Le Marteau et l’Épée Tome 2 – Chapitre 3 – Menaces

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Le matin du yokshanbeh, Emna se réveilla à l’aube. Tandis qu’elle se frottait les yeux, elle regarda autour d’elle. Elle avait dormi au milieu des livres qu’elle avait lus la veille. Il y avait d’abord le Qanun Assasseh, l’épais volume qui contenait toutes les lois de Butra. À côté était posé un traité qui parlait des lois sous l’Empire Jamanide. Enfin, il y avait un exemplaire du Kitabdastan, l’un des livres sacrés de l’ameshisme qui se focalisait sur la vie de Ghorbani et de ses descendants. C’était en lisant celui-là qu’elle s’était endormie.

Elle contempla les volumes accumulés. Elle était allée les emprunter dans la Maison du Savoir d’Assawda. Un formidable édifice entouré de jardins non loin de la porte de Difa. Scribes et savants s’y affairaient à longueur de journée. Cette bibliothèque rassemblait des milliers d’ouvrages plus ou moins rares. Certains avaient plus de mille ans et dataient de l’Empire Jamanide. Elle était contente d’avoir mis la main sur ces trois-là. Leur lecture lui avait été utile. Elle savait désormais ce qu’elle devait faire. La tâche allait être ardue, mais si Mani avait réussi à manipuler tout le royaume pour en devenir l’héritier, elle pouvait atteindre ses objectifs elle aussi.

La jeune fille repoussa les volumes et se leva. Ses servantes lui avaient préparé son bain dans la pièce attenante. Après s’être lavée, elle s’habilla et se dirigea vers l’aile nord du palais.

Là se trouvait le Jardin Haut. C’était l’un des huit jardins du palais du Guide. Il était clôturé et personne n’y avait accès à part la famille royale, ses servants et les soldats chargés de leur sécurité. Des dizaines d’arbres fruitiers s’y trouvaient. Principalement des grenadiers et des néfliers. Au centre, un pavillon semi-ouvert permettait de se prélasser en profitant de l’air frais qui circulait dans le jardin. Une volière y était accolée où plusieurs rapaces évoluaient. Ce lieu était l’endroit favori d’Emna dans tout le palais. Quand elle n’assistait pas à une leçon avec son instructrice, elle venait là. Elle pouvait y lire en paix sans être dérangée. Parfois, elle y admettait ses amies Zhila et Goli. Les deux jeunes femmes étaient les filles de la servante en chef du palais. La position de leur mère leur donnait le privilège de vivre au sein de la résidence royale. À l’exception d’elles, personne au palais ne fréquentait ce jardin.

La passion d’Emna était la fauconnerie. En effet, les rapaces de la volière lui appartenaient. Certains d’entre eux venaient de Butra. Il y avait des faucons qaracheh originaires des plaines qui longeaient la côte nord du royaume. Il y avait aussi des faucons mamouleh venus du massif de Naqreh, au sud-ouest non loin de la frontière avec Lut. Mais l’amour d’Emna pour les oiseaux l’avait poussée à se procurer des espèces plus exotiques. Elle avait notamment deux formidables aigles Talaeh venus des steppes du Khorassan ainsi qu’un épervier qarqareh venu des hautes terres d’Ibra.

Comme tous les matins, elle arriva dans la volière avec un panier de viande à la main et fut accueillie par un concert de glatissements, de pialements et d’huissements. Ils étaient contents de la voir. Ils savaient qu’elle allait les nourrir et les brosser. Elle commença par Mahin, le faucon qaracheh qu’elle avait depuis l’âge de dix ans. Il avait un magnifique plumage bleu foncé. Quand elle avait ouvert sa cage, l’oiseau s’était docilement posé sur le bras qu’elle lui tendait. Ce volatile en particulier était un excellent chasseur. Elle ne se souvenait pas être revenue bredouille en l’emmenant avec elle. Une fois nourri et brossé, elle remit l’oiseau dans sa cage et passa au suivant.

Les deux amies de la jeune fille la rejoignirent tandis qu’elle s’occupait du dernier rapace. Elles étaient toujours fascinées par les protégés de la princesse.

« Bachkouh est un aigle Talaeh, c’est pour ça qu’il est caractériel. », expliquait Emna tandis que l’oiseau saisissait un morceau de viande qu’elle lui tendait.

« Tu n’as pas peur qu’il t’attaque ? », demanda Zhila.

Celle-ci lançait des regards inquiets sur l’animal. Elle n’était jamais rassurée de le voir en liberté. La princesse lui répondit :

« Non, il sait que je suis sa maîtresse et ne me ferait jamais de mal. Toi, en revanche… »

En disant cela, elle jeta un morceau de viande non loin du visage de son amie. L’aigle tendit subitement le cou et fit claquer son bec pour saisir sa récompense et passa tout près de son oreille. Elle recula et poussa un cri, terrorisée. Emna éclata de rire. Goli la suivit.

« Ne t’inquiète pas, il ne te fera jamais de mal. Ils ne s’en prennent qu’aux petits animaux. », rassura la princesse.

« J’ai entendu dire qu’ils peuvent enlever des enfants. Ils les emmènent dans leur nid tout en haut des montagnes pour nourrir leurs petits. », dit Zhila en fronçant les sourcils.

« Nous ne sommes pas des enfants que je sache ? Nous sommes des femmes en âge de nous marier. », répondit Emna.

La princesse était âgée de dix-sept ans tandis que ses servantes avaient respectivement seize et dix-huit ans.

« Et certaines le seront bientôt. », fit remarquer Goli en montrant le bracelet en argent de fiancée qu’elle portait au poignet.

« Je vous emmènerai chasser un jour. Vous comprendrez tout l’intérêt de ces oiseaux. », dit Emna en remettant l’aigle dans la grande cage.

Zhila ne répondit rien, mais la princesse devina qu’elle n’y tenait pas. Cela la fit sourire.

« Et toi, quand vas-tu te marier ? », demanda Goli.

« Je n’y tiens pas forcément. Les princesses de mon rang sont toujours mariées à des princes ou à des rois étrangers et je ne veux pas quitter Butra. »

« Ton père ne t’a pas proposé des partis ? », demanda Zhila.

« Il a essayé, mais je les ai déclinés. Il y avait ce prince-marchand de Khiva. C’est un homme très influent, mais il ne mérite pas une beauté comme moi. Il était vieux et gros. », répondit la princesse. « Ah oui, et un prince de Shem était venu demander à main il y a un an. Je lui ai ri au nez. Les deux fois, ma mère a soutenu ma décision et mon père a été obligé de laisser tomber. »

« Je serais terrifiée si je devais me marier avec un homme venu d’ailleurs. Devoir changer de vie et m’adapter aux coutumes de sa contrée. », dit Zhila.

