Le Marteau et l’Épée Tome 2 – Chapitre 5 – Préparation

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La reine était invisible comme à son habitude. Le paravent décoré d’une fresque florale la cachait. Dans la grisaille du matin, la grande pièce était sombre malgré ses hautes fenêtres. Des braseros avaient été allumés pour apporter un peu de chaleur et de lumière. Mani était assis en tailleur et attendait que Nepenthes parle. Pour le moment elle restait silencieuse, peut-être pour le mettre mal à l’aise. Elle ne fumait pas le narguilé comme elle avait l’habitude de le faire, mais il pouvait l’entendre boire à une coupe. Sur le côté de la pièce, deux eunuques les observaient en silence. Quand enfin elle se décida à parler, elle dit :

« Sais-tu pourquoi je t’ai fait venir ici ? »

Les deux hommes tournèrent leurs regards vers Mani et il jura voir l’un d’eux lever un sourcil.

« Ma mésaventure avec Zurvan a dû vous être rapportée. », répondit-il.

« En effet, on m’a raconté. »

Elle marqua un temps de silence puis reprit d’un ton faussement neutre :

« Mais j’ai l’impression que cela t’a permis d’acquérir sa fidélité. Cette histoire aurait pu très mal tourner, mais tu as eu de la chance. Non, je t’ai convoqué pour une autre raison. »

Le jeune homme se doutait bien de ce que cela pouvait être après la soirée de la veille. Il tâta son œil au beurre noir. Il était encore douloureux.

« Enfin, deux autres raisons à vrai dire. », ajouta-t-elle.

Elle sirota une gorgée à sa coupe avant de reprendre :

« La première est : que complotes-tu avec la fille de Hadi ? »

Mani sourit.

« Je ne vois pas de quoi vous parlez, Votre Majesté ? »

« Tu vas immédiatement arrêter de me prendre pour une idiote si tu tiens à garder ta tête sur tes épaules, bishour ! », répondit-elle. « Je sais tout et je vois tout, Mani. Mes racines sont partout et rien ne m’est caché. Tu as commis trois bévues en moins d’une semaine, ça commence à faire beaucoup ! »

« Non, ce n’était pas cela que je voulais dire, Votre Majesté. Ma question est : qu’est-ce qui vous fait dire que c’est un complot ? Les complots sont par définition mauvais. Peut-être que mes intentions sont louables et que je souhaite juste le bien du royaume. Peut-être que ce que je fais va servir vos intérêts. »

La reine ne prit même pas la peine d’entrer dans son jeu :

« Crétin ! Sais-tu qui passerait devant toi dans la course à la succession du Trône de la Guerre si la loi de Baharak venait à être promulguée ? »

« Je serais toujours l’héritier officiel puisque Sa Majesté m’a désigné. », répondit Mani.

« Tu sais bien comment marchent ces choses-là. Tu veux une guerre civile, c’est ça ? »

« Sa Majesté le Seigneur de la Guerre m’a confié deux choses quand il m’a donné ma mission : son sceau et sa confiance. Je vais vous demander aujourd’hui de m’accorder vous aussi la seconde. »

« Je sais bien que tu as quelque chose derrière la tête. Je sais même quelle est cette chose. Ce que tu entreprends est extrêmement imprudent. Tu joues avec les lois des hommes et des dieux pour assouvir un désir. Je te pensais au-dessus de cela. », dit-elle.

L’un des eunuques fronça les sourcils en regardant Mani.

« Ne vivons-nous pas tous pour assouvir nos désirs ? Votre soif de contrôle et de pouvoir n’est-elle pas issue d’une aspiration ? », répliqua Mani.

« Fais attention à ce que tu dis, je peux te défaire aussi vite que je t’ai fait. »

« Mon but n’est pas de vous offenser, Votre Majesté. Je vous expose mon point de vue et mes arguments. Je pense que ce que j’entreprends est légitime et tout à fait réalisable. Le seul problème que nous avons ici est que vous ne me faites pas confiance pour y arriver. Cela m’étonne d’autant plus que vous m’avez fait confiance pour faire entrer notre royaume en guerre contre Shem, ce qui n’est pas une mince affaire. »

Mani devina que son argument avait fait mouche quand il vit que Nepenthes ne répondait pas tout de suite. Elle finit par dire d’une voix plus calme :

« C’est un plan brillant, malgré tout. Je suppose qu’il ne vient pas de toi puisque tu n’en es pas le principal bénéficiaire. S’il est mené à bien, cela résoudrait beaucoup de problèmes, mais cela implique beaucoup de foi de ta part et c’est cela qui me fait craindre le pire. Peux-tu me garantir que tu as bien jaugé cette jeune fille et qu’elle ne va pas te trahir au dernier moment ? »

« Je peux prendre toutes les précautions que je peux, mais certaines choses ne peuvent pas être contrôlées. Tout plan a ses failles et celles du mien se situent dans Emna. »

« Tu es prêt à risquer tout ce que tu as fait jusqu’à présent pour elle ? »

« Non, Votre Majesté, je ne suis pas un inconscient. »

Nepenthes ricana puis but à sa coupe.

« Passons à la seconde raison pour laquelle je t’ai convoqué : raconte-moi ce qui s’est passé hier soir. Je connais déjà toute l’histoire, mais je veux être sûre d’avoir bien cerné tes intentions. », ordonna-t-elle.

« Très bien Votre Majesté, je vais tout vous dire. », répondit-il.

Une main apparut à gauche du paravent et fit des signes aux eunuques. L’un d’entre eux lança un regard las à Mani puis se leva et marcha d’un pas précipité vers une table basse posée dans un coin. Il servit une coupe de sherbet qu’il apporta au jeune homme. Celui-ci le remercia puis but une longue gorgée avant de commencer son récit :

« Nous sommes arrivés au banquet organisé au Comptoir des Épiciers assez tôt. Il n’y avait pas encore beaucoup de monde. J’étais accompagné du prince de Ghazna et de sa suite. »

En effet, l’établissement avait été réquisitionné la veille en l’honneur de Micipsa et des autres gouverneurs et seigneurs de provinces. De grands tapis aux motifs riches et colorés avaient été disposés sur le sol de la cour et de larges tables basses avaient ensuite été alignées et les mets dressés dessus.

« Quand nous sommes arrivés, je me suis souvenu à quel point ce lieu était beau. »

La cour du bâtiment était surplombée de barres métalliques qui formaient un damier et sur lesquelles couraient du jasmin, des glycines et d’autres plantes grimpantes. Des braseros avaient été posés ou accrochés un peu partout, donnant une atmosphère chaleureuse.

« Je ne t’ai pas demandé de me donner ton ressenti sur le Comptoir des Épiciers, je le connais. », coupa la reine.

« Excusez-moi. Je disais donc que des employés de la guilde des vignerons nous ont installés dans la table centrale. Moi-même à la droite de la place du Seigneur de la Guerre, Micipsa et Livia en face de nous. Quand on nous a servi nos coupes de vin, le prince de Ghazna a insisté pour que son cousin Abgas soit aussi installé à notre table. Il a eu gain de cause et le tenancier a rapidement changé le plan de table. », expliqua Mani.

« Micipsa a agi ainsi à dessein. Quelle est la personne qui a perdu sa place à la table d’honneur ? », demanda Nepenthes.

« Pour ne vexer personne, ils ont légèrement serré les couverts pour permettre d’ajouter une assiette de plus. », répondit Mani.

