Le Marteau et l’Épée Tome 2 – Chapitre 6 – Guerre

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La tonnelle avait été dressée sur la plaine vallonnée qui séparait les deux armées, à mi-chemin entre elles. Tandis que le soleil commençait à descendre dans le ciel, Mani s’avançait sur son cheval accompagné de Moein, Arian et Zurvan. Au loin, ils pouvaient voir quatre silhouettes montées qui quittaient l’armée shemite.

“Il me semble que tu nous avais promis qu’on ne risquerait pas nos vies.”, râla Moein.

“On va simplement discuter avec le revenant. Je ne vois pas où est le danger.”, répondit Mani.

“Tu sais très bien que c’est un piège. Si ton gars est bien mort, c’est que c’est toi qu’ils veulent. Ils cherchent à se venger de la hawij que tu leur as mise. », répliqua le mercenaire.

« À moins que ce soit vraiment lui et qu’en fait, il est pas mort du tout. », dit Arian.

Zurvan poussa un grognement.

« Je vous ai dit qu’il était bien mort. Je m’en suis assuré. », dit-il.

« Si ça se trouve, tu as tué le mauvais bougre. Tu t’es trompé de prince. C’était peut-être un prince de Shem, le fils de Shamshi-Adad ! »

« Crois bien qu’ils seraient un peu plus énervés que ça si j’avais fait ça. », dit Zurvan, agacé.

« Tout ça pour dire que ça m’arrangerait de ne pas quitter ce bas monde aujourd’hui. », conclut Moein.

« Ne t’inquiète pas, ça n’arrivera pas. », dit Mani.

« Par contre, j’ai pas compris pourquoi tu t’es remis à la béquille. Il me semblait que ton état s’était amélioré, non ? », demanda Arian.

En effet, le jeune prince avait remis un bandage autour de sa tête et un autre tour de son bras. Une béquille pendait au flanc de son cheval.

« Oh oui, je suis quasiment guéri de mes blessures. », répondit-il.

« Tu penses les apitoyer en apparaissant comme ça devant eux ? », demanda Moein.

« Faites-moi confiance. », répondit Mani, un sourire aux lèvres.

Tandis qu’ils approchaient de la tonnelle, ils purent distinguer les quatre hommes qui venaient. Trois d’entre eux étaient habillés de la même manière et suivaient le quatrième qui devait être le revenant. Les guerriers de Shem avaient des tenues qui ressemblaient à celles des mamlouks. Leurs sarouels étaient plus serrés et ils portaient des bottes plus courtes. Leurs casques n’étaient pas surmontés d’un turban, mais déployaient une longue pointe métallique verticale. Ceux qu’ils voyaient arriver devaient être des soldats d’élite, car ils portaient de longues capes dorées.

« On m’avait dit qu’il était petit et gros. », dit Moein en désignant celui que les guerriers accompagnaient.

« Et voici que vient vers nous un homme grand et mince. », ricana Mani.

« C’est pas lui. », dit Zurvan. « C’est donc bien un imposteur. »

« Maintenant, la question est de savoir pourquoi ils ont monté cette mascarade. », dit le prince.

« C’est un piège je t’ai dit. », grogna le mercenaire. « On devrait rebrousser chemin. »

« De toute manière les escortes restent en arrière, vous ne risquez rien. Je pense savoir pourquoi ils font ça. »

Quand ils arrivèrent à une trentaine de pas du pavillon. Chacun descendit de sa monture, que ce soit du côté butri que du côté shemite. Mani s’avança en claudiquant avec sa béquille tandis que le revenant s’approchait aussi. Ils se retrouvèrent sous la toile du petit chapiteau. L’homme était très grand. Maintenant qu’il le voyait de près, il avait la certitude que ce ne pouvait pas être Khafif.

« Bon, maintenant que nous sommes là et que j’ai pu constater que tu n’es pas le prince Amir ressuscité, que fait-on ? », demanda-t-il.

Le revenant retira son casque pour révéler un visage juvénile. Il ne devait pas être bien plus vieux que Mani. Il avait un début de moustache sous son long nez. Dans un très fort accent de Shem, il dit :

« Mais enfin, tu ne me reconnais pas ? Je pensais que nous étions amis ! »

Le prince soupira et s’apprêta à repartir quand l’homme ajouta avec un large sourire :

« Attends ! Tu ne souhaites pas savoir comment il a trépassé ? »

« Je sais comment il est mort. Un coup de masse derrière la tête puis la gorge tranchée. »

« Tu es même au courant des détails, à croire que tu as quelque chose à voir là-dedans. »

« Je n’ai pas grand-chose à dire à un… je ne sais pas qui tu es. Je suppose que tu dois être un des bâtards de Shamshi-Adad ? », répondit Mani en lui lançant un regard plein de mépris.

« Je m’appelle Eriba, je suis le neveu du Sublime Souverain. Je voulais juste avoir en face de moi l’homme qui a commandité l’assassinat d’un prince aussi bon et juste qu’Amir. »

« Quelle impression tu en retires ? »

« Tu es exactement comme je m’attendais que tu sois. », répondit Eriba sans que son sourire quitte son visage.

Ses dents étaient pointues, ce qui mit Mani fortement mal à l’aise.

« Soit. Maintenant que tu as eu satisfaction, nous allons nous affronter sur le champ de bataille. »

« Tu vas te battre alors que tu es blessé ? »

« Ce n’est pas grand-chose. »

« Nous avons appris pour les troubles qui ont secoué votre capitale. Tu ne dois pas y être étranger, je pense. »

Mani se crispa. Il était de notoriété publique que des espions shemites sillonnaient le pays. Avaient-ils appris pour le changement de camp d’Uros ?

« Qu’est-ce que tu en sais ? », demanda-t-il.

« Déjà, vous avez annoncé la mort du prince Amir plusieurs semaines avant qu’elle ne survienne. Alors soit vous êtes prophètes, soit tu y es pour quelque chose. Ensuite, j’ai appris qu’il y avait eu une querelle entre toi et l’héritier du trône de Malik Shah. Son neveu, je crois. »

« Vous êtes bien informés, à la cour du sultan. »

« Je suppose que tu as aussi dû écarter ce rival comme tu l’as fait pour le prince Amir, d’où ta présence ici aujourd’hui. »

« Ma dignité m’a été accordée par Sa Majesté elle-même, car j’ai servi fidèlement la couronne. », répondit Mani.

« Oh, je n’en doute pas. », se moqua Eriba.

Il marqua un temps de silence puis ajouta :

« Mon oncle adorerait te rencontrer. Après tout, tu es la cause de notre présence ici. Notre armée, la vôtre et la flotte du despote Uros qui s’apprête à nous rejoindre pour grossir nos rangs. »

Mani dut se retenir de soupirer de soulagement. Ils ne savaient donc pas. Il décida néanmoins de creuser un peu plus :

« Ah ? Vous n’attendez pas de renforts terrestres ? »

« Nous sommes tous là, prêts à en découdre avec vous. »

« Je vous trouve peu nombreux. Vous êtes quand même l’armée du Sublime Souverain ! »

« Tes manigances ont fait que nous devions agir vite pour venir sauver le Trône de la Guerre. Nous n’avons donc pas eu le temps de lever plus de troupes. Mais celles qui sont là sont largement suffisantes. Nos soldats sont plus disciplinés et bien supérieurs aux vôtres en courage. Tu vas vite regretter d’avoir ourdi tous ces complots. »

« Arrête d’essayer de me faire croire que vous avez agi par abnégation. Votre émissaire l’a vu de lui-même : Malik Shah est bien vivant et libre. C’est même lui qui vient vous affronter ! »

« Je ne sais pas… Le prince Amir, qu’Amesha Aat ait son âme, m’a donné l’impression que les Deux Trônes étaient gangrénés par la corruption et les complots. Il n’est pas facile pour nous de rester les bras croisés quand notre voisin le plus proche sombre dans la discorde. »

« Quelle bonté d’âme ! C’est pour cela que vous avez attaqué et pillé Hel ? »

« C’était notre meilleur moyen de résister face à votre horde de barbares ! », s’offusqua Eriba. « Maintenant, notre nombre inférieur d’hommes n’est plus un handicap. »

Mani poussa un grognement de mépris. Il s’apprêtait à partir quand il eut une idée.

« Tu as dit que ton oncle voulait me rencontrer ? »

« Oui, tu as attisé sa curiosité. »

« Et bien soit, je vous accompagne. »

Eriba parut étonné.

« As-tu conscience que nous ne te laisserons pas repartir si tu viens avec moi ? », demanda-t-il.

« Tout à fait. Je ne suis pas un guerrier, ma présence à la bataille à venir n’aurait aucun intérêt. Je suppose que ton oncle n’y participe pas non plus ? »

« Non, il restera en retrait. »

« Et bien je resterai avec lui. »

Eriba fronça les sourcils, soupçonneux.

« Tu serais l’otage du sultan. Cela risque de mettre à mal ton roi. »

« Oh ne t’inquiète pas, je ne suis pas son fils, il pourra toujours nommer un autre héritier à ma place. », répondit Mani.

L’homme n’avait pas confiance. Il croisa les bras et dit :

« Quelle fourberie essaies-tu d’ourdir ? »

« Je veux rencontrer le roi Shamshi-Adad depuis toujours. Il s’agit quand même du Sublime Souverain. »

« Il est vrai qu’il est le plus grand dirigeant du monde… Mais n’espère pas pouvoir emmener ces trois-là avec toi. », répondit-il en désignant les trois mercenaires.

« C’est mon escorte, je ne peux pas aller sans eux. Si tu ne me laisses pas les emmener, soit. Je retourne auprès de mon armée. »

En disant cela, Mani scruta la réaction de son interlocuteur.

« Je suis un piètre otage. S’il insiste pour que je vienne, c’est qu’ils ont quelque chose d’autre derrière la tête et qu’ils veulent gagner du temps. »

« Très bien, mais ils n’emmènent pas leurs armes. »

« Soit, je vais aller leur expliquer cela. »

Mani se retourna et marcha en direction des trois mercenaires. Sa béquille s’enfonçait dans la terre friable, rendant sa progression difficile. Il en rajouta en faisant mine de boiter d’une jambe.

« Vous avez déjà fini de parler ? », demanda Moein.

« Oui, il y a un changement de plan. Deux d’entre vous vont m’accompagner. On va rencontrer Sa Grandeur le sultan Samshi-Adad ! »

Comme il s’y attendait, son annonce les plongea dans la stupeur. Ce fut Zurvan qui parla en premier :

« Tu m’avais dit qu’il n’y aurait plus de missions périlleuses. »

« Tu trouves que celle-ci l’est ? », demanda Mani.

Il ricana puis après un moment de silence, il répondit :

« On sera toujours plus en sécurité qu’au milieu de la mêlée, je suppose. Je te suis. »

« S’il vient, je viens ! », s’exclama Moein.

Le mercenaire n’avait toujours pas confiance en Zurvan.

« Et moi, je ne peux pas venir ? », demanda Arian.

« J’ai besoin que l’un de vous ramène nos armes au camp et transmette un message à Malik Shah. », dit le prince.