« Mon oncle connait un commerçant qui a une fille qui était très belle. Un jour, un marchand d’Ibra est tombé amoureux d’elle. Il a immédiatement demandé sa main. Elle a refusé, mais il a proposé une très forte somme d’argent comme dot et son père qui a fini par accepter. », raconta Goli.

Zhila eut un frisson.

« Un Ibri, ça va encore. », commenta Emna en continuant à nourrir ses volatiles à travers les barreaux de la grande cage. « Elle aurait pu se retrouver mariée à un homme de Kassuf. Chez ces gens-là, même les nobles sentent mauvais, je peux vous l’assurer. Alors imaginez l’hygiène d’un esclavagiste. Ils doivent puer encore plus que leur marchandise. »

« J’aimerais bien me marier avec un marchand. J’irais vivre une vie tranquille dans le quartier de Qassedeh où vivent toutes les familles de riches commerçants. », rêva Zhila.

« Tu vis dans le Palais du Guide. Il y a pire, je pense. », fit remarquer Goli.

« Oui, mais ici je n’ai qu’une petite chambre alors que là-bas, toute la maison serait à moi. J’aurais des esclaves pour s’occuper de tout et j’en achèterais même un instruit pour éduquer mes enfants. Je passerais mes journées à lire de la poésie et à me reposer dans mon jardin. »

Emna ressentit une poussée de dégoût en écoutant les aspirations de Zhila.

« Quelle triste vie ce doit être quand on a si peu d’ambition… », se dit-elle.

Néanmoins, elle n’exprima pas sa pensée à haute voix et se contenta de dire avec un sourire bienveillant :

« Tu finiras par le trouver, ce riche marchand qui t’offrira ta vie de rêve. »

« Merci ! Et toi ton prince étranger qui ne sera pas un immonde barbare. »

« Tu ne peux pas te marier avec un gouverneur ou un seigneur de province ? Vos rangs ne sont pas si éloignés, si ? », demanda Goli.

« Non, les titres des gouverneurs ne sont pas héréditaires, ils sont nommés par les Deux Trônes. Quant aux seigneurs, ce sont tous des sudistes, je ne tiens pas à aller vivre parmi eux. Ils me forceraient à me tatouer et à boire leur boisson de lait fermenté qui pue. », répondit Emna avec dégoût.

Goli marqua un temps de silence pour réfléchir. Cela agaça la princesse. Elle en avait assez de cette conversation. Toutes ces histoires ne les regardaient absolument pas. Elles se permettaient de s’en mêler en vertu de leur amitié. La fille de la servante finit par suggérer :

« Et pourquoi tu ne te marierais pas avec le nouveau prince héritier de l’Épée ? »

C’en était trop. Emna décida de mettre un terme à la discussion :

« Vous me voyez vraiment mariée avec une Épée ? Qui plus est, un gringalet fourbe et manipulateur ? »

« Il est plus séduisant que le défunt fils de Malik Shah, je trouve. », dit Goli.

« Et puis tous les hommes politiques sont manipulateurs. C’est même une qualité chez eux. »

« Les mariages entre factions sont une mauvaise idée, de toute façon. », conclut Emna. « Je dois y aller, on m’attend pour le sobhaneh. »

Le repas du matin se tenait aujourd’hui sur l’une des terrasses de l’aile nord qui donnait sur la mer. Une longue table basse avait été dressée. Quand la princesse arriva, toute la famille était déjà rassemblée. Au bout de la table étaient installés Hadi et Baharak. Le Guide grignotait distraitement des olives en regardant la vue. À leur gauche était installé Cyrus et à leur droite la place était laissée vide. C’était celle de Darius. À côté de l’héritier du Guide étaient assis Sara, son épouse, et Yasin et Taraz, ses filles. Étant donné que ce repas était celui du jour sacré de yokshanbeh, la famille élargie s’était jointe à eux. Il y avait ses tantes paternelles Khandan et Ladan. La première était venue avec son mari Nawid et ses fils Farshid et Nader. La seconde était là avec son époux Firuz, leurs enfants Kamran, Mina et Nahal ainsi que leurs petits-enfants Payam et Rakhshan. Quand elle se rendit compte qu’elle était en retard et que tous l’attendaient, Emna pressa le pas et alla s’asseoir à sa place, à côté de la place vide de Darius. Sa mère ne lui fit pas de remarque, mais lui lança quand même un regard réprobateur.

« Ah ! Maintenant que nous sommes au complet, nous allons pouvoir commencer le repas. », dit Hadi, ravi. « Mais avant, nous devons prier. »

Chacun prit la main de son voisin et on récita la bénédiction du repas du yokshanbeh. Les servants debout autour d’eux fermèrent les yeux eux aussi pour accompagner le moment de piété. Quand ils eurent fini, ils firent tous le signe du foyer et le repas put commencer. Les échansons remplirent les coupes de sherbet de tous les convives tandis que le Guide disait :

« Quelle belle journée ! La saison chaude tire enfin à sa fin. Cette ville était une fournaise, cela devenait insoutenable ! »

« Espérons que cette guerre ne dure pas trop longtemps, à cette époque de l’année nous partons toujours nous reposer dans notre résidence sur la côte près de Karam. Mais étant donné que l’armée ennemie va passer non loin de là-bas, nous avons préféré annuler. », répondit Nawid, l’un des beaux-frères du souverain.

« Que c’est dommage ! », se désola Hadi.

« Je savais que j’aurais dû acheter une maison à la frontière avec Khiva. Au moins, eux sont moins belliqueux que ces animaux de Shemites. », plaisanta le beau-frère.

« Ne vous inquiétez pas, cette guerre sera bien vite finie. Nous leur sommes militairement supérieurs et nous avons de solides alliés ! », rassura le souverain.

« Vous savez, j’ai fait rapatrier tous les objets de valeur qui se trouvaient dans la maison. Tous les esclaves et les mercenaires, au cas où des soldats shemites en maraude leur tombent dessus. », expliqua Nawid.

« C’est triste, c’est triste. », répondit Hadi.

« Tout cela aurait pu être évité si nous avions levé nos armées plus tôt et si nous avions marché sur les Shemites avant qu’ils ne passent la frontière. Tout l’est du royaume est en proie aux pillages. », intervint son épouse Khandan.

