Le Marteau et l’Épée Tome 2 – Chapitre 4 – Querelle

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Mani mangeait une crème d’orange aux graines de tournesol en regardant la ville s’éveiller. Un vent frais et agréable venait le caresser tandis que le bruit des marchés d’Assawda commençait à s’élever en même temps que le soleil dans le ciel. Il était assis sur le toit de la maison blanche et surplombait la rue sur laquelle elle donnait. À sa gauche se trouvait la cour de la demeure d’où montaient deux voix. Après avoir terminé son bol, il se leva et regarda en contrebas. Une petite fille courait tandis qu’une femme riait non loin. Cette vision l’apaisa. Un homme sortit de la maison sous ses pieds. Il se tourna vers Mani en levant la tête.

“Toujours perché là-haut à ce que je vois.”, dit-il avec un large sourire.

La femme se tourna elle aussi vers lui.

“Fais attention à ne pas tomber ! Je sais que tu es un grand garçon maintenant, mais quand même !”

“Je peux aller avec lui, maman ?”, demanda la petite fille.

“Non, tu es trop jeune, azizim.”, lui répondit-elle.

« Ne traine pas trop Mani, tu vas être en retard pour tes leçons !”, dit l’homme.

Celui-ci se renfrogna.

“Alima est dure avec nous !”, râla-t-il.

“C’est pour votre bien. N’oublie jamais la chance que tu as eue d’être accepté parmi ses disciples !”

“C’est la tante de maman, c’est bien normal.”, répondit Mani en croisant les bras, boudeur.

“Détrompe-toi, elle n’avait aucune obligation envers moi.”, répliqua la femme. “Sa fille est la reine, quand même !”

“En suivant son éducation, peut-être qu’un jour tu travailleras au palais.”, dit l’homme.

La perspective fit revenir le sourire sur le visage de Mani.

“Je serai vizir et j’aurai des dizaines de personnes qui feront tout ce que je leur dis !”, rêva-t-il à haute voix.

“Allez, descends dire au revoir à ton père”, dit l’homme.

Mani s’exécuta. Ils descendirent les marches et rejoignit ses parents dans le jardin. Après avoir serré ses deux enfants contre lui, l’homme quitta la maison.

“C’est qui Alima ?”, demanda la petite soeur.

“C’est ma tante, azizim. C’est grâce à elle que ton grand frère va un jour travailler au palais.”

En disant cela, elle serra son fils contre elle.

“Fais bien tout comme elle te dit. Elle a un grand savoir que peu ont la chance de se voir transmettre.”, lui conseilla-t-elle.

“Oui… Oui… Elle nous fait lire des livres avec des histoires ennuyeuses !”

“Mais je croyais que tu aimais les histoires.”

“Oui, mais pas comme ça. J’aime quand c’est le rawi qui les raconte.”

La mère éclata de rire.

“Allez va. Ne te mets pas en retard.”

Mani fut réveillé par sa douleur au flanc. Le soleil était à peine levé. Touchant son visage, il constata qu’il était mouillé. Après avoir essuyé ses larmes, il se leva précautionneusement. D’un pas lent, il marcha jusqu’à sa table. Les servants y avaient déposé le petit déjeuner. Il s’assit et regarda ce qu’on lui avait apporté. Il sentit comme un coup de poing dans son estomac quand il vit un bol de crème d’orange aux graines de tournesol. Il sentit les larmes lui monter aux yeux, mais il les refoula brutalement. Il attrapa la coupelle et la jeta. Elle alla s’écraser contre le mur de l’autre côté de la pièce dans un bruit de verre brisé. Plongeant son visage dans ses mains, il secoua vigoureusement la tête. Ces rêves étaient devenus rares, surtout depuis qu’il travaillait pour Malik Shah, mais parfois ils revenaient sans prévenir. Il n’avait pas l’habitude de faire cela dès le matin, mais il se servit une coupe de vin. L’amertume de la boisson lui fit oublier un peu de son chagrin. Pour se redonner du courage, il songea à Emna. Il avait rêvé d’elle dans la nuit, mais cette fois le songe n’avait pas été triste. Cette pensée fit revenir le sourire sur son visage. Il termina son godet et se força à manger un peu. Il déjeuna de riz au lait, de biscuits à la cardamome et de sherbet. Quand il eut fini, il se vêtit de ses plus beaux atours. Ce jour était un important pour lui.

Le Palais de la Loi brillait de mille feux sous le soleil du matin tandis que Mani montait ses marchés en claudiquant, escorté par Moein, Arian, deux servants et une troupe de soldats. Sur l’esplanade se trouvaient les personnes qui venaient assister au premier jour des séances législatives. C’était principalement des notables de la cité venus voir les mesures qui allaient être votées. Le simple butri n’avait pas de temps à perdre à cela.

Quand ils arrivèrent dans le hall aux murs d’albâtre, ils furent accueillis par un fonctionnaire fébrile au nez plat et aux cheveux gris en bataille sous son turban blanc.

« Votre Grâce, vous êtes attendu, la séance va bientôt commencer. », dit-il en les conduisant à travers les couloirs du palais d’un pas preste.

Mani savait qu’il était en retard. Il avait fait exprès de faire une entrée remarquée. Il avait déjà assisté aux séances législatives par le passé, mais uniquement en tant que spectateur. Il connaissait les jeux d’influence et d’intimidation qui se jouaient dans cette salle. Il n’avait pas l’intention d’y faire une entrée discrète.

La Chambre Pourpre était pleine de monde. Il y avait les trois gradins qui accueillaient les cinquante-huit conseillers qui allaient voter les lois. En arrivant dans la pièce, Mani les contempla. Sur la droite étaient installés la plupart des chefs de guildes. Ils formaient une puissante majorité dans ce conseil. Chacun était venu accompagné d’au moins un esclave afin de pourvoir à ses besoins. Ceux-ci étaient alignés derrière les marches et attendaient les ordres de leurs maîtres. Certains portaient des carafes et d’autres des coupes de fruits ou de mezzeh. Certains conseillers ne se souciaient pas de la bienséance et ne se gênaient pas pour manger et boire durant les débats. À l’opposé, sur la gauche, étaient assis les sous généraux, les douze représentants des provinces ainsi que le reste des maîtres de confréries. Au centre se trouvait Cyrus encadré par les trois généraux, Rostam le sobadh du Grand Temple et Khashayar le kadi de la cité. Ces derniers conversaient à voix basse.

Tout autour avaient été dressés des gradins pour le public. Un joyeux brouhaha régnait dans la salle. Au départ, personne ne remarqua l’entrée de Mani. Mais le fonctionnaire fit signe à un mamlouk qui frappa bruyamment de sa lance sur les dalles rouges. Le silence se fit.

« Sa Grâce Mani, prince héritier du Trône de la Guerre ! », annonça-t-il.

Le jeune homme traversa la pièce sous les regards des conseillers et du peuple et alla prendre place sur son siège, entre Cyrus et le général Ramin. Moein et Arian restèrent avec les soldats, non loin de la porte.

Le fonctionnaire dit d’une voix claire :

« Moi, Tirdad, Maître de Cérémonie, déclare les séances législatives de la saison ouvertes. Que les puissants et le peuple de Butra se présentent avec leurs lois et le conseil, dans sa grande sagesse, les étudiera ! Qu’Amesha Aat et Amesha Arshtish emplissent cette assemblée de leur clairvoyance et de leur magnanimité. »

Cyrus salua Mani de la tête. Celui-ci lui répondit puis posa la pile de papier qu’il avait amené ainsi que son encrier et sa plume. Tandis qu’il commençait prendre des notes, on fit entrer la première personne. Il s’agissait d’un officier dans l’armée. Il faisait partie des mamlouks au vu de sa tenue.

“Piruz, marzban dans l’armée de Butra, va nous exposer son projet de loi.”, annonça le Maître de Cérémonie.