« Attends, on n’emporte pas nos armes ? », demanda Moein.

« Bien sûr que non puisque nous allons nous constituer otages. », répondit Mani comme si la question était ridicule.

« Mais pourquoi tu veux faire ça ? »

« J’ai un plan. Faites-moi confiance. »

Après qu’ils eurent tous confié leurs armes à Arian, le jeune prince s’approcha de lui et dit :

« Va dire à tous que le prince Amir est bien vivant et que je suis en négociations avec lui pour signer un traité de paix avec Shamshi-Adad. Dis-leur de patienter et d’attendre mon retour avec le prince. Cela justifiera à leurs yeux pourquoi je ne reviens pas avec toi. Ensuite, tu iras parler au Seigneur de la Guerre en seul à seul. Tu lui diras la vérité. Que son fils est bien mort et qu’il doit se tenir prêt. Des renforts arrivent par la terre. Ils ont eu le temps de se familiariser avec la région alors il se pourrait bien qu’ils réussissent à éviter nos éclaireurs. Qu’ils se tiennent en ordre de combat, prêts à se battre sur deux fronts. »

Le mercenaire hocha la tête.

« Dis-lui aussi de ne pas s’inquiéter pour moi et que je lui apporterai la victoire. Rends-lui ceci de ma part et dis-lui que je vais conserver son autre cadeau. Il comprendra. », ajouta-t-il en lui remettant le sceau de Malik Shah.

Arian hocha la tête puis monta sur son cheval.

« J’espère bien vous revoir sain et sauf ! », s’exclama-t-il avant de prendre congé.

Tandis qu’il se dirigeait vers l’armée butrie, Mani et ses compagnons montèrent sur leurs montures et rejoignirent Eriba. Celui-ci chevaucha devant eux tandis que ses trois soldats fermaient la marche derrière eux.

« Quand vous arriverez face au Sublime Souverain, vous vous prosternerez », leur expliqua-t-il en chemin.

« Je suis le prince héritier de Butra, le protocole prévoit uniquement une profonde courbette pour moi et ceux qui m’accompagnent. », répondit Mani.

« Vous contenter de cela, c’est vous exposer à sa colère ! L’ire de Sa Grandeur est terrible ! »

« Je prends le risque. », ricana Moein à voix basse.

« Plait-il ? », demanda Eriba en se retournant vers lui, visiblement offusqué.

« Je toussais, j’avais un chat dans la gorge. », répondit-il en affichant un sourire carnassier.

L’homme fut dérouté par la réponse du mercenaire. Il tourna le regard vers Zurvan, mais le détourna bien vite, probablement intimidé.

« Qui sont ces deux compagnons pour toi ? », demanda-t-il à Mani.

« Moein et Zurvan sont mes deux oncles maternels. Ils ont juré de me protéger quand mes parents nous ont quittés. Ce sont donc les cousins de Sa Majesté Turkan Khatoun. »

« Oh. Je vois. », se contenta de répondre Eriba.

Le jeune prince entendit le mercenaire ricaner derrière lui. Si les Shemites les croyaient liés à la famille royale, ils ne leur feraient pas de mal à eux non plus.

Ils avançaient au pas sur la plaine vallonnée. Face à eux, l’armée shemite était stationnée à l’extérieur des murs de la cité pillée. Cette vision apocalyptique noua la gorge de Mani. Un silence de mort planait autour d’eux. Il commençait à se demander si son idée était si bonne que ça. Si tout fonctionnait comme prévu, on parlerait de lui pour des siècles et des siècles. Ses pensées allèrent à Emna. Il se prit à prier les Dieux de lui permettre de survivre à cette guerre pour la revoir.

« Quel idiot je fais ! Malik Shah a raison. Je suis juste un pion pour elle. Un pion transi d’amour qu’elle utilise pour arriver à ses fins. », se dit-il.

Malgré tout, son sourire ne quitta pas son esprit. Il fut interrompu dans ses pensées quand Zurvan s’adressa à Eriba :

« Et toi, qui es-tu ? Tu ne t’es pas présenté. »

« Je suis Eriba, l’un des neveux de Sa Grandeur. »

« Et quel est ton rôle à sa cour à part te faire passer pour un prince étranger ? », demanda Moein.

« Vous avez de la chance d’être le cousin de Sa Majesté, sinon je vous aurais fait exécuter pour ces mots. », répondit Eriba offusqué. « Je tiens le rôle de diplomate et j’étais en charge de la protection du défunt prince Amir. Nous étions devenus de grands amis quand il était parmi nous. »

« Son trépas a été une terrible tragédie. », dit Zurvan d’une voix triste. « Il est vrai que c’était un bon garçon. Il ne méritait pas de finir ainsi, la gorge tranchée et le crâne en bouillie… »

Eriba ne dit rien. Il se contenta de lancer un regard furtif à l’agent. Mani crut y déceler de la crainte.

Ils finirent par arriver aux tranchées qui entouraient le camp shemite. Là, des soldats les fouillèrent. L’un d’entre eux tenta de prendre la béquille des mains de Mani qui cria au scandale :

« Comment osez-vous ? Je suis un prince de sang royal ! J’ai été blessé en tentant de protéger la grandeur de Butra ! Je ne vous permets donc pas de toucher à ce qui me permet de rester debout ! »

Le soldat recula et s’en alla fouiller Zurvan. Celui-ci se laissa faire, mais il lui lançait des regards assassins au Shemite. Moein subissait le même traitement, mais sa réaction fut de ricaner bruyamment ce qui lui valut d’être inspecté par trois fois.

« Il va nous faire tuer s’il continue », se dit Mani.

Enfin, ils arrivèrent face au gigantesque pavillon du sultan. Il était installé non loin des portes de la ville et était dix fois plus grand que les tentes qui l’entouraient. Sa toile était dorée et brodée de motifs argentés très complexes et très nombreux. Ils y pénétrèrent. L’intérieur était bondé de monde et une lourde atmosphère de fumée y régnait. Partout, des hommes et des femmes étaient assis ou allongés sur des coussins de soie et fumaient le narguilé. Dans un coin, des musiciens jouaient de l’oud et du tambour. Des servants allaient et venaient, chargés de plats et de carafes. Même en temps de guerre, la suite du sultan ne connaissait pas l’austérité. Au centre de tout ce brouhaha, un trône avait été dressé. Un homme était assis dessus. Il semblait assez petit de taille. Son visage était triangulaire et son crâne chauve. Une lourde couronne en or couverte de topazes trônait dessus. Il portait une longue robe de soie blanche. Des colliers pendaient à son cou et de lourds bracelets à ses poignets. Shamshi-Adad se leva pour les accueillir. Mani faillit éclater de rire en remarquant qu’il portait des ailes dorées sur le dos.

« Te voici de retour cher neveu ! », dit-il d’une voix enjouée. « Qui nous amènes-tu donc là ? »

Eriba s’avança et mit un genou à terre devant son oncle. Mani et ses compagnons se contentèrent d’une profonde courbette.

« J’amène devant vous Sa Grâce le prince Mani, héritier du Trône de la Guerre de Butra, ainsi que les nobles Moein et Zurvan, cousins de Sa Majesté la reine Turkan Khatoun. », répondit-il.

« Oh ! », s’exclama le sultan. « Voyez-vous cela ! »

Son visage s’éclaira d’un sourire et ses yeux s’élargirent. Cela confirma Mani dans des soupçons.

« Et bien, qu’on leur serve à boire ! », ajouta-t-il en frappant des mains.

Un servant arriva avec un plateau et leur tendit trois coupes. Mani prit la sienne et but. C’était du vin parfumé aux épices.

« Très bon, Votre Grandeur. », dit-il.

« Merci, nous savons l’assaisonner correctement par chez nous. »

Il alla reprendre place sur son trône puis les invita à s’asseoir sur des coussins, ce qu’ils firent. Zurvan lançait des regards méfiants autour de lui tandis que Moein ricanait. Il semblait trouver la situation comique.

« Je vous remercie de nous recevoir, Votre Grandeur. », dit Mani en plissant le visage tandis qu’il prenait place. « Sa Majesté Malik Shah m’envoie afin que nous trouvions une issue pacifique à ce conflit. »

« Une issue pacifique ? J’ai rasé la cité de Hel. Nous avons déjà franchi la limite, il me semble, non ? », répondit le sultan en lançant des regards complices aux personnes présentes dans le pavillon.

L’un d’entre eux leva sa coupe et s’écria :

« Le mausolée impie est détruit ! »

Mani se crispa. Il se retint de faire le symbole du brasier. Il dit d’une voix qu’il essaya de rendre la plus neutre possible :

« Parlez-vous du Mebed Sebz ? »

Ce fut Eriba qui répondit :

« Oui, comment avez-vous pu dédier un lieu sacré comme celui-là à un simple être humain ? »

En effet, le temple vert avait été bâti par l’un des fils de Ghorbani.

« C’est hérésie que de pratiquer le culte des saints. Seuls deux êtres méritent d’être loués : Amesha Arshtish et Amesha Aat. Toute autre forme de vénération est à proscrire ! »

En disant cela, Eriba fit le signe du brasier. Il l’effectua à la manière orientale, en pliant un peu plus les doigts et en levant les yeux au ciel.

« Sur cette question épineuse, nos deux peuples ne seront jamais d’accord. », dit Mani.

« Nous parlions donc d’une issue pacifique. Sache, jeune prince, que je n’ai pas fait tout ce chemin pour ne pas livrer bataille. », répondit le sultan. « La seule chose que tu as accomplie aujourd’hui est de t’être fait otage. Quelle idée as-tu eue de venir ici par toi-même ? »

« Je comptais sur votre bonne foi pour trouver un accord qui irait à nos deux camps. »

Shamshi-Adad éclata d’un rire tonitruant qui emplit tout le pavillon. Pour un si petit homme, il avait un coffre très impressionnant.

« Je suis le roi des rois. Les peuples des pays d’Ourdoun, Khalil et Bosra citent mon nom dans leurs prières tous les jours. Les marins des îles de Qubrous invoquent ma protection avant de prendre la mer. Et aujourd’hui, le peuple de Butra m’appelle. Il veut mon aide, car les Deux Trônes l’ont failli. Il veut un souverain puissant qui lui donne stabilité et prospérité et je compte bien le lui donner. Toi et ton roi, vous avez peur, c’est pour cela qu’il t’a envoyé négocier avec moi. »

Le sultan se leva de nouveau. Ses ailes dorées bougeaient tandis qu’il se mit à marcher dans le pavillon. Mani se demanda si elles étaient lourdes à porter.

« Et bien, sache que dans mon extrême bonté, je vais prendre la peine de t’écouter. Je ferai savoir à ton roi que nous entamerons des pourparlers qui dureront trois jours. Si au terme de ces trois jours, tu réussis à me convaincre de signer un traité de paix, vos vies seront épargnées. Mais si tu n’y arrives pas, un sort funeste vous attend ! »

« Qui tu crois duper ? Si tu annonces trois jours de négociations, c’est que tes renforts arrivent dans un jour et demi. », songea Mani.