Baharak lui lança un regard assassin, mais ne dit rien. Habituellement, elle aurait fondu sur sa belle-sœur tel un rapace, mais aujourd’hui, il semblait qu’elle n’avait pas le cœur à ça.

« Il me semble aussi que le devin Osken a été catégorique dès le départ. », continua Nawid.

Hadi, le visage triste, hocha la tête :

« Le Conseil Aveugle était une erreur. Nous avons perdu un temps précieux à cause de cela… Mais c’est chose faite et désormais il faut aller de l’avant. Soyez sûrs que nous porterons la guerre jusqu’au territoire shemite et que nous leur ferons regretter leur acte. Malik Shah m’a assuré qu’ils allaient réduire Meydoun en cendres pour leur faire payer ce qu’ils nous font subir. »

« De votre bouche aux oreilles des dieux, cher frère. », dit Khadan en faisant le signe du foyer.

Emna écoutait distraitement la conversation en mangeant sa crème d’orange. De là où était assise, elle pouvait voir la flotte shadjarie. Son frère Cyrus était allé négocier avec eux la veille. Depuis, elle sentait que quelque chose n’allait pas chez lui. Assis en face d’elle, il était encore plus guindé que d’habitude. Silencieux, il picorait son repas en fixant son assiette. Elle remarqua aussi qu’il avait la main bandée. Sa mère ne semblait pas non plus en forme. Elle avait des cernes sous les yeux et le visage pâle, comme si elle n’avait pas dormi de la nuit. Elle ne disait rien, mais parfois elle lançait un regard à Cyrus. Il y avait anguille sous roche.

Après cela, la discussion avait dérivé sur les séances législatives qui arrivaient avec l’automne. Elles se tenaient chaque début de saison et avaient pour but de promulguer et d’abroger des lois. Y assistaient les héritiers des Deux Trônes, les chefs de guildes, les trois généraux du royaume ainsi que leurs quatre sous-généraux respectifs, le grand kadi Khashayar, le sobadh du Grand Temple Rostam et enfin un représentant de chaque province. Cela faisait un total de cinquante-huit personnes. Ces délibérations avaient lieu au Palais de la Loi, un bâtiment blanc et massif qui dominait l’avenue centrale d’Assawda. Tous les citoyens pouvaient y assister et ceux qui justifiaient d’un rang assez élevé pouvaient même proposer des lois.

« Les Épées vont essayer de faire passer des lois qui les avantagent. Ils font toujours ça en temps de guerre. », disait Ladan, l’autre sœur du Guide.

« Si nous les écoutions, nous aurions une tourelle défensive tous les dixièmes de parasange ! », plaisanta Nawid.

« Ils enverraient les femmes et les anciens se battre si cela permettait de gonfler leurs effectifs. », ajouta Firuz l’autre beau-frère de Hadi.

« Heureusement, mon fils sera garant de nos intérêts. », dit Hadi en posant la main sur l’épaule de son fils, le regard plein de fierté.

Cyrus sortit de sa torpeur. Il sourit et dit :

« Vous pouvez compter sur moi. Je calmerai les ardeurs des généraux de Malik Shah présents aux séances. »

« Votre Grâce, j’ai su que vous aviez pu discuter avec ce Mani, le nouvel héritier du Seigneur de la Guerre. J’entends dire depuis quelque temps qu’il est l’enfant d’Ahra Zarva incarné et que c’est un homme très peu digne de confiance. », demanda Ladan à son neveu.

Cyrus n’avait pas envie de parler. De toute évidence, il subissait cette conversation. Néanmoins, en bon prince héritier, il répondit :

« C’est un fin politicien. Nous avons discuté et nous sommes sur la même longueur d’onde. Tout comme moi, il veut le bien du royaume. »

Ce qu’il dit sortit sa mère Baharak de sa torpeur. La reine intervint dans la conversation :

« C’est un serpent, un fourbe, sa parole n’a aucune valeur. »

Personne n’osa lui répondre. Tout en frappant la table de son index, elle continua :

« C’est à cause de lui qu’il manque aujourd’hui une personne autour de cette table. C’est à cause de lui que nous nous sommes enfoncés dans cette crise. Toute cette guerre avec Shem, c’est lui qui l’a provoquée ! Alors je ne vous permets pas de dire que vous êtes sur la même longueur d’onde que lui ! Vous êtes un homme intègre et droit, qui craint les dieux. Pas lui. »

Hadi posa la main sur celle de son épouse et dit :

« Allons très chère, calmez-vous. Vous surestimez le rôle de ce garçon. »

« Et puis Darius a toujours été impulsif. », ajouta Khadan, la sœur du souverain.

C’était l’affront de trop. Le visage de la reine vira au rouge tandis qu’elle s’écriait :

« Comment osez-vous ainsi accabler notre fils alors que nous vous accueillons sous notre toit ! »

Sa belle-sœur ne se laissa pas faire et répliqua :

« Je suis de sang royal, je descends d’Hadir le Sage ! Ma présence dans ce palais est on ne peut plus légitime. »

Elle eut un petit rictus puis ajouta :

« Alors que vous, au vu de votre ascendance, vous devriez être sur l’autre colline. »

Baharak se leva brusquement et pointa son index chargé de bagues sur Khadan :

« Hors de ma vue ! Je vous ordonne de quitter ma table ! »

La belle-sœur ricana. Elle se leva et dit :

« J’allais partir de toute façon. La mauvaise compagnie me coupe l’appétit. »

Tandis qu’elle contournait la table pour quitter la pièce, son époux et ses enfants la suivirent. Sa sœur Ladan lança un regard plein de mépris à Baharak puis se leva et quitta la table elle aussi, suivie de sa famille.

Un silence de mort s’installa dans la salle à manger. Emna avait trouvé l’échange auquel elle venait d’assister très divertissant, mais elle se garda bien de le montrer. Elle plongea donc les yeux dans sa crème d’orange. Ils n’étaient plus que tous les sept. Cyrus fixait l’horizon, la main posée sur celle de son épouse qui était pâle comme un linge. Leurs deux filles étaient silencieuses elles aussi. Âgées de cinq et sept ans, elles regardaient tour à tour chaque personne de la table, le regard plein d’incompréhension. Ce fut Hadi qui brisa le silence :

« Ma mie, vous ne devriez pas parler comme cela aux personnes de la famille royale. »

« Vous devriez plutôt apprendre à votre sœur à ne pas se comporter en fahisheh. », répliqua sèchement la reine.

