alima avait l’avantage de se trouver sur le flanc de l’une des collines jumelles de la ville et d’être face à la mer. Thani profitait donc d’une fraîcheur salvatrice en plus d’être là pour accomplir une mission pour son maître.

“Ce rapport entre ces deux entités a pour conséquence les trois phases inévitables d’une civilisation : L’ascension, l’âge d’or et le déclin. “, Continua-t-elle, ”C’est l’entité militaire qui permet à la civilisation de naître et de prospérer atteignant ainsi l’âge d’or. Mais qui dit âge d’or, dit opulence et oisiveté. Et l’entité militaire finit vite par paraître obsolète aux yeux de la civilisation. On relègue ainsi l’armée au rang de vieil ordre inutile. Pire encore, ils deviennent parfois les cibles de moqueries. Mais malheureusement, le déclin des armées expose la civilisation aux barbares de l’extérieur. Et quand la civilisation prend conscience qu’elle est entourée de loups prêts à lui sauter dessus, c’est déjà trop tard. L’ennemi est aux portes et les catapultes lancent déjà des projectiles aux murs.”

Un étudiant leva la main. Thani connaissait son nom, il s’appelait Mani. Il était le petit neveu d’Alima. Petit de taille et fin, il semblait qu’il avait raté sa poussée de croissance. Malgré ses vingt ans, il semblait en faire quatre de moins. Pour compenser ce manque de stature, il affichait une assurance exacerbée. L’instructrice lui fit signe qu’il pouvait parler.

“Noble instructrice, j’ai une question. On dit partout que notre royaume de Butra est aujourd’hui à son apogée, pourtant l’Épée a perdu beaucoup d’influence en un demi-siècle. Cela ne signifie-t-il pas que nous sommes au crépuscule de notre âge d’or et que la décadence nous guette ?”, Demanda-t-il.

Alima prit le temps de réfléchir avant de répondre. Tous les étudiants la fixaient, attendant une réponse. Elle avait près de quatre-vingt-dix-ans et était pourtant toujours en forme. Au milieu de son visage parcheminé, deux grands yeux continuaient de bouger vivement. A la main, elle tenait constamment un chapelet qu’elle égrenait pour l’aider à réfléchir. Dehors, on entendait les chants des oiseaux venus chercher de l’ombre et de la fraîcheur dans le verger de la résidence de l’aïeule. Deux adolescentes étaient assises sous un grenadier et conversaient, c’était les petites filles d’Alima. Tandis qu’une servante leur apportait des sorbets, l’une d’entre elles eut un éclat de rire. La vie était douce pour qui était lié à l’un des souverains du royaume. L’aïeule les regarda tout en réfléchissant puis dit :

“À Butra nous avons deux souverains, le Guide, maître du Marteau, et le Seigneur de la guerre, maître de l’Épée. C’est pour cela que l’entité militaire ne reculera jamais au sein de notre royaume. Elle est structurellement égale en influence à l’entité civilisationnelle. L’armée de Butra est toujours la plus puissante du continent. Que ce soit Shem, Sikilir, Uruk, Qûds ou Kassuf, tous nous craignent. Alors on ne peut pas vraiment parler de déclin. L’Épée et le Marteau ont depuis toujours partagé le pouvoir, et inévitablement il y a eu des phases de léger recul d’une faction ou de l’autre, mais les deux ont survécu et continueront d’exister.”, Expliqua-t-elle.

L’étudiant nota scrupuleusement la réponse de l’instructrice.

“Nous avons terminé, vous pouvez rentrer chez vous”, Conclut-elle.

Les étudiants rangèrent leurs tablettes de cire et leurs qalams puis un à un quittèrent la salle. Thani était toujours là. L’homme avait près de soixante ans. Un turban gris lui ceignait sa tête aux cheveux gris. Il était rasé de près et n’arborait pas de moustache. Il attendit que le dernier fût sorti pour parler :

“Malik Shah a entendu parler de ton étudiant prodige. On raconte qu’il s’est fait une place à la cour du Guide mais qu’il ne renie pas son inclinaison pour l’Épée. On raconte même qu’il tente de ramener des partisans du Marteau de notre côté.”

“Tu parles de Mani ? Oui, il est très intelligent et rêve d’être vizir de Malik Shah.”, Répondit-elle avec fierté. “Mais en quoi Mani intéresse-t-il mon Seigneur de la guerre de beau-fils ?”

“Tu sais bien que Malik Shah est au plus bas depuis quelques temps.”, Dit Thani. “Depuis que son fils unique fréquente la cour du Guide et qu’il renie presque publiquement son appartenance à l’Épée.”

“Et donc ?”, Demanda-t-elle.

“Il ne fait confiance à aucun de ses vizirs et souhaite du sang neuf à son service. Il souhaite s’entretenir en privé avec Mani.”

“Et Sa Grâce, que pense-t-elle de cela ? Est-elle à l’origine de cette initiative ?”, Demanda Alima.

“Non, Nepenthes n’est pas impliquée il me semble.”

“Tu appelles la reine par son surnom, maintenant ? Elle ne serait pas contente de l’apprendre.”, Plaisanta l’aïeule.

Thani sembla gêné, il éluda la question :

“Fais-le venir au plus vite.”

“Très bien, je le lui ferai quérir dans la journée.”, Répondit-t-elle avec un sourire ironique.

Dehors, les deux jeunes filles furent rejointes par un jeune garçon portant un oud. Encore un petit fils d’Alima. Après avoir accordé son instrument, il se mit à en jouer accompagné par les chants des deux adolescentes.

“On te dit très attachée à ta maisonnée, bien plus qu’à la dynastie de ton beau-fils.”, Dit Thani.

“Ce à quoi je suis attaché ne te regarde absolument pas, vizir. Serais-tu jaloux ?”

“Ce doit en effet être plaisant d’avoir autant de gens qui vous aiment et qui sans vous ne seraient rien.”, Répondit Thani.

“Rien ? Chacun de mes enfants et de mes petits enfants est unique. Ils n’ont pas besoin de moi pour être formidables.”, Répondit Alima agacée.

“Et pourtant aucun d’entre eux ne semble avoir d’inclination pour la faction qu’il est censé défendre de par son lien familial avec le Seigneur de la guerre. Après je comprends qu’il est plaisant de se laisser aller aux luxes qu’offre la paix et la stabilité.”

Alima commençait à perdre patience. Elle se leva et ouvrit la porte de la salle, indiquant au vizir qu’il pouvait prendre congé.

“Je vais faire quérir mon petit neveu afin que le maître de cette faction que tu adultes tant puisse s’entretenir avec lui.”, Dit-elle.

Thani eut un rictus. Il se leva et tandis qu’il qu’il quittait la pièce, il ajouta :

“Depuis le jour où tu as marié ta fille au Seigneur de la guerre, toi et ta maisonnée appartenez au trône de l’Épée, tâche de ne jamais l’oublier.”

L’aïeule ferma sèchement la porte derrière lui.

Partie I

“Tu rentres chez toi ?”, Demanda Javid en mangeant des graines de tournesol.

“Sûrement, je n’ai plus rien à faire de ma journée.”, Répondit Mani.