« On m’avait parlé de votre magnanimité, mais je ne pensais pas en être témoin un jour. Mille mercis, Votre Grandeur ! Je suis certain que nous trouverons un terrain d’entente ! »

Le sourire de Shamshi-Adad s’élargit un peu plus. Il leva sa coupe et dit :

« Buvons donc à cela ! »

Tous les gens présents dans la tente les accompagnèrent tandis que les musiciens se remettaient à jouer. Les conversations reprirent peu à peu et la fumée des narguilés s’éleva de nouveau. Le sultan rejoignit sa place sur son trône. Il se pencha vers Mani et ses deux compagnons et entama une conversation avec eux :

« On m’a rapporté que tu étais un homme fourbe et sournois. Sache donc que je n’ai aucune confiance en toi. J’ai du mal à croire que tu fais tout cela par bonté d’âme. »

« C’est pourtant le cas, Votre Grandeur. J’étais sincèrement heureux d’apprendre que Sa Grâce le prince Amir était vivant. J’ai été fortement attristé de voir que ce n’était qu’une manœuvre. Néanmoins, je ne m’en formalise pas. Je pense d’abord au bien du royaume, c’est pour cela que je suis ici. », répondit Mani.

Les deux soldats qui encadraient le trône du sultan les regardaient d’un air féroce. Les deux colosses arboraient des moues sévères sous leurs épaisses moustaches. Leurs mains étaient posées sur les manches de leurs cimeterres. Cette vision donna conscience à Mani qu’il s’était fourré dans un bien sinistre guêpier. Si l’envie prenait à Shamshi-Adad de l’exécuter sur-le-champ, rien ne l’empêchait.

« Et bien, profitons de la soirée et commençons les pourparlers demain matin. Cette guerre m’a coûté cher. Je suis tout à fait prêt à discuter d’un traité de paix qui me permettrait de couvrir mes frais de campagne. », conclut le sultan. « Mais si nous n’arrivons à aucun accord, j’irai écraser les troupes de ton bon roi. »

Mani leva sa coupe en faisant un sourire qu’il tenta de rendre le plus vrai possible.

***

Le jeune prince fut réveillé le lendemain matin par un servant. Zurvan, Moein et lui avaient dormi dans un pavillon non loin de celui du sultan. Celui-ci était relativement luxueux. Une dizaine de lits s’y trouvaient, mais ils étaient seulement trois à l’occuper. Chacun avait donc pu profiter d’une large couche individuelle.

« Le sultan vous informe que la prière du matin se tiendra bientôt. Si vous n’y venez pas, il ne s’en offensera pas. Il sait que vos coutumes religieuses diffèrent des nôtres. Il vous convie néanmoins à venir prendre le repas du matin en sa compagnie après l’office. », dit le servant.

C’était un homme d’une quarantaine d’années. Il était vêtu d’une tunique aux manches bouffantes et d’un ample sarouel, tous deux faits de soie dorée. Une coiffe à l’aspect original trônait sur sa tête. Mani avait remarqué qu’une bonne partie de la suite portait la même. Il s’agissait d’un turban qui venait s’enrouler autour d’un chapeau à deux pointes en toile rigide couleur or. Partout sur sa tenue pouvait se voir le jasmin blanc de Shem.

« La prière du matin ? », demanda Moein d’une voix ensommeillée.

« Les Shemites prient deux fois par jour. Une première fois pour le soleil levant et une deuxième fois pour le soleil couchant. Chacun est censé représenter l’un des dieux. », expliqua Zurvan.

« Quelle hérésie ! Associer les dieux, dans leur infinie puissance à une simple boule de feu comme le soleil. », dit Mani.

Le servant ne répondit rien. Il attendait une réponse.

« T’es qui toi ? Encore un neveu du sultan ? », lui demanda Moein.

L’homme prit une stature fière et annonça :

« Oh non, je suis bien trop âgé pour être l’un des neveux du Sublime Souverain. Je suis simplement l’un de ses cousins. »

« J’ai l’impression que vous êtes tous cousins dans cette cour. », ironisa le mercenaire.

« Il est vrai que Sa Grandeur a une grande famille. », répondit le cousin avec un sourire fier au visage.

« Par chez moi quand tout le monde est cousin dans un village, c’est qu’ils sont pas bien frais. », ricana-t-il.

Le sourire du servant disparut immédiatement.

« Va dire à Sa Grandeur que nous nous joindrons à lui pour le repas du matin avec plaisir. », intervint Mani.

L’homme ne dit rien. Il se contenta de hocher la tête avant de quitter le pavillon. Quand il fut parti, Zurvan se leva.

« Tu vas finir par nous faire tuer, avec tes plaisanteries. », fit-il remarquer à Moein.

Le mercenaire se leva subitement. La remarque de l’agent l’avait piqué au vif.

« Qu’est-ce que tu entends par là ? »

Zurvan ne se laissa pas démonter et vint se planter devant lui avant de répondre :

« En faisant le Hodja avec nos ennemis comme tu le fais, tu vas leur donner des raisons de nous passer au billot. »

« Ah parce que tu as peur de mourir ? »

« Peur ? Non. Mais je ne tiens pas à ce que ça arrive prochainement. Surtout pas à cause de toi. »

« Si tu te chies dessus à l’idée de mourir, il ne fallait pas venir. Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, on est otages de l’ennemi. »

« Et chaque mot de travers peut nous amener à notre trépas ! »

« S’ils ont envie de nous tuer, c’est pas ta politesse qui les empêchera ! »

« Les traiter d’ahmaghs consanguins n’est pas non plus très avisé. », répliqua Zurvan.

Mani finit par s’interposer.

« Arrêtez ! »

Le jeune homme vint se mettre entre eux. Quand il fut sûr qu’aucun des deux n’oserait relancer la dispute, il dit :

« Moein, j’apprécie beaucoup ton humour, mais je te demanderais de te restreindre devant le sultan. Il n’a pas l’air d’aimer particulièrement cela. »

« Je sais faire la part des choses ! », se défendit le mercenaire avant d’ajouter : « Oui… bon… je ferai attention. »

Mani se tourna ensuite vers Zurvan :

« Et toi, ce n’est pas parce que tu ne dis rien que tu ne risques pas de nous attirer des ennuis. Tes gestes et tes regards en disent presque autant que Moein. Je te demanderais d’être un peu moins hostile dans ton attitude. Ne donne pas à nos ennemis des prétextes pour nous malmener. Soyez juste patients, j’ai un plan. »

L’agent avait les bras croisés et les sourcils froncés. Il concéda un grognement d’approbation, mais il vit que cela n’était pas suffisant pour Mani qui continuait à le fixer avec insistance.

« Oui, oui, je ferai attention. », finit-il par dire.

« N’oubliez pas que notre objectif est avant tout de gagner la guerre. C’est pour cela que je vous paye et certainement pas pour vous voir vous disputer. »

L’office du matin se termina une trentaine de minutes plus tard. Le cousin du sultan était revenu les chercher. Tous trois s’étaient vêtus et l’avaient suivi à travers le camp de tentes. Mani boitait avec sa béquille ce qui imposait aux autres de marcher lentement. Enfin, ils atteignirent le pavillon de Shamshi-Adad, leur accompagnateur prit congé, soulagé d’en avoir fini avec eux. Le jeune prince entra en premier. Comme la veille, l’intérieur était rempli de courtisans. Il se demanda s’ils étaient tous de sa famille. Le souverain était installé sur son trône et les accueillit avec un sourire édenté. Après avoir fait une courbette, ils furent autorisés à prendre place sur des coussins.

« Avez-vous bien dormi ? », leur demanda le Sublime Souverain.

« Très bien, Votre Grandeur. Le pavillon était d’un grand confort. », répondit Mani.

« Je ne lèse jamais mes invités. Pour votre agrément, j’ai fait dormir dix de mes gens sous des tentes. Le bonheur de mes hôtes passe avant tout. »

« Votre bonté d’âme n’est donc pas qu’une légende. »

« C’est pour cela que mon peuple me considère comme un père. Je suis celui qui nourrit et qui réchauffe les corps et les âmes. Vois comme je traite bien les miens ! »

Les gens présents acquiescèrent bruyamment.

« Il y a néanmoins une condition très importante à cela : l’obéissance. Car si je veux pouvoir faire profiter à tous de mes bienfaits, la soumission est indispensable. L’indocilité crée du chaos et le chaos, je n’aime pas ça. »

Mani ne répondit rien. Il n’y avait pas grand-chose à dire de toute manière. Le sultan reprit :

« Et vous trois, j’ai l’impression que vous êtes là pour créer du chaos dans mon univers. »

« Il serait totalement ridicule pour nous d’espérer vous mettre à mal, Votre Grandeur. Nous ne sommes là que pour négocier les termes de la paix ! », se défendit Mani.

Shamshi-Adad ricana. Ses ailes dorées étaient secouées par le mouvement de ses épaules.

« Je n’ai jamais dit que vous pouviez me mettre à mal, j’ai juste dit que vous essayez de créer du chaos dans mon univers. Une telle tentative est ridicule et ne vous vaudra que de finir la tête tranchée. Je vous exhorte donc à prendre garde à ce que vous dites et faites en ma présence si vous voulez repartir d’ici vivants. »

Mani jeta un regard à ses deux compagnons. Chacun tâchait de garder un visage de marbre. Ils avaient retenu la leçon. Il se tourna vers le sultan et dit :

« Sachez Votre Grandeur, que j’ai un immense respect pour vous et que jamais je n’oserais tenter quelque chose d’aussi insensé. »

Le visage de Shamshi-Adad prit une mine satisfaite.

« Et bien puisque nous sommes d’accord, nous pouvons commencer les pourparlers. »

Après cela, on apporta à boire et à manger à Mani et ses compagnons. On remplit leurs coupes de sherbet et on leur servit des baklavas. Moein regarda le gâteau d’un œil curieux. Il était vrai qu’à Butra, on le découpait en triangles et non pas en losanges. Il croqua dedans et fut surpris par le goût. Il ne dit rien et mangea poliment.

« Cette collation vous convient-elle ? », demanda le sultan.

« Excellente, Votre Grandeur. »

« Vous mangez aussi des baklavas à Butra ? »

« Oui, Votre Grandeur. Mais nous les fourrons à la pistache et non pas à l’amande. »

La remarque sembla piquer Shamshi-Adad. Il était vrai que la pistache était un fruit beaucoup plus noble que l’amande.

« Je trouve que le fourrage aux amandes se marie beaucoup mieux avec la pâte des baklavas. J’ai par plusieurs fois comparé les deux recettes et j’en suis arrivé à cette conclusion à chaque fois. Toute ma suite vous confirmera d’ailleurs, ils ont aussi essayé et ils préfèrent l’amande à la pistache. »

Mani rit intérieurement. Pour un souverain si sûr de lui, il se vexait bien vite.

« Passée la surprise, je constate aussi que la recette shemite est bien plus savoureuse, Votre Grandeur. », dit-il. « Mes chers compagnons doivent penser la même chose, d’ailleurs. »

Zurvan et Moein hochèrent la tête avant de prendre une gorgée de sherbet chacun. Le mercenaire fit une moue en goûtant la boisson. Mani comprit bien vite pourquoi quand il constata que le breuvage n’était pas parfumé à la rose, mais au jasmin.