Sara, l’épouse de Cyrus eut un hoquet de surprise. Cyrus lui murmura quelque chose. Elle se leva et quitta la pièce avec ses filles. L’héritier du Guide se tourna ensuite vers sa mère adoptive et dit :

« Mère, je sais que vous êtes chagrinée, mais ce n’est pas une raison pour vous mettre à dos toute notre famille. Nous devons rester soudés dans cette épreuve. »

Baharak le regarda longuement en silence quand soudain, elle éclata en sanglots. Emna leva la tête brusquement. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas vu sa mère pleurer. Hadi ne comprenait pas non plus ce qui se passait.

« Je sais que vous étiez en contact avec Darius depuis la nuit où il a assailli Mani, mère. », reprit Cyrus. « Et je sais que vous n’avez plus de nouvelles de lui depuis plusieurs jours et cela vous inquiète. »

« Il pourrait être mort, à l’heure qu’il est ! Au fond de l’océan ! », dit-elle entre deux sanglots.

« Vous n’avez pas à vous inquiéter. Il vous donnera des nouvelles très prochainement, j’en suis convaincu. », la rassura-t-il en posant la main sur son épaule.

« Vous aviez des nouvelles de Darius depuis la nuit de l’attaque, mère ? », intervint Emna.

Baharak essuya ses larmes, surprise de voir sa fille participer à la conversation. Elle décida de tout confesser :

« Oui, je ne pouvais pas vous en parler, car cela risquait de le mettre en danger. Nous échangions des messages grâce à un homme de confiance à lui, mais il n’est pas revenu depuis deux jours. J’ai peur qu’il lui soit arrivé quelque chose… Tu as raison Cyrus, nous devons rester soudés. L’ennemi ce n’est pas Khadan ou Ladan, ce sont les Épées. »

« Non mère, l’ennemi, c’est Shem », corrigea l’héritier du Guide.

« L’avenir me donnera raison. », répondit Baharak en secouant l’index. « Soyez-en sûrs. »

En disant cela, elle but une gorgée de sherbet. S’ensuivit un long silence gênant pendant que chacun contemplait soit l’horizon soit les tentures aux murs. Hadi, encore une fois, rompit le silence :

 « Les séances législatives qui viennent seront cruciales. Personnellement, j’ai un pressentiment concernant les sudistes. Ils vont tenter quelque chose. »

Emna ricana devant la tentative de son père. Elle décida de l’aider :

« J’ai aussi entendu dire qu’ils avaient de sournois projets en tête. »

« Les dieux nous le diront. », conclut le souverain.

En disant cela, il se leva et ajouta :

« Mes chers, nous sommes attendus pour l’office du yokshanbeh. »

Cyrus se leva lui aussi ainsi qu’Emna, mais Baharak resta assise.

« J’ai à parler à ma fille. Nous vous rejoindrons. », dit-elle.

Les deux hommes quittèrent la pièce et laissèrent la reine et la princesse en tête à tête. Emna se rassit à table.

« Vous vouliez me parler de quelque chose, mère ? », demanda-t-elle.

« Oui, ma fille. Je dois vous faire part de quelque chose et cela ne pouvait pas être dit devant votre père et votre frère. »

La jeune fille était intriguée. Elle avait le pressentiment que ce que sa mère avait à lui dire allait porter sur Mani, mais elle se rendit vite compte qu’elle se trompait. La reine commença par congédier les servants et les soldats puis sortit de sa poche un bout de tissus qui emballait quelque chose. Elle le posa sur la table et le déplia lentement comme si elle avait peur de casser ce qui s’y trouvait. À voix basse, elle marmonnait des prières comme pour conjurer quelque chose. Emna devina de quoi il s’agissait. Elle avait déjà été confrontée à ce genre de choses.

« J’ai trouvé cela sous le lit de votre frère Darius. Seuls les dieux savent depuis combien de temps il avait été mis là. », dit Baharak en ne cachant pas son effroi.

L’objet se présentait sous la forme d’une furcula d’oiseau autour de laquelle avait été enroulé un long morceau de papier. Le tour attaché avec de la ficelle.

« Je n’ose le déplier de peur de déchaîner encore plus le mauvais sort. », dit la reine.

« Darius a été ensorcelé ? », demanda Emna.

« Oui, et la magie est une affaire de femmes. Je pense que tu sais comme moi qui en est à l’origine. »

« Nepenthes ? »

« Il n’y a qu’elle pour oser un sortilège aussi blasphématoire. »

« Je ne savais pas que vous croyiez à la magie noire, mère. », s’étonna Emna.

« Je t’ai toujours épargné cela jusqu’à présent. Mais tu es une femme maintenant et tu dois savoir ce genre de choses si tu veux t’en protéger. »

La reine tapota son index sur la table, juste à côté de l’objet ensorcelé.

« N’aie jamais de doute là-dessus, la magie existe et elle est bien vraie. J’ai vu des choses au cours de ma vie, des choses qui ne peuvent venir que d’elle. Des gens qui étaient bons et intègres et qui changent complètement du jour au lendemain pour devenir des monstres de méchanceté. J’ai vu des gens au sommet de leur forme tomber subitement malades. »

Bien sûr, Emna avait déjà entendu parler de la magie. Elle était exclusivement pratiquée par les femmes et servait à influer sur les esprits et la santé de leurs victimes ou à exaucer des vœux.

« Vous dites donc que Nepenthes aurait des agents même dans notre palais ? Il fallait bien quelqu’un pour aller placer cet objet sous le lit de Darius. », demanda-t-elle.

« Elle a des agents partout, c’est pour cela que le royaume va mal. »

La reine Turkan Khatoun était un personnage fort mystérieux. Emna avait entendu parler de son rôle, car elle faisait partie de la famille royale, mais peu de gens étaient au courant qu’elle régnait sur le Trône de la Guerre dans l’ombre.

« Ce n’est pas la première fois qu’elle tente de nous ensorceler. », dit Baharak en jetant un regard méprisant à l’os posé sur la table. « Il y a quelques années, un témoin a vu quelqu’un rôder dans le cimetière du palais. J’ai tout de suite su de quoi il s’agissait et j’ai fait exhumer les corps qui étaient enterrés autour de l’endroit où la silhouette a été vue. Ce que nous avons déterré m’avait rempli d’effroi. »

La reine eut un frisson et but une gorgée de sherbet. Elle replia le tissu pour couvrir l’objet magique comme pour s’en protéger puis continua :

« La tombe de l’un de tes ancêtres, le Guide Ervin, avait été profanée. Quelqu’un avait glissé un morceau de papier dans sa bouche, ou plutôt ce qu’il en restait, et l’avait cousue. C’est un acte effroyable et blasphématoire. Celui qui l’a commis ne craint pas les dieux. »

Emna avait des frissons à imaginer que l’on puisse faire cela.