L’homme s’avança au milieu des trois gradins. Parmi le conseil et parmi le peuple assis derrière, on le regardait avec curiosité. Tout en grignotant des olives, Laleh semblait le jauger. Deux maîtres de guildes murmuraient tout en le pointant du doigt. Il tenait plusieurs documents à la main et avait du mal à cacher sa nervosité. Après s’être raclé la gorge, il commença :

“Je vous salue nobles conseillers. Je viens aujourd’hui devant vous pour vous présenter un projet de décret au nom du corps des mamlouks de Butra.”

Mani entendit un conseiller dire :

“Encore ceux-là…”

Piruz ne se laissa pas démonter et reprit :

“Comme vous le savez tous, nous sommes en temps de guerre. Notre grande armée ne va pas tarder à partir à la rencontre de l’ennemi. Néanmoins, comme nous l’avons récemment vu avec l’arrivée impromptue de la flotte de Shadjar, les choses ne vont pas toujours dans le sens que l’on imagine. Parfois, l’adversaire peut être sournois et peut nous réserver de bien déplaisantes surprises. Malheureusement, c’est le lot de la guerre.”

Mani observa les chefs de guildes à sa gauche. Saman des cordeliers chuchotait quelque chose à Hashem des vignerons. Les drapières Laleh et Roya fronçaient les sourcils, visiblement déjà mécontentes de ce que l’officier racontait. De l’autre côté, les sous-officiers et les représentants des provinces écoutaient avec attention. Livia, l’épouse du prince de Ghazna était là elle aussi. Ses cheveux blonds juraient au milieu de cette marée de cheveux bruns et de turbans. Elle écoutait avec attention ce que l’homme disait. Mani se demanda si elle allait intervenir durant les débats. Après tout, sa présence dans la capitale n’était pas anodine. Elle devait bien fomenter quelque chose.

“Cette guerre n’était pas prévue, mais grâce au travail des braves forgerons d’Assawda, nous avons pu armer tous les soldats de la grande armée. Malheureusement, la garnison qui restera pour protéger la cité sera à nu. Le budget militaire étant limité, le Trône de la Guerre n’aura pas les moyens de pourvoir les courageux mamlouks qui gardent nos murs.”

Saman se mit à hocher la tête, le regard désapprobateur. Il but une gorgée à sa coupe et rota bruyamment. Le Maître de Cérémonie lui lança un regard assassin.

“Je me présente donc devant vous afin de vous demander de voter une augmentation temporaire du budget militaire du royaume. Cela permettra d’assurer la sécurité de notre cité. Merci.”, termina le marzban.

Deux conseillers réclamèrent la parole, Turan de la confrérie des charpentiers et l’amiral en chef Mehr. Le Maître de Cérémonie lança un cube en ivoire gravé pour décider de celui qui aurait la parole en premier. Ce fut le chef de guilde. Il se leva et dit :

“Je remercie le noble marzban Piruz de nous avoir présenté ce projet de loi. Permettez-moi de vous donner mon opinion le concernant.”

Il marqua un temps de pause pour boire une gorgée de vin avant de reprendre :

“Même s’il est vrai que des temps exceptionnels appellent à des mesures exceptionnelles, il ne faut pas foncer tête baissée et céder à la panique. Il est venu à notre connaissance que l’ennemi ne vient que d’un côté : de l’est. C’est la direction vers laquelle va se diriger notre grande armée. De plus, notre pays est sillonné de voyageurs et de marchands qui n’auraient pas tardé à nous rapporter la présence d’une seconde armée qui essayerait de nous prendre à revers. Pour moi, ce décret est inutile et j’appelle à voter contre son adoption. Merci de m’avoir écouté.”

Il se rassit tandis que l’amiral Mehr se levait pour prendre la parole :

“Je remercie le noble Turan de nous avoir exposé son opinion. Je vais vous présenter la mienne. Comme vous le savez tous, je suis le maître des mers de notre royaume. Cela fait maintenant trente ans que je m’occupe de protéger le commerce maritime qui part et qui arrive à Butra. Cette expérience m’a appris de nombreuses choses. L’une de ces choses est que l’on ne sait jamais d’où l’ennemi peut venir. On peut se dire qu’on a la certitude qu’il va arriver par le nord ou par l’ouest, mais tant qu’on ne l’a pas vu de ses propres yeux, on ne peut jamais savoir. Que de fois nos navires ont été pris par surprise par des pirates et que j’ai failli sombrer avec mes hommes ! Cela m’a appris à toujours imaginer le pire. Et le pire aujourd’hui, ce serait que Shem ait divisé son armée en deux et qu’ils aient envoyé la moitié de leurs hommes nous prendre à revers en contournant nos troupes. C’est tout à fait possible, cela s’est déjà fait et mes confrères généraux ici-présents pourront vous le confirmer. J’appelle donc à voter pour l’adoption de ce décret.”

Mehr s’assit et le Maître de Cérémonie prit le relais :

“Nous allons passer au vote si personne d’autre ne souhaite intervenir. Ceux en faveur de l’adoption du décret, levez la main.”

Mani leva la main ainsi que tous les généraux et les sous-généraux. Certains chefs de guildes firent de même et même Cyrus.

“Maintenant, ceux qui s’opposent à l’adoption du décret.”

Le reste des conseillers leva la main.

“À trente votes contre vingt-huit, le décret est préapprouvé et sera étudié plus en détail en seconde instance !”, annonça Tirdad.

Le marzban fit une courbette au conseil et quitta la salle, visiblement content d’avoir fait voter sa loi. Après cela, on fit entrer un autre officier. Un mamlouk lui aussi. L’homme leur exposa un projet de loi qui augmentait légèrement l’impôt des commerçants afin d’aider à financer la guerre si elle venait à s’éterniser. Cette fois, cinq conseillers demandèrent à parler. Le premier fut Saman des cordeliers. Le vieil homme se leva et commença ainsi :

“Je remercie le noble marzban de nous avoir exposé son projet de loi. Permettez-moi maintenant de donner mon avis dessus. Pour moi, cette mesure est parfaitement inutile, voire même dangereuse. Le premier risque d’une guerre est que l’économie stagne et qu’elle précipite le royaume dans la faillite. Augmenter les taxes, c’est accélérer cette chute. Je vous le dis, ce décret provoquera cela s’il est adopté ! J’appelle donc à voter contre !”

Après lui, ce fut un chef de guilde à l’épaisse moustache noire que Mani ne connaissait pas qui parla d’une voix enrouée :

“Nos frais de douanes avec Shadjar viennent d’augmenter. Nous sommes étranglés de taxes et vous souhaitez les augmenter encore ? Notre royaume s’est bâti sur l’échange et le commerce et vos impôts abusifs sont à l’opposé de cet esprit ! J’appelle à voter contre !”

La discussion monta d’un cran quand le général Ramin était intervenu :

“Si l’ennemi arrive jusqu’à nous, il n’y aura plus de commerce à faire sur les cendres de notre cité ! Ce royaume a pu se bâtir d’abord grâce aux armes. Sans elles, le commerce n’aurait jamais pu prospérer ! J’appelle donc à voter pour cette loi.”

Ensuite ce fut Laleh qui parla :

“Je ne suis pas venue ici pour écouter la propagande des Épées ! Cette loi est abusive et détruira notre économie. Une fois que le royaume aura fait faillite, les soldats n’auront que des pierres pour se nourrir et des armes en bois pour se battre. J’appelle à voter contre !”

Le maître de cérémonie, voyant que les esprits s’échauffaient, ordonna de passer directement au vote, au grand désarroi d’un chef de guilde qui voulait lui aussi parler. Malheureusement pour le marzban, le décret ne fut pas adopté. Trente-sept conseillers, dont Cyrus, votèrent contre. L’homme s’en alla donc bredouille.