« Je remarque aussi que l’emblème de votre royaume se retrouve même dans votre sherbet. », dit-il. « Délicieux. »

Le sultan hocha la tête, un sourire satisfait aux lèvres. Il leva sa coupe :

« À nos bons invités de Butra ! »

Les gens de la suite répondirent en chœur :

« Que leur vie soit longue et prospère. »

Le sultan posa sa coupe sur la table devant lui puis dit :

« Après le repas du matin, nous avons pour habitude de nous divertir. Aujourd’hui, ce sera une pièce de théâtre écrite et jouée par mes filles. », dit le sultan.

« Votre Grandeur, ne pourrions-nous pas entamer les pourparlers de paix ? », demanda Mani.

Shamshi-Adad lui lança un regard assassin, comme s’il venait de commettre une terrible offense.

« Mes chères filles ont travaillé dur. Cette pièce leur tient à cœur. Serais-tu insensible au point de leur refuser de la jouer devant moi ? », dit-il sans desserrer la mâchoire.

Le jeune prince fut pris au dépourvu. Il balbutia :

« N… non, Votre Grandeur. Il serait malvenu de leur refuser cela. »

La pièce de théâtre était un dialogue entre ses trois personnages. Les filles de Shamshi-Adad qui les jouèrent avaient entre vingt et trente ans. Elles étaient vêtues de longues robes vertes qui cachaient mal leur forte corpulence. L’histoire portait sur un conflit entre deux d’entre elles. La dernière jouait le rôle de médiatrice. L’une accusait l’autre d’avoir ensorcelé son mari tandis que l’autre se défendait en disant qu’il était venu à elle de son plein gré. La fable aurait pu être intéressante si l’interprétation n’avait pas été aussi mauvaise. Mani allait souvent au théâtre avec sa grand-tante et ses cousins et il n’avait jamais vu aussi piteuse exécution. Outre le surjeu constant, elles oubliaient régulièrement leurs répliques, qu’un servant posté à côté leur soufflait.

Au début, il pensait que la pièce n’allait pas durer longtemps, mais elle s’éternisa. Durant les premières minutes, il lui était difficile de ne pas rire, mais peu à peu la lassitude prit la place de l’amusement et il commença à s’impatienter. Assis à côté de lui, Zurvan et Moein trépignaient aussi. L’histoire tournait en rond et la conclusion de la pièce semblait ne jamais vouloir arriver. Les filles du sultan étaient en sueur à force de gesticuler. Enfin, on arriva au dénouement qui était d’une qualité aussi abyssale que le reste. Shamshi-Adad applaudit à tout rompre. Il fut imité par sa suite. Les femmes lançaient des youyous stridents et les hommes sifflaient. Mani et ses compagnons frappèrent poliment sur leurs mains. Les comédiennes remercièrent leur audience et quittèrent le pavillon, visiblement très contentes d’elles.

« Quel talent ! Quel talent ! », s’exclama le Sublime Souverain.

Une larme coulait sur sa joue. Il l’essuya puis but une gorgée de sherbet. Les conversations reprirent peu à peu dans la grande tente. Les servants s’affairaient de nouveau à remplir les coupes tandis que l’on fumait le narguilé et qu’on discutait. Mani se demanda ce qu’allait trouver le sultan pour reporter les pourparlers. Il eut une réponse rapide à sa question quand il dit :

« N’es-tu pas ému par ce à quoi nous venons d’assister ? »

« Rarement j’ai vu tel talent d’interprétation, Votre Grandeur. », répondit le jeune prince. « Je suis encore secoué par l’émotion. »

« Il en est de même pour moi. Tes blessures ne te font pas trop souffrir, j’espère ? », demanda le sultan.

« J’ai fort mal à l’abdomen, c’est pour cela que je ne peux pas marcher sans boiter et que bouger mes bras m’est extrêmement douloureux. Mais je sais que cette douleur est temporaire, j’en guérirai bien vite. »

« C’est un bel état d’esprit que tu as là. Comment t’es-tu blessé ? »

« Une bien sombre histoire, Votre Grandeur. Après ma désignation comme héritier du Trône de la Guerre, le neveu de Sa Majesté a été jaloux. Il m’a tendu une embuscade dans les rues de la ville. Fort heureusement, mes compagnons étaient avec moi. Ce jour-là, nous avons d’ailleurs perdu mon très cher cousin Guiv qui est mort pour me défendre. J’ai malgré tout subi deux coups d’épée, un à la tête et un à l’abdomen. J’ai eu beaucoup de chance de survivre. », raconta Mani.

« C’est une bien terrible histoire ! Et tu es malgré tout parti en guerre avec ton souverain ? »

« Il aurait été indigne de ne pas le faire. Je ne pouvais pas laisser partir mon roi et les courageux guerriers de mon royaume sans aller avec eux. Même si je ne peux pas me battre, j’espère apporter ma contribution en négociant avec vous la paix. »

« Tout à fait, tout à fait. », répondit le sultan distraitement.

Il marqua un temps de silence tandis qu’une larme coulait le long de sa joue. Il l’essuya puis dit :

« Quelle émotion ! Quelle émotion ! Un tel talent ! Je ne m’en suis pas encore remis. »

Il se tut de nouveau pour laisser une larme couler puis il ajouta :

« Je dois rester seul pour méditer sur ce que je viens de voir. Nous discuterons de la paix plus tard dans la journée. »

Il frappa des mains et les servants se mirent à s’affairer pour débarrasser les coupes de boisson et les assiettes. Même la suite du sultan fut prise au dépourvu. Chacun se leva pour quitter le pavillon sans vraiment comprendre ce qui se passait.

« Votre Grandeur, le temps presse, Sa Majesté Malik Shah attend avec impatience mon retour. », se permit Mani.

« Ne vois-tu donc pas mon émotion ? Penses-tu que je suis en état de négocier quoi que ce soit ? »

« Mais… Je songe au bien de nos deux peuples. »

« Et bien nous y songerons plus tard. Cesse donc d’être insolent si tu ne veux pas que je vous tranche le cou à tous les trois. »

Mani ne répondit rien. Après avoir jeté un regard aux deux soldats qui encadraient le sultan, il se leva et quitta la tente suivi par Moein et Zurvan.

« Il espérait que ses renforts arriveraient dans la nuit, c’est pour ça qu’il cherche encore à gagner du temps. », dit-il à ses compagnons une fois qu’ils furent de retour dans leur pavillon.

« Je comprends pas pourquoi Malik Shah n’attaque pas si on est en surnombre par rapport à eux. », demanda Moein.

« À cause des tranchées qu’ils ont creusées. Les attaquer reviendrait à assiéger une fortification. Même s’ils sont deux fois moins nombreux, nous risquerions de perdre. », expliqua Mani.

« Elles sont pas bien profondes leurs tranchées, on aurait facilement pu passer outre. Alors que là, si leurs renforts arrivent, on sera pris en tenailles. », répondit le mercenaire.

« Je vais vous expliquer mon plan, vous comprendrez mieux. », dit le prince.

La journée passa très lentement. À midi, on leur apporta leur repas puis l’après-midi commença. Dans leur pavillon, il y avait quelques livres, mais Mani n’était pas d’humeur à lire. Il était nerveux et plus le temps passait, plus il trépignait. Ses compagnons étaient toujours énervés l’un contre l’autre, mais ils réussissaient à le cacher relativement bien. Mais le jeune prince pouvait malgré tout à percevoir la tension qu’il y avait entre eux. Il fallait vite en finir avec cette histoire et les séparer avant qu’ils ne s’entretuent. Durant la longue attente, il se prit à se demander lequel réussirait à battre l’autre. Probablement Zurvan, il était plus intelligent et était sans pitié. Dehors, on entendait le camp vivre. Les blatèrements des dromadaires qui transportaient du matériel, les nombreux servants qui allaient et venaient à pas précipités, les soldats qui se baladaient à pas plus mesurés. Enfin, au milieu de l’après-midi, un homme vint les chercher. Ce n’était pas le même que celui du matin.

« Sa Grandeur a assez médité et souhaite s’entretenir avec vous, Votre Grâce. », dit-il.

Mani et ses compagnons le suivirent, mais ils n’allèrent pas en direction du pavillon du sultan. Au lieu de cela, ils se dirigèrent vers une tourelle en bois dressée non loin. À son sommet on pouvait distinguer le sultan aux ailes dorées entouré de deux soldats. Quand ils arrivèrent à proximité, l’homme qui les conduisait dit :

« Sa Grandeur vous attend sur la tour, Votre Grâce. Vos compagnons vous attendront ici. »

Le jeune prince exulta intérieurement. Il eut beaucoup de mal à ne pas sourire. Il avait donc raison ! Il leva la tête vers l’échelle en bois puis dit :

« Je ne peux pas monter à l’échelle, ma blessure m’en empêche. Voyez, je ne peux même pas marcher correctement. »

« Sa Grandeur a insisté, vous n’allez quand même pas la faire attendre ? », insista l’homme.

« Je n’aime pas le ton que vous employez avec moi. N’oubliez pas que je suis un prince de sang royal. », répondit Mani avec mépris.

Finalement, un autre homme apparut pour trancher.

« Fais donc amener une nacelle et nous le hisserons en haut de la tour. », dit-il.

Le premier obéit et tourna les talons. Ils restèrent avec le nouveau venu.

« Vous l’excuserez, il ne connait pas le protocole. », dit-il.

« Ce n’est rien. », répondit Mani.

Quelques minutes plus tard, une nacelle en bois attachée à une poulie hissait le jeune prince vers le haut de la tourelle. Quand il arriva en haut, le souverain le regarda se débattre pour sortir. Les deux soldats qui se trouvaient là vinrent l’aider. Quand enfin il réussit à monter, Shamshi-Adad lui dit :

« J’ai médité sur votre offre de paix. »

« Je ne vous en ai pas exposé les termes, il me semble. », répondit Mani.

« Je veux dire que j’ai réfléchir à l’idée même de signer un traité avec vous. », corrigea le souverain. « Au début j’étais prêt à considérer cette option, puis je me suis rendu compte qu’il était ridicule pour nous de rebrousser chemin alors que nous sommes arrivés jusqu’ici. »

« Vous voulez donc nous faire la guerre malgré tout ? »

« C’est cela. »

« Pourtant vous êtes en sous-nombre. », fit remarquer Mani.

« En es-tu sûr ? », répondit le souverain avec un large sourire. « Vois donc. »

Il lui montra d’abord la mer. Là, une flotte nombreuse arborant les armoiries de Shadjar s’approchait lentement de la côte. Certains des navires avaient des voiles blanches. Ce devait être ceux de l’amiral Mehr. Il n’affichait pas les couleurs de Butra afin de conserver l’effet de surprise.

« Mon allié le despote Uros arrive pour soutenir mon armée, ça tu le savais déjà. »

« Leur armada est impressionnante, mais une fois débarquée, je ne suis pas sûr que leur nombre sera aussi impressionnant que vous l’imaginez. », répondit Mani.