Les deux jeunes hommes étaient assis sur un muret qui donnait sur l’une des principales artères d’Assawda, l’Avenue de la Concorde. Elle faisait une lieue de long et traversait toute la ville. Elle allait de la mer au nord jusqu’à la Porte de Difa au sud de la ville. Le principal marché de la ville s’y trouvait. Alignés contre les maisons ou posés sur les pavés dorés, les étals des marchands débordaient de marchandises. Étoffes du sud lointain aux couleurs vives, épices des Usques aux parfums entêtants, fourrures de l’Empire, artisanat de Shadjar, Sikilir, Shem et de toutes les contrées du Continent Jaune. Il y avait aussi du commerce d’esclaves, spécialité de Kassuf.

Un homme passa avec une charrette de saucisses. Mani se leva pour en acheter une. Les saucisses poivrées étaient la spécialité d’Assawda. Cette épice venue des Usques, loin au sud, faisait la fortune du royaume. En effet, la Route du poivre qui partait du royaume lointain passait par l’hostile chaîne de l’Avaï avant de traverser la gigantesque étendue désertique qu’étaient les Terres des tribus. La route arrivait enfin à Baqdanous, La porte du désert, la frontière sud du royaume. Seuls les Butris avaient des accords de paix avec les Tribus, ces peuples de nomades qui peuplaient le grand désert. En échange d’un droit de passage, ils pouvaient acheminer leurs épices jusqu’à Assawda d’où elles embarquaient par bateau pour être vendues dans tous les recoins de la Mer blanche. Voici donc ce qu’était Butra, un carrefour entre le désert et la mer où les gens de tout le Continent Jaune se croisaient pour commercer et échanger.

Le vendeur remercia Mani et reprit son chemin. La rue était pleine de monde. Un flux continu et dense d’hommes et de femmes circulait entre les hauts bâtiments ocres, d’où pendaient des tissus qui allaient d’un côté à l’autre de l’avenue pour de créer de l’ombre. Au loin, la mer d’un bleu d’azur envoyait son vent frais pour soulager un peu du soleil de plomb qui écrasait la ville et se réverbérait sur les pavés de pierre dorée.

Les deux amis aimaient regarder passer les gens. On voyait des personnes de tous horizons à Assawda. Il y avait bien-sûr des Butris à la peau de miel et à la tête enturbannée, mais aussi des gens de Sikilir avec leurs yeux légèrement bridés et leurs sourcils broussailleux, des gens de Khiva avec leur accent chantant et leurs manières extravagantes qui contrastaient avec le fait qu’ils se cachaient tous le visage avec des masques, des gens de Qûds aux longs nez crochus et aux traits fins, des gens de Kassuf avec leurs coiffes improbables et leurs esclaves, des gens des terres des tribus au sud avec leurs cheveux longs, leur têtes nues et leurs tenues amples bleu foncé et parfois même des gens de la lointaine Zuong-Wo avec leurs yeux bridés et leur peau très claire.

“Mon père me tanne encore pour que j’abandonne mon instruction chez Alima pour reprendre son commerce.”, Dit Javid d’un air désolé.

“Ton père est dans les épices non ?”, Demanda Mani.

“Pas que, il fait aussi dans le commerce de soieries et de fourrures. Sauf que je n’ai pas envie de finir ma vie en gros commerçant…”

“Toi au moins tu as un père…”, Se désola à son tour Mani.

“Tu te plains mais tu es de la famille du Seigneur de la guerre et ta grande-tante est notre instructrice”, Rappela Javid. “Je te rappelle que mon père n’est affilié à aucune faction et n’aime pas me voir pencher du côté de l’Épée. J’ai dû batailler pour qu’il me laisse rejoindre les protégés d’Alima.”

“Je ne suis de sa famille que par alliance, beaucoup de monde est dans mon cas.”, Répondit Mani.

Tandis qu’ils discutaient, ils virent passer Yozi, l’assistant d’Alima. Il regardait de tous les côtés en se frayant difficilement un chemin parmi la foule comme s’il cherchait quelque chose. Mani le hêla, l’homme se retourna brusquement vers eux.

“Mani ! Tu es là !”

“Qu’y a-t-il Yozi ?”, Demanda Mani.

“C’est assez urgent, votre grande-tante m’a chargé de vous dire que Sa Majesté le Seigneur de la guerre souhaite vous voir.”, Répondit Yozi.

“Me voir moi ? Quand ?”, Demanda Mani.

“Maintenant. On ne fait pas attendre le Seigneur de la guerre de Butra !”, Répondit Yozi.

C’était la première fois que Mani entrait dans le cabinet privé de Sa Grandeur Malik Ibn Amir Ibn Alp Arslan dit Malik Shah. Celui-ci se trouvait dans l’une des ailes supérieures du palais de la Guerre qui dominait l’une des deux collines de la cité. La pièce était richement décorée comme on pouvait s’y attendre pour le bureau d’un homme aussi important. Aux murs étaient pendues des tapisseries brodées en fils d’or et d’argent. Elles dépeignaient le passé glorieux, l’Âge des Bien Guidés. En ce temps-là, les deux souverains de Butra travaillaient en étroite collaboration pour bâtir le royaume. Mais depuis, l’écart entre les pouvoirs s’était élargi et les deux souverains se contentaient de se toiser l’un l’autre du sommet de leurs collines respectives.

Un scribe était assis dans un coin de la pièce face à un écritoire et recopiait un texte. Malik Shah n’était pas là pour le moment. Mani s’assit sur un siège et attendit. Sur le mur derrière le siège du Seigneur de la guerre se trouvait une représentation en bronze de Amesha Arshtish, divinité des brasiers et du feu purificateur. C’était l’un des deux dieux que les gens de Butra priaient. Son pendant était Amesha Aat, dieu de l’âtre et du feu réconfortant.

Ici Amesha Arshtish était représenté sur son trône d’argile. Des flammes se déployaient comme des ailes de chaque côté. Le bronze avait été finement ciselé pour suggérer la puissance et l’ardeur des flammes. Le dieu tenait à la main droite une épée et à la main gauche une torche. Mani prononça une formule religieuse à voix basse en faisant le signe des flammes guerrières avec ses doigts. Le scribe l’entendit murmurer et fit lui aussi le signe.

Au bout d’un moment, Malik Shah entra dans la pièce. C’était un homme de taille moyenne qui tentait de résister à la courbure de l’âge. Il portait un turban noir sobre et serré autour de sa tête. Sa barbe grise tressée et soigneusement taillée lui arrivait jusqu’au torse et il portait une longue robe noire aussi sobre que le reste de sa tenue. Même sa peau semblait grise. Avant de saluer Mani, il se tourna vers la divinité de bronze et murmura tout en faisant le signe des flammes guerrières de ses longs doigts fins :

“Je vous salue flammes purificatrices.”

Il se tourna ensuite vers le jeune homme et dit :

“Bonjour à toi Mani.”

“Bonjour, Votre Grandeur”, Répondit-il en se levant et en faisant une courbette.

“Assieds-toi.”

Le jeune homme obéit. Le Seigneur de la guerre, malgré la courbure de l’âge, gardait toute sa vivacité. Il dégageait une aura qui imposait le silence. Il s’assit à son bureau face à Mani. Joignant les doigts au niveau de long nez crochu, il dit :

“On m’a conté des choses à ton propos, alors j’ai souhaité te rencontrer en personne.”

Mani ne répondit rien. Il gardait les yeux baissés. C’était ainsi qu’on lui avait appris qu’il fallait se comporter face à un souverain.

“On m’a conté que peu d’hommes dans cette cité peuvent se prétendre aussi fervents défenseurs de l’Épée que toi.”, Ajouta-t-il. “Que tu vas même jusqu’à fréquenter la cour du Guide pour prêcher pour notre faction. Que tu débats ardemment et sans peur même face aux hauts administrateurs du Marteau.”