Après lui vint ensuite un homme d’une trentaine d’années. Il était richement vêtu. C’était probablement un commerçant. Il avait un début de moustache qu’il semblait essayer de faire pousser tant bien que mal afin de paraître plus vieux. Le maître de cérémonie le présenta, il s’agissait du second de la guilde des drapiers. Il travaillait pour Laleh et Roya. Les deux femmes le saluèrent de la tête et il leur rendit. Après s’être éclairci la gorge et remis en place son turban, il commença :

“Je vous salue nobles conseillers. Je viens aujourd’hui devant vous pour vous présenter un projet de loi porté par un certain nombre de marchands de Butra. Comme vous le savez tous, la guerre a tendance à nuire au commerce. Pour ma part, je suis drapier. Je fais importer de la soie de Zuong-Wo et j’en fais des vêtements que je vends ensuite à l’étranger. Il se trouve que mon principal client jusqu’à présent était Shem. Mais du fait de la guerre, je ne peux plus commercer avec eux. Mon manque à gagner est énorme et beaucoup d’autres commerçants de Butra subissent le même sort que moi. Certains ont déjà dû fermer boutique.”

L’homme fit une pause comme pour laisser le temps à tout le monde de saisir la gravité de la situation qu’il exposait. Mani se retint de sourire.

“Nous ne savons pas combien de temps va durer cette guerre. Nous avons donc pensé, avec mes confrères, à un moyen de nous permettre à tous de survivre. Comme vous le savez, à Butra, il y a un monopole sur le commerce d’épices. Si l’on souhaite pouvoir échanger cette denrée, il faut être approuvé et appartenir à la confrérie des épiciers. C’est une injustice à laquelle il faut mettre fin. Notre projet vise donc à abroger cette prérogative ! Que chaque commerçant puisse vendre des épices ! L’or des Usques !”

Mani jeta un coup d’oeil à sa gauche. Le gradin était prêt à exploser. Il était évident que le sujet faisait débat et que l’homme avait mis un coup de pied dans la fourmilière. Le maître de cérémonie indiqua à Dana de la confrérie des épiciers qu’il pouvait parler. L’homme était rouge de colère contenue et sa moustache tremblait :

“Je me permets de commencer mon allocution en disant que nous sommes ici dans une noble assemblée et que je trouve cela inacceptable que des individus peu scrupuleux tentent ainsi de profiter de la guerre pour proposer des lois aussi ridicules ! C’est de l’inconscience ! Ne se rendent-ils pas compte qu’en agissant ainsi, ils risquent de déstabiliser l’ordre qui règne dans notre royaume ? Ce n’est pas pour rien que ce monopole existe. C’est justement la rareté des épices qui fait que Butra est aussi riche. Si on en importait plus, leur cours chuterait et notre économie avec. J’appelle à voter contre cette loi dangereuse !”

Après lui, ce fut le tour de Roya :

“Je remercie Dana pour son intervention. Néanmoins, je ne suis pas d’accord avec lui. Butra ne repose pas que sur le commerce d’épices. L’autre grand pan de notre économie est le commerce de la soie que je représente de par ma dignité en tant que co-maîtresse de la guilde des drapiers. Nos produits sont au moins aussi demandés et nous n’avons pourtant pas de monopole pour nous protéger, preuve que la peur exprimée par mon confrère ici présent n’est pas fondée.”

Dana se leva brusquement et intervint en pointant Roya de son index :

“Vous persistez donc dans votre errance à ce que je vois ! Vous oubliez que la raison pour laquelle personne à part vous n’importe de la soie est que vous avez personnellement négocié un monopole auprès de l’empereur du ciel de Zuong-Wo. Vous n’avez donc pas besoin d’en avoir un à Butra. Je trouve donc votre mauvaise foi inacceptable !”

“Assez ! Cessez ou j’arrête la séance !”, s’écria le maître de cérémonie tandis que les mamlouks qui l’accompagnaient frappaient le sol de leurs lances.

En effet, il était interdit à un conseiller de s’adresser à la première personne à un autre conseiller durant les séances législatives. Cela était censé éviter les débordements et les conflits personnels. Dana venait donc de commettre un grave manquement au protocole. Voyant qu’il fauté, l’homme se rassit, le visage cramoisi.

Parviz, maître de la guilde des marchands, demanda à parler. Tirdad lui accorda la parole.

“Je me permets d’intervenir pour donner mon opinion sur le sujet, en tant que maître des caravansérails d’Assawda et de tout le royaume, je pense avoir une position relativement neutre, mais éclairée sur la question.”

Tout le monde se tut pour écouter l’un des hommes les plus puissants de Butra.

“Même s’il est vrai que le commerce tourne aujourd’hui au ralenti du fait de la guerre, il n’est pas complètement arrêté. Je pense donc que ce projet de loi n’a pas lieu d’être. De plus, j’ai du mal à voir en quoi lever le monopole sur les épices aidera les marchands si de toute manière le commerce est compromis avec Shem. Selon moi, ce décret est opportuniste et n’est là que pour servir les intérêts de certains.”

Cette fois ce fut Laleh qui se leva et intervint sans y être invitée :

“C’est un scandale ! Je n’ai jamais été insultée de la sorte ! Comment peut-on tolérer de telles accusations au sein de cette noble assemblée ? Je refuse de me voir tenir de tels propos plus longtemps !”

Les deux femmes descendirent du gradin, suivies par une dizaine d’autres chefs de guildes, visiblement mécontents eux aussi. Le maître de cérémonie intervint de nouveau :

“Cessez ! Pensez à l’image que vous renvoyez au peuple présent aujourd’hui ! Ces séances sont sacrées !”

Personne ne l’écouta. Les conseillers traversèrent la salle avec la ferme intention de la quitter, mais se heurtèrent à une ligne de mamlouks qui leur bloqua le passage.

“Écartez-vous, soldats !”, ordonna Roya.

“Par les pouvoirs qui m’incombent en tant que maître de cérémonie des séances législatives, je vous exhorte à regagner vos places, nobles conseillers !”, s’écria Tirdad.

Ceux-ci se retournèrent vers lui. Ils savaient qu’il pouvait les y contraindre par la force et que les mamlouks n’hésiteraient pas à les brutaliser. Il en avait tout à fait le droit. Alors, pour ne pas perdre la face, Laleh dit :

“Le peuple ici présent compte sur nous pour défendre ses intérêts. Venez confrères, on a besoin de nous.”

Les conseillers regagnèrent leurs places, le visage fermé et les sourcils froncés. Quand le calme fut revenu, Parviz put reprendre la parole :

« Je n’ai pas pu terminer mon allocution, je vais donc le faire maintenant. »

Il prit quelques secondes pour boire une gorgée de la coupe qui se trouvait face à lui. Il se racla la gorge puis reprit en fixant Laleh et Roya :

« Je vous disais donc que je considère ce décret comme étant opportuniste et intéressé. »

Les deux femmes bouillonnaient de rage, mais se retinrent d’intervenir de nouveau.

« Néanmoins, il soulève une vraie question : celle des monopoles. Seuls deux commerces y sont soumis à Butra : les épices et la soie. Les premières par une loi locale et la seconde par un accord avec le souverain de Zuong-Wo. Cet état de fait n’est pas censé être. Je sais que les discussions du jour ne sont pas centrées sur cette problématique, mais je tenais à en parler. J’invite mes camarades à réfléchir à la question et à essayer de changer cela aux séances législatives qui suivront la fin de la guerre. Ce royaume a été bâti par des hommes et des femmes qui ont eu le courage d’aller aux confins du monde civilisé pour nous amener des denrées rares. Les monopoles brident cet esprit d’aventure et si nous ne voulons pas voir Butra se scléroser, il faut agir. Merci de m’avoir écouté. »

L’homme se rassit à sa place. Personne n’avait osé l’interrompre, pas même le maître de cérémonie, même s’il avait dévié du sujet de base. Après cela, on passa au vote et la loi fut majoritairement rejetée.