« À quoi peut bien servir ce sort ? », demanda-t-elle.

« Si on ne retire pas le papier et qu’on n’exorcise pas la dépouille de la cible du sort, tous ses descendants sont maudits et dépérissent de mauvaise santé dans les années qui viennent. La discorde et la mésentente s’installent entre eux. Autant dire que cela aurait signé la fin de notre dynastie si nous n’avions pas levé le sort. Depuis, je fais garder le cimetière jour et nuit par des personnes de confiance. Je fais aussi en sorte de ne jamais accepter les cadeaux en nourriture, car ils pourraient être ensorcelés aussi. »

« Vous êtes certaine qu’il s’agissait de Nepenthes ? »

« Elle seule a les moyens d’introduire quelqu’un dans notre palais pour accomplir un acte aussi terrible. », assura Baharak.

La reine referma complètement le bout de tissus autour de l’objet magique et le remit dans sa poche. Elle s’approcha ensuite de sa fille et lui dit en lui saisissant les mains :

« C’est pour cela ma fille que je te demande de prendre garde. Les Épées sont des gens puissants. Ils possèdent les sabres en acier qui servent à défendre le royaume, mais leur arsenal ne se limite pas à cela. Ils possèdent des armes bien plus terribles et plus sournoises. Ils sont capables de choses que tu ne peux même pas t’imaginer. Je le sais, je fus jadis une des leurs. Pour eux, la fin justifie les moyens. »

Emna avait rarement vu sa mère être aussi passionnée dans ses propos. Elle lui sourit et lui tapota le dos de la main pour la rassurer.

« Ne vous inquiétez pas pour moi, mère. Je ne suis pas une sotte, je sais ce qui se passe autour de nous. Je sais que Darius a été manipulé par ce Mani. Nous en viendrons à bout, soyez-en sûre. »

« Je suis contente de voir que nous pensons la même chose. J’ai toujours vu en toi un peu de moi… », répondit Baharak.

« Et moi je vous ai toujours vue comme un modèle à suivre. »

« Vous flattez votre vieille mère pour lui faire plaisir ! », répondit-elle, cachant à peine son plaisir d’entendre des compliments.

« D’ailleurs, j’ai fait beaucoup de lecture récemment. Notamment concernant les lois de notre royaume et les lois des dieux. J’ai remarqué certaines choses. Des choses assez intéressantes. », dit-elle.

Baharak sourit en entendant cela. Il était vrai qu’elles avaient rarement l’occasion de discuter ainsi.

« Quel genre de choses, ma fille ? »

« De celles qui pourraient nous permettre de venir à bout de vos ennemis. Ce ne sera pas simple, mais le jeu en vaut la chandelle. »

Baharak hocha la tête :

« Je vous écoute. »

***

Mani arriva en vue du Grand Temple en fin de matinée tandis que la foule s’amassait devant. Il était accompagné de Moein et Arian qu’il avait retrouvés par hasard dans le quartier. Ils étaient en panique et avaient exprimé un franc soulagement en le voyant. Leur poule aux œufs d’or était saine et sauve. Néanmoins, il ne s’était pas gêné pour les houspiller. Durant tout le trajet, il les avait accablés de reproches et les avait traités de tous les noms. Il n’avait jamais exprimé autant de colère de toute sa vie. Ils s’étaient contentés de marcher à côté de lui, en silence. Ils savaient qu’ils avaient commis une faute grave. Il ne leur avait néanmoins pas raconté ce qui lui était arrivé. Ils ne savaient pas pour Zurvan et la maison au badguir. Ils ne savaient pas qu’ils l’avaient obligé à faire un compromis qui avait coûté cher à son orgueil, lui qui pensait avoir toujours un coup d’avance.

Quand il avait senti le froid de la lame sur sa gorge, il se vit rejoindre l’autre monde. Il pensa tout d’abord à un assassin envoyé par Baharak, mais il reconnut bien vite la voix de son agent. Zurvan l’avait traîné dans une ruelle et le tint en respect. Personne n’avait rien remarqué, il ne pouvait donc pas espérer d’aide extérieure. De plus, ils étaient dans le quartier le plus crasseux et le plus dangereux d’Assawda. Voir un homme disparaitre dans une venelle n’était pas chose inhabituelle. Du moins, c’est ce qu’il supposait.

« J’ai décidé que je n’allais pas te croire. », avait dit Zurvan.

Mani sut immédiatement de quoi il parlait. L’agent avait relâché sa prise sur lui, mais gardait quand même sa lame sur sa gorge. Le jeune homme tenta de reprendre une posture digne avant de répondre :

« Tu souhaites des garanties, c’est ça ? »

« Oh non, je te connais, je t’ai vu faire et je ne pense pas pouvoir croire tes garanties. Je veux les voir immédiatement ou je te tranche la gorge. »

C’était ce que le jeune homme craignait. C’était aussi pour cela qu’il ne sortait jamais sans ses mercenaires. Zurvan avait saisi l’unique occasion qui aurait pu se présenter. Mani décida néanmoins de tenter l’intimidation.

« Ils sont sous bonne garde, on ne peut pas aller les voir comme ça. »

« Alors je veux bien te laisser quelques minutes pour faire une dernière prière aux dieux. », répondit l’agent avec un rictus sinistre.

« Tu sais très bien que si tu fais cela, tu signes leur arrêt de mort. C’est cela que tu veux ? Être responsable de la mort de ton épouse et de tes enfants ? », répondit Mani.

Zurvan hocha la tête.

« Comme je te l’ai dit, j’ai décidé de ne pas te croire. Tu m’as affirmé qu’ils étaient vivants, et bien je t’affirme qu’ils ne le sont pas et que tu m’as mené en bateau depuis le début. Maintenant libre à toi de me prouver que j’ai tort, mais sache qu’un sort funeste t’attend si tu échoues. »

Mani soupira. Il haussa les épaules et dit :

« Très bien, dans ce cas il faudra nous diriger vers une porte de l’ouest de la ville, nous joindre à une caravane qui part vers Razianeh et voyager une paire de jours pour rejoindre le village où ils sont. Tout cela en supposant bien sûr que personne ne me reconnaîtra et ne donnera l’alerte. Ah oui, et n’oublions pas les espions de la reine qui sont à l’affût. »

L’allée était obscure, mais il devina que Zurvan le regardait d’un air grave. L’agent réfléchissait à toute vitesse pour savoir ce qu’il fallait faire. Enfin, il dit :

« Tu mens, s’ils sont vivants, c’est qu’ils sont à Assawda. Tu n’aurais pas gardé un levier aussi important à l’autre bout du pays. »

« Pourtant ils sont là-bas. Ce n’est pas moi qui ai choisi leur lieu de résidence, c’est la reine Nepenthes. Tu sais bien qu’elle a des résidences protégées par ses mercenaires dans tout le royaume. », assura Mani.