“Oui, Votre Grandeur. Je trouve qu’on accorde trop peu d’importance au bras armé du royaume, même si ma grande-tante prétend le contraire.”, Répondit Mani.

“Ta grande-tante sait que certains de ses étudiants sont des fils d’hommes et de femmes de la faction du Marteau et qu’elle doit faire attention à ce qu’elle dit devant eux.”, Dit le Seigneur de la guerre. “Mais ce n’est pas de cela que nous allons parler aujourd’hui.”

Il se leva et s’approcha d’une étagère chargée de livres et en prit un de ses longs doigts gris.

“Tu te prétends défenseur de l’Épée mais sais-tu manier les armes ?”, Demanda Malik Shah.

“Non, Votre Grandeur. Mon intérêt se porte surtout sur la stratégie politique.”, Répondit Mani.

Le souverain s’approcha et montra le livre au jeune homme.

“L’as-tu déjà lu ?”, Demanda-t-il.

“Les ruses d’Ibn Hanash ? Oui, Votre Grandeur. Un ouvrage d’une grande valeur. Une compilation d’histoires courtes qui contient des ruses célèbres depuis la création du monde jusqu’à la fondation de Butra. Il raconte d’abord les ruses des dieux, puis celles des esprits et des démons, il passe ensuite aux ruses des rois et enfin les ruses des vizirs et des jurisconsultes.”

Le souverain prit un autre livre de son étagère.

“Et celui-là ?”

“Tactica du roi Leon VI le sage. Oui, je l’ai lu. L’Empire d’avant l’unification a vu passer de talentueux stratèges.”

Malik Shah réfléchit quelques instants puis tendit la main vers un livre qui semblait très vieux. Il le sortit et le tourna vers Mani. Il était écrit dans une écriture étrange aux signes anguleux et courts au contraire de l’écriture butri qui était ronde et élégante. Le jeune homme connaissait ce livre :

“C’est le Tashnitou Beloutou, le livre de l’empire, écrit par Jaman le fondateur légendaire de la dynastie Jamanide. Il y raconte comment il conquit la quasi totalité du Continent Jaune avec l’aide des dieux et des esprits. C’est la première fois que je vois un exemplaire en langue jamanide, elle n’est plus parlée depuis plus de cinq siècles.”

“C’est en effet le dernier exemplaire en langue jamanide qui existe encore aujourd’hui.”, Dit Malik Shah.

Le souverain reposa le livre et se rassit sur son siège.

“Sais-tu de quand date la dernière guerre qu’a mené Butra ?”, Demanda le souverain.

“La guerre des Trois affluents, contre Sikilir, il y a de cela vingt ans. Butra a perdu et a dû verser une très forte somme à l’ennemi pour conclure une paix”, Répondit Mani.

“Je m’en rappelle comme si c’était hier. La bataille du lac Musqué. Nos deux armées se faisaient face aux abords du lac. Nous étions largement en surnombre, au moins deux fois plus. Puis quand nous avons chargé, ils ont fui. Alors nous les avons poursuivis. Nous n’avons jamais vu venir les renforts qui ont chargé nos arrières. Même si nous étions toujours en surnombre, ils ont quand même réussi à provoquer une débandade parmi nos troupes et à gagner cette maudit bataille. Les fourbes !”, Ragea Malik Shah.

Mani n’osa pas parler tout de suite. Mais il ne put se retenir longtemps. Il regarda le Seigneur de la guerre dans les yeux et dit :

“Il n’y avait rien de mal dans leur manoeuvre, bien au contraire, elle leur a assuré la victoire.”

Malik Shah sembla s’offusquer :

“Et l’honneur alors ? Ces hommes ne se sont pas battus avec honneur. Ils nous ont dupés et se sont déshonorés”.

“Pourtant, ils ont gagné, et le fait de vous avoir dupés ne semble pas leur avoir ôté le sommeil. Au contraire, ils doivent être fort contents d’avoir épargné les vies de milliers des leurs.”, Répondit le jeune homme.

Le Seigneur de la guerre finit par sourire. Son visage dur et anguleux sembla se radoucir.

“Tu as bien appris tes leçons. Tu n’es pas comme ces idiots qui crachent sur la ruse et la duperie. Il faudrait plus d’hommes comme toi dans ce royaume. Mais malheureusement, même les guerriers stupides qui foncent dans le tas avec bravoure et courage sont en voie d’extinction. Au lieu de cela, nous avons des hommes comme mon fils. Tu en as sûrement entendu parler ? Ce personnage oisif et obèse. Il passe ses journées à se pavaner au palais du Guide alors qu’il est mon fils. Qu’ai-je fait aux dieux pour mériter cela ?”, Dit Malik Shah.

Mani ne répondit rien.

“Même si ta grande-tante n’a pas voulu l’admettre, ce royaume est bien en pleine décadence. C’est cela le problème du déclin, c’est qu’on ne s’en rend jamais compte assez tôt. Fort heureusement, nous ne sommes encore qu’aux débuts, il n’est donc pas trop tard pour renverser la tendance.”, Expliqua le Seigneur de la guerre.

“Qu’avez-vous en tête, Votre Grandeur ?”, Demanda Mani.

“Mon fils est perdu, je ne veux pas le voir sur mon trône après ma mort. Je veux voir quelqu’un qui sait réfléchir. Je vais donc te tester, Mani, et voir si tu es l’homme qu’il faut à ce royaume.”

“Je ne saisis pas, Votre Grandeur.”

“Nous allons conclure un marché. Je veux que quelqu’un déclare la guerre à notre royaume. Un vassal, un voisin, peu importe. Je veux que ces couards viennent s’aplatir devant moi pour que je dirige leurs armées car ils en sont incapables. Tu es de ma famille. Donne-moi une guerre, et je te nomme héritier de mon trône.”

“D’autres personnes se trouvent entre moi et votre fils dans la ligne de succession, Votre Majesté, ne seraient-ils pas offensés ? Je doute que votre neveu apprécie que vous fassiez cela.”

“J’ai perdu en autorité mais ce trône reste le mien et il me revient toujours, du moins pour l’instant, de désigner mon héritier. Mais pour cela tu devras faire tes preuves et t’en montrer digne. Cela commence par cette première mission que je te confie.”, Répondit le roi.

Mani resta silencieux longtemps. Il fixait l’une des tapisseries sur le mur. Malik Shah savait qu’il réfléchissait. On n’acceptait pas un accord aussi important sans y songer avant. Enfin, le jeune homme finit par rompre son silence.

“J’accepte, mais il y a deux choses que je veux.”, Dit-il.

“Parle et tu les auras, il n’y a rien que je ne peux prodiguer”, Dit le Seigneur de la guerre.

“Je veux votre confiance absolue et votre sceau.”, Dit Mani.

“Mon sceau ?”

“Oui.”

“Que veux-tu en faire ?”, Demanda Malik Shah.

“En me demandant cela, vous ne me donnez aucune des deux choses que je demande.”

Le Seigneur de la guerre sourit et dit en lui tendant une chevalière sur laquelle était gravé en lettres calligraphiées le mot “épée”.

“Accordé.”