Le second de la guilde des drapiers repartit donc bredouille tandis que la personne suivante pénétrait dans la salle. Au début, personne ne fit attention à elle. Les conseillers étaient encore occupés à discuter à voix basse de la loi qui venait d’être rejetée, mais Mani la remarqua tout de suite. Il regarda Cyrus et vit qu’il était surpris de la voir. Il ne devait pas être au courant de sa présence ici aujourd’hui. De son pas impérieux, elle traversa la salle pour venir se planter au centre des trois gradins. Tirdad fit signe aux mamlouks qui frappèrent le sol de leurs lances pour imposer le silence puis il dit :

« Sa Majesté la reine Baharak va maintenant parler. »

Les conseillers regardèrent la souveraine avec des yeux ronds. La famille royale venait rarement aux séances législatives. Elle leur rendit leurs regards et resta silencieuse pendant plusieurs minutes à les toiser. Personne n’osa parler, pas même Tirdad. Quand ses yeux arrivèrent sur Mani, elle lui lança un regard assassin comme à son habitude. Enfin, vint le moment où elle jugea qu’ils étaient dignes d’entendre sa voix :

« Nobles conseillers, je suis aujourd’hui devant vous pour vous parler d’une injustice qui touche notre royaume. »

Elle tenait une liasse de papiers à la main, mais elle ne la regardait pas.

« Comme vous le savez, mon fils Cyrus siège à ce noble conseil. Il apporte fierté et grandeur à la maison des descendants d’Hadir le Sage. Viendra un jour où il sera le Guide de Butra et fera rayonner sa dynastie dans tous les recoins du royaume et du monde. »

Mani jeta un bref regard en direction de son confrère. Celui-ci tentait de garder un visage de marbre, mais l’incompréhension dans laquelle il était plongé était palpable.

« Mon époux, Sa Majesté Hadi, et moi-même n’avons pas eu d’enfants mâles. Cyrus est donc l’unique héritier du Trône du Guide. Afin que la dynastie se perpétue, il faudrait qu’il ait lui-même un héritier, mais à ce jour, son épouse n’a engendré que des filles. »

Mani faillit éclater de rire, mais se retint. Son confrère assis à côté était mortifié. Dans les gradins de gauche, Parviz et certains chefs de guildes ne purent s’empêcher de sourire.

« La dynastie des Hadirides est menacée. Si un malheur arrivait à Sa Grâce le prince héritier Cyrus, le trône passerait à ses cousins. La lignée serait interrompue et Ghorbani n’a-t-il pas dit : “Préservez vos fils et vos filles, car à travers eux vivra à jamais votre mémoire.” ? Il est donc de mon devoir de défendre la dynastie avant qu’elle ne s’éteigne. »

La reine se racla la gorge puis reprit :

« De plus, cette situation est une terrible injustice morale pour une autre raison et je pense nous valons mieux que cela. Ghorbani n’a-t-il pas dit lui-même : “Traitez-la comme vous me traitez, car nous sommes faits de la même chair, les pieux et les croyants sauront et triompheront.” En parlant de son épouse Hajar ? Alors comment expliquez-vous que dans notre royaume qui se dit pieux, Yasin, la fille aînée de Cyrus, ne pourrait-elle pas être la Guide de Butra ? »

Baharak prit une pause pour relire ses notes, mais Mani savait qu’elle faisait cela pour laisser le temps à son idée de pénétrer l’esprit des conseillers avant de reprendre son argumentaire. Les conseillers commençaient à s’agiter. Des murmures commençaient aussi à monter du public assis aux gradins tout autour d’eux.

« J’ai compilé plus de trente passages du Kitabdastan qui parlent de femmes ayant régné au même titre que des hommes depuis l’avènement du monde. Ce n’est pas une chose inédite ! Je viens donc vous présenter un projet de loi qui vise à autoriser les femmes à hériter des titres de noblesse de la même façon que leurs frères et leurs pères. J’espère que dans votre sagesse, vous saurez le juger à sa juste valeur. »

Tirdad s’avança pour voir qui voulait parler. Au début, personne n’osa intervenir. Cyrus restait muré dans son silence, ne sachant visiblement pas ce qu’il devait faire. Enfin, Rostam, le sobadh du Grand Temple, leva la main.

« Je remercie Sa Majesté pour son intervention pleine d’éloquence. Il est vrai que par plusieurs occasions, des femmes ont été amenées à régner même si c’était principalement en tant que régentes en attendant que le prince héritier atteigne la majorité. En tant que savant reconnu dans les sciences et la jurisprudence ameshites, je me permets de vous rappeler un passage du Kitabdaou qui dit : “Maudit soit le peuple qui aura pour kadi une femme. Maudit soit le peuple qui laissera ses fils subir l’inconstance et l’impureté. Les croyants sauront et triompheront.”. C’est bien la preuve que les dieux eux-mêmes désapprouvent que des femmes soient à des postes de pouvoir ! »

Baharak encaissa la réponse du prêtre, mais ne sembla pas se laisser démonter. Tirdad lui redonna la parole :

« Je remercie le sobadh du Grand Temple pour son intervention éclairée. Je vous félicite pour vos connaissances toujours aussi aiguisées de la jurisprudence. Je tiens néanmoins à faire remarquer que les dieux parlent ici de la dignité de kadi, qui est une fonction judiciaire et donc religieuse et non pas celle de Guide ou de Seigneur de la Guerre qui sont des fonctions laïques. Ce verset n’est donc pas en contradiction avec le projet de loi que j’amène devant vous. De plus, nous avons au sein de ce conseil des chefs de guildes femmes qui nous démontrent chaque jour qu’elles sont aussi compétentes que leurs équivalents masculins. N’est-ce donc pas la preuve que nos lois ne sont pas bonnes ? »

Tirdad accorda ensuite la parole à Laleh de la guilde des drapiers.

« Je remercie Sa Majesté Baharak pour ce projet de loi qu’elle apporte aujourd’hui devant nous. Je vais être franche avec vous : je suis tout à fait pour. »

Mani entendit le sobadh dire à voix basse :

« Le contraire m’aurait étonné. »

« Ma sœur et moi-même avons fait de la guilde des drapiers l’une des confréries les plus prospères de Butra. Si nous allions contre la volonté des dieux, pourquoi ne nous ont-ils pas punies en nous faisant tomber dans la faillite et la pauvreté ? »

Rostam ne put se retenir. Il se leva et s’écria :

« Blasphème ! De quel droit vous permettez-vous de préjuger ainsi de la volonté des dieux ? Nous ne sommes que de faibles mortels faits de chair et de sang, Leurs desseins sont au-delà de notre compréhension ! »

D’autres conseillers le soutinrent bruyamment. Le grand kadi Khashayar, un homme austère et sec, à la tenue et au turban entièrement noirs, se mit à crier lui aussi. Un brouhaha d’enfer envahit la salle tandis que les partisans des deux opinions se disputaient. Les mamlouks frappèrent de leurs lances pour imposer le silence.

« Assez ! Assez ! Au prochain écart, j’ajourne la séance ! Vous n’avez pas le droit de parler si vous n’avez pas la parole et surtout pas pour vous adresser directement à vos confrères ! », s’écria Tirdad.

Quand le silence revint, il ajouta :

« Nous allons passer directement au vote. J’accorde exceptionnellement le droit d’abstention pour ce projet de loi. Que ceux qui sont contre l’adoption de ce décret, levez la main. »

Rostam leva la main en lançant un regard plein de défi à Baharak. Il fut imité par un certain nombre de conseillers dont le grand kadi, Dana et Saman ainsi que les trois généraux. En tout, ils furent quatorze à voter contre.