« Je ne te crois pas encore une fois. Je vais donc reformuler : soit tu m’emmènes jusqu’à eux, soit je t’ouvre les boyaux dans cette ruelle. Tu sais que je n’hésiterai pas une seconde à le faire. Même ce kathafet d’Hormuzd me craint. »

Dans les ténèbres qui les entouraient, les yeux de l’agent brillaient d’une lueur malsaine. Le jeune homme décida d’obtempérer le temps de trouver une solution pour se sortir de là.

« Très bien, je vais t’emmener jusqu’à eux, mais sache que tu commets là une grave erreur. »

Zurvan ignora complètement son avertissement et répondit :

« Tu vas marcher à côté de moi, si je te vois faire le moindre geste brusque, je n’hésiterai pas une seule seconde. N’oublie pas que je n’ai rien à perdre et que j’en ai tué des beaucoup plus costauds que toi. »

Après avoir récupéré la canne de Mani, ils partirent en direction de la porte est de la ville. Ils quittèrent le faubourg de Garsangeh et pénétrèrent à l’intérieur des murs. À l’entrée, les gardes ne leur accordèrent aucune attention, trop occupés à guetter les mendiants qui essayaient de se faufiler. Ils bifurquèrent ensuite vers le sud et marchèrent en direction du quartier résidentiel de Qassedeh.

« Hmm… Je suis rassuré de voir que tu ne les as pas logés dans un taudis. », commenta Zurvan tandis qu’ils avançaient au milieu des grandes maisons aux hauts murs.

« Tu as changé d’avis, tu as décidé de me croire maintenant ? », demanda Mani, à moitié ironique.

L’agent se contenta de ricaner.

Sur leur chemin, ils croisèrent des familles qui se dirigeaient vers les différents temples de la ville. Tous s’étaient bien vêtus en ce jour sacré de la semaine. Les rues de Qassedeh se ressemblaient toutes, faisant du quartier un véritable labyrinthe pour qui ne le connaissait pas, mais Mani commençait à bien le connaître à force d’y venir. Nepenthes y possédait nombre de demeures. Elle lui donnait rendez-vous à l’une d’entre elles à chaque fois. Il espérait qu’elle ne serait pas présente dans celle où il emmenait Zurvan. Son estomac se noua en songeant à sa réaction quand elle apprendrait ce qui était en train de se passer.

Ils finirent par arriver devant la maison. Celle-ci ressemblait à toutes les autres avec sa façade haute et fermée. De petites fenêtres placées à l’étage permettaient de voir sans être vu avec leurs moucharabiehs. Derrière les murs, on voyait dépasser un grand badguir. Peu de résidences en étaient munies. Ces tours à vent étaient un génie d’ingénierie. Elles servaient à refroidir les édifices sur lesquels elles étaient construites. Seuls les plus fortunés pouvaient se permettre d’en avoir un. Mani frappa à la porte et un eunuque leur ouvrit.

« Votre Grâce ? Nous ne vous attendions pas aujourd’hui, quelque chose ne va pas », dit-il.

En disant cela, l’homme lança un regard méchant à Zurvan. Il avait compris ce qui se passait.

« N’est-ce pas le boucher de Ghazna ? », ajouta-t-il.

« Laissez-moi entrer, Ramin. », dit Mani.

« Mais… Ils sont ici… », protesta-t-il à voix basse.

« Je sais, c’est pour cela que nous sommes là. »

L’homme se poussa pour les laisser passer. Ils pénétrèrent dans une grande cour ombragée grâce à ses nombreux néfliers. Deux métiers à tisser étaient installés sous les arbres et de nombreuses femmes travaillaient dessus en chantant. Elles se turent immédiatement quand elles virent arriver les deux hommes. Zurvan s’avança lentement vers elles, visiblement ému. L’une d’entre elles se leva et s’approcha de lui.

« Banafsheh, c’est bien toi. », lui dit-il.

L’épouse de Zurvan hocha la tête tandis que ses yeux s’emplissaient de larmes. Après cet instant d’hésitation, elle se jeta dans ses bras. Leur étreinte dura ce qui sembla être une éternité pour Mani. Quand enfin ils se séparèrent, l’agent dit :

« Et Ardashir et Farah ? »

« Ils vont bien, ils sont dans la maison, viens. »

Elle lui attrapa la main et le mena vers l’intérieur de la résidence.

Mani alla s’asseoir sur un coussin posé à côté de l’un des arbres. Il n’était pas encore tout à fait remis de ses émotions. Il pensa à ses deux incompétents de mercenaires. C’était à cause d’eux que tout cela était arrivé. S’ils avaient été capables de faire correctement leur travail, tout cela ne serait pas arrivé. Nepenthes allait l’écorcher vif. Elle avait été claire là-dessus. Il n’avait plus droit à l’erreur et celle-ci pourrait bien signifier un sort bien funeste pour lui. La reine ne plaisantait pas avec cela. Il se mit à réfléchir frénétiquement à ce qu’il pouvait faire pour sauver sa peau, mais rien ne venait. De plus, il sentait peser sur lui le regard des filandières. Il savait qu’elles allaient se hâter de tout raconter à leur maîtresse. Ou alors ce serait Ramin. L’eunuque était désespérément fidèle à la reine qu’il tentait de satisfaire par tous les moyens.

Le jeune homme leva les yeux au ciel. Le soleil était bien haut, le début de l’office du yokshanbeh n’allait pas tarder et il était encore ici. Il avait échoué. De toute évidence, il n’avait pas les épaules pour être l’héritier du Trône de la Guerre. Il n’était même pas capable de contrôler ses agents alors que le roi et la reine en avaient des centaines. Les filandières reprirent leurs ouvrages et leurs chants, l’ignorant de nouveau. Ramin quitta à pas rapides la maison sans regarder Mani. Ce dernier soupira.

Il se passa ce qui semblait être une éternité quand enfin Zurvan reparut dans la cour. Il était accompagné de son épouse et de ses enfants. Il souriait d’une oreille à l’autre et semblait plus heureux qu’il ne l’eût jamais vu. Il s’approcha et dit :

« Tu les as bien traités, de ce qu’on m’a dit. Merci de m’avoir dit la vérité. »

Mani ne répondit rien et se contenta de fixer un néflier qui se trouvait non loin. L’agent vint s’asseoir à côté de lui tandis que sa famille s’éloignait pour se mettre à côté de l’un des métiers à tisser.