« Oh, ce n’est pas tout ! »

En disant cela, il lui montra l’autre côté d’un grand geste théâtral de la main. On voyait d’abord l’armée shemite installée derrière ses tranchées qui faisaient le tour de la ville. Le camp avait été levé et seuls restaient les pavillons du sultan et de sa suite. Les soldats étaient déjà en train de se rassembler et de former les rangs. Même s’ils étaient moins nombreux que l’armée butrie, leur équipement était impressionnant. De plus, ils avaient quantité de cavaliers, de chars et même des éléphants. Ces derniers étaient complètement absents de l’armée de Malik Shah qui les jugeait peu fiables. Mani les considérait comme un atout considérable s’ils étaient bien maîtrisés.

Sur la plaine qui faisait face à la ville étaient stationnés les butris. Ils avaient aussi formé les rangs et se préparaient au combat. Le jeune prince plissa les yeux pour les distinguer. En termes de cavaliers ils en avaient bien plus que Shem. Mais en regardant, il avait l’impression qu’il y en avait beaucoup moins qu’il ne l’imaginait. Enfin, ce qui attirait l’œil, c’était la troisième armée qui se déployait au loin à l’horizon et qui approchait.

« Vous attendiez des renforts… », dit Mani.

Il prit une mine choquée et simula même quelques tremblements de mains.

« Je te trouve bien pâle, noble prince. », ironisa Shamshi-Adad. « La bataille va commencer sous peu, j’espère que ton roi sera prêt. »

L’armée de Shem commença à sortir de l’enceinte formée par les tranchées pour aller s’aligner face à l’ennemi. Au centre étaient les éléphants et les fantassins. Ils étaient vêtus des turbans qui encerclaient un casque à pointe caractéristique des soldats shemites. Derrière eux se trouvaient les archers et en dernière ligne les catapultes. Sur les côtés s’étaient alignés les cavaliers puis les chars. Ils s’avancèrent ainsi, avec une discipline irréprochable.

« Vois comme ils sont obéissants. Ton roi n’a aucune chance. », commenta le souverain.

Mani se mit à respirer bruyamment, comme s’il était saisi d’une crise de panique. Cela fit rire Shamshi-Adad. Il fit même du zèle en tombant à genoux et en se tenant le flanc du côté où il était censé être blessé.

« Allons, relève-toi jeune prince, tu vas rater le spectacle. »

Les soldats l’aidèrent à se hisser sur ses jambes et à caler sa béquille sous son bras. Il alla poser sa main sur la rambarde de la tourelle pour se tenir et regarda au loin.

L’armée de Butra s’avançait elle aussi vers l’ennemi. Il semblait qu’ils ignoraient complètement les renforts qui venaient vers eux par l’arrière. Bientôt, les premières flèches furent tirées. Les fantassins des deux camps levèrent leurs boucliers pour les encaisser puis reprirent leur marche. Leurs pas synchronisés faisaient trembler la plaine et se faisaient entendre jusqu’à eux. Enfin, quand ils furent proches, ils se mirent à avancer à pas rapides les uns vers les autres. Les éléphants avançaient au milieu des Shemites. Mani se demanda ce qui allait se passer quand une volée de flèches partit du camp butri. Celles-ci étaient enflammées. Elles allèrent atterrir à mi-chemin entre les deux lignes. Les mastodontes semblèrent ralentir pendant un instant, mais les coups de fouet de leurs cavaliers les poussèrent à avancer. Une seconde volée de traits s’envola et alla se loger au même endroit. Cette fois, les bêtes n’eurent pas peur et continuèrent leur marche. La surprise se fit sur la troisième volée. Celle-ci alla cette fois frapper directement les lignes ennemies. On voyait les traits se loger sur les têtes et les flancs des mastodontes. Cela ne les ralentit pas pour autant. C’est à ce moment-là que retentit un concert de sons de cornes. Malgré leur éloignement du centre de la bataille, Mani dut se boucher les oreilles. Le bruit était assourdissant. Cela eut l’effet escompté. Les éléphants, pris de panique, se mirent à piétiner les fantassins shemites. Shamshi-Adad poussa un cri de rage. Les fantassins butris profitèrent de l’agitation pour attaquer. Le choc des lances et des boucliers provoqua un formidable bruit métallique qui donna la chair de poule au jeune prince. Les éléphants se calmèrent peu à peu, mais ils ne pouvaient plus charger l’ennemi, car les deux armées se battaient déjà au corps-à-corps. Les soldats juchés sur les mastodontes se contentaient donc de tirer des flèches sur les fantassins.

Sur les flancs, les cavaliers s’étaient aussi engagés. Les farseh de Butra faisaient pleuvoir leurs javelines sur les Shemites qui les déviaient tant bien que mal avec leurs boucliers. Enfin, ils s’attaquèrent au corps-à-corps, tentant soit de tuer l’ennemi directement sur sa monture, soit en l’en faisant tomber. Les chars avaient commencé à tenter de flanquer les butris, mais ceux-ci les en empêchèrent. Les mamlouks montés les harcelaient sans cesse en leur mettant des coups de lance pour déstabiliser leurs montures.

Au loin, les renforts shemites commençaient à approcher dangereusement des arrières des butris. Mani sentait le sultan trépigner à côté de lui. Il pensait avoir dupé ses ennemis et que la victoire était à portée de main. Il ne vit pas tout de suite arriver les cavaliers sudistes du prince de Ghazna. Le jeune prince les reconnut tout de suite, malgré la distance. Ils sortirent de l’horizon en galop, vêtus de leurs tenues bleu foncé. Ils tombèrent sur les arrières des renforts et engagèrent les archers qu’ils se mirent à embrocher au bout de leurs lances. Quand Shamshi-Adad le vit, il poussa à nouveau un cri de rage.

« C… comment ?! Qui sont ces cavaliers ?! »

Les deux soldats qui étaient avec eux sur la tourelle étaient aussi abasourdis. Se tenant à la rambarde, ils regardaient avec attention ce qui se passait au loin. C’est ce moment que choisit Mani pour agir. Saisissant le poignard que l’un d’entre eux portait à la ceinture, il se jeta sur le sultan et posa la lame sur sa gorge.

« Ne vous débattez pas si vous ne voulez pas qu’un accident fâcheux vous arrive ! », s’écria le jeune prince.

Shamshi-Adad se démena quelques secondes avant de se rendre compte que le froid qu’il sentait sous son menton était celui d’une dague. Les deux soldats ne savaient que faire, l’un d’entre eux pointa sa lance sur lui et menaça :

« Lâche Sa Grandeur ou je te plante ! »

Et sans lui laisser le temps d’obtempérer, il frappa de sa lance. Mani décala le sultan d’un coup de main et celui-ci se retrouva dans la trajectoire de l’arme. Le soldat arrêta son mouvement au dernier moment.

« Arrêtez ! Vous allez me tuer ! », ordonna le Sublime Souverain avant de lancer au jeune prince : « C’était donc ça ton plan depuis le début ? Vil serpent ! N’espère pas t’en sortir, tu es encerclé par mon armée ! »

Celui-ci l’ignora et le tira avec lui vers le bord de la tourelle. Se penchant par dessus la rambarde, il s’écria :

« Je tiens votre cher souverain en otage ! Je vous le rendrai en un seul morceau si aucun d’entre vous ne tente quelque chose ! »

En bas, il pouvait voir les soldats et les membres de la suite qui le pointaient du doigt, pris de panique.

« Vous allez faire descendre la nacelle et vous allez nous laisser passer sans faire de grabuge ! », ajouta-t-il.

« Écoutez ce qu’il dit ! Je vous l’ordonne ! », compléta le souverain.

Les deux hommes entamèrent la descente. Tandis que le sol se rapprochait, Mani sentit son estomac se nouer. Il avait l’impression d’arriver dans une fosse pleine de serpents. Au milieu de la foule, il reconnut Eriba. Celui-ci lui lançait des regards pleins de haine. Il chercha du regard Moein et Zurvan et les repéra. Ils étaient aussi abasourdis que toutes les autres personnes présentes. Au loin, on voyait les cavaliers de Micipsa attaquer les renforts qui commençaient déjà à fuir le combat.

« Vous avez entendu les ordres de votre sultan, ne tentez rien et vous le récupérerez vivant. », ajouta Mani après être descendu de la nacelle.

D’un signe de la tête, il ordonna à ses compagnons de le suivre. La foule s’écarta pour les laisser passer, mais il n’alla pas en direction de la bataille. Au contraire, il se dirigea vers la ville.

« Qu’est-ce que tu crois faire ? De ce côté-là, il y a mon armée et celle de mon allié le despote. », dit le sultan.

« Vous allez ordonner à tous les soldats que nous croiserons de s’écarter et de ne rien faire. »

Shamshi-Adad fut tenté de protester, mais la lame sur sa gorge l’en empêcha. Alors il obéit. Les quatre hommes s’avancèrent lentement vers les murs de Hel. Autour d’eux, les guerriers les regardaient passer, désemparés. Mani fut presque pris de pitié pour eux. Ils semblaient sincèrement attristés par ce qui arrivait à leur souverain. Bientôt, ils passèrent la grande porte de la ville. Là, une flèche vint se ficher dans le sol, à quelques pouces d’eux. Ce ne fut pas le jeune prince qui parla, mais Shamshi-Adad :

« Vous voulez la mort de votre souverain ?! Cette flèche est passée à un cheveu de moi ! Si l’un de vous tente encore quelque chose, je le ferai personnellement exécuter, lui et toute sa famille ! »

Le coupable ne se montra pas. Il était probablement posté sur l’une des deux tourelles qui encadraient la porte. Ils continuèrent à avancer. Autour d’eux, les maisons brûlaient encore. On pouvait voir qu’elles avaient naguère magnifiques avec leurs murs décorés de motifs. Au loin à droite, le Mebed Sebz fumait encore. La ville semblait vidée de ses habitants, tout autour d’eux, il n’y avait que des soldats.

« Tu as simulé ta blessure pour endormir ma vigilance… », prit conscience Shamshi-Adad. « Tu ne t’en sortiras pas vivant, je te le garantis. »

Mani se contenta de ricaner. Moein et Zurvan le suivaient anxieusement. Ils ne semblaient pas très à l’aise avec la situation. Autour d’eux, les fantassins les fixaient avec crainte. Un soldat arriva en courant dans leur direction. Sans comprendre la situation dans laquelle se trouvait le sultan, il s’écria :

« Votre Grandeur ! Que faites-vous là ? Il faut vite partir, les soldats du despote nous ont trahis ! Ils sont en train de nous attaquer ! »

Shamshi-Adad pourra un cri de rage quand il comprit qu’il avait été floué.

« Alors tout cela était prévu de longue date ?! Je savais que je n’aurais pas dû faire confiance à ce traître d’Uros ! »

Le soldat comprit ce qui se passait. Il regarda autour de lui pour voir que ses compagnons ne réagissaient pas. L’un d’entre eux lui fit signe de s’écarter du chemin de manière insistante, ce qu’il fit immédiatement.

« Si vous voyez des bahreh de l’amiral Mehr, prévenez-moi. », dit Mani à ses compagnons.