« Malin. Ensuite ? »

« Les convives sont peu à peu arrivés. Les gouverneurs et seigneurs de provinces avec leurs suites, les généraux, les chefs de guildes. », énuméra Mani. « Les suites royales sont arrivées en dernières. D’abord Sa Majesté Malik Shah avec Thani et Alima puis Hadi et toute sa famille. Baharak, Cyrus, Emna et des cousins dont le nom m’échappe. Les tenanciers de l’établissement ont allumé un feu sacré et nous avons fait une courte prière pour donner bonne fortune à la guerre. »

« Les sudistes ont prié ? », demanda la reine.

« Livia et Micipsa ont récité avec nous, mais le cousin Abgas n’a même pas fait semblant. »

La reine lâcha une conjuration pleine de mépris. L’un des eunuques fit le signe du brasier.

« Après cela, le repas a commencé. On servit les plats. Sa Majesté Malik Shah s’est entretenue avec le prince de Ghazna. Ils ont parlé stratégie et ils semblaient sur la même longueur d’onde. »

« Mais on m’a dit que ce n’était pas le cas pour toi. »

« Oui, je suis entré dans le débat et j’ai argumenté en affirmant que la stratégie qu’ils voulaient adopter n’était pas la bonne. »

« Tu as contesté la stratégie du roi ? », demanda Nepenthes.

« Ils disaient que les navires du despote Uros devaient engager l’ennemi en premier pour détourner son attention et moi je leur disais qu’il fallait faire l’inverse. Faire intervenir la flotte après le début de la bataille pour créer un effet de surprise. »

« Et c’est là que les esprits ont commencé à s’échauffer ? »

« C’est cela. Abgas est entré dans le débat lui aussi, argumentant qu’il fallait détacher l’armée de Micipsa et l’envoyer prendre l’ennemi à revers, créant ainsi deux effets de surprise. »

« Hm… »

« J’ai donc attaqué son idée en disant qu’elle était mauvaise et qu’il ne fallait pas nous diviser. J’ai dit que l’ennemi venait en nombre et que nous lui faciliterions la tâche en agissant ainsi. Il m’a répondu qu’il était un guerrier émérite et qu’il s’y connaissait en stratégie. »

« Et que lui as-tu répondu ? »

« Que quelques escarmouches entre deux bandes nomades ne faisaient pas de lui un fin stratège. »

Mani marqua un temps de silence pour laisser la reine lui répondre, mais elle ne dit rien non plus. En effet, le débat avait été fort animé et toute la table les écoutait quand il lui avait rétorqué cela. Il avait même jeté un coup d’œil à Emna pour voir sa réaction. Elle avait réprimé un fou rire.

« Comme vous pouvez le supposer, il l’a très mal pris. Si Micipsa ne l’avait pas retenu, il m’aurait provoqué en duel, ce qui aurait été une catastrophe diplomatique. Sa Majesté Malik Shah me lançait des regards assassins pour que j’arrête. La discussion s’est calmée et chacun est retourné à ses conversations. La soirée a avancé, nous avons mangé et bu puis ce fut l’heure des divertissements. Il y eut d’abord les musiciens et les danseuses. Cela eut l’air de plaire à tout le monde puis ce fut le tour des lutteurs. Le combat a opposé Dastan à un certain Ehsan, qui est moins connu. »

Dastan Kelhê était un combattant célèbre dans tout le royaume. Il était un maître de la lutte butrie. Celle-ci opposait deux adversaires à mains nues et l’objectif était de faire tomber son adversaire en se saisissant de ses jambes. Il était interdit de se toucher dans une autre partie du corps. Les combats étaient souvent très techniques, surtout quand ils opposaient des maîtres en la matière.

« Dastan a fini par gagner et il a été récompensé par un tonnerre d’applaudissements et de youyous. À ce moment-là, j’ai vu qu’Abgas n’était pas impressionné. Je lui ai demandé s’il pratiquait la lutte et il ma répondu que c’était le cas, mais qu’il préférait la lutte tribale qui était, selon lui, beaucoup plus technique et rude. Sa Majesté Malik Shah a voulu le flatter en lui disant que son idée de séparer l’armée n’était pas si mauvaise. J’ai donc répondu que je commençais peu à peu à apprécier l’idée, mais que, néanmoins, il ne valait peut-être mieux pas laisser les sudistes seuls sans des généraux nordistes aux alentours. »

« Qu’entendais-tu par cette affirmation ? Que les sudistes ne sont pas dignes de confiance ou bien qu’ils sont trop incompétents pour être laissés livrés à eux-mêmes ? », demanda la reine.

« Un peu les deux. », répondit Mani.

Nepenthes ne put s’empêcher de rire derrière son paravent. Les deux eunuques ne bronchèrent pas. Elle but une gorgée à sa coupe puis dit :

« Donc j’ai bien deviné ton intention. Cela me rassure. »

« Vous connaissez la suite. Abgas s’est levé et m’a frappé au visage, d’où le coquard que j’arbore devant vous aujourd’hui. Après cela, il a été appréhendé par les mamlouks. »

« J’ai entendu dire que tes mercenaires personnels n’y sont pas allés de main morte avec lui. », ricana la reine.

« Abgas est un mastodonte, ils ont donc jugé nécessaire de le neutraliser avec force. De plus, étant l’héritier du trône, ils étaient tout à fait en droit de l’exécuter sur-le-champ, mais ils ne l’ont pas fait, car ce sont deux personnes intelligentes qui ont deviné mon intention. Après cela, Micipsa et Livia se sont confondus en excuses. Ils ont offert de payer pour l’offense et nous ont assurés de leurs vœux de fidélité. L’acte commis par le cousin est extrêmement grave. Il a levé la main sur l’héritier de son suzerain. Ils ont proposé de réparer l’affront. Le prince de Ghazna était mortifié par ce qui se passait. »

« Et c’est là que tu as demandé à ce que Livia reste en otage à Assawda jusqu’à la fin de la guerre en réparation de cet affront ? », demanda Nepenthes.

« C’est cela. »

« Et comment a réagi mon époux le Seigneur de la Guerre ? »

« Il a compris ma stratégie et a approuvé en disant que ce serait la moindre des choses. Micipsa a donc dû accepter, la mort dans l’âme. »

« Je dois avouer que je suis impressionnée. C’était prémédité ou l’idée t’est venue quand les sudistes ont demandé à avoir Abgas à la table d’honneur ? »

« Un peu des deux. J’attendais la bonne occasion pour le faire. »

Elle ricana à nouveau.

« Le cousin est un valeureux guerrier, il va nous manquer sur le champ de bataille. », se désola Mani.

« Si Livia est gardée en otage, il n’y a aucune raison de le garder aux fers lui aussi. Je pense que Malik Shah veillera à le libérer. », répondit la reine.

Ils marquèrent un temps de silence. Dehors, on entendait des enfants jouer dans les rues. Les eunuques continuaient à fixer Mani.

« Te sens-tu prêt à partir en guerre ? », reprit Nepenthes.

« Est-il possible d’être prêt à partir pour une mort probable ? »

« Allons, tu ne mourras pas dans cette guerre, tu le sais très bien. »

« Si nous perdons, c’est fort possible. »

« Alors on t’amènera enchaîné devant Shamshi-Adad et tu resteras son prisonnier jusqu’à ce qu’un accord de paix soit signé. »

« Il veut placer votre fils sur le trône. »

« Mon fils est mort, ton agent s’en est occupé, il me semble. »

Mani fut déstabilisé par la froideur avec laquelle elle l’énonça. Il était vrai qu’il n’avait jamais abordé le sujet de Khafif avec elle. Il ne connaissait pas son ressenti sur le sujet.

« Votre Majesté, vous n’êtes pas attristée par la mort du prince Amir ? », demanda-t-il après quelques instants d’hésitation.