Partie II

Il faisait très chaud sur les hauteurs de Butra mais certainement pas autant que dans les rues étroites de la ville. La ville était dominée par deux collines sur lesquelles étaient bâtis deux palais. Le Palais du Guide et le Palais de la Guerre. Mani se tenait debout sur le perron du premier. De là, il pouvait voir le second palais et toute la ville en bas. Les clameurs de la cité résonnaient jusqu’ici. L’atmosphère devait être étouffante au coeur des marchés bondés. En arrière-plan de ce tableau on voyait la Mer Blanche à l’eau couleur azur sous le soleil d’été. Mani était né et avait grandi à Assawda. Il n’avait quitté la cité que très rarement et très brièvement. A chaque fois, il n’était pas allé très loin. Pourtant il pouvait décrire avec précision ce qui se trouvait de l’autre côté de la Mer Blanche. Il y avait d’abord l’île de Shadjar où l’on construisait les meilleurs bateaux du monde. Ensuite venait Sikilir puis l’Empire où l’on priait le Soleil et le Ciel et où les guerriers étaient vêtus d’armures faites de plaques d’acier.

Cela faisait maintenant deux semaines que le Seigneur de la guerre lui avait confié sa mission. Depuis, il ne lui avait plus parlé.

“Bon.” Se dit-il.

Après avoir mangé ses dernières graines de tournesol, il monta les marches du palais et pénétra par la grande porte. Un garde somnolait sur le côté, adossé à une colonne.

Le grand hall du palais était quasiment vide mais dès que le soleil perdrait en violence, les notables afflueraient pour profiter des fastes de la cour du Guide. Pour le moment, il n’y avait que quelques riches marchands qui conversaient. Mani le chercha des yeux et finit par le trouver. Il était petit de taille, grassouillet et transpirait abondamment sous ses vêtements dorés de soie ample.

Amir Ibn Malik Ibn Amir de la dynastie des Harbides qu’on connaissait par son surnom de Khafif, le léger, fils unique et héritier de Malik Shah. Il ne se savait pas qualifié de la sorte mais quasiment personne ne l’appelait par son nom quand il était absent. Il fréquentait assidûment la cour du Guide où il se croyait aimé et respecté. Mani le méprisait au plus haut point mais se gardait bien de le lui manifester.

“Mani ! Mon ami !” S’exclama Khafif quand il le vit arriver.

Il avança de son pas incertain vers lui.

“Bonjour à vous, Mon Prince.” Répondit Mani avec un large sourire affable.

“Quelle chaleur, je n’en peux plus !” Dit Khafif en s’essuyant le front. “As-tu appris la nouvelle ?”

“Quoi donc ?” Demanda Mani.

“Cinq émissaires des provinces du sud avec leurs escortes sont en chemin vers la capitale en ce moment-même. Ils ont fait annoncer leur arrivée et veulent parler au Guide au plus vite. On dit qu’ils sont furieux !”

Mani fit mine de tout ignorer ce qui se passait.

“Mais pourquoi sont-ils furieux ?”

“On ne sait pas encore. J’espère juste que ce n’est pas une histoire de guerre !” Redouta Khafif.

Plus tard dans la journée, ils entendirent du tumulte venant de la ville. Tous deux sortirent du palais pour voir. Ils distinguèrent une procession au loin vers la Porte de Difa. Celle-ci semblait composée de cavaliers portant des bannières colorées. Une épaisse poussière se levait dans leur sillage.

“Ce sont les émissaires !” S’écria Khafif, tout excité.

Mussa Ibn Rashid Ibn Abbass dit Hadi était le Guide de Butra. Il était assis sur son trône tandis que les émissaires pénétraient dans la salle. Âgé de plus de cinquante ans, il dégageait une puissance calme et sereine. C’était un homme corpulent mais à l’apparence vive. Ses mains épaisses étaient nerveuses. Sous son large turban multicolore, ses yeux toisaient tous ceux qui se trouvaient en dessous et sa barbe semblait vibrer à chaque fois qu’il parlait.

Les cinq émissaires étaient vêtus à la mode du sud du pays. Aucun n’avait de turban, ni de couvre-chef de quelque sorte que ce soit. Leurs cheveux étaient longs et certains les avaient tressés. Deux jeunes filles gloussèrent en voyant ces hommes à l’apparence bien féminine mise à part pour leurs longues barbes. En effet, à la capitale, les hommes arboraient la moustache ou la barbe mais se coupaient les cheveux court.

Nizam, le grand vizir du Guide, se tenait debout à côté de celui-ci. C’était un homme grand et droit comme un I. Il avait le nez long et en angle droit. Sa tenue contrastait avec son visage peu amène. Il était vêtu d’une longue robe d’un rouge vif brodée de motifs au fil d’or.

L’homme ordonna que l’on apporte de l’eau sucrée aux émissaires. Quand ceux-ci eurent bu, on les autorisa à parler. Celui qui se tenait au milieu, un homme grand et mince, à la chevelure en bataille, s’avança pour parler.

“Je viens au nom de Nasr Ibn Ahmad, prince de Ghazna. Il vous informe qu’il refuse de céder aux menaces des Deux trônes et nie catégoriquement les accusations dont on l’accable. Toutes les provinces du sud se portent garantes de mon seigneur et nous soutiennent en cela.” Dit-il en montrant les quatre émissaires qui se tenaient derrière lui.

Mani sourit tandis qu’une vague d’incompréhension parcourait la salle. Le Guide regarda son grand vizir sans comprendre. Les gens présents commencèrent à murmurer.

“Noble émissaire, de quelle offense parlez-vous ?”, Demanda enfin le souverain.

“Mon seigneur et maître a reçu il y a de cela cinq jours une missive portant le sceau des Deux trônes l’accusant de ne pas avoir honoré ses engagements envers Vos Majestés. On l’accuse d’avoir sous-estimé ses revenus afin de payer un tribut annuel moindre. La missive comprenait des menaces d’intervention militaire et de destitution.”, Expliqua l’émissaire.

Les murmures de l’assistance s’intensifièrent. Khafif eut un hoquet de surprise tandis que Mani feignait la surprise. Le guide se tourna vers son grand vizir qui dit :

“Il me semble que tous les vassaux ont bien réglé leur tribut cette année, Votre Majesté. Cette missive n’émane certainement pas de votre vizir de la monnaie.”

Hadi passa sa main dans sa barbe puis demanda :

“Êtes-vous certain que cette missive portait le sceau du Marteau, Noble émissaire ?”

“Je l’ai ici même avec moi, Votre Majesté.”, Répondit-il en sortant un parchemin enroulé sur lui-même.

Le grand vizir Nizam descendit de l’estrade et prit le papier. Il examina le sceau présent dessus. Il marqua un temps de silence puis se tourna vers son souverain :

“C’est le sceau de l’Épée, Votre Grandeur.”

Un silence de mort s’abattit sur la grande salle. Les murmures s’étaient soudainement tus. Le visage de Hadi vira peu à peu au cramoisi tandis que sa moustache se mit à vibrer furieusement. Les poings serrés, il semblait tout donner pour garder son calme. Enfin il parla d’une voix qui transpirait la colère refoulée :

“Va émissaire, et dis à ton maître de ne point craindre. Cette missive lui a été envoyée par erreur.”

Il secoua la main en direction de Nizam :

“Mon grand vizir se chargera de vous confier des cadeaux à remettre à votre maître en dédommagement de cette malheureuse erreur.”