« Maintenant, ceux en faveur de ce projet de loi. »

Laleh et Roya levèrent la main ainsi que Kasra qui gérait la Maison des Délices. Livia suivit ainsi que certains représentants de provinces. Cyrus vota lui aussi pour. D’autres chefs de guildes les imitèrent. Ils étaient quatorze en tout. Tous les autres s’abstinrent.

Tirdad s’apprêtait à dire que le projet de loi était rejeté du fait d’une égalité. Mani lança un sourire narquois à la reine qui lui rendit un regard flamboyant de haine. Il dut se retenir d’éclater de rire. Voir Baharak essayer de masquer sa déception était très plaisant. Néanmoins, il finit par mettre fin à l’attente et leva la main. Il s’attendait à voir de la surprise dans ses yeux, mais il n’en fut rien. Elle continua à le fixer sans ciller. Cela le déstabilisa, mais il garda son rictus pour ne pas le montrer.

« Par les pouvoirs qui me sont conférés, j’annonce que ce projet de loi est préapprouvé. »

Le maître de cérémonie signifiait par là que texte allait être étudié et débattu en seconde instance. Puisqu’elle en était à l’origine, la reine devait être présente elle aussi pour participer aux discussions. Elle fit une courbette à l’assemblée puis quitta la salle d’un pas vif.

Assis non loin de Mani, Rostam maugréait :

« C’est un terrible blasphème… malouneh biyaban abadeh… »

Si Baharak voulait que sa loi passe, elle allait devoir se battre bec et ongles contre le sobadh et les conservateurs qui le soutenaient. Derrière, des gens murmuraient dans l’assistance.

« Je ne savais pas que Sa Majesté interviendrait aujourd’hui. », dit Mani à Cyrus.

« Oui, c’est un projet de loi qui tenait à cœur à notre famille. », répondit-il.

Il était un très mauvais menteur et Mani vit clairement qu’il n’était pas au courant que Baharak serait là.

La journée avança et on accueillit les différents projets de loi. Quand enfin Tirdad annonça la fin de la séance, peu de décrets avaient passé ce premier filtre. Les tensions parmi les conseillers les avaient poussés à voter contre les propositions soutenues par leurs adversaires. Tandis qu’il quittait le gradin pour aller rejoindre ses gardes du corps, Mani fut interpellé par Cyrus.

« Avez-vous quelques minutes devant vous ? J’ai à vous parler. »

« Oui, bien sûr. »

Autour d’eux, les conseillers prenaient congé un à un. Quand ils furent sûrs de ne pas être entendus, l’héritier du Guide dit :

« Cette journée de séances législatives a été une mascarade. »

« Je vous l’accorde. C’est la première fois que je siège parmi vous, mais je suis venu par plusieurs fois dans le public et les débats étaient rarement aussi tendus. »

« C’est votre guerre qui fait cela. Elle a créé de la division au sein de notre royaume et cela se ressent au conseil. »

« Notre guerre ? »

« Vous avez compris ce que je voulais dire. Je ne vous demande qu’une chose : faites en sorte qu’elle ne s’éternise pas. Maintenant que vous avez obtenu ce que vous vouliez, finissons-en vite et revenons à la stabilité. Je sais qu’aucune de nous deux ne veut que des rancœurs durables se créent parmi les puissants de Butra. Le simulacre de conseil auquel nous avons assisté aujourd’hui y contribue grandement. »

« Oui… Vous avez raison. », concéda Mani. « Nous devons retrouver l’unité de notre royaume. Malheureusement pour nous, cette guerre n’est pas gagnée. Shem possède une puissante armée. »

« Il est vrai, il est vrai… », se désola Cyrus. « Et qui sait si Uros ne nous trahira pas le moment venu ? »

« Selon moi, aussi déshonorable et bas soit-il, nous pouvons lui faire confiance pour ne pas nous trahir. Même s’il a pris de grands airs avec nous l’autre jour, il n’empêche qu’il craint Malik Shah. Il sait quel genre d’hommes il est. Il sait que c’est avant tout un roi guerrier issu d’une dynastie dont l’unique vocation est de diriger des armées. Shamshi-Adad doit se reposer entièrement sur ses émirs. »

***

Mani avait reçu trois messages ce matin-là. Deux porteurs de bonnes nouvelles et le troisième porteur d’incertitude. Le premier avait été transporté par un caravanier. L’auteur de la lettre lui avait promis une paie rondelette s’il l’apportait à l’héritier du Seigneur de la guerre. Un servant s’était donc présenté à la porte de Mani aux aurores, lui annonçant que quelqu’un avait un message pour lui. Il était donc descendu dans le hall du palais et avait trouvé un marchand couvert de poussière, tenant à la main une lettre cachetée. Après lui avoir fait une courbette, il lui avait remis le message. Tandis que Mani s’apprêtait à repartir, l’homme balbutia :

« V… Votre Grandeur, l’expéditeur m’a promis… un paiement »

« Un paiement ? »

« Oui, Votre Magnificence. »

Mani glissa la main dans sa bourse et en sortit trois pièces de dix nards et les tendit à l’homme. Celui-ci hésita puis ajouta :

« Il… Il m’a promis cinquante nards, Votre Grâce. Le voyage a été très dur, nous avons mis nos dromadaires en marche forcée pour vous faire parvenir le message plus vite. »

Mani sonda le visage de l’homme. Il mentait très probablement. Trente nards étaient déjà une somme importante. Il marqua un temps de silence. Le marchand, gêné, se mit à trépigner sur ses pieds et à redoubler de courbettes et de politesses. Le jeune héritier finit par sourire et lui tendre les pièces qu’il demandait.

« Merci ! Merci ! Quel grand roi nous aurons le jour de votre accession au trône ! Merci ! Merci ! »

Après cela, l’homme prit congé en faisant attention à ne pas lui tourner le dos.

Tandis qu’il s’apprêtait à décacheter la lettre, une seconde personne l’interpella. Il s’agissait d’une jeune fille qu’il ne connaissait pas. Elle devait avoir à peu près son âge. Elle sortit elle aussi une lettre de sa poche et lui tendit.

« Votre Grâce, j’ai une lettre pour vous. »

L’extérieur du rouleau n’était pas signé et le cachet ne portait pas d’armoiries.

« Merci, on vous a promis un paiement, à vous aussi ? »

La jeune fille prit un air à mi-vexé, mi-interrogateur. Elle devait être de haute naissance pour réagir ainsi.

« Oubliez ce que je viens de dire. Vous passerez mes salutations à la personne qui vous a remis la lettre. »

« Je ne la connais pas. Bonne journée, Votre Grâce. »

Et sans plus de cérémonie, elle prit congé et quitta le hall du palais à pas rapides.

Mani remonta dans sa chambre. Entre temps, son petit déjeuner avait été servi. Il s’assit donc et commença à manger tout en ouvrant ses lettres quand il remarqua qu’un troisième message était apparu sur la table durant son absence. Il sourit devant cette suite de coïncidences. La première était couverte par la poussière du désert. Il la décacheta et la lut. Elle ne contenait qu’un bref message :

« Le chameau a bien été sacrifié pour le Fravashi. »

Son sourire s’élargit. Zurvan avait donc réussi sa mission. Le prince Amir, fils de Malik Shah, était mort pour de bon cette fois. Quand les deux armées se retrouveraient sur le champ de bataille, on ne risquait pas de le voir apparaître au pavillon de Shamshi-Adad et ainsi contredire la fausse lettre que Mani avait fait arriver quelque temps plus tôt à Assawda. Il était, sans doute possible, l’unique héritier du Trône de la Guerre. Pour fêter cela, il se servit une coupe de vin et la but d’une traite. Il était tellement heureux qu’il aurait pu nommer Zurvan vizir.