« Il est vrai qu’il est peu commun de voir une mère qui ne pleure pas son fils… Disons que je suis triste, mais que je te pardonne. Cela te semble plus humain comme réaction ? »

Mani ne sut pas quoi dire.

« Allons va, tu dois te préparer à partir en guerre. Et n’oublie pas de passer voir celle avec qui tu conspires. », dit-elle.

Le jeune prince se leva. Avant de partir, il dit :

« Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi, Votre Majesté. Sans vous, je n’aurais rien accompli dans ma vie. »

La reine soupira bruyamment derrière son paravent.

« Je ne te connaissais pas sentimental. J’espère que tu ne vas pas commencer à me considérer comme une mère. Je t’apprécie beaucoup Mani, mais ne remplace pas dans ton cœur celle qui t’a aimé, élevé et chéri avec une vieille vipère comme moi. Tu vaux mieux que ça et, disons-le franchement, je n’ai pas le temps pour ça. »

***

Le jour du départ de la grande armée, le peuple s’était rassemblé sur la grande avenue centrale d’Assawda. Depuis sa fenêtre, Mani pouvait voir qu’elle était noire de monde. Pendant ce temps-là, des serviteurs s’affairaient à préparer ses effets. Après avoir jeté un dernier regard sur la ville, le jeune prince sortit de sa chambre et descendit dans le hall du palais. Là attendait toute la suite du Seigneur de la Guerre. Le général Ramin des mamlouks et le général Shahin des farseh étaient là ainsi que le grand vizir Thani accompagné des autres ministres. Une cinquantaine de mamlouks étaient alignés à droite et à gauche de la pièce. Ils l’accueillirent avec une profonde courbette. Il les remercia tout en tirant sur la manche de sa tenue. Il n’avait jamais été habillé pour la guerre. Il portait une longue armure lamellaire de bronze qui lui descendait jusqu’aux genoux par dessus une tunique de soie. Son sarouel était lui aussi protégé par des pièces de métal ainsi que ses gants et ses bottes. Un cimeterre et un poignard pendaient à sa ceinture et une longue cape rouge à son dos. Sous son bras, il tenait son casque. Un dôme d’acier blanc surmonté de plumes multicolores.

« Quelle allure, Votre Grâce ! », s’exclama le général Ramin.

Il ne répondit rien, il se sentait ridicule dans cet accoutrement. Dans un coin de la pièce, il remarqua Moein et Arian au même instant où eux-mêmes l’apercevaient. Ils s’approchèrent et firent une profonde courbette. Ils étaient eux aussi vêtus cuirasses lourdes de mamlouks.

« Vous portez bien l’armure, Votre Grâce. », complimenta le premier.

Mani savait qu’il se retenait d’ironiser. Il lui fut gré de ne pas plaisanter avec cela devant les généraux et les vizirs présents.

« Il faut bien se protéger des flèches shemites. », répondit-il.

« Ne vous inquiétez pas, vous serez derrière un mur de soldats fidèles qui vous protégeront. », dit Arian.

Le prince scruta la pièce et finit par trouver Javid. Il était bien au rendez-vous. Il lui fit signe d’approcher. Le jeune homme s’avança vers eux. Il s’était lui aussi vêtu pour la guerre et ne semblait pas plus à l’aise dans sa tenue que Mani.

« Bonjour Votre Grâce. », dit-il.

« Heureux de te voir, Javid. C’est une armure de qualité que tu as là. »

« J’ai l’impression que mon père tient à me retrouver en un seul morceau. », plaisanta-t-il.

Tandis qu’ils discutaient, le Seigneur de la Guerre arriva. Descendant les marches d’un pas solennel, il scrutait le hall. Vêtu d’une armure de bronze et d’or, il était majestueux et semblait s’en délecter. Tous firent une longue et profonde courbette pour l’accueillir.

« Aujourd’hui, nous partons affronter ceux qui souhaitent la fin de notre civilisation. Tâchons de nous montrer à la hauteur de cette tâche ! », dit-il en faisant un signe du brasier plein de zèle.

Tous l’imitèrent tandis qu’il arrivait en bas des marches.

« Allons, le peuple attend de nous voir. », ajouta-t-il.

La troupe sortit sur le parvis du palais de pierre bleue. Dehors, des chevaux étaient tenus en bride par des servants. L’un d’entre eux s’approcha de Mani et lui dit :

« Votre monture, Votre Grâce. »

Le prince le remercia. Après avoir revêtu son casque, il monta sur le dos de la bête. Sa plaie au flanc le tirait encore. Après avoir pris ses assises, il s’avança pour se mettre à la droite du Seigneur de la Guerre. Quand toute la troupe fut montée, elle se mit à avancer pour descendre la Colline aux Boucs. Dès qu’ils quittèrent l’esplanade et qu’ils commencèrent à avancer dans les rues, ils furent noyés par la foule. Mani n’avait jamais vu le peuple aussi euphorique. Pas même la fête de Fravashi ne créait autant d’engouement chez lui. Le souverain saluait les gens de sa main gantée de bronze et d’acier.

« Apprends à apprécier ces moments, Mani. », lui dit-il. « Ils sont rares et précieux. »

« Il est vrai que je suis très étonné par tout cet enthousiasme de la part du peuple. », répondit-il.

« C’est une sensation grisante, je trouve. Quoi qu’il fasse, quoi qu’il accomplisse, Hadi ne vivra jamais cela pas même s’il se mettait à distribuer des pièces d’or dans les rues. Les Marteaux te diront que le peuple aime la paix et la stabilité. Ce n’est pas vrai. Il aime le sang, il se délecte de savoir que nous allons embrocher des soldats shemites, il se gonfle de fierté en songeant à ses fils qu’il envoie à la mort aujourd’hui. »

Ils arrivèrent en bas de la colline et avancèrent sur la grande avenue d’Assawda. Pour l’occasion, le marché n’avait pas été installé. Malgré cela, la rue était pleine. Des milliers de personnes se bousculaient pour espérer voir passer le souverain et sa suite en armures scintillantes. Mani regardait les visages des gens et se sentit peu à peu pris d’un sentiment de puissance. Chaque regard qu’il croisait était plein d’admiration et de crainte. Il prit une assise plus droite sur sa monture et posa sa main sur le manche de son cimeterre. De son autre main, il se mit à faire des signes à la foule. Chevauchant à la droite du souverain, tout le monde devait deviner qu’il était son héritier. En regardant à une fenêtre, il croisa le regard de trois jeunes filles. Quand elles virent qu’il les fixait, elles rougirent et pouffèrent de rire. Il ne put s’empêcher de leur rendre leur sourire ce qui eut pour effet de les déstabiliser encore plus. Peu à peu ses pensées dérivèrent sur Emna. Quand le Seigneur de la Guerre partait en campagne, la tradition était que le Guide vienne lui souhaiter bonne chance. Hadi serait sûrement là avec sa suite quand ils atteindraient la porte est. Il se demanda comment réagirait la princesse quand elle le verrait vêtu ainsi.

Quand la procession atteignit la limite orientale de la cité, ils aperçurent une suite nombreuse au loin. Le Guide était là, accompagné de toute sa famille. Une centaine de mamlouks les encadraient. Le Seigneur de la guerre s’avança vers lui et les deux hommes se retrouvèrent à mi-chemin.

« Le royaume compte sur vous pour chasser les ennemis hors de nos terres. Qu’Amesha Arshtish vienne renforcer votre bras pour les pourfendre, cher confrère. », dit Hadi.

« Je m’en vais accomplir mon devoir et ferai de mon mieux pour y arriver. Qu’Amesha Aat vous guide par sa sagesse et sa magnanimité afin que vous fassiez en sorte que notre royaume reste grand et puissant jusqu’à l’issue de la guerre. », répondit Malik Shah.