L’émissaire mit un genou à terre et baissa la tête en signe de remerciement. Quand les cinq sudistes se retirèrent avec le grand vizir, Hadi quitta la pièce sans mot dire avec sa garde rapprochée. C’est alors que Mani remarqua que Baharak, l’épouse de Hadi et reine sous la faction du Marteau, était là. La souveraine était une femme grande et épaisse. Son regard perçant lisait les mensonges les mieux enfouis et son visage dégageait une autorité naturelle. Elle semblait jauger toutes les personnes présentes dans la pièce mais ne prêta aucune attention à Mani. Son apparence chétive et banale le rendait souvent invisible aux yeux des puissants. Elle semblait avoir compris que quelque chose se tramait et cherchait un coupable.

“Fort heureusement, ce n’était qu’une erreur !”, Soupira Khafif, soulagé. “Les pauvres ont fait tout le chemin pour rien.”

“C’est en effet malheureux pour eux !”, Plaisanta Mani.

“Quel abruti.”, Se dit-il.

En fin de journée, Mani alla s’asseoir sur un muret dans l’un des marchés de la ville. Il était légèrement nerveux car il savait qu’on le cherchait. Il vit un marchand d’Ayutthaya qui transportait un singe parlant. Il criait des choses dans une langue que le jeune homme ne connaissait pas, cela le fit sourire. Des habitants de la cité étaient attroupés autour du commerçant, curieux devant la bête. Des enfants des rues lui faisaient des grimaces et l’animal les imitait. Quand ils lui disaient quelque chose, il le répétait.

“Quel animal curieux, comprend-il seulement ce qu’ils lui font dire ?”, Se demanda Mani.

Un homme aviné s’approcha du singe et dit en articulant distinctement :

“Kooni ! Kooni !”

Deux femmes qui se tenaient debout à côté s’offusquèrent. Le singe se mit à crier l’obsénité encore et encore. Les gens se retournaient pour voir qui faisait preuve d’une telle grossièreté. Certains invoquaient Amesha Aat en faisant le signe du feu salvateur avec leurs doigts.

“Rangez-moi ce maudit animal avant que je ne fasse venir le kadi !”, S’exclama un homme à l’apparence modeste.

Le marchand, gêné par la situation, recouvrit la cage de son animal avec un bout de tissus pour le faire taire. L’homme à l’apparence modeste se tourna ensuite vers l’homme à l’origine de la crise de vulgarité du singe. Celui-ci avait le visage cramoisi et ne pouvait s’arrêter de rire.

“Et vous qu’Amesha Aat vous maudisse. Vous faites honte à notre cité auprès des gens des autres pays !”

L’homme grossier s’arrêta de rire et, en signe de défi, fit le signe du feu guerrier. Mani gloussait tout seul quand il vit débouler sur lui Thani, le grand vizir du Seigneur de la guerre, accompagné de quatre mamlouks.

“Toi ! Je te retrouve enfin vil serpent, Malik Shah veut te voir immédiatement !” S’écria-t-il.

Mani le suivit sans un mot.

Le Seigneur de la guerre était hors de lui. Il tournait en rond dans la pièce nerveusement quand il vit entrer Mani. Il se rua sur lui, le souleva par le col et le colla au mur. Le jeune homme en eut le souffle coupé.

“Toi ! Qu’as-tu fais ?! Tu es complètement fou ? Tu veux que je perde le peu d’autorité qui me reste ?”

Mani se débattit, suffocant. Malik Shah finit par le reposer au sol quand il vit le visage du jeune homme virer au violet.

“Parle ! Qu’as-tu à dire pour ta défense ?”

Mani toussa et reprit sa respiration. Il avait cru sa dernière heure venue. Quand il eut repris ses esprits, il demanda :

“Votre Grandeur, que m’avez-vous confié au cours de notre dernier entretien ?”

“Mon sceau ! Et tu t’en es servi pour ruiner mon pouvoir ! Je devrais te faire crucifier sur la place de mon palais ! Bisharaf !”

“Non, votre confiance. Vous m’avez promis que vous alliez me faire confiance.”

Malik Shah se calma.

“Cela fait donc partie d’un plan ? Ce n’est pas l’action d’un adolescent immature ?”

“Non Votre Grandeur, croyez-moi, cela fait partie de mon plan.” Répondit Mani.

“Et quel est ton plan ?” Demanda Malik Shah.

“Voilà que vous tentez encore de reprendre cette confiance que vous m’avez confiée.” Se désola Mani.

Le Seigneur de la guerre regarda le jeune homme en silence pendant quelques instants. Il était aussi rouge que l’était Hadi plus tôt dans la journée. Une colère sourde se dégageait de lui. Il finit par dire :

“Va.”

Partie III

Mani remit en place son costume. Les turbans Khivains étaient désagréables à porter. Inutilement larges. Il fit signe aux deux esclaves qui le suivaient d’accélérer le pas. Il arriva enfin au caravansérail accolé à la porte de Difa, au sud de la ville. L’édifice était une gigantesque cour en terre battue entourée d’un bâtiment construit sur deux étages. Des centaines de marchands allaient et venaient avec leurs bêtes de somme dans ce qui semblait être un chaos mais qui était en fait très organisé et codifié. Le lieu sentait la transpiration et les déjections de dromadaire. Un employé bedonnant était assis à l’entrée avec un registre sur les genoux.

“Bonjour à toi mon ami, je voudrais partir avec la prochaine caravane pour Khiva la Blanche.” Dit Mani en imitant l’accent chantant des Khivains.

L’employé sortit de sa torpeur. La chaleur semblait le faire fondre. Il bougea difficilement ses lèvres pour parler.

“Une caravane part demain à l’aube. C’est trente nards de participation par personne. Ce sont vos esclaves là-derrière ?”

“Oui” Répondit Mani.

“Très bien, alors ça fera trente nards s’il n’y a que vous et vos esclaves. Votre nom ?” Dit l’employé.

“Tohirbek.” Répondit Mani en fouillant dans son sac à la recherche de sa bourse.

“Butra devient un endroit dangereux.” Ajouta-t–il.

“Butra ? Un endroit dangereux ?” S’étonna l’employé. “C’est le royaume le plus sûr du monde, qu’est-ce qui vous fait dire cela ?”

“J’ai entendu des rumeurs, mais c’est encore secret à ce qu’il paraît.” Dit Mani.

L’employé sembla soudain intéressé. Il se redressa sur son siège pour se rapprocher de Mani.

“Vous pouvez tout me dire, je suis une tombe.”

Mani fit mine d’hésiter puis finit par dire :

“On dit que Malik Shah souhaite la guerre et incite au trouble dans le royaume pour y arriver. On dit qu’il provoque ouvertement les émirs pour les pousser à la révolte.”

L’employé ouvrit grand les yeux en écoutant Mani.

“Je garderai ça pour moi, je vous le promets.”, Dit-il en ouvrant son livre.

Mani lui tendit trente nards tandis que l’employé notait son nom sur le registre.

Le jeune homme repartit ensuite vers un autre caravansérail pour réitérer ce qu’il venait de faire. La rumeur ne mit pas longtemps à se répandre. Partout on disait que le Seigneur de la guerre était un fauteur de troubles et qu’il ne pensait qu’à faire remonter son autorité déclinante du fait de la paix durable dans le royaume.

Durant les jours qui suivirent, Mani s’était contenté d’observer la situation en ville pour mieux calculer ses actions. Le lendemain de sa mascarade aux caravansérails, il avait entendu les gens parler du Seigneur de la guerre dans les marchés.

“Cet ambitieux en mal de popularité ! Il ne se rend pas compte qu’il joue avec nos vies en voulant ainsi provoquer la guerre !”, Disait un potier tandis qu’il remettait des amphores d’argile au client qui les lui avait commandées.