Dehors, le soleil commençait à se montrer. Après avoir mangé quelques biscuits, Mani décida d’ouvrir la seconde lettre. Celle-ci était beaucoup plus soignée de la première. L’écriture était droite et finement calligraphiée. Un seul mot était écrit : « Merci.”. Mani sourit de nouveau et but une autre coupe de vin. Il avait le pressentiment que cette journée allait être une bonne journée. Il n’avait presque plus mal au flanc et son visage avait commencé à cicatriser. Les choses commençaient peu à peu à s’arranger. Il songea à Darius et à son cadavre qui nourrissait les poissons dans la baie en ce moment même et cela le mit encore plus en joie. Perdu dans ses pensées, il ne vit pas le temps passer.

Bientôt, il décida d’ouvrir la troisième lettre. Le cachet était anonyme. Il le brisa et lut : « Je serai dans la première maison la veille du départ de l’armée. Tu as intérêt à venir avec tes meilleurs arguments. ». Son estomac se noua devant les mots de la reine Nepenthes. Comme il s’y attendait, la bévue qu’il avait commise avec Zurvan lui était arrivée aux oreilles. Néanmoins, il se rassura en se disant que le ton du message aurait pu être bien plus tranchant. Elle attendait des explications, elle ne le convoquait pas pour le châtier. Du moins, c’est ce qu’il espérait. Il était donc convoqué au premier endroit où il avait rencontré la reine.

Il fut sorti de ses pensées par des coups portés à sa porte.

« Entrez ! », s’écria-t-il.

Un servant pénétra dans la pièce. Après une profonde courbette, il dit :

« Quelqu’un est ici pour vous voir. Il dit que vous l’attendez. »

« Oui, faites-le entrer. »

En disant cela, Mani s’était levé et avait rejoint son bureau, au centre de sa suite. Tandis qu’il prenait place, Javid arriva suivi par le servant. L’ami d’enfance s’était richement vêtu, mais ne semblait pas à l’aise dans ses atours. Il pénétra dans la pièce d’un pas lent, visiblement impressionné par ce qu’il voyait. Il était le fils de Parviz, maître de la guilde des marchands, l’un des hommes les plus craints et les plus respectés du royaume. Celui-ci avait une grande résidence dans le quartier de Qassedeh, mais elle devait sembler bien modeste devant la magnificence que déployait le Palais de la Guerre. Mani l’invita à s’asseoir d’un geste.

« On ne t’a pas vu dans la classe d’Alima depuis trois mois, mais tu n’as pas perdu ton temps, j’ai l’impression. », dit Javid en montrant la somptueuse suite.

Il vint s’asseoir en face de Mani et sourit :

« Je dois t’appeler Votre Grâce ? »

« Non, laisse ça pour le commun des gens. Tu veux boire un sherbet ? »

« Volontiers. »

Le servant arriva d’un pas rapide avec la carafe et servit une coupe au jeune homme.

« Comment se passent les classes avec ma grand-tante ? »

« Toujours intéressantes, mais je pense en avoir fait le tour. Après dix ans, cela devait arriver. Je sens qu’il faut que je commence à aller vers la vie d’homme et choisir un métier. Je pensais à l’école des officiers. Alima m’y a encouragé. D’ailleurs, elle parle souvent de toi durant ses cours. Elle nous raconte comment ton talent et ton intelligence ont fini par être remarqués par le Seigneur de la Guerre et comment il t’a nommé pour être son héritier. Elle a l’air d’être fière de toi. », répondit Javid.

« Elle éprouve une grande fierté à voir les membres de sa famille s’élever. Encore plus quand elle a joué à rôle dans leur ascension. »

« J’ai l’impression que tu décris mon père. »

« C’est un homme puissant, même les grands du royaume le craignent et le respectent. »

« C’est parce qu’il les tient par les bedheh. Si quelqu’un lui déplait, il lui retire le droit d’exercer sur tous les marchés licites du royaume. Récemment, il a fait cela à un commerçant qui tardait à payer ses redevances. Le pauvre bougre est obligé d’aller dans les marchés noirs maintenant. Mais je connais mon père, je sais quel genre de personne il est. Il n’a rien de respectable. »

« Chacun utilise son pouvoir comme il peut. »

« C’est vrai, c’est vrai… »

« Je pense que c’est juste que tu n’aimes pas ton père. », ajouta Mani.

Javid éclata de rire.

« C’est vrai que j’ai du mal avec le bishour qui m’a engendré. Il ne comprend pas qu’il ne peut pas faire pression sur moi comme il le fait sur le reste du royaume. Ça doit le ronger de se dire qu’il ne peut même pas contrôler son fils. »

« Je l’ai vu récemment. Il est venu me rendre hommage le jour où Malik Shah m’a nommé héritier de son trône. Il m’a parlé de toi. »

« Oui… Il s’est mis dans la tête l’idée que je pouvais un jour devenir ton grand vizir sous prétexte que nous sommes amis. », râla Javid.

Mani ne répondit pas tout de suite. Il fit tourner le vin dans sa coupe, pensif. Il but une gorgée puis dit :

« L’idée n’est pas mauvaise. Nous nous connaissons depuis l’enfance, je sais que nous sommes sur la même longueur d’onde et que je peux te faire confiance. »

Javid afficha un air étonné devant ce que lui disait Mani.

« Je ne suis qu’un fils de marchand. Je n’ai aucune des compétences nécessaires à un vizir. »

« Ni moi celles qui font roi et pourtant me voilà. Tu apprendras bien assez tôt. J’ai besoin de personnes de confiance sur lesquelles je peux compter et je pense que tu peux en faire partie. Pour le moment tu n’aurais aucune fonction officielle, mais le jour où Malik Shah quittera ce monde, tu auras ta place dans mon conseil restreint. »

« Toi, tu es de la famille du Seigneur de la Guerre, tu as baigné dans ce monde depuis ton enfance. Ce n’est pas le cas pour moi. »

« Jusqu’à un certain âge, je n’avais jamais mis le pied au palais et jusqu’à récemment je n’avais que rarement assisté à des événements officiels. Les gens qui nous gouvernent ne sont pas des dieux. Ce sont des personnes comme toi et moi. J’en suis la preuve vivante ! Allons ne me pousse pas à te supplier. Tu n’es pas bête, tu savais que j’allais te proposer ça en te convoquant au palais ! »

Javid fixa son ami en silence, le visage crispé. Il ne semblait pas enchanté.

« Je m’en doutais, mais j’ai espéré que tu souhaitais juste voir ton vieil ami après tout ce temps. », finit-il par dire.

Mani eut du mal à cacher son agacement. Javid avait tendance à être sentimental parfois et cela l’énervait au plus haut point.

« Qu’est-ce que tu attends de la vie ? Je te connais, je sais que tu as de l’ambition. », finit-il par demander.

« Je ne me sentirais pas à ma place dans ce rôle. Il y a des candidats bien plus compétents qui attendent que Thani rejoigne l’autre monde pour prendre sa place. Le Seigneur de la Guerre a nombre de vizirs et je ne les vois pas me céder la place aussi facilement. »

« Malik Shah et Thani ne sont pas prêts de mourir. Ils ne font pas partie des hommes qui partent sans avoir terminé ce qu’ils avaient besoin de terminer. Cela te laisse assez de temps pour devenir aussi légitime que tous les vizirs du roi. Et n’oublie pas qu’il me revient de choisir mes ministres. Cette dignité n’est ni due, ni héréditaire. »

Javid ne dit rien. Fixant l’horizon, il se mura dans un silence pensif. Mani continua :

« Il y a des événements qui bouleversent actuellement le royaume. De ceux qui n’arrivent que tous les deux ou trois siècles. Nous vivons des temps troublés et exaltants qui permettent à des personnes venues de rien de s’élever là où ils n’auraient jamais pu s’élever avant cela. Te rends-tu compte que moi, Mani, qui mangeais des graines de tournesol sur un muret du marché avec toi il y a quelques mois, serai un jour le souverain de Butra ? Je te donne aujourd’hui la chance de t’élever toi aussi. Si tu entres à l’école des officiers, tu pourras être un jour et avec beaucoup de chance, marzban chez les mamlouks alors que moi je te propose d’être grand vizir. »

« Thani doit bien avoir un fils qu’il doit former depuis l’enfance pour lui succéder. Ne verrait-il pas d’un mauvais œil ma nomination ? »

« Bizhan ? Je n’ai pas envie d’avoir ce bishour comme ministre… Tu n’es pas obligé d’accepter tout de suite. Sache que nous partons dans quelques jours avec la grande armée. Accompagne-moi et vois à quoi ressemble la vie du vizir du Seigneur de la Guerre. Je suis certain que tu changeras d’avis. »

Javid sourit :

« Très bien, mais uniquement par amitié. »

« Et parce que tu veux être de ceux qui verront le roi Shamshi-Adad enchaîné. », ajouta Mani en levant sa coupe.