Ils continuèrent à avancer pour se diriger vers le port. Celui-ci se trouvait en bas de la grande rue dont ils entamaient la descente. Au loin, ils voyaient une bataille faire rage au pied des navires. Le peu de soldats shemites qu’il y avait là tentait tant bien que mal de repousser les barbares en cotte de mailles de Shadjar. Leurs cris s’entendaient autant que les rumeurs de la bataille qui se jouait sur la plaine derrière eux. Mani se prit à prier pour qu’il n’arrive rien au Seigneur de la Guerre. La bataille semblait être gagnée pour eux de toute manière. Au détour d’une rue, Moein s’écria :

« Là ! Des soldats de Butra ! »

Le jeune prince tourna la tête dans leur direction. Il s’agissait bien de bahreh. Ils finissaient de tuer deux guerriers shemites.

« Vous, là ! Je suis le prince Mani, héritier de Sa Majesté Malik Shah ! Emmenez-moi auprès de l’amiral Mehr ! », ordonna-t-il d’une voix qu’il s’efforça de rendre la plus impérieuse possible.

Ils se tournèrent vers eux et les observèrent avec méfiance. L’un d’entre eux pointa son cimeterre vers eux et dit :

« C’est le roi ennemi que vous tenez en respect ? »

« Tu vas parler un peu mieux que ça à ton prince si tu ne veux pas finir pendu ! », lui répliqua Moein.

« Oui, c’est bien lui. Vous aurez une belle récompense si vous vous débrouillez pour que j’arrive vivant auprès de l’amiral avec le roi ennemi en otage. », répondit Mani.

Les soldats ne répondirent pas tout de suite. Ils se regardèrent puis le premier qui avait parlé dit :

« Très bien, nous allons vous protéger… Votre noble Grâce. »

« On dit juste Votre Grâce, bishour. », corrigea l’un de ses compagnons.

« J’en sais rien moi… »

***

Pour le reste du trajet, Mani confia le sultan aux bons soins de Moein. Celui-ci se saisit du souverain et appuya la dague sur son cou sans ménagement. Le jeune prince eut peur qu’il lui tranche une artère sans faire exprès. La troupe partit ensuite sur les pas des bahreh. Ils trouvèrent l’amiral Mehr sur une place derrière les restes du Mebed Sebz. Il était entouré de ses hommes et les dépassait tous d’au moins une tête. Face à eux, un bûcher avait été dressé et cinq soldats shemites y attendaient leur sentence. Quand il vit arriver Mani, il fit signe de tout mettre en suspens et s’avança vers lui :

« Votre Grâce, que fais-vous là ? Je pensais que vous seriez avec l’armée de Sa Majesté. »

Puis il vit Shamshi-Adad.

« Est-ce le sultan que vous avez là ? »

« Oui, nous avons réussi à capturer un otage de grande valeur. », répondit Mani avec un large sourire aux lèvres.

L’amiral éclata de rire et s’exclama :

« C’est incroyable, nous allons pouvoir rembourser tous les frais de cette guerre et encore plus ! Sa Majesté sera contente. »

Il se tourna ensuite vers la potence et ajouta :

« J’étais en train de demander pardon aux dieux en leur sacrifiant ces hérétiques qui ont profané Leur temple. »

« Faites donc. », dit Mani.

L’un des soldats avait déjà allumé une torche qu’il jeta sur le bûcher. Le jeune prince avait déjà assisté à des pendaisons et des décapitations, mais c’était la première fois qu’il était témoin de cette méthode d’exécution. Elle était réservée à ceux qui offensaient gravement la foi. Au bout de quelques minutes, les vêtements des suppliciés commencèrent à prendre feu et ils se mirent à hurler de douleur.

« Vous n’êtes que des animaux… », siffla Shamshi-Adad entre ses dents.

« Tais-toi ! », lui ordonna Moein en le secouant.

L’amiral s’avança vers le bûcher et leva les mains pour réciter une prière. Il fut imité par ses hommes ainsi que Mani et ses compagnons. Une forte odeur de chair brûlée frappa l’odorat du jeune prince. Elle était écœurante et il eut presque envie de vomir. Il s’efforçait de ne pas regarder les suppliciés, mais son regard était à chaque fois attiré par leurs visages convulsés de douleur.

« Vous regretterez cet acte… », dit le sultan.

« C’est vous qui devriez être à leur place. », répondit Mani. « C’est vous qui avez ordonné la destruction de ce lieu saint. »

« Un lieu où l’on pratiquait l’hérésie ! »

« Ferme ta gueule ! », ordonna Moein.

Cette fois il le frappa d’un coup de poing dans le ventre. Le sultan tomba à genoux, le souffle coupé.

« Je vais t’apprendre à obéir, moi ! »

Le jeune prince n’intervint pas. Il était vrai que les otages ne devaient pas être brutalisés, mais Shamshi-Adad avait commis un acte terrible en détruisant le temple.

Les suppliciés ne tardèrent pas à succomber. Tandis que leurs corps finissaient de brûler, l’amiral dit :

« Où voulez-vous que nous vous emmenions, Votre Grâce ? »

« J’aimerais rejoindre l’armée de Sa Majesté. », répondit Mani.

« Très bien, nous allons organiser cela. »

Un soldat fut chargé d’aller voir où en était la bataille. L’homme monta en haut d’un badguir non loin de là et scruta l’horizon. Il revint quelques minutes après pour leur faire son rapport :

« Les renforts de l’armée shemite sont complètement décimés et les cavaliers sudistes ont rejoint la grande armée. L’ennemi est flanqué des deux côtés et l’étau se resserre autour d’eux. »

« La victoire est proche ! », s’excita l’amiral. « As-tu pu voir la bannière du Seigneur de la Guerre dans la mêlée ? »

« Oui, amiral. Ils étaient un peu en retrait de l’armée. Ils ne semblaient pas en difficulté. », répondit le soldat.

« Très bien, il faut maintenant vous exfiltrer, Votre Grâce. Un navire va vous déposer sur la côte au nord de la ville avec une escorte. Il faudra ensuite longer les tranchées ennemies à distance jusqu’à rejoindre Sa Majesté. », expliqua l’amiral. « Je ne peux malheureusement pas vous accompagner. Nous devons finir de prendre la ville avec les soldats du despote. »

« Merci à vous, amiral. Votre aide aura permis notre victoire sur l’ennemi. Que les dieux vous protègent. », remercia le prince.

Après cela, les choses allèrent plus sereinement pour eux. Accompagnés d’une trentaine de bahreh, ils rejoignirent le port. Là, des centaines de navires avaient débarqué leurs troupes. À droite étaient allés ceux de Shadjar et à gauche ceux de Butra. L’officier qui était avec eux alla expliquer la situation au capitaine de l’un des bateaux. Quelques minutes après, ils embarquaient dessus et quittaient les quais. Mani alla se poster à la proue avec ses compagnons et leur otage. Le sultan était devenu silencieux depuis le coup de poing qu’il avait reçu au ventre. Il était pâle et semblait choqué. Il devait avoir pris conscience de sa capture et cela ne devait pas être un sentiment agréable.

L’embarcation zigzagua entre les navires de la flotte et sortit de la baie. Elle se dirigea ensuite vers le nord. Après avoir dépassé la cité, ils purent voir la plaine où se passait la bataille. Les bannières de Butra étaient en bien plus grand nombre que celles de Shem, ce qui n’annonçait rien de bon pour eux. Le sultan poussa un soupir de dépit, mais ne dit rien. Après avoir vogué durant une demi-heure, ils arrivèrent en vue d’un village de pêcheurs qui semblait désert. Le bateau alla s’amarrer à l’unique ponton et ils purent descendre. La troupe se dirigea ensuite vers l’armée, marchant à pas rapides.

« Nous irions plus vite à cheval, il est dommage que les bahreh ne soient pas des cavaliers. », dit remarquer Mani qui souhaitait rejoindre au plus vite le Seigneur de la Guerre.

« Nous serions moins exposés à l’ennemi, aussi. », ajouta Zurvan.

À un demi-parasange d’eux, sur leur gauche, les deux armées s’affrontaient. Pour le moment, ils voyaient juste les arrières des Shemites, mais peu à peu, ils furent au niveau de là où la mêlée se déroulait.

« Il faudrait pas que celui-là appelle à l’aide. On est à peine trente. S’il rameute des ennemis, on est mal. », fit remarquer Moein en désignant le sultan.

C’est ainsi que le Sublime Souverain se retrouva bâillonné. Au début, il protesta contre cette humiliation, puis devant la menace d’un nouveau coup de poing, il les supplia, affirmant qu’il n’allait pas appeler à l’aide. Malgré cela, il ne put échapper au bâillon.

Ils continuèrent leur progression, scrutant à leur gauche le cours de la bataille. De là où ils étaient, ils surplombaient légèrement la plaine, leur donnant une bonne visibilité sur la mêlée. La cavalerie butrie avait réussi à passer dans les arrières de l’armée shemite. Les mamlouks montés, les farseh ainsi que les sudistes du prince Micipsa étaient aux prises avec les archers ennemis qui avaient laissé tomber l’arc et se battaient au cimeterre tant bien que mal.

« Vous avez été un bien mauvais stratège, Votre Grandeur. », commenta Mani à l’adresse du sultan.

« Ta fourberie te perdra. Les dieux ne récompensent pas la duplicité. Le retour de bâton sera terrible pour toi. », répondit-il.

« Vous parlez de duplicité, mais vous êtes celui qui a cherché à gagner du temps en attendant l’arrivée de renforts. Il est fort heureux que j’aie eu un coup d’avance sur vous. Autrement, la situation aurait été inversée et Sa Majesté Malik Shah serait votre otage. », répliqua Mani.

« Cela n’aurait été que justice. »

« Arrêtez cela, nous sommes en guerre. Aucun camp n’a de supériorité morale sur l’autre. De plus vous avez commis un sacrilège en profanant le temple vert. Prenez ce qui vous arrive comme une punition divine. »

La bannière du roi se voyait au fond, elle semblait bien protégée. Quand ils dépassèrent l’épicentre de la bataille, ils se dirigèrent vers les troupes qui étaient en retrait. Celles-ci les remarquèrent et bandèrent leurs arcs. L’un des bahreh qui les accompagnaient se mit à crier :

« Ne tirez pas ! Nous sommes du même côté ! »

L’officier qui dirigeait la troupe d’archers s’avança vers eux et répondit :

« Qu’est-ce que vous faites ici ? Les bahreh sont censés prendre la ville ! »

« On ramène le prince héritier ! »

La troupe arriva au niveau des archers. Mani s’avança vers l’officier et lui dit :

« Bonjour à vous, noble marzban. Le roi se bat encore ? »

« Oui, Votre Grâce. Tel un lion. C’est grâce à sa clairvoyance que nous avons pu anticiper l’arrivée des renforts de Shem en envoyant les cavaliers sudistes les prendre à revers. », répondit l’officier.

« J’ai ici avec moi le sultan de Shem, lui-même. »

Le marzban scruta Shamshi-Adad de haut en bas comme s’il ne le croyait pas. Il fixa longtemps la couronne en or chargée de topazes qui trônait sur le crâne royal puis il dit :

« Comment avez-vous pu accomplir un tel prodige, Votre Grâce ? »

« Les dieux nous ont guidés. », se contenta de répondre Mani.