Par ces formules, chacun des deux souverains reconnaissait le rôle de l’autre. Après cela, chacun fit respectivement le signe du foyer et le signe du brasier avant de rejoindre sa suite. Mani croisa le regard d’Emna. Elle était montée à cheval et le fixait. Son visage n’exprimait aucune émotion, mais il arrivait à lire dans son regard qu’elle lui demandait d’être prudent. Il fit un léger hochement de tête auquel elle répondit par un léger sourire.

Après cela, la procession passa les portes de la ville puis traversa le faubourg de Garsangeh. Les habitants avaient probablement été parqués chez eux pour ne provoquer aucun trouble, car les rues étaient vides quand ils passèrent. Enfin, ils finirent par rejoindre la grande armée stationnée en dehors de la ville. Mani la voyait depuis sa fenêtre du palais, mais il était encore plus impressionnant de la voir de près. Aussi loin que portait le regard, des centaines de soldats s’alignaient, prêts à partir au combat.

« Nous allons inspecter les troupes avant le départ. », se contenta de dire Malik Shah à Mani.

Celui-ci le suivit et tous deux allèrent marcher le long des rangées de guerriers. Sur le passage, les officiers poussaient des cris de ralliement. Il y avait bien sûr les mamlouks qui constituaient une bonne partie des troupes des Deux Trônes. Les formidables guerriers de Butra étaient impressionnants avec leurs armures et leurs tenues rouge vif. Il y avait aussi les farseh, la troupe de cavaliers originaires du sud du royaume. Armés d’arcs, de javelots, de lances et de cimeterres, ils formaient de formidables unités de combat. Ensuite vinrent les troupes provinciales. Il s’agissait des levées apportées par les gouverneurs et seigneurs locaux. Elles se composaient principalement des Tribaux de Micipsa. Ceux-ci saluèrent vigoureusement Malik Shah quand il passa. Parmi eux, Mani repéra Abgas. Le cousin du prince de Ghazna avait finalement été libéré, car il était un atout trop important pour être mis de côté. Tandis que ses camarades acclamaient le souverain, lui restait silencieux et se contentait de lancer des regards assassins au jeune prince. Son visage était tuméfié du fait de la raclée que lui avaient infligée Moein et Arian.

« Je n’avais pas besoin d’un ennemi de plus. Surtout pas lui. », se dit Mani.

Enfin, ils arrivèrent devant les mercenaires étrangers. En effet, pour compléter ses armées, le Seigneur de la Guerre avait fait appel à eux. Il y avait d’abord une troupe d’un demi-millier de guerriers venus de Lut et de Yazd, les deux petites principautés indépendantes au sud de Butra. Après eux, il y avait quelques centaines de montagnards de Shadjar. Vêtus d’armures de cuir bouilli et armés de haches, ils semblaient bien ridicules, mais ils compensaient en ardeur au combat ce qu’ils perdaient en qualité d’équipement. Quasiment tous barbus et chevelus, ils ressemblaient à des ours. Du haut de son cheval, ils semblaient petits à Mani, mais il savait qu’aucun d’entre eux ne faisait moins de six pieds de haut.

« La terreur du despote. », ironisa Malik Shah à voix basse quand ils passèrent devant eux.

En effet, les montagnards de Shadjar résistaient depuis des décennies aux tentatives de soumission du despote Uros. Pour financer leurs révoltes incessantes, ils allaient se battre pour le compte de royaumes étrangers comme ils le faisaient avec Butra.

« Le despote ne risque-t-il pas de se froisser si nous recrutons des mercenaires qui dénigrent son autorité ? », demanda Mani au souverain.

« Et que va-t-il faire ? Rejoindre l’ennemi ? De toute manière il ne les verra pas s’il reste avec sa flotte. »

« Il pourrait prendre prétexte de cela pour nous trahir de nouveau. »

« Je l’attends. », ricana Malik Shah.

Enfin, ils arrivèrent face aux guerriers d’Aksum. Ces hommes à la peau sombre étaient vêtus de cottes de mailles de bronze ciselé. Sous le soleil du matin, elles brillaient. Tous portaient autour de leur cou un collier représentant leur dieu : Caleb. Il s’agissait d’un dieu puissant et vengeur qui leur imposait une vie rude et moralement rigoureuse. Ils étaient réputés pour être des gens disciplinés. L’esclavage était proscrit chez eux, au contraire de leurs voisins du royaume de Bani. La liberté était pour eux quelque chose de très important. Quand le roi passa devant eux, aucun d’entre eux ne bougea. Seuls les officiers saluèrent le souverain dans leur langue aux mots secs et brefs. Malik Shah leur rendit leur salut et leur fit même l’honneur d’exécuter le signe du Caleb avec sa main. Ce à quoi ils répondirent par de ferventes acclamations.

L’inspection de l’armée terminée, le Seigneur de la Guerre rejoignit avec Mani la suite avec laquelle ils étaient arrivés. Là les attendaient les généraux, Micipsa et les autres gouverneurs de provinces ainsi que Javid, Moein et Arian. On se mit enfin en ordre de marche sur la grande route pavée qui serpentait entre les collines et longeait la côte. Au loin, la flotte du despote et celle du général Mehr avaient aussi démarré. Les dizaines de navires les suivaient lentement, naviguant à un parasange du bord.

« Nous marchons sur une voie jamanide. », dit Javid. « Elle a plus de mille ans et elle tient encore. »

« Les Jamanides c’est ceux qu’étaient là avant ? », demanda Arian.

« Ce sont nos ancêtres. Ils régnaient sur un empire qui englobait tout le continent. Malheureusement il s’est effondré il y a de cela cinq-cents ans. », répondit le jeune homme.

« Attends, c’est d’eux les machins verticaux gravés qu’on voit un peu partout ? »

« Tu pensais que c’était de qui ? Les esprits de l’autre monde ? », plaisanta Mani.

« Je sais pas lire, je me suis jamais posé la question. », répondit Arian en haussant les épaules. « Qu’est-ce que je m’en fiche qu’ils datent des Jamanides ou de Ghorbani ? »

« Ces stèles racontent l’histoire des lieux où elles sont érigées, ce sont de formidables témoins de notre passé. », expliqua le prince.

« C’est intéressant pour les gratte-papier comme vous, pas pour le commun des gens. », répondit Moein. « Et puis ça va changer quoi à ta vie de savoir qu’un abruti a passé deux jours à graver sur une pierre que telle bataille a eu lieu à tel endroit ? De toute façon ils sont tous morts soit pendant ladite bataille, soit après. »

« Cela ne t’intéresse pas de savoir ce qu’ont fait tes ancêtres ? », demanda Javid.

« Pas le moins du monde. », répondit Moein en buvant une gorgée de vin sur sa gourde.

Après cela, Arian raconta longuement la première campagne à laquelle il avait participé. Il avait alors treize ans et avait failli finir embroché par la lance d’un Kassufi. Celle de Moein était plus glorieuse. Il avait réussi à tuer un guerrier de Sikilir en le faisant tomber de son cheval puis en lui plantant sa lame dans le ventre.

« Cette vieille charogne me maudissait dans sa langue, j’y comprenais rien askül gürrrüm mmlllüümmm », en disant cela, il mima de manière comique un homme qui secouait les bras. « Cette vision m’a terrifié, alors j’ai continué à frapper avec mon cimeterre encore et encore et encore jusqu’à ce qu’il se taise. Après ça, je suis resté planté là, couvert de sang, à regarder l’homme que je venais de tuer. Il ressemblait à un tas de chair informe. Toute rage m’avait quitté. »

Le récit de Moein ramena Mani quelques jours plus tôt. Il s’était fait cette même réflexion quand il avait réussi à poignarder Darius en plein cœur. La lame s’était enfoncée dans la chair et avait buté sur les os. Il avait eu l’impression de couper un morceau de viande. Toute haine pour le prince déchu l’avait quitté à cet instant-là. Toute leur rivalité s’était évanouie quand il avait réalisé qu’ils n’étaient pas grand-chose et qu’un simple bout de métal aiguisé pouvait mettre fin à tout cela.