Bientôt, on se mit à mettre tout ce qui n’allait pas dans le royaume sur le dos de Malik Shah. Trois jours après la mascarade, les portefaix du port d’Assawda avaient décrété qu’ils refusaient de travailler avec la marine car les salaires qu’ils leur payaient n’étaient pas suffisants surtout si cela menait le royaume à la guerre. Les portefaix ayant beaucoup de sympathie de la part des habitants de la capitale car étant la représentation des pauvres travailleurs qui triment pour un salaire de misère, leur contestation émut beaucoup de monde.

Bientôt, on se mit à regarder les mamlouks de la cité d’un mauvais oeil.

“On les paie avec nos taxes pour se balader en ville à longueur de journée. La plupart sont déjà à la taverne avant le coucher du soleil !”, Disait un marchand de fruits à ses clientes.

Quelques jours plus tard, Mani était assis sur le perron du palais du Guide. Le ciel était couvert et annonçait un orage d’été. Le jeune homme mangeait des graines de tournesol en regardant la ville au-dessous. Derrière lui, les nobles, les administrateurs, les marchands et les artisans sortaient du palais ou y entraient. Bientôt, il vit arriver le prince Khafif de son pas incertain, traînant sa carcasse sur la pente qui menait au palais. Mani lui fit un signe de la main. Quelques minutes plus tard, le prince était là, haletant.

Il s’assit à côté de Mani et dit :

“Ces rumeurs continuent de ternir la réputation de mon père et il ne fait rien pour les contredire.”

“Les démentir serait leur donner de l’importance. Ton père sait ce qu’il fait. Il n’est pas le Seigneur de la guerre de Butra pour rien.” Répondit Mani.

“Mouais… Tu as certainement raison… Il n’est pas stupide…”

“Le peuple est mécontent mais c’est normal, son quotidien n’est pas rose. Ils adorent trouver des responsables à leurs malheurs, cela leur permet de mieux supporter leurs vies.”, Dit Mani.

“Pourtant on vit bien à Assawda.”, Dit naïvement Khafif.

Mani ne lui répondit pas.

“Le prince d’un des plus puissants royaumes du monde, il aurait été étonnant que tu dises que tu vis mal.”, Pensa-t-il.

Tandis que le soleil commençait à se coucher, Mani fut enfin admis dans le cabinet de Nizam, le grand vizir du Guide. Il avait attendu toute l’après-midi devant le palais pour cette raison. Quand le jeune homme entra dans la pièce, le ministre était assis sur un large coussin. Une table basse avec des restes de repas se trouvait face à lui.

“Assied-toi, on m’a dit que tu voulais me parler d’une information capitale.” Dit-il. “Tu travailles pour le Seigneur de la guerre, il me semble.”

Mani s’assit face au vizir.

“En effet et vous n’êtes pas sans savoir qu’une rumeur circule dans la capitale depuis quelques jours.” Dit Mani.

“Tu es là pour la démentir au nom de ton maître ?”

“Non, je suis là pour l’accréditer.”

“Tu affirmes que Sa Grandeur Malik Shah souhaite la guerre ?” Demanda Nizam.

“Oui, la preuve en est qu’il ne nie pas du tout la rumeur, il veut qu’il y ait du désordre dans le royaume jusqu’à ce que cela explose. Et il faut que cela cesse.” Répondit Mani.

Le grand vizir fixa le jeune homme avec méfiance.

“Je n’aime pas ton discours envers ton maître. Que penserait-il s’il t’entendait parler ainsi de lui ?”

“Je pense à l’intérêt du royaume avant tout. Je veux que ces manigances cessent.”

“Et Comment veux-tu qu’elles cessent ?”

“Il faut destituer Malik Shah et mettre son fils sur le trône de l’Épée.”

“Ce que tu proposes là c’est de la trahison pure et simple. Je devrais te faire enfermer sur-le-champ” Dit-il.

“On parlerait de trahison s’il était lui-même honnête. Mais vous ne pouvez nier qu’il ne cesse de comploter contre les intérêts du royaume ces derniers temps.” Assura Mani. “Invitez-le à une partie de chasse et capturez-le. Au vu de sa réputation, personne ne contestera cet acte.”

“Quel intérêt as-tu à faire cela ? Tu es en train de trahir ton maître en venant ainsi comploter contre lui.” Réprimanda Nizam.

“Je veux la paix, uniquement la paix.” Dit Mani.

Partie IV

Pendant quelques jours, Mani pensa que son entrevue avec Nizam n’avait pas été fructueuse. Rien n’avait été fait tandis que la situation continuait à se dégrader en ville. D’abord, une patrouille de mamlouks avait été arrosée d’excréments tandis qu’ils faisaient leur ronde dans les ruelles de la ville. Les responsables avaient disparu sur les toits.

Mais c’est quand un soldat reçut une flèche dans la nuit que la situation avait commencé à devenir dramatique. La défiance s’était emparée des esprits. On accusait les partisans de l’Épée d’avoir eux-mêmes assassiné afin de se positionner en victimes et en même temps on s’apitoyait pour les pauvres soldats. L’élément déclencheur fut à l’aube de la fête de Fravashi, la fête religieuse la plus importante de Butra qui consistait en trois jours où l’on rendait hommage aux dieux en sacrifiant des bêtes et en allumant des feux dans les rues et les maisons.

Le premier jour de la fête, Mani s’était rendu sur la grand avenue d’Assawda qui avait été vidée des étals des marchands pour l’occasion. En effet, la fête de Fravashi commençait par un défilé en l’honneur des dieux. Deux idoles d’Amesha Aat et d’Amesha Arshtish en bronze étaient chargées sur des chars. On les entourait de braseros allumés et on leur faisait parcourir l’avenue. Toute la ville était là. Aux fenêtres des maisons, les gens avaient posé des lampes à huile. Partout on entendait réciter des prières aux deux dieux. Et comme à l’image du binôme divin qui était en fait les deux facettes d’un même dieu, le peuple d’Assawda s’était retrouvé uni, indépendamment des appartenances à telle ou telle faction.

Mani crut pendant un moment que la tension entre les deux camps allait retomber grâce à la fête religieuse. Les soldats présents dans la foule participaient aux célébrations au même titre que les gens du peuple et tout semblait aller pour le mieux.

“Cela fait plaisir à voir, j’avais peur que cette histoire parte en guerre civile.”, Disait Javid, rassuré.

Pourtant, dans la matinée, des cris s’étaient fait entendre en bas de l’avenue, près du port.

“Au feu ! Un bateau brûle !”

Mani s’était hâté de rejoindre les docks en se faufilant entre les gens. Ce qu’il découvrit le transporta. Un des navires amiraux de la marine de Butra était entièrement embrasé. Le feu avait tellement pris qu’il n’y avait plus rien à faire. On avait manoeuvré les bateaux qui étaient postés non loin de lui pour les mettre à distance sûre pour éviter que le flammes ne se déplacent.

Des soldats tentaient tant bien que mal de disperser la foule. Un officier expliquait aux gens autour :

“Il n’y a aucune victime. C’est un accident, un des soldats a mal contrôlé son feu de Fravashi.”

Mani sourit en entendant cela. La thèse de l’accident était impossible. Il était interdit d’allumer un feu sur un bateau à part aux cuisines pour éviter les accidents et la fête de Fravashi ne faisait pas exception. C’était un attentat et il ciblait l’Épée. L’histoire commençait à tourner au vinaigre et le Guide n’allait probablement pas tarder à agir.