« Restez avec nous, nous vous protégerons. L’ennemi ne devrait pas tarder à se rendre. »

Le temps passa et bientôt ils entendirent sonner des cornes, donnant raison à l’officier. Les cris se calmèrent. Là où avait lieu la mêlée, on devait être en train de désarmer et de ligoter les soldats ennemis restants. Mani continuait à scruter la bannière de Malik Shah. Celle-ci commençait à se diriger peu à peu vers eux. Bientôt, ils virent sortir de l’armée l’escorte royale sous les acclamations des soldats. Le prince se dirigea vers eux accompagné de Moein, Zurvan et de leur otage. Les soldats s’écartèrent pour les laisser passer. D’abord, il reconnut Javid qui s’écria :

« Vous êtes vivant, Votre Grâce ! C’est incroyable ! »

Les généraux Ramin et Shahin étaient là aussi. Ils ne disaient rien et arboraient un visage fermé. Il repéra aussi Arian qui était couvert de sang, mais cela ne semblait pas être le sien. Enfin, Malik Shah apparut suivi de près par son grand vizir Thani. Le souverain était toujours monté sur son cheval, mais il semblait que quelque chose n’allait pas. Deux soldats chevauchaient à côté de lui et chacun lui tenait un bras.

« Votre Majesté, que se passe-t-il ? », demanda Mani.

On aida le roi à descendre de sa monture, c’est là que le jeune prince remarqua la flèche et le sang. Les physiciens qui étaient restés en retrait arrivèrent en courant. L’un d’entre eux portait un siège sur lequel on installa le roi. On lui retira son casque pour découvrir son visage qui était encore plus blême que d’habitude. Il avait été touché sur le côté gauche du ventre.

« Mani, tu es là ? », dit-il d’une voix faible.

On laissa passer le prince qui se mit à genoux à côté du souverain. Il prit sa main tremblante, elle était glacée.

« Oui, Votre Majesté. Tout va bien se passer, les physiciens vont vous soigner. Nous avons réussi à capturer le sultan. Ma ruse a fonctionné ! »

Malik Shah sourit. Il toussa et son visage se crispa de douleur.

« Bravo, je savais que je pouvais compter sur toi. », réussit-il à dire.

« Votre Grâce, nous devons intervenir pour soigner Sa Majesté. Je vous demande humblement de reculer afin que nous puissions le faire. Le temps presse. », exhorta l’un des physiciens d’un air suppliant.

Mani se leva pour s’éloigner quand le souverain dit :

« Non, attendez ! Écoutez-moi tous ! »

Il reprit son souffle et ajouta d’une voix faible :

« Jusqu’à mon rétablissement, je nomme officiellement le prince héritier Mani, régent du Trône de la Guerre. Il occupera toutes les fonctions que j’occupais jusqu’à présent. Suivez ses directives, il saura vous guider. »

Thani, qui se tenait debout juste à côté, répondit :

« Je prends compte de votre passation temporaire de pouvoir, Votre Majesté, et je m’en porterai garant afin de m’assurer que tout le monde obéisse à Sa Grâce le prince Mani. »

Le grand vizir était pâle comme un linge et regardait anxieusement la plaie au ventre du souverain.

« J’accepte ma nomination et essayerai d’en être digne. En espérant que je pourrai alléger votre charge royale d’ici à votre rétablissement. », annonça Mani d’une voix forte afin d’être entendu de tous.

Malik Shah s’affaissa sur son siège et ferma les yeux tandis que les physiciens commençaient à s’affairer autour de lui.

« Quels sont vos ordres, Votre Grâce ? », demanda le général Ramin.

Mani prit le temps de réfléchir. Il ne s’attendait pas à être ainsi catapulté régent. Il lança des regards craintifs sur le souverain, mais les docteurs bloquaient la vue. Il souhaitait de tout cœur qu’il ne succombe pas. Il n’était pas encore prêt à être Seigneur de la Guerre. Il répondit au général :

« Commençons par annoncer notre victoire et la capture du sultan Shamshi-Adad de Shem. »

« Ce sera fait, Votre Grâce. », répondit un officier dont il ignorait le nom.

« Il faut aussi rassembler les prisonniers et trouver ceux qui sont de sang royal. Il faudra ensuite me les amener afin qu’ils se présentent à moi pour que je puisse leur accorder le privilège d’être otages du Trône de la Guerre. Les autres soldats devront être mis aux fers. Nous les ramènerons avec nous à Assawda. Ils seront soit rachetés par Shem, soit vendus comme esclaves. »

En disant cela, il lança un regard au sultan. Celui-ci fixait le sol, le visage fermé.

« Dans l’immédiat, faites dresser une estrade sur une place centrale de la ville. », conclut Mani.

Une heure plus tard, tout était prêt. On avait trouvé un siège relativement prestigieux qui ressemblait à un trône et on l’avait posé sur une plateforme en bois. La place était la même où plus tôt dans la journée, les soldats shemites avaient brûlé. Leurs corps avaient été retirés, mais les pavés étaient encore noirs à l’endroit de leur supplice. Le jeune prince alla prendre place tandis que le grand vizir ainsi que les généraux le rejoignaient. Un grand nombre de soldats s’étaient rassemblés pour assister à ce qui allait se passer. Javid, Moein, Arian et Zurvan s’étaient mis au milieu de la foule. La première personne qu’on amena fut le sultan lui-même. On avait trouvé des chaînes qu’on lui mit aux poignets. Son regard était désormais mort. L’humiliation devait être terrible pour lui qui était habitué à être vénéré par son peuple.

« Sultan Shamshi-Adad de Shem. Vous avez été amené face à moi aujourd’hui afin de négocier les termes de la paix entre nos deux royaumes. », annonça Mani.

Le souverain leva le regard vers lui, mais ne dit rien.

« Au vu des circonstances et de notre victoire totale sur votre armée, nous allons nous permettre de dicter ces termes. Tout d’abord, nous allons garder en otage un certain nombre de personnes de votre famille. On m’a appris que nous avions capturé trois de vos fils. Deux d’entre eux viendront avec nous à Assawda. Après trois ans, nous libérerons l’un d’entre eux et après dix ans nous libérerons le deuxième. », continua-t-il sans se soucier d’attendre une réponse.

« Ensuite, parlez des réparations. », lui souffla le grand vizir Thani à voix basse.

Mani hocha la tête puis ajouta :

« Cette guerre a été très coûteuse à notre royaume. Une guerre civile a failli éclater au sein même de notre capitale à cause des troubles causés par votre agression injustifiée. Vous devrez donc payer une somme de dix millions de nards aux Deux Trônes en réparations. Jusqu’au règlement intégral de cette somme, vous resterez otage au Palais de la Guerre à Assawda. »

Cette fois le sultan réagit en montrant les dents. L’opprobre était extrême pour lui.

« Nous avons aussi capturé quatre de vos filles. Elles iront présenter ces termes à votre administration à Meydoun, votre capitale. En attendant, toutes les autres personnes de sang royal qui sont parmi nos otages le resteront jusqu’à règlement intégral de la somme. »

Shamshi-Adad ne répondit rien. Il continua à fixer le sol en silence, les épaules basses. On lui avait laissé ses ailes dorées, ce qui lui donnait un aspect ridicule au vu des circonstances.

« Acceptez-vous les termes de cet accord ? », demanda Mani.

Le souverain ne répondit rien.

« Les acceptez-vous, sultan ? »

Il n’y eut aucune réaction Shamshi-Adad.

« Savez-vous que si nous ne nous accordons sur aucun accord, vous allez tout simplement être emprisonné, ainsi que toute votre famille, pour une durée indéterminée à la prison d’Assawda ? C’est cela que vous voulez pour eux ? Finir leur vie dans une cellule de trois coudées de large ? », menaça Mani.

Cette fois, il réagit. Des larmes coulèrent de ses yeux tandis qu’il annonçait :

« J… j’accepte les termes que vous énoncez… »

Le jeune prince sourit.

« Je suis content que vous soyez redevenu raisonnable, Votre Grâce. N’ayez crainte, vous et les vôtres serez bien traités jusqu’à votre libération. »

« Et maintenant, il faut lui faire prendre congé et qu’on vous amène les otages un par un. », souffla Thani.

« Prenez donc du repos, Votre Grandeur, et ne craignez plus pour votre vie. », dit Mani. « Que l’on fasse venir les personnes de sang royal capturées. »

Tandis que l’on transportait le sultan hors de la place, une rangée de personnes enchaînées fut amenée. Le premier vint se mettre face à l’estrade. Le jeune prince constata qu’il était blessé. Son visage était tuméfié et il semblait avoir du mal à rester debout. En regardant les autres, il constata qu’il en était de même pour la plupart d’entre eux.

« Que leur est-il arrivé ? », demanda-t-il à Thani à voix basse.

« Le prince de Ghazna s’est occupé de rassembler les personnes de sang royal. On m’a rapporté que ses compagnons n’ont pas été tendres avec eux. »

Et en effet, tous tenaient à peine debout.

« Il s’est permis de brutaliser des otages ? », demanda Mani.

« Oui, cela en a tout l’air. »

Le jeune prince serra les poings. Il fut tenté de faire un scandale, mais le grand vizir lui souffla :

« Vous aurez bien le temps de clarifier tout cela plus tard. Pour le moment, je vous recommande d’ignorer leur état et de procéder comme si de rien n’était. Mais n’oubliez pas cette offense. Le message du prince de Ghazna est clair. »

Mani serra les dents et se força à se calmer. Quand il fut certain d’être revenu à un état émotionnel normal, il commença :

« Hommes et femmes du sang du sultan Shamshi-Adad. Vous avez été amenés ici afin de vous présenter à moi pour que je vous accorde le privilège d’être mes otages. Vous allez donc me donner votre nom puis votre lien de parenté avec Sa Grandeur. Que le premier procède. »

L’homme s’éclaircit la gorge et dit :

« Je… Je suis Muawiya fils d’Adad-Nerari, frère de Sa Grandeur Shamshi-Adad. Je vous demande humblement l’honneur d’être votre otage.

« Je vous l’accorde. », répondit Mani.

Après lui défilèrent une trentaine de personnes. Enfants, neveux, nièces et cousins plaidèrent leur cause. Dans le lot, il y eut Eriba. Celui-ci avait eu beaucoup de mal à formuler sa demande. On le sentait plein de haine. Mani prit tout son temps avant de lui accorder son privilège pour voir s’il allait laisser sortir sa rage verbalement, mais il n’en fit rien. Le pauvre homme avait le visage tuméfié et un coquard sur chaque œil. Il devait aussi avoir quelques côtes fêlées, car il boitait quand il marchait. Quand passa le dernier otage, le jeune prince poussa un soupir de soulagement. Il était loin d’être habitué à la sensation d’être celui qui dirigeait tout. Le grand vizir et les généraux le fixaient déjà, attendant ses ordres pour la suite. Il réfléchit et organisa les idées dans sa tête puis dit :

« Il y a deux choses à gérer dans l’immédiat : d’une part, il faut nous assurer qu’il n’y a plus de troupes Shemites sur notre territoire. Il faut envoyer des éclaireurs de tous les côtés, qu’ils aillent jusqu’à la frontière orientale du royaume. Ensuite, il faut retrouver les habitants de la ville. Ils n’ont pas pu tous être passés au fil de l’épée, ils ont dû fuir en voyant arriver les troupes shemites. Il faut qu’ils reviennent rebâtir leur cité et que le négoce reprenne au plus vite. Hel est une étape importante sur nos routes commerciales. »

« Je vais envoyer des troupes de farseh s’assurer qu’il n’y a plus d’ennemis. Ce sont de rapides cavaliers, nous serons vite fixés. », répondit le général Shahin.