Le soir venu, on installa le camp au bord de la mer, non loin d’une grande stèle haute de plus de treize pieds. Malik Shah fit dresser un grand pavillon autour duquel on installa ceux de Mani, du grand vizir Thani, des généraux ainsi que ceux des gouverneurs de provinces. Le reste de l’armée monta ses tentes tout autour en centaines de petits feux de camp. Tandis que les soldats s’affairaient à préparer leurs repas, le souverain convia sa suite pour un banquet. Au centre du gigantesque chapiteau avait été posée une longue table basse. Le jeune prince s’était installé à la droite du Seigneur de la Guerre avec son ami Javid. Tandis qu’on leur servait le vin, Malik Shah engagea la conversation avec eux :

« Je sais que tu fais partie de la suite de mon très cher héritier, mais tu ne m’as jamais été présenté. »

Le jeune homme balbutia, surpris que le souverain s’adresse directement à lui.

« Javid est un ami d’enfance. Nous avons fait nos classes auprès d’Alima. C’est l’un des fils du noble Parviz. », présenta Mani.

Malik Shah sourit de ses longues dents, intéressé par ce qu’il entendait. Il but une gorgée de vin puis dit :

« Tu es un fils de Parviz ? »

« Oui, Votre Majesté. »

« Et tu pars en guerre avec nous ? »

« C’est cela, Votre Majesté. »

« C’est une sacrée prise de position. Et qu’en pense ton père ? », demanda le Seigneur de la Guerre en faisant tourner son vin dans sa coupe.

Le souverain avait repris des couleurs depuis le début de leur voyage. Son visage était moins gris et on pouvait même voir un peu de rouge sur son nez et ses joues. Mani ne savait pas si c’était l’air marin ou le vin.

« Il est content que je fasse quelque chose de ma vie, même s’il n’approuve pas la voie que j’ai suivie. »

« Tu es une Épée convaincue ? », demanda Malik Shah en secouant son long index.

« Oui, Votre Majesté, je crois en notre faction. »

Le souverain éclata de rire. Il tapota sur l’épaule de son grand vizir assis à sa gauche. Celui-ci discutait avec le prince de Ghazna, mais interrompit immédiatement sa conversation pour se retourner.

« Tu entends ça Thani ? Le fils de Parviz est l’un des nôtres. », lui dit-il.

« Bonjour à toi, fils de Parviz. », salua le vizir.

« Bonjour à vous, ô grand vizir. », répondit Javid en baissant légèrement la tête.

« Qui sait, peut-être sera-t-il le prochain grand vizir après toi, Thani. », plaisanta Malik Shah.

La boutade ne sembla pas plaire au ministre qui se força malgré tout à sourire. Le souverain le remarqua et lui dit d’un air sec :

« Rah, je n’aime pas quand tu es ronchon. On croirait l’une de mes concubines. Allons retourne donc à ta conversation et laisse-nous entre amateurs d’humour. »

Le grand vizir ne sut pas quoi répondre. Il dut se résigner à obéir quand le souverain lui fit des gestes de la main pour lui signifier de se retourner vers le prince de Ghazna. Celui-ci regardait la scène avec un air amusé. Quand il croisa le regard de Mani, il ne montra aucune animosité.

« Tu caches bien ton jeu, vieille jende… Tu es aussi fourbe que je t’imagine. », se dit le jeune homme.

« Tu as raison de t’entourer d’amis de confiance. Après ma mort, tu devras tenir le trône de la guerre par toi-même et ce n’est pas une tâche aisée. Dans les autres royaumes, il n’existe pas de faction opposée comme à Butra. Ils essayeront de te déstabiliser. Ils feront tout pour saper ton autorité. Ne fais confiance à personne, pas même à ta sœur. », dit le souverain.

Malik Shah faisait référence à Baharak, mais il ne comprit pas tout de suite qu’il avait gaffé. Il se reprit :

« Enfin, toi tu n’as plus de sœur, paix à son âme. Que les dieux l’accueillent en leur Maison des Chants. Je suis persuadé qu’elle y est, innocente comme elle était. De même pour tes parents. Des personnes exemplaires. »

« Merci, Votre Majesté. Ne vous inquiétez pas, tout cela est derrière moi. »

Malik Shah lui posa sa longue main sur le bras. Les veines de son nez avaient pris une teinte cramoisie et son œil était vitreux.

« Ne crois pas cela. Ceux qui t’ont chéri et élevé seront toujours avec toi. Ne les oublie jamais. Tes parents ont fait de toi celui que tu es aujourd’hui encore plus qu’Alima. »

« C’est bien vrai, Votre Majesté. J’ai une pensée pour eux chaque jour et je bois à leur salut éternel à chaque coupe. »

Le souverain hocha la tête en signe d’approbation. Il but une gorgée de vin puis reprit :

« Mon père avait ses défauts, mais c’était un grand roi. Il m’a tout appris. Sa seule erreur a été de marier Baharak au fils du Guide de l’époque. Tous nos problèmes d’aujourd’hui viennent de là. Ne reproduis pas cette erreur. Je sais que la fille de Hadi est belle et désirable, mais songe au royaume. Je vois les regards que vous vous échangez à chaque occasion. Ce que vous faites n’est pas bon pour Butra. La séparation des pouvoirs est primordiale pour sa survie. »

Mani ne le contredit pas. Ce qu’il vivait avec Emna ne concernait en rien le Seigneur de la Guerre.

« Je sais que rien ne se fera avec Emna, Votre Majesté. Baharak y veillera personnellement. »

« Ma sœur fera en sorte qu’aucune alliance licite ne soit jamais possible, mais moi je te parle des choses que les dieux ne permettent pas. Je sais que la passion de la jeunesse peut parfois être dévorante, mais vous devez y résister et ne pas tomber dans la fornication. Pense au scandale que ça provoquerait si ça se savait ! »

Mani ne put s’empêcher d’éclater de rire.

« Ne vous inquiétez pas, Votre Majesté. Le pire que nous ayons fait a été de nous échanger quelques mots. Il est vrai qu’Emna me plait, mais j’ai bien conscience que c’est un amour impossible. »

« Ces choses-là vont vite ! À ton retour de la guerre, tu seras un héros pour tout le royaume. Je te ferai défiler dans la grande avenue avec la tête d’un prince ou d’un général de Shem ou, qui sait, avec celle de Shamshi-Adad. Tous t’aduleront et nous en profiterons pour te trouver une ou plusieurs épouses convenables. Ne gâche donc pas tout cela en cédant à une amourette avec la fille de ce mollasson de Hadi. »

Mani se contenta de hocher la tête. La reine Nepenthes ne révélait donc rien à son mari. Elle avait gardé pour elle le complot qu’il montait avec Emna. C’était mieux ainsi, le souverain n’aurait de toute façon pas approuvé son plan. Le repas fini, il sortit du pavillon. Moein et Arian l’attendaient là, buvant dans une gourde et profitant de l’air frais de la nuit. Accompagnés de Javid, ils rejoignirent le pavillon du prince.

« J’ai du rouge de Milh à vous faire goûter, vous pourrez rejoindre vos tombes sereinement après ça. », leur dit-il, le visage cramoisi par le vin.