Le reste des trois jours de fête s’étaient déroulés normalement, mais dès qu’ils furent passés les choses allèrent très vite. Malik Shah avait supposé que Hadi l’avait convié à cette partie de chasse pour lui parler en privé des rumeurs qui circulaient sur lui en ville. Ils étaient partis tôt le matin en direction des maquis pour chasser le lion avec quelques notables et des gardes. Il devina qu’il avait été piégé quand il vit les lames des cimeterres sorties et les soldats qui l’encerclaient. Désormais il était assis dans une cellule du donjon du palais du Guide. C’était une cellule propre et digne de son rang. Elle était décorée, avait un lit confortable et on lui avait apporté de la lecture. Mais cela restait une cellule de prison. Il n’arrêtait pas de tourner en rond, songeant à cet intriguant qui l’avait si habilement trompé. Mani avait certainement comploté tout cela avec Khafif pour l’amener au pouvoir. Ou alors c’était sa soeur qui avait tout manigancé pour amener son crétin de neveu sur le trône. Elle allait probablement faire égorger Khafif pour éliminer tout ce qui éloignait son rejeton du trône. Cela faisait moins d’une heure qu’il était là, et pourtant il avait déjà l’impression de devenir fou.

Pendant ce temps-là, Mani pressait le pas pour retourner au palais de la Guerre. Il monta les marches du perron quatre à quatre, pénétra dans le grand hall et se dirigea vers la chambre du prince. Les gardes le connaissaient et le laissèrent passer sans poser de questions. Il tambourina à la porte et Khafif finit par ouvrir.

“Mani ? Que se passe-t-il ?”

“Mon Prince, votre vie est en grand danger ! Il faut que vous me fassiez confiance, au nom de notre amitié.” Dit Mani, alarmiste. “Il faut que vous preniez prestement quelques affaires et que vous me suiviez.”

La panique saisit immédiatement Khafif.

“M… Mais, que se passe-t-il Mani ?!”

“Ne craignez rien, Mon Prince. Votre mère a tout organisé pour que votre évasion se passe sans problème.”

“Ma mère ? Mon évasion ? Mais pourquoi je devrais m’évader ?”, S’alarma le prince.

“Je vous raconterai tout en chemin, il faut nous hâter.”

La nuit était tombée sur la cité et les rues s’étaient peu à peu vidées. Les deux jeunes hommes marchaient d’un pas soutenu dans les étroites venelles d’Assawda. On entendait les bruits domestiques venant des maisons. Les ustensiles de cuisine tandis que l’on préparait les repas. Les odeurs d’épices et de viande que l’on faisait revenir. Les conversations avinées. Parfois, des notes de oud et des voix qui chantaient leur chatouillaient l’oreille.

“Vas-tu me dire ce qui se passe ?” Demanda Khafif.

“Votre père a été trahi. Les Marteaux l’ont fait emprisonner et c’est vous qu’ils vont venir chercher après. Ils veulent en finir avec le système des deux souverains. Ils pensent qu’il faut un seul roi, le Guide.” Expliqua Mani.

“Mais c’est ridicule ! Pourquoi les Marteaux feraient-il cela ?!”

“Ils croient aux rumeurs propagées dans la ville. lls veulent à tout prix éviter la guerre. Et si pour cela il faut supprimer le Seigneur de la guerre, ils le feront. Votre père est en ce moment-même dans les cachots du Palais du Guide et ils comptent l’exécuter dès demain matin.”, Répondit Mani.

Khafif s’arrêta aussitôt et se mit à sangloter. Mani se retourna et s’approcha de lui.

“Écoutez-moi, je sais que c’est dur mais c’est ainsi. Il faut que vous vous comportiez en homme. Une caravane nous attend à la sortie de la ville. Ils partent dans la nuit. Vous y serez incognito.”, Expliqua-t-il.

“Mais pour aller où ? Ici c’est chez moi, je n’ai pas d’autre endroit où aller.”, Se désola Khafif.

“J’ai des amis partout, Mon Prince. Je vous envoie auprès de mon Cousin Hatem. Il est secrétaire du grand vizir de Shem. Il vous amènera au sultan. Vous lui exposerez alors votre requête.”, Dit Mani.

“Ma requête ?”

“Votre requête ! Qu’il vous aide à reprendre ce qui vous est dû ! Le trône de l’Épée !”

Khafif secoua la tête et dit :

“Mais je ne peux pas faire ça ! Ce serait amener la guerre et la désolation sur le royaume !”

“Parfois la guerre est nécessaire. Les princes de l’est sont tous fidèles à votre père et ne tarderont pas à venir se plaindre à la capitale pour qu’il soit libéré. Ils seront furieux de voir qu’il aura été exécuté. Combien de temps croyez-vous que le royaume restera en paix avant que la guerre n’explose ? Vous préférez une guerre fratricide ? Si vous amenez les Shemites, ils vous aideront à reprendre votre trône prestement et en faisant moins de victimes que durant une guerre civile. Leur sultan est un homme d’honneur, croyez-moi.” Assura Mani.

Khafif s’essuya les yeux, son compagnon ajouta :

“J’étais avec votre père quand il a été capturé, je n’ai rien pu faire. Mais il m’a donné ceci et m’a dit de vous le remettre.”

Il sortit le sceau du Seigneur de la guerre et le donna au prince. Celui-ci se mit à nouveau à pleurer. Mais bientôt, il se redressa de toute sa hauteur et revêtit la chevalière de son père.

“Merci Mani de m’avoir redonné courage… Je ne t’oublierai pas le jour où je reviendrai reprendre mon trône. Tu es un véritable ami.”

Ils se remirent en marche et arrivèrent au caravansérail où la caravane qui devait amener le prince à Shem les attendait. On fit s’asseoir Khafif sur le dos d’un dromadaire. Il semblait qu’il allait basculer de sa monture à tout moment. Mani lui souhaîta bon courage encore une fois et ils se dirent au revoir tandis que les bêtes commençaient à se lever. Le jeune homme les regarda partir longuement en espérant que tout fonctionnerait.

Partie V

Cela faisait maintenant un mois que Malik Shah était emprisonné et beaucoup de choses s’étaient passées dans la cité durant ce laps de temps. Mani s’était contenté de se faire discret et n’avait entrepris aucune nouvelle action. Après avoir mis en place son plan, il avait laissé la ville macérer et arriver à la conclusion qu’il espérait qu’elle arriverait. Ce jour-là, il faisait une chaleur étouffante et le peuple s’était agglutiné sur les grandes artères et le port de la ville espérant avoir un peu de fraîcheur. Le jeune homme était parti faire un tour dans la cité afin de palper le pouls de la population. Il était particulièrement bon pour ça, il connaissait Assawda par coeur et son parcours l’amenait un peu partout. Il passait et écoutait les conversations sans qu’on le remarque. Quand il connaissait des gens, il leur parlait de banalités et dérivait peu à peu sur les sujets qui l’intéressaient. Il faisait cela plusieurs fois par semaine. D’abord il passait par la grande caserne où séjournait la garnison de la ville. Ici, l’Epée était maîtresse. Les soldats aimaient discuter avec lui, un membre de la famille de Malik Shah.

“Nous avons bon espoir que Sa Majesté sera bientôt libre.”, Disait Dara, un sous-officier au visage rougeaud très porté sur la bouteille. “Ils ne peuvent rien faire sans lui. Aucun de ces goh khor n’est foutu de tenir une épée du bon côté !”