« Je suis désolé de t’avoir fait ça. Il fallait que je sache. Je ne pouvais pas continuer comme ça. Mes démons sont revenus me hanter quand j’étais dans le désert. Ils auraient pris le dessus sur mon esprit. », dit-il.

Le jeune homme lui lança un regard assassin.

« Sache que j’accomplirai la mission que tu m’as donnée et je n’accepterai plus un nard de ta part. »

« Tu sais très bien que ce n’est pas une histoire d’argent. », répondit enfin Mani.

« Tu me tenais par le chantage, cela ne pouvait pas durer. Malgré tout, je tiens à t’exprimer ma gratitude pour ce que tu as fait pour ma famille. Je sais qu’ils vivaient dans une grande pauvreté quand tu les as retrouvés. Grâce à toi, ils ont eu un toit et à manger. »

Le jeune homme soupira. Il valait peut-être mieux ravaler son orgueil. Zurvan avait obtenu gain de cause, mais il était bon gagnant. Autant aller dans son sens. C’était la meilleure chose à faire.

« Je ne te paierai plus de solde, mais j’insiste pour qu’ils restent ici sous ma protection le temps de ta mission. », répondit-il.

« Très bien. Je suis vraiment désolé de t’avoir brutalisé, c’était le seul moyen que j’avais pour que tu acceptes de m’emmener jusqu’à eux. Ils sont tout pour moi, ma vie n’a aucun sens s’ils ne sont plus là. »

« Je comprends, n’en parlons plus maintenant. »

Les chants des filandières se remirent à remplir agréablement la cour. L’instant aurait presque pu être plaisant, mais Mani n’arrivait pas à chasser l’amertume qui l’emplissait. Zurvan le sentit et dit :

« Je te ramènerai sa tête, sois-en sûr. »

« Tu as intérêt. », répondit le prince héritier avec un rictus.

La mort dans l’âme, il songea à la reine. Elle allait probablement le faire convoquer. Il allait passer un mauvais quart d’heure. Ce qui venait de se passer avec Zurvan était inacceptable. Il n’y avait qu’une seule chose à faire s’il espérait sauver sa peau.

***

Quand Mani, Moein et Arian pénétrèrent dans le Grand Temple, l’office n’avait pas encore commencé. On finissait d’allumer les feux sacrés. Néanmoins, la salle était pleine et tout le monde était déjà installé à sa place. Tandis qu’ils traversaient l’allée centrale, ils sentirent les regards peser sur eux. Le jeune prince maudit ses mercenaires et Zurvan pour ce moment déplaisant. Il arriva à la hauteur de Malik Shah et lui fit une courbette. Le souverain lui répondit par un léger hochement de tête. Thani s’écarta pour lui laisser la place à côté du roi.

« Ce n’est pas dans tes habitudes d’arriver en retard. », dit-il à voix basse.

« Je suis désolé, Votre Majesté. C’était indépendant de ma volonté. Cela ne se reproduira plus. », répondit Mani.

« J’espère bien. Tu peux arriver en retard à un banquet ou à une course à l’hippodrome, mais tu ne peux pas te permettre cela au temple. C’est un lieu sacré et un jour sacré. Tâche de t’en souvenir. »

Le jeune prince se contenta de hocher la tête.

À leur gauche était rassemblée la famille du Guide. Mani chercha des yeux Emna et la repéra. Elle était debout à côté de Cyrus et fixait l’autel en face d’eux. Il ne savait pas s’il aurait le courage d’aller lui parler pour s’excuser de sa conduite de la dernière fois. Tandis qu’il songeait à ce qu’il pouvait lui dire, le sobadh Rostam fit son entrée suivi par ses porteurs d’encens. Il alla s’installer derrière son pupitre et commença son office.

On commença par un chant sacré. Il parlait de l’un des petits-enfants de Ghorbani le premier homme. Celui-ci s’appelait Muqadas et avait pris les armes avec les siens pour aller combattre les Mulhadim, un peuple qui avait renié la parole d’Amesha Arshtish et Amesha Aat. Ils avaient bâti la grande cité de Nasra aux hauts murs où ils pratiquaient la sorcellerie et priaient des idoles. Quand ils avaient vu arriver la pieuse armée sous leurs murs, ils avaient sorti leurs éléphants. Des bêtes monstrueuses aux longues cornes et aux pattes meurtrières. Les dieux, miséricordieux, avaient envoyé une nuée d’oiseaux sur les créatures. Ceux-ci crachèrent des pierres enflammées de leurs becs qui brûlèrent les mastodontes et provoquèrent la débandade de l’armée impie. La ville avait ensuite été purifiée par Muqadas et les siens. Après cela, elle était devenue un haut lieu de la foi ameshite.

Le chant terminé, Rostam entama son prêche. Au début, Mani l’écoutait à moitié. Comme à son habitude depuis le début de la guerre, le grand prêtre parlait du devoir de sacrifice de chacun. Néanmoins, il partit assez vite sur un autre sujet :

“… Mais les ennemis de l’extérieur sont faciles à voir. Ils nous menacent, ils nous promettent un terrible trépas et la servitude pour nos femmes et nos enfants. Ils portent des armes de fer et d’acier et sont suivis de leurs armes de siège. Il est simple de les combattre. Il suffit de s’en remettre aux dieux et tout se passe bien. Non, ce n’est pas de cet ennemi que je vais vous parler aujourd’hui. »

L’homme était plus passionné dans son discours que d’habitude. Cela semblait faire de l’effet à l’assistance qui était pendue à ses paroles.

« L’ennemi réel, celui qui menace notre royaume, c’est l’impiété qui s’insinue de plus en plus dans nos cités. Les mécréants se multiplient et gagnent en confiance. Ils renient les dieux au grand jour et prêchent leurs croyances maudites ! Avant, nous les tolérions, car le commerce pousse à traiter avec tout le monde, même les gens méprisables. Mais aujourd’hui, ce fléau s’insinue dans les esprits de nos fils et de nos filles. Il pénètre dans nos maisons et les corrompt. »

Le sobadh marqua un temps de pause durant lequel il scruta la foule de manière accusatrice. Il reprit :

« Si je demandais à chacun d’entre vous : pries-tu l’autel de feu de ta maison chaque jour ? Je sais qu’aucun ne répondrait par la négative. Il ferait même un signe du foyer ou du brasier pour me prouver sa ferveur. Mais nous connaissons tous quelqu’un qui ne prie qu’à moitié, qui bâcle ses psaumes et qui est bien prompt à éteindre son autel pour aller se coucher. Je dirais même que je suis certain que beaucoup d’entre vous agissent de la sorte. »

En disant cela, Rostam pointa la foule d’un index accusateur.