« C’est vrai qu’il serait dommage de rater ce moment historique. »

Tandis que Javid prenait congé, on vint frapper à la porte du prince. Il s’agissait de Moein et Arian. Les deux mercenaires pénétrèrent dans sa suite et lui firent une profonde courbette teintée d’ironie. Ils étaient habillés différemment. Ils étaient tous deux vêtus de tuniques et de turbans de soie couleur crème et de sarouels blancs immaculés. Ils n’avaient pas l’habitude d’arborer des tenues aussi nobles.

« Étant donné que nous sommes des hommes importants qui fréquentent l’élite du royaume, on ne pouvait pas continuer à s’habiller en pouilleux. », se justifia Arian avant de partir sur un éclat de rire.

« Je vois que vous dépensez enfin vos soldes à améliorer votre statut dans la société. »

Moein poussa un râle de dégoût :

« J’en ai rien à foutre de la société. Elle me donner envie de vomir, mais je dois avouer que je suis impatient d’aller assister à votre pantalonnade de séance législative. Il est vraiment plaisant de voir des kos khool s’écharper comme des mendiants en étant payés par les taxes du peuple. »

« Tu es bien dur avec les élites de notre royaume. », répondit Mani.

« Il me semble qu’on a assisté à la même chose hier. Des koskesh scandaleusement riches qui se comportent comme le commun des mercenaires du Khorassan. »

« Et bien je te souhaite d’être servi. Qu’ils s’insultent et s’entredéchirent ! », s’exclama Mani.

Avant de rejoindre le Palais de la Loi, Mani décida qu’il était temps de se faire connaitre un peu plus du peuple. Monté sur son cheval et encadré par Moein, Arian, deux servants et une petite troupe de mamlouks, il fit un détour par le marché de l’Avenue de la Concorde. Là, malgré la cohue et le chaos ambiant, on lui fit de la place pour le laisser passer. En arrivant devant deux mendiants, il sortit de sa bourse quelques pièces qu’il leur lança. Ils les attrapèrent puis se jetèrent aux sabots de sa monture pour le remercier. L’un d’entre eux baisa même le sol sale et poussiéreux. Cette vision écœura Mani qui lui jeta d’autres pièces pour qu’il arrête.

Plus loin, un marchand vint au-devant d’eux et avec ses employés. Après avoir fait une profonde courbette, il dit :

« C’est un grand honneur que de voir le fils de Sa Majesté Malik Shah parmi nous. Puisse votre règne à venir être glorieux et long ! »

« Merci à toi, noble marchand ! Que tes affaires prospèrent et que tes fils soient nombreux et sains. », répondit Mani en faisant ostensiblement le signe du brasier.

L’homme fut profondément touché par ses paroles et par son geste. Pendant un instant, il sembla presque qu’il allait pleurer. Mais il se contenta de le remercier tandis que la troupe s’éloignait de nouveau.

« Il pense que t’es le fils du roi, j’y crois pas ! », commenta Moein.

« Oui, le commun du peuple ne comprend pas grand-chose à ce qui se passe là-haut. », répondit Mani.

« Ha ! Dahateh ! », commenta Arian en ricanant.

Le jeune prince frappa violemment la joue du mercenaire.

« Bishour ! Tu peux le dire plus fort pour qu’il t’entende ? »

L’homme faillit protester contre la correction, mais il n’en fit rien. Il se contenta de baisser la tête, honteux tandis qu’ils continuaient leur route en direction du Palais de la Loi.

La deuxième journée de séances législatives se passa plus tranquillement que la première, car les projets de loi les plus importants avaient été soumis la veille. Ce jour-là, ils étudièrent des propositions plus conventionnelles et moins sujettes à débat. Un administrateur du Palais du Guide avait soumis une modification d’une loi sur le zonage urbain. Après avoir expliqué ce que cela impliquait pendant ce qui sembla être une éternité, la plupart des conseillers avaient voté en faveur de sa loi juste pour le faire taire et éviter toute discussion sur le sujet. Durant tout le reste de la matinée, Moein et Arian avaient bâillé, debout dans un coin de la pièce. Mani pouvait presque les entendre se demander si leur paie valait bien le coup de s’ennuyer ainsi. Quand la fin de la journée arriva enfin et qu’on servit le repas, le jeune prince fut soulagé.

« Tu vas revenir assister aux séances suivantes ? », demanda Moein légèrement anxieux tandis qu’ils quittaient l’édifice blanc.

« Non, vous n’aurez pas à subir une autre journée comme celle-ci. », répondit Mani tandis que son servant l’aidait à monter à cheval. La douleur à son flanc lui tira un râle, mais quand il prit son assise, elle se calma.

« On se plaint pas, la paie est bonne. », se justifia Arian.

Depuis sa correction du matin, le mercenaire faisait preuve d’une politesse qui ne lui ressemblait pas. Cela fit sourire le prince.

« Je me suis autant ennuyé que vous. », rassura-t-il.

Il appuya du pied sur le flanc de son cheval qui partit au pas, suivi par ceux de son escorte. Deux des mamlouks vinrent se mettre devant eux pour disperser la foule.

« Place ! Place au prince ! »

« L’armée du prince de Ghazna était en vue de la capitale ce matin. Ils feront leur entrée en fin de journée. Nous devons aller les accueillir. Nous n’attendions plus qu’eux pour aller au-devant des Shemites. », expliqua Mani aux deux mercenaires.

« Ah ! Enfin de l’action ! », s’exclama Moein. « Tu veux qu’on t’accompagne ? »

« Si vous le souhaitez, bien sûr. Vous ne serez jamais en première ligne et vous serez parmi mon escorte. »

« Ne t’inquiète pas, si ça commence à chauffer, on te défendra ! Comme on l’a fait contre ce kosnaneh de Darius. », assura Arian en se frappant le ventre.

« N’en fais pas trop, toi. », se moqua Moein.

« Si tout se passe bien, on ne devrait jamais être là où ça chauffe. Vous avez été à la guerre, vous savez que le roi et son héritier restent à l’abri. », dit Mani.

« Ça dépend chez quels peuples. Dans l’Empire des Iskandar, le souverain chevauche au combat avec ses hommes. », répondit Moein.

« Les peuples barbares font cela. C’est une pratique extrêmement imprudente. Il me semble que dans le Khorassan, les khans sont souvent en première ligne. », dit le prince.

Bientôt, ils atteignirent la porte de Difa, au sud de la ville. Là, une foule dense entrait et sortait tandis que des soldats en faction tentaient tant bien que mal de surveiller les allées et venues. Quand ils virent arriver la troupe princière, ils arrêtèrent la circulation à grands cris pour leur libérer le passage.

« Votre Grâce, la voie est libre. », dit celui qui devait être leur officier en faisant une profonde courbette.

« Merci à toi. Quel est ton nom, paygan-salar ? », répondit Mani.

« Caveh, Votre Grâce. »

« Tu as fait du bon travail, paygan-salar Caveh. Je prends note de ton nom et j’aiderai à ton ascension dans les grades si j’en ai l’occasion un jour. », promit le prince.