Sa tente était presque aussi grande que celle de Malik Shah. Elle était quasiment vide, mais en son centre trônait une petite table basse couverte de mets et de boissons. Deux servants se tenaient debout dans l’obscurité, attendant des ordres. Moein alla s’asseoir en tailleur et se servit une coupe de vin.

« C’est pas si mal de travailler pour le prince ! », s’exclama-t-il.

Arian alla se joindre à lui. Après avoir rempli son verre, il le leva et s’écria :

« À Mani, le plus grand souverain que ce royaume n’aura jamais connu ! »

« Toi tu veux un grade de général. », plaisanta le prince en se joignant à eux.

Javid vint aussi se mettre autour de la table. Le vin l’avait un peu désinhibé et il se permit quelques plaisanteries que les mercenaires accueillirent avec de grands éclats de rire.

Le deuxième jour, ils avaient assisté à l’entraînement des soldats. Le souverain semblait avoir plutôt bien survécu la soirée de la veille même s’ils avaient beaucoup bu. Quant à Mani, il faisait peine à voir. Il avait la face blafarde et un mal de tête l’empêchait de penser correctement. Il faisait néanmoins tous les efforts du monde pour montrer un visage digne. Un mamlouk et un guerrier tribal s’étaient affrontés. Cela avait attiré tout le monde et les paris étaient vites montés malgré leur prohibition par la foi ameshite. Un cercle avait été tracé dans la terre et les deux hommes s’étaient salués. Aucun n’était vêtu en tenue de combat et ils ne s’étaient armés que de bâtons. Malgré cela, l’affrontement fut galvanisant. Chacun voulait faire honneur à sa troupe et ils donnèrent tout pour arracher la victoire. Le mamlouk était un grand costaud qui ne craignait pas de prendre des coups tandis que le tribal était plus sec, mais plus rapide. Le combat se termina quand le sudiste reçut un coup de bâton sur la tête. Il s’effondra sur le sol, des étoiles devant les yeux et un filet de sang coulant de son nez.

« Ils se surestiment. Ils pensent être plus forts, mais au final, l’entraînement rigoureux d’un mamlouk prévaudra toujours sur la voie des guerriers des Tribus. », dit Malik Shah à voix basse. « Mais je dois admettre que leurs archers montés sont un excellent atout pour nous. »

Durant la journée, ils croisèrent une caravane marchande qui les avertit que l’armée shemite semait la désolation sur son chemin à l’est. Eux-mêmes avaient subi des attaques de pillards ennemis et avaient réussi à en réchapper en se battant pour leur vie.

Le troisième jour, ils arrivèrent en vue de la ville côtière de Milh. Celle-ci avait une situation géographique assez originale. En effet, elle était bâtie sur le flanc d’une montagne très escarpée qui descendait directement sur la mer. Là, un port marchand avait été construit. Ses maisons étaient pour la plupart creusées à même la roche. Cette position lui permettait d’être une place forte quasi imprenable. Tandis que l’on montait le camp à trois ou quatre parasanges des murs, Mani s’était installé dans son pavillon pour la soirée. Il avait congédié Javid et les deux mercenaires. Son mal de tête n’avait toujours pas disparu. Il s’allongea donc sur des coussins et ferma les yeux. Il n’était pas bon d’abuser de la boisson, surtout quand on partait en guerre. L’atmosphère qui régnait dans le camp l’y poussait pourtant fortement. Chacun savait qu’il pouvait ne jamais revenir de cette campagne et s’était donc mis dans l’idée de profiter de chaque instant. Mais il n’était pas un simple soldat, il était l’héritier du trône. Il devait donc avoir toute sa tête. Tandis qu’il se promettait de ne plus boire jusqu’à la fin de la guerre, il entendit des pas furtifs dans la tente.

« J’étais sûr que tu ne tarderais pas à revenir. », dit-il.

« Je n’ai qu’une parole. », répondit Zurvan.

L’homme alla s’asseoir à la table basse, se servit une coupe de vin et but une gorgée. Cette simple vision donna le tournis à Mani. Il secoua la tête pour reprendre ses esprits et dit :

« J’ai bien reçu ton message. »

« Le fils de Malik Shah a rejoint ses ancêtres dans l’autre monde. », confirma Zurvan en levant sa coupe. « Amesha Arshtish padash dahd. »

« Amesha Arshtish padash dahd. La tâche a été ardue ? »

« Il était sous bonne garde. L’un des neveux de Shamshi-Adad était en charge de sa protection et veillait à ce que personne ne l’approche. J’ai donc fait parvenir un message à Khafif pour lui donner rendez-vous à la sortie du camp. J’ai payé le garçon qui lui apportait sa nourriture. »

« Et il est venu ? »

« Oui, dans le message je disais que j’avais des nouvelles de son père, mais qu’il devait venir seul. », ricana Zurvan.

« Il a réussi à échapper à ses ravisseurs ? », demanda Mani étonné.

« J’ai l’impression qu’ils ne s’attendaient pas à une trahison de sa part. Ils mettaient beaucoup d’efforts à le protéger d’une attaque extérieure, mais à aucun moment ils ne se sont dit qu’il pouvait leur fausser compagnie de lui-même. »

« Et comment l’as-tu tué ? »

« Comme tu me l’as ordonné. Une mort rapide et indolore. Je l’ai frappé d’un coup de masse à l’arrière de la tête. Il n’a rien vu venir. Ensuite je lui ai tranché la gorge pour assurer le coup. », répondit Zurvan.

« Très bien, merci d’avoir veillé à cela. »

Mani se leva et s’approcha d’un coffre posé non loin de son lit.

« Tu auras bien mérité ta paye. », dit-il.

« Non, ne t’embarrasse pas. Tu m’as déjà bien assez rétribué comme ça. »

Le jeune prince sortit une bourse et la tendit à son agent.

« J’y tiens, tu as une famille à nourrir, ne l’oublie pas. »

« Ils avaient l’air bien portants quand je les ai vus, j’insiste. Cette mission est ma manière de te remercier pour ta confiance. »

« Je n’ai pas fait cela pour toi, tu es simplement un agent dont je me suis servi pour atteindre mon but. »

« Et toi tu es un ambitieux que j’ai utilisé pour récupérer ma famille. Nous sommes quittes. »

Mani sourit. Il alla s’asseoir à la table basse, la bourse d’or à la main.

« Très bien, puisque nous sommes d’accord là-dessus. Pourrais-je te demander de rester et me servir un peu plus longtemps même si tu as récupéré ta famille ? J’ai besoin d’agents fiables comme toi. Cette guerre ne sera pas simple. »

Zurvan semblait mal à l’aise. Il avait de toute évidence prévu de rentrer chez lui retrouver sa famille pour construire une vie nouvelle avec eux.

« Je ne te demanderai pas d’aller assassiner quelqu’un. Plus de missions périlleuses comme celles que tu as connues jusqu’à présent. Je cherche juste quelqu’un de confiance pour me conseiller. »

« Quels conseils je pourrais te fournir ? Je ne suis qu’un gredin, pas un stratège. »

« Allons, tu es plein de ressources. Tu ne te démontes pas face aux difficultés et tu sais trouver des solutions inventives. Même Hormuzd n’a pas réussi à venir à bout de ta détermination ! Tu as pissé sur la tente d’un chef de clan pour accomplir ta mission ! »

Zurvan éclata de rire.

« C’était facile, les Tribaux étaient pétris d’orgueil. Il était très simple d’en jouer afin de provoquer du trouble. »

« Je suis entouré d’ennemis. Des gens aux ambitions qui contredisent les miennes. Toi je t’ai cerné, je sais que tu ne me trahiras jamais. »

« Pourtant je t’ai forcé à m’emmener voir ma famille avec un couteau sous la gorge. »

« Et après cela, tu as quand même exécuté ta mission. C’est bien la preuve que tu es un homme d’honneur et un homme pieux. »

Zurvan but sa coupe d’une traite puis la posa brutalement sur la table.