“Ça c’est bien vrai !”, Acquiesçait Mani.

“T’es un bon petit toi. T’as de l’avenir devant. Tu sais où sont les priorités, pas comme ces mollassons de goh khor de Marteaux.”

Puis Mani descendait au grand marché pour écouter ce que le citoyen lambda disait.

“J’veux pas aller m’battre, mais si ces kooni de Shemites nous attaquent, faut qu’on soit prêt ! J’suis pas un partisan de l’Epée mais des fois faut s’bouger un peu !”, Disait un homme ayant la quarantaine à son ami tandis qu’ils regardaient l’étal d’un marchand de fruits.

Mani allait ensuite au siège de la guilde des marchands. Là, appartenir à une faction était plutôt mal vu. Ce jour-là, Vafa, le propriétaire de deux caravansérails de l’ouest de la cité, discutait avec son associé :

“C’est ridicule cette histoire, ils m’ont approché pour avoir mon soutien alors qu’ils savent que je n’ai jamais pu supporter leurs querelles incessantes.”

“Mais qui t’a approché ? Le grand vizir du Guide ?”, Demanda l’associé.

“Non, sa femme, elle cherche des soutiens pour empêcher la libération de Malik Shah. Il parait que le Guide veut le réhabiliter dans sa fonction.”

“Elle fait ça derrière son dos tu crois ?”

“J’en sais rien et je t’avouerais que je m’en fous complètement. Pour moi, la guerre signifie déplacer mes richesses dans le royaume en paix le plus proche et les ramener dès la signature d’un traité.”, Trancha Vafa.

Enfin, Mani passait par le quartier des ateliers où le Marteau était la faction majoritaire. Là, il n’était pas en odeure de sainteté. Il faisait en sorte de commander une dague auprès d’un artisan ou autre chose puis flânait parmi les échoppes. Et c’est là qu’il entendit le fragment de conversation le plus intéressant de sa promenade. Deux tanneurs se disputaient. Ils semblaient d’avis opposés sur un sujet. D’abord, Mani crut à un simple désaccord concernant leur art, puis en tendant l’oreille, il comprit qu’il s’agissait d’autre chose.

“Y a qu’un kuss kata pour sortir des âneries pareilles !”, S’écriait le premier.

“Comment ? Tu m’as traité de quoi là ? Tule saag !”, Répliqua le second en le saisissant par le col.

Voyant que la conversation s’échauffait, un troisième artisan intervint.

“Calmez-vous, qu’est-ce qui se passe ?”

“Cet âne vient ici m’affirmer qu’on devrait libérer Malik Shah de ses geôles alors qu’il a trahi le royaume et mis en danger nos vies et nos familles !”, Expliqua le premier.

“Je n’suis pas de l’Epée, mais il faut avouer que c’est le seul à pouvoir nous défendre des Shemites ! On dit que même Hadi est de cet avis !”

“Arrête de raconter des bêtises, c’est de la propagande belliciste et tu as tout gobé.”

Ainsi, le Marteau était divisé. Le plan de Mani avait fonctionné. Il fallait être encore un tout petit peu patient. Restait à savoir qui l’emporterait. Le jeune homme se dirigea vers le palais du Guide sans savoir que tout allait se débloquer très bientôt. Car tandis qu’il gravissait la pente de la colline jumelle, le Seigneur de la guerre ruminait dans sa cellule. Il n’avait plus aucune nouvelle de l’extérieur depuis qu’on l’avait appréhendé. Il avait pensé que son épouse réussirait à corrompre ses geôliers pour lui faire passer des informations mais Hadi avait fait du bon travail et rien n’avait filtré. Il passait ses journées à tourner en rond et à se parler à lui-même. Il avait demandé de nouveaux livres et on les lui avait apportés mais il ne réussissait pas à se concentrer. Quand ses geôliers lui apportaient à manger, il tentait de leur adresser la parole mais aucun ne lui répondait et à chaque fois ils se hâtaient de quitter la pièce. Il regrettait d’avoir monté ce plan.

Ce jour-là, on lui avait servi de l’agneau en sauce. Il y toucha à peine. Il se contenta de regarder les murs de sa cellule quand il entendit des pas dans le couloir. Une clé tourna dans la serrure et la porte s’ouvrit. Ce fut Hadi en personne qui entra accompagné de deux gardes. Malik Shah durcit son expression et se redressa de toute sa hauteur.

“Tu es venu me railler ? Cela ne t’a pas suffi de m’emprisonner tel un vulgaire bandit ?”, Demanda-t-il.

Hadi semblait gêné. Il fuyait le regard de son homologue et cherchait ses mots.

“Beaucoup de choses se sont passées depuis un mois et je pense que nous avons peut-être fait une erreur.”, Dit Hadi.

Malik Shah resta silencieux, il mourait d’envie de sauter sur le Guide pour l’étrangler.

“Ton fils a disparu le soir de ton emprisonnement. Nous voulions le mettre sur ton trône car il est plus pacifiste que toi. Je le confesse, nous avons cru aux rumeurs à ton sujet, mais tu admettras que les éléments étaient troublants. Et ce courrier que tu as fait au prince de Ghazna sur une prétendue offense n’était pas anodin.”, Dit le Guide.

“J’espère pour toi que les gardes qui t’accompagnent sont entraînés parce que je ne pourrai pas me retenir longtemps de t’ôter la vie, bisharaf !”, Dit Malik Shah.

“Écoute-moi jusqu’au bout… Ton fils s’est rendu à Shem. Il leur a raconté que nous t’avions emprisonné et que nous cherchions à faire de même pour lui. Il leur a dit que nous voulions éliminer ta dynastie et en finir avec le système dyarchique de Butra. Désormais, le sultan Shamshi-Adad de Shem le tient en otage et nous a déclaré la guerre. Il a pris comme prétexte la défense de la légitimité de ton fils.”, Dit le Guide.

Malik Shah eut une révélation. Il comprit soudain le plan que Mani avait mis en oeuvre.

“Que audacieux jeune homme.”, Se dit-il.

Il réprima un sourire mais son regard devait exprimer une certaine malice. Il regarda son homologue et posa la question pour en avoir le coeur net :

“Et que me veux-tu ?”

“Je suis le Guide de Butra. Mes vizirs s’occupent du bâtiment, du commerce, des finances, de l’agriculture et de la justice. Tes vizirs s’occupent des renseignements, des archers, des cavaliers, des armes de siège et de l’infanterie et ils refusent d’être dirigés par un autre que toi.”, Dit Hadi.

“Et tu es venu ici pour me demander mon aide ? Tu as le front de faire cela ?”

Le Guide soupira. Lentement, il plia les genoux puis tout aussi lentement il se prosterna. La tête posée sur le sol, il resta ainsi pendant plusieurs minutes. Malik Shah ne disait rien mais il exultait. Le plan avait donc fonctionné et en plus de cela, il était débarrassé de son incompétent de fils.

Hadi finit par se relever doucement.

“Je pense que je ne peux pas faire mieux comme excuses.”, Dit-il.

Quand il sortit de son cachot et remonta dans le hall du palais du Guide, le Seigneur de la guerre trouva là tous ses vizirs ainsi que son grand vizir Thani qui l’attendaient. Quand ils le virent, ils firent une courbette. Tous étaient soulagés de le voir sorti d’affaire.

En tournant la tête vers la porte du palais, Malik Shah vit Mani assis sur le perron en train de manger des graines de tournesol en regardant la cité en contrebas.

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