« De même je ferai en sorte d’enquêter sur les lieux de fuite et de refuge des habitants de la ville. », ajouta le grand vizir Thani.

« Très bien, si tout est fixé, nous allons pouvoir commencer à préparer notre retour à Assawda. Nous devons installer le camp jusqu’à au moins demain matin. En fonction de l’état de Sa Majesté et de l’avis des physiciens, nous attendrons ou non que son état s’améliore. », conclut Mani.

Après cela, tout le monde alla s’affairer à ses tâches. On commença à dresser des tentes pour camper dans les ruines de la ville tandis que les éclaireurs partaient dans toutes les directions. Les cavaliers légers allèrent en zigzaguant entre les collines tandis que le soleil terminait de se coucher. Le Seigneur de la Guerre avait été installé dans le grand pavillon qui appartenait le matin même à Shamshi-Adad. Quand Mani y pénétra, il y régnait une atmosphère de mort. Une forte odeur de sang emplissait l’air et les visages étaient fermés. Javid était là ainsi que Thani qui était venu voir lui aussi le souverain. Autour de ce dernier allaient et venaient les physiciens. Le jeune prince s’approcha du lit afin de voir son état et il fut rassuré de le voir bouger. Il semblait qu’on avait retiré la flèche et que les docteurs étaient occupés à le recoudre.

« Que disent les médecins ? », demanda-t-il au grand vizir.

Celui-ci ne répondit pas tout de suite. Il avait le visage cireux et le regard fixe.

« Ils disent qu’ils font tout leur possible pour refermer la plaie. Il semble qu’une côte a été brisée. Si la moelle osseuse s’est déversée dans le sang, il n’en a plus pour longtemps. Si ce n’est pas le cas, il est sauvé. Son sort est entre les mains des dieux. », expliqua-t-il en faisant le signe du brasier.

Mani l’imita ainsi que Javid. Celui-ci semblait affecté lui aussi.

« Il faut l’emmener voir Ibn Hamadan. Il saurait le traiter. », dit le jeune prince.

« Ces physiciens sont ses disciples. Ils connaissent la discipline. J’ai toute foi en eux, mais… », répondit le grand vizir. « Je me dis que nous aurions dû forcer le maître à venir avec nous. »

En effet, Ibn Hamadan était un médecin réputé comme étant le meilleur au monde. Il avait réussi par le passé à guérir des maux incurables et était renommé sur tout le continent. C’était aussi un grand lettré et il avait écrit des dizaines de traités sur diverses sciences. Il avait aujourd’hui près de soixante-dix ans, on ne lui avait donc pas demandé d’accompagner l’armée, mais tous ses disciples avaient été réquisitionnés.

« Nous allons prier de tout notre cœur et souhaiter que les choses aillent bien. », dit Javid.

Le temps passa lentement. Moein, Arian et Zurvan rejoignirent Mani. Il les informa de la situation puis leur donna congé jusqu’au lendemain après les avoir remerciés pour tout ce qu’ils avaient fait. La soirée avança, on leur apporta à manger dans le pavillon, mais aucun d’eux n’avait faim. Quand enfin les physiciens terminèrent leur opération, le souverain s’était endormi. On lui avait administré des drogues afin d’alléger sa douleur. C’est seulement à ce moment-là qu’ils furent autorisés à s’approcher de lui. Mani alla se mettre au chevet du roi. Son visage était aussi gris que celui d’un mort et sa peau luisait. Il respirait lentement et parfois son visage se crispait de douleur.

« C’est rageant que cela se soit produit alors que notre victoire a été aussi éclatante… », se désola Mani.

« Les dieux donnent et prennent comme il leur convient. », répondit Thani. « Je les bénis d’avoir mis sur la route de Sa Majesté un homme comme vous. Vous avez prouvé à tous que vous étiez le meilleur candidat pour prendre sa succession. »

Mani n’était pas à l’aise avec l’idée de parler de cela. Il semblait presque que le grand vizir enterrait Malik Shah alors qu’il n’était pas mort.

« Sa Majesté est encore parmi nous et le sera encore pour des années. Les dieux sont bons, ils ne jetteraient pas un tel malheur sur le royaume. », répondit-il.

« Il est vrai, il est vrai. »

Le jeune prince ne savait pas à quel moment exactement il s’était endormi. Mais il se réveilla à l’aube, allongé sur des coussins sur le sol du pavillon. Thani et Javid se trouvaient non loin. Une voix se faisait entendre dans un coin de la tente, là où se trouvait le souverain. C’était cela qui l’avait sorti du sommeil. Il se leva et alla à son chevet.

« Vous m’avez appelé, Votre Majesté ? »

« Oui… De l’eau s’il te plait. »

Le jeune prince s’exécuta et tendit une coupe au souverain. Celui-ci la but comme s’il sortait de trois jours sans eau dans le désert. Quand il eut fini, il en demanda une autre que Mani lui servit. Il but tout son content puis soupira.

« Merci. », dit-il d’une voix encore faible. « Cette foutue flèche. Elle a failli ruiner tous nos efforts. »

« Elle n’aura pas eu raison de vous. »

Malik Shah sourit.

« Je te remercie de ne pas douter de ma survie. »

« Et moi je vous remercie d’avoir eu confiance en moi. »

« Je ne suis pas encore sorti d’affaire, malheureusement… Raconte-moi donc comment tu t’y es pris pour accomplir l’exploit de nous ramener le roi ennemi. »

Mani lui conta en détail comment s’était passé son bref séjour dans l’armée shemite puis le moment où il avait décidé d’agir et de prendre en otage Shamshi-Adad.

« C’est une entreprise bien courageuse que tu as entreprise. Si les deux soldats n’avaient pas été distraits par la bataille, tu n’aurais jamais pu te saisir d’un poignard. », commenta Malik Shah.

« J’ai pris un grand risque, mais après tout je ne suis personne. Je suis juste un cousin de votre épouse. Ma mort et l’échec de ma tentative n’auraient pas changé grand-chose à la face du monde. »

« Alors que ton succès change tout… Je commence à croire que tu es quelqu’un d’altruiste. »

« Mon succès me profitera à moi aussi. Je compte faire une entrée triomphante à Assawda, traînant Shamshi-Adad enchaîné à travers la grande avenue. », dit Mani.

« C’est en effet une bonne idée. J’espère être assez rétabli d’ici là pour pouvoir monter à cheval et faire partie de cela. »

« Ce ne serait pas pareil sans vous. »

Épilogue

L’armée de Butra fit son entrée dans la capitale quelques jours plus tard en milieu de journée. La nouvelle de leur victoire les avait précédés et le peuple s’était rassemblé en grand nombre sur l’avenue principale de la cité. Comme pour le jour de leur départ, le marché n’avait pas été installé afin de permettre à la foule de tenir. L’état du souverain s’était amélioré. Il semblait que ses jours n’étaient plus menacés, mais il restait très faible. Son âge faisait qu’il guérissait moins vite qu’une personne plus jeune. Néanmoins, il avait insisté pour chevaucher. Afin de lui éviter des efforts inutiles, on l’avait attaché à la selle de sa monture au moyen d’un harnais que venait se cacher sous son armure. Ils étaient entrés dans la ville par la porte sud, car elle donnait sur une avenue plus propice aux triomphes. En avant de la file, une troupe d’une centaine de mamlouks montés ouvrait la marche suivie d’une troupe de fantassins. Derrière il y avait le Seigneur de la Guerre, Mani, le grand vizir ainsi que les trois généraux. Afin que le spectacle soit complet, on avait enchaîné tous les otages entre eux, y compris Shamshi-Adad, et on les fit avancer derrière la monture du souverain de Butra, encadrés par des soldats. Enfin, en dernier venait une troupe d’environ un demi-millier de cavaliers.

Malik Shah saluait son peuple de sa main droite tandis que son autre bras restait posé sur sa selle. La douleur de son flanc gauche l’empêchait de le bouger. Son visage était toujours aussi blême, mais il semblait avoir repris un peu d’énergie. Mani l’imitait et faisait de grands signes dans toutes les directions. Pourtant, ses pensées étaient dirigées vers une seule personne. Il savait qu’au bout de l’avenue, Hadi serait là avec toute sa suite. Il savait qu’Emna serait là. Il voulait revoir son visage et son sourire.

La file avançait lentement pour permettre au peuple d’apprécier le spectacle. L’attente était interminable pour le jeune prince. De plus, il commençait à avoir chaud sous son armure. Le soleil était brûlant aujourd’hui et secouer les bras comme il le faisait n’aidaient pas. Quand enfin ils atteignirent l’extrémité de l’avenue, non loin du port, ils virent le Guide et sa suite. Le cœur de Mani bondit dans sa poitrine quand il reconnut les cheveux sombres de la princesse. Les mamlouks qui venaient en tête s’écartèrent pour former une haie d’honneur que le Seigneur de la Guerre emprunta avec son héritier. Quand ils arrivèrent à quelques pas du Guide, les deux souverains se saluèrent.

« Bonjour à vous, cher confrère. Nous avons ouï dire des exploits de la grande armée de Butra et sa victoire écrasante sur l’ennemi. »

« Bonjour à vous, cher confrère. Les nouvelles que vous avez reçues sont exactes. Grâce à la puissance de notre armée et à l’intelligence de mon héritier, nous avons été en mesure d’écraser les Shemites et de capturer le sultan. »

Les mamlouks détachèrent Shamshi-Adad des autres otages et vinrent le jeter à genoux, entre les deux souverains. Le Guide afficha un air étonné. Il était rare de réussir un tel tour de force.

« Bonjour à vous, sultan. Il semble que vous avez perdu cette guerre. Sachez qu’à Assawda vous serez traité comme votre rang vous le permet. », dit Hadi.

Le sultan ne répondit rien et continua à fixer le sol.

« Cher confrère, un banquet est prévu ce soir au Comptoir des Épiciers. Sachez que nous y sommes tous conviés. Vous nous conterez cette campagne brève, mais pleine de succès ! », ajouta le Guide.

« Le prince Mani aura sa part d’exploits à raconter. C’est grâce à lui que nous avons le sultan de Shem à notre merci. », flatta le Seigneur de la Guerre.

Le jeune homme ne put se retenir de bomber le torse. Il tourna les yeux vers Emna, elle le fixait elle aussi. Il lui sourit et elle le lui rendit. Cela lui réchauffa le cœur. Il lança un bref regard à Baharak puis la regarda de nouveau avec un œil interrogatif. Elle lui répondit en hochant la tête. Son sourire s’élargit. Elle aussi avait réussi sa mission.

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