« Allez ! Geh ! Après tout, cette guerre ne durera pas plus de quelques mois. J’accepte. Par contre, je ne dis pas non à une paye. », finit-il par dire.

« Ah ! Kheddeh reh shokr ! Tu seras grassement payé tant que tu continueras à me servir loyalement. », dit Mani en posant la bourse devant l’agent.

***

Dans la nuit, une cinquantaine d’hommes avait fait le chemin jusqu’à Milh afin de ravitailler l’armée en eau et en nourriture. Au matin, ils étaient de retour et on put reprendre la route. Les trois premiers jours, les démontages des camps avaient été assez chaotiques et on avait perdu beaucoup de temps, mais désormais les rôles semblaient être bien définis et le départ se fit avec bien plus de fluidité. Les navires du despote Uros et ceux du général Mehr avaient eux aussi fait escale au port pour remplir leurs cales.

« Dis-toi que diriger une armée, c’est comme essayer de diriger une troupe d’enfants désordonnés. Les ordres doivent être clairs et il ne faut laisser aucune place à la rébellion, sinon le désordre arrive très vite. », dit Malik Shah à Mani tandis qu’ils observaient les soldats qui s’affairaient à replier leurs tentes. « Comme tu le vois, les choses sont bien plus ordonnées qu’elles ne l’étaient jusqu’à présent. C’est parce que chaque matin, les officiers ont puni les retardataires et maintenant ils marchent tous au pas. »

Pour la quatrième journée, Zurvan s’était joint à l’escorte du jeune prince. Son naturel taciturne était vite revenu et il n’avait pas pipé mot jusqu’au soir ce qui lui valut quelques regards mauvais de Moein. Durant une pause qu’ils firent près d’un puits, celui-ci était venu le voir pour lui souffler :

« Patron, vous savez bien que c’est pas dans mes habitudes de me mêler de ce qui me regarde pas. Mais votre gars, je le sens pas. Vous allez lui tourner le dos et il va pas hésiter à y planter une dague, c’est moi qui vous le dis. »

« Et bien je compte sur toi pour l’en empêcher. », se contenta de répondre Mani.

Ce jour-là, ils parcoururent une plus grande distance que la veille. Le soir venu, ils étaient aux trois-quarts de la distance qui séparait les villes de Milh et Hel. Sur leur chemin, ils avaient croisé nombre de villages désertés. La rumeur de la guerre avait fait fuir les habitants. Parfois, il restait uniquement les vieux et les impotents, mais la plupart du temps, on avait pris le temps d’emmener tout le monde. Le savoir des anciens avait une valeur inestimable, surtout dans les campagnes.

Leur voyage fut donc ponctué de hameaux abandonnés et de ruines antiques qui dressaient leurs hautes colonnes et leurs stèles. Parfois, durant les pauses, Mani allait se balader au milieu de ces restes du passé. Il ne savait pas lire la langue jamanide, mais il avait quand même consigné sur papier quelques inscriptions pour les traduire une fois rentré à Assawda. Parfois, il y avait des bas-reliefs. La plupart représentaient Amesha Arshtish ou Amesha Aat. Certains représentaient ceux qui devaient être des souverains jamanides. Ils étaient représentés en géants, deux ou trois fois plus grands que les foules d’adorateurs qui se pressaient autour d’eux. Tandis qu’il marchait, le jeune homme ne put s’empêcher de sentir une présence autour de lui, comme si ce lieu de mort était encore occupé. Il songea aux Tribaux qui commençaient toujours leurs poèmes par une lamentation aux ruines et aux lieux du passé. Ils se souvenaient ainsi des endroits qu’ils avaient visités et où ils avaient vécu des moments importants de leurs vies. Ce lieu, Mani n’y était jamais venu, mais il y sentait comme une nostalgie d’un temps qu’il n’avait pas connu. Ce soir-là, tandis qu’il dînait avec ses compagnons, il en fit part à Javid.

« Ce sont les hommes et les femmes du passé qui se raccrochent à nous et essayent de vivre à travers nos esprits. », lui répondit-il.

« C’est une bien curieuse croyance. », commenta Moein. « Je ne suis pas sûr que le grand sobadh l’approuverait. »

Arian était assis dans un coin. Il avait réussi à dénicher un oud et était occupé à l’accorder. Zurvan mangeait en le regardant distraitement.

« Il est vrai que j’ai bien eu cette impression-là… », dit Mani, pensif.

« C’est votre obsession du passé qui vous donne cette impression. », dit Moein. « Les gens qui meurent sont morts et partis. Ça se saurait si les macchabées pouvaient causer. », dit Moein.

« Mais non, tu ne comprends pas. T’es-tu déjà plongé dans des lieux du passé ? C’est une impression vive et saisissante, comme si on ouvrait un portail vers une autre époque. », dit Mani.

« J’ai aussi parfois ce sentiment. », intervint Zurvan. « C’est le désert qui fait ça. C’est un lieu de silence et de contemplation qui fait que l’on se coupe du tapage des vivants. Alors, les morts peuvent enfin s’exprimer et se montrer. »

« J’ai l’impression d’être face à des diouaneh… », se désola Moein en se servant une coupe de vin.

Il marqua un temps de silence puis ajouta :

« Le passé, c’est le passé. Le remuer, c’est comme remuer un tas de geh. On récolte juste une odeur nauséabonde. »

Arian avait fini d’accorder son oud et se mit à en jouer tout en entonnant une chanson. Mani se demanda ce qui effrayait tant Moein dans le passé.

Le cinquième jour se passa comme le quatrième. On leva le camp au petit matin et on longea la côte en suivant la route pavée jamanide. Ils étaient à cinq parasanges de la ville de Hel quand un éclaireur arriva sur eux au galop. L’homme était essoufflé et son visage était cramoisi. Sa monture avait de la mousse au coin du museau à cause de l’effort. On le fit descendre de son cheval et on l’amena devant Malik Shah. Mani était debout à côté de lui.

« Ils… Ils ont pillé la cité de Hel et ils l’occupent… Ils ont démoli et incendié le Mebed Sebz. Ses deux aiguilles ne sont plus. », annonça-t-il.

La nouvelle les plongea tous dans la stupeur. Le Mebed Sebz était un haut lieu du culte ameshite. Il n’était pas logique que les Shemite le démolissent, car pratiquant eux-mêmes cette foi.

« Les animaux… Et ils se disent appartenir aux peuples de la vraie foi… », siffla Malik Shah entre ses dents en faisant le signe du brasier.

Il fut imité par toutes les personnes présentes, comme si cela allait atténuer la gravité de la nouvelle.

« Nous allons donc affronter un ennemi caché derrière des murs, finalement. », dit le général Ramin.

« Et nous nous ferons un plaisir de les en déloger… Les rats… », ajouta le souverain. « Faites envoyer un messager à la flotte du despote Uros. Nous allons assiéger la ville par la terre et par la mer ! »

« Mort aux Shemites ! Mort aux impies ! », se mirent à scander les deux généraux, suivis par tous leurs subordonnés amassés autour d’eux.

La nouvelle se répandit parmi les troupes en même temps que le cri de ralliement. Bientôt, l’armée était tellement galvanisée que si l’ennemi s’était trouvé face à eux, il n’aurait eu aucune chance.