« Merci, Votre Grâce, que votre règne à venir soit long et prospère. »

Après la porte se trouvait un grand caravansérail longé par la route qui partait vers le sud. Là, des milliers d’hommes et de femmes logeaient ou attendaient le départ de leur caravane. Des centaines de tentes étaient dressées dans l’enceinte aux murs bas. De nombreux points d’eau permettaient à tout un chacun d’étancher sa soif, de se laver et de faire boire ses bêtes. Derrière, des collines semi-désertiques bordaient la cité. Habituellement, on y voyait des processions qui partaient d’Assawda ou y arrivaient, mais aujourd’hui, une armée s’y trouvait. Il s’agissait des Tribaux.

« Ils sont venus en nombre. », commenta Moein impressionné.

Mani se contenta de hocher la tête. Il était vrai qu’ils étaient étonnamment nombreux. Ils étaient au moins cinq-mille. Jusqu’à l’horizon, on ne voyait qu’eux. S’ils étaient, selon leur tradition militaire, tous montés, ils seraient un atout de taille dans la guerre. Malgré lui, le jeune prince ressentit de la crainte. Le dernier prince de Ghazna n’avait jamais été capable de lever plus de deux-mille hommes et pourtant son fils Micipsa se trouvait face à eux avec une troupe de la taille d’un jund. Malik Shah devait voir la même chose qu’eux depuis son palais et il ne devait pas être rassuré non plus. Un vassal trop puissant devenait une menace. Un cavalier s’approcha de la troupe, mais il fut repoussé par les mamlouks. Mani ne le vit pas tout de suite, trop occupé à estimer les troupes ghaznavies.

« Votre Grâce ! C’est moi ! Javid ! Vous m’avez demandé de venir ! », s’écria le cavalier.

Cela attira l’attention du jeune prince.

« Ah, Javid, tu es là. Laissez-le passer, soldats. »

Les mamlouks s’exécutèrent et le jeune homme vint se joindre à eux.

« Javid est un grand ami à moi. Nous nous connaissons depuis l’enfance. Il nous accompagnera à partir de maintenant. », présenta Mani.

« Salameh. », salua Moein.

Arian se contenta d’un geste de la tête.

« Salameh, nobles guerriers. », répondit Javid, mal à l’aise.

« Moein et Arian sont des hommes de confiance attachés à ma sécurité. Ils m’ont sauvé la vie nombre de fois. Ils seront à nos côtés durant la guerre que nous allons mener. », présenta Mani.

« On s’occupera de couper en deux les soldats shemites qui viendront te tâter le gras avec leurs sabres. », Ajouta Moein avec un rictus.

Javid se tassa sur son cheval.

« Ne l’écoute pas, gamin. Sous ses airs de brute, c’est un sentimental. Il est tellement amoureux des prostituées d’Assawda qu’il leur offre toute sa solde. », plaisanta Arian avant de partir sur un éclat de rire.

Javid suivit le rire du mercenaire, mais s’arrêta immédiatement quand Moein lui lança un regard assassin.

« Arrêtez de le torturer. Un jour il sera mon grand vizir et vous devrez vous prosterner devant lui. », dit Mani.

« Ooohhh ! Quel honneur ! Messire ! », plaisanta Moein en faisant une profonde courbette à Javid.

Néanmoins, après cela, ils arrêtèrent leurs facéties.

« Izad, va donc informer Sa Grâce le prince de Ghazna que nous l’attendons pour l’accueillir dans la cité. », ordonna Mani à l’un de ses serviteurs.

Celui-ci s’exécuta et partit en direction de l’armée tribale. Moins de quinze minutes plus tard, ils virent une troupe de cavaliers se détacher de la masse humaine. Arrivant sur eux au galop, ils soulevaient un épais nuage de poussière. Ils étaient une dizaine.

« Nous accueillons le prince de Ghazna, Micipsa. Comme tu peux le voir, il possède un statut spécial parmi les vassaux des Deux Trônes. », expliqua Mani à Javid.

« Ils sont nombreux. Six-mille je dirais. », répondit-il.

« Ils ne sont pas loin d’être aussi nombreux que la grande armée de Malik Shah. »

« C’est inquiétant. »

« Oui. Micipsa dira qu’il honore son serment en tant que vassal, mais il a autre chose derrière la tête. », dit Mani.

« C’est une démonstration de force. »

« Il veut montrer qu’il est au-dessus des autres vassaux du royaume. »

La troupe finit par atteindre les portes. Au centre chevauchait Micipsa. Vêtu d’une cotte de mailles en bronze par dessus sa tenue traditionnelle tribale, il brillait de mille feux. Un casque richement décoré lui couvrait la tête et un sabre et un poignard pendaient à sa ceinture. Sa suite était équipée avec le même luxe. À sa droite venait un colosse à la peau sombre. Mani en avait entendu parler. Il s’agissait d’Abgas, le cousin de Micipsa. C’était un formidable guerrier qui n’avait jamais perdu un duel de sa vie, selon les dires. Ensuite venaient d’autres guerriers aux visages tatoués et aux tuniques bleues. Au milieu du groupe chevauchait Livia. Elle semblait minuscule au milieu de tous ces gaillards.

« Votre Grâce, c’est un grand honneur d’être accueillis par votre illustre personne. », dit Micipsa quand il arriva face à eux.

« Il en est de même pour moi, noble prince. Les dieux bénissent votre règne. Vous faites grand honneur à votre serment de fidélité en venant avec une armée aussi nombreuse. », répondit Mani en faisant le signe du brasier.

« Tous les guerriers de Ghazna se sont levés d’eux-mêmes quand ils ont vu que le grand royaume de Butra était menacé. Ils sont désireux de combattre l’ennemi shemite. Ils sont avides de son sang vicié ! », répondit Micipsa.

« Et bien dites aux guerriers de Ghazna qu’ils seront servis et qu’un titre de noblesse attend celui qui nous ramènera la tête de ce saggeh pouilleux de Shamshi-Adad ! », ajouta Mani en levant la main d’un geste théâtral.

En entendant le nom du souverain shemite, Abgas cracha par terre.

« Excusez mon cher cousin. Il ne peut pas supporter d’entendre le nom de ce chien qui ose se nommer roi. »

« Préparez dès maintenant les feux et l’encens pour ma cérémonie d’anoblissement, car je vais vous ramener le chef de ce rat avant même le début de la bataille ! », fanfaronna Abgas en s’avançant dans l’espace qui séparait les deux troupes.

Il se frappa le torse pour faire tinter le bronze de son armure puis poussa un cri de guerre dans la langue sudiste en faisant tourner son cheval.

« Les Shemites n’ont qu’à bien se tenir. », plaisanta Livia. « Calmez vos ardeurs, noble cousin. N’allez pas vous épuiser. »

« Oh ! Ne vous inquiétez pas pour moi. Je me reposerai le jour de mon trépas, mais pas avant ! », répliqua Abgas en affichant un large sourire.

L’homme retourna néanmoins reprendre sa place à côté de son souverain.

« Sa Majesté le roi Malik Shah vous invite à séjourner dans son palais en attendant le départ de nos armées. Un banquet est aussi organisé en votre honneur ce soir au Comptoir des Épiciers. Les souverains des Deux Trônes seront présents. », annonça Mani.

« J’accepte avec plaisir ces deux invitations, Votre Grâce. », répondit Micipsa.

Tandis que les deux troupes entraient dans la ville pour rejoindre le Palais de la Guerre, Javid s’était penché vers Mani et avait dit à voix basse :

« À ta place, je ne leur tournerais pas le dos. »

« Ne leur accorde pas plus de crédit qu’ils n’en méritent. », avait-il répondu. « Ils nous provoquent, mais ils ne savent pas de quoi nous sommes capables. »

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