Tandis que l’on vêtissait le souverain de son armure dans son pavillon, Mani faisait le même dans le sien. C’était donc le grand jour. La guerre allait réellement commencer. Bien sûr, il savait qu’il n’y aurait probablement pas d’assaut dans l’immédiat, mais les choses s’accéléraient. Il avait l’estomac tellement noué qu’il lui faisait mal tandis que son servant bouclait sa cotte de mailles sous son aisselle. Quand il fut équipé, on le fit monter à cheval et il put rejoindre la garde rapprochée de Malik Shah. Là se trouvaient Moein, Arian, Zurvan et Javid, tous bardés de bronze et armés. Ce dernier était pâle comme un linge et ne disait rien. Le jeune prince se dit qu’il devait avoir une mine assez proche de la sienne. Les deux mercenaires fanfaronnaient, dégageant une assurance presque vulgaire dans ces circonstances. L’agent était sûrement le plus mesuré des cinq. Il gardait le regard et le sang-froid. On sentait le vrai militaire de profession. Le souverain finit par arriver et les mamlouks d’élite se resserrèrent autour d’eux en trois rangées compactes. On se mit en marche en direction de Hel.

Quand ils arrivèrent en vue de la ville, le spectacle leur donna froid dans le dos. Des dizaines de colonnes de fumée s’en élevaient. Non loin du palais du gouverneur qui trônait sur une colline, un formidable édifice était en ruine. On pouvait encore distinguer ses pierres d’une couleur verte caractéristique.

« Le Mebed Sebz… », dit Javid. « C’était donc vrai. »

Le temple était l’endroit où l’un des fils de Ghorbani était venu s’installer plusieurs milliers d’années plus tôt. Les pèlerins y venaient de tous lieux. Sa perte était une tragédie pour les ameshites. Mani ne put s’empêcher de faire le signe du brasier.

« Nous leur ferons payer cher ce qu’ils ont fait. Après ce sacrilège, soyez sûrs que les dieux favoriseront nos épées au lieu des leurs. », dit-il.

Le général Ramin approuva bruyamment et se remit à scander :

« Mort aux Shemites ! »

Hel devait être belle à voir en temps normal. Elle était abritée dans une baie et était construite autour d’une colline unique sur laquelle trônaient ses principaux édifices. Désormais, on voyait l’armée shemite qui l’entourait et qui parcourait ses rues.

« Les ennemis hors des murs sont à peu près dix-mille, je dirais. », estima le général Shahin.

« Je dirais cela aussi. », confirma le général Ramin.

« Ils sont trop nombreux pour tenir à l’intérieur des murs. », fit remarquer Mani.

« C’est vrai, mais regardez bien. Ils sont en train de creuser des tranchées et d’ériger les piquets. Ils savaient que nous arriverions et ils ont préféré prendre les devants en attaquant la ville pour s’y réfugier. », expliqua le général Ramin.

Le talentueux officier était impressionnant par sa clairvoyance. Tous buvaient ses paroles tandis qu’il expliquait la situation.

« La chose qu’ils ignorent, c’est que le despote Uros a retourné sa veste. Ils vont s’attendre à ce qu’il se joigne à eux et lui ouvriront probablement le port. C’est là qu’il faudra agir. », continua-t-il.

« Est-il bien judicieux de miser toute notre réussite sur le despote ? », demanda Malik Shah.

« Non, c’est pour cela que nous ne devons pas lancer d’assaut concerté avec lui. S’il venait à nous trahir, nous nous retrouverions à attaquer sur des fortifications sans soutien par la mer. Ce serait du suicide. »

« Je suis d’accord avec le noble Ramin. Restons en retrait et assurons-nous d’abord de la loyauté du despote avant d’attaquer. Quand l’ennemi verra la flotte débarquer sur le port, il sera débordé et c’est là que nous devrons attaquer pour le prendre en tenailles. », ajouta le général Shahin.

Tandis qu’ils devisaient de la stratégie à adopter, ils virent un cavalier se détacher de l’armée shemite. L’homme galopait dans leur direction et portait un drapeau blanc.

« Ils veulent discuter. », dit le souverain.

« C’est quoi cette histoire encore ? Depuis quand Shamshi-Adad parlemente ? », grogna le général Ramin.

Le messager arriva une trentaine de minutes plus tard. Sa monture était essoufflée. Il en descendit et s’avança vers eux. Deux mamlouks le fouillèrent puis le laissèrent passer. Il était vêtu d’élégante manière. Par dessus sa cotte de mailles, il portait une tunique en soie dorée sur laquelle était dessiné le jasmin blanc de Shem. Il se présenta devant Malik Shah à genoux et ne se releva que quand on l’y autorisa. Il commença ainsi :

« Ô Malik Shah, Seigneur de la Guerre et maître du royaume de Butra. Je viens à toi avec un message de Sa Grandeur Shamshi-Adad, roi des rois, maître des pays d’Ourdoun, de Khalil et de Bosra, conquérant des îles de Qubrous et de l’archipel de Kérat, Sultan du royaume de Shem. »

L’accent shemite de l’émissaire était à couper au couteau.

« Parle donc. », dit le souverain.

« Sa Grandeur te félicite d’avoir survécu aux nombreux complots qui ont été ourdis contre ta personne et se réjouit que tu sois ici aujourd’hui. Il espère que tu auras écrasé les cafards qui ont voulu la fin de ton règne. »

Le message plongea la suite dans l’étonnement le plus total. Mani, lui, n’était pas surpris. Cette position était tout à fait logique de la part du sultan. Officiellement, il attaquait Butra pour libérer Malik Shah ou mettre son fils sur son trône le cas échéant.

« Et bien… tu le remercieras. », se contenta de dire Malik Shah.

« De plus, il t’informe que ton fils est sain et sauf et qu’il a de grandes nouvelles à t’apporter ! », ajouta le messager.

L’étonnement de la suite s’accentua encore. Cette fois, Mani faisait partie du lot. Il lança un regard à Zurvan qui était lui aussi désarçonné.

« Mais… mon fils est mort, enfin ! », dit Malik Shah, agacé. « Cela vous amuse de vous moquer de son trépas ? »

Ce fut le tour du messager d’être étonné.

« Pas du tout, Votre Majesté. Sa Grandeur le prince Amir est bel et bien vivant. Pour preuve, il m’a demandé de te montrer ce sceau. »

Il sortit de sa poche une chevalière sur laquelle se trouvaient les armoiries de l’Épée.

« Cela ne constitue en rien une preuve. Je sais de source sûre que mon fils n’est plus de ce monde. », s’énerva le souverain.

« Serait-il possible de le rencontrer en personne ? », intervint Mani.

« Mais bien sûr. C’était justement sa demande. Il a demandé à parler à son ami Mani. C’est bien vous, n’est-ce pas ? »

« C’est cela. »

« Nous avons beaucoup entendu parler de vous, noble Mani. », dit le messager.

« Ce sera Votre Grâce pour vous. Je suis le prince héritier du Trône de l’Épée. »

« Mais… Cette dignité revient à Sa Grâce le prince Amir ! »

« Le prince Amir est mort. Le roi a été assez clair là-dessus, il me semble. Amenez donc celui qui prétend être sa réincarnation et nous réglerons cette histoire. Nous allons dresser un pavillon à mi-chemin entre nos deux armées d’ici deux heures. Nous viendrons avec trois soldats chacun qui assisteront à notre entretien. Je suis impatient de revoir mon vieil ami. »

« Très bien, noble… Votre Grâce. », répondit le messager avant de prendre congé.

Mani avait perdu son sang froid et s’était énervé contre l’émissaire. Il regarda autour de lui et put déjà distinguer le doute dans les regards des personnes de la suite. Mais ce qui l’étonna le plus, c’était de le voir dans celui de Malik Shah.

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