« Vous vous dites : je suis un bon croyant, je fais tout ce qu’il faut, les dieux m’ouvriront les portes de leur Maison des Chants. Moi je vous dis que non ! Si vous croyez les flouer avec de molles prières, cela ne marchera pas ! Je vous le dis : vous vous fourvoyez et Désert Éternel vous attend ! »

L’atmosphère s’était tendue dans la salle. Personne n’osait même tousser. Mani jeta un œil au Guide, celui-ci était devenu pâle comme un linge.

« Ceux qui font cela prennent les choses dans le mauvais sens. Le Kitabdaou est pourtant clair là-dessus ! Bonne pensée, bonne parole, bonne action. Il ne sert à rien d’afficher sa foi au monde avec orgueil si vos pensées sont mauvaises ! Les dieux ne sont pas dupes ! Prenez donc garde, car nous sommes à une époque de changements. Bons et mauvais. Il est aisé de plonger dans l’errance quand tout autour de nous se transforme ! Les païens des Terres des Tribus et de Shem nous menacent. Il faut donc redoubler de vigilance et ne surtout pas laisser notre foi fléchir. »

Rostam fit de nouveau une pause. Mani était impressionné par la passion du grand prêtre. Il l’avait toujours considéré comme un sans tokhm. Peut-être la perspective de la guerre avait-elle réveillé chez lui un semblant d’éthique et de responsabilité pour sa dignité.

« Je veux voir chacun d’entre vous réévaluer sa manière d’être et ses choix. Je veux voir chacun de vous commencer à vous voir en termes de communauté de croyants et non pas d’individus. Nous ne sommes puissants que quand nous regardons tous dans la même direction. Et la bonne direction est celle que les feux d’Amesha Aat et Amesha Arshtish nous montrent. La bonne direction est celle de la piété et de la bonne pensée. Et si vous voyez des errances autour de vous, ne détournez pas le regard. Ghorbani le premier homme n’a pas hésité à sévèrement châtier son fils Aso quand il l’a vu modeler une idole de terre et de bois. S’il ne l’avait pas fait, il l’aurait condamné au Désert Éternel. Ramener les vôtres sur le droit chemin est le plus grand cadeau que vous puissiez leur faire ! Les laisser faire est le pire des abandons ! Ne l’oubliez jamais ! »

Le visage du grand prêtre était rouge comme une grenade. L’homme mettait tellement de passion dans son propos que son kalah n’arrêtait pas de tomber de sa tête. Le réveil du sobadh était une opportunité. Il pouvait leur être grandement utile, surtout en ces temps troublés. Les gens donnaient plus volontiers leur argent à une guerre à portée religieuse qu’à une guerre classique.

Le prêche terminé, on repartit sur un chant sacré. Cette fois, ce fut Le chant de l’abondance. Celui-ci parlait des bienfaits et des plaisirs qui attendent les pieux et les vertueux dans la Maison des Chants.

Quand enfin l’office se termina, tout le monde poussa un soupir de soulagement. Pour beaucoup, il avait été pénible à écouter. Malik Shah alla saluer Hadi.

« Bonjour à vous, cher confrère. », dit le Seigneur de la Guerre.

« Oh, bonjour à vous ! Excusez-moi, je suis chamboulé. Le prêche de notre grand prêtre était tellement passionné, je ne m’en remets pas. »

« Il est vrai que j’ai rarement vu autant de ferveur. C’était exaltant à écouter. J’espère de tout cœur qu’il nous donnera tous à réfléchir sur nos actes, nos paroles et nos pensées. »

Mani s’avança vers Cyrus et le salua. Celui-ci avait retrouvé son attitude habituelle. Son visage n’exprimait aucune émotion tandis qu’il souhaitait bonne fortune à son homologue. Après cela, il s’avança vers Emna qui fit mine de ne pas le voir.

« Bonjour à vous, noble Emna. », dit-il.

Elle lui concéda un regard distant, mais ne dit rien.

« Je tenais à vous présenter mes excuses pour les propos inacceptables que j’ai tenus durant notre dernière rencontre. Ce n’était pas une manière acceptable de parler à une noble femme comme vous. »

En disant cela, il fit une courbette. La jeune fille fit mine de réfléchir puis lui concéda enfin un sourire. Cela réchauffa le cœur de Mani et il ne put s’empêcher de le lui rendre.

« Je vous pardonne. Je sais que vous êtes un homme d’une grande noblesse et que votre intention n’était pas de m’offenser. »

« J’étais encore secoué par l’attaque de Darius. Je ne voulais pas vous accabler comme je l’ai fait. »

« N’en parlons plus. », dit-elle en posant la main sur son bras.

Mani sentit une chaleur lui monter aux joues. Autour d’eux on commençait à quitter le temple. Le Grand Temple était principalement fréquenté par les notables de la ville. Tous rentraient chez eux pour prendre part au fastueux repas du midi du yokshanbeh.

« Votre Grâce, voyons-nous bientôt. J’ai à vous parler de choses importantes. », dit-elle à voix basse.

« De choses importantes ? », répondit Mani, étonné.

« Je vous avais dit à notre dernière rencontre que nous avions des intérêts communs. Il se trouve qu’il y a quelque chose que nous pouvons faire pour aller dans ce sens-là. »

« Très bien, je ferai envoyer une personne de confiance pour fixer cela. », répondit Mani, intrigué.

Tandis qu’il marchait en direction du Palais de la Guerre avec le roi et sa suite, le jeune homme repensait à son échange avec Emna. Que pouvait-elle avoir en tête ? Il savait que la jeune fille était bien plus ambitieuse qu’elle ne le laissait voir. Elle avait un dessein de longue date et attendait juste l’opportunité pour l’exécuter. Peut-être Mani était-il l’élément qui lui manquait pour le faire ? Et si c’était le cas, le plan de la jeune fille allait-il dans son sens ou allait-il lui nuire ? Il allait devoir être doublement vigilant et mettre de côté ce qu’il ressentait pour elle s’il ne voulait pas tomber dans un piège. Combien de rois et de princes avaient tout perdu, car ayant mis de côté toute prudence et toute raison pour se fier uniquement à leurs sentiments ? En bas de la Colline aux Boucs, on les fit monter à cheval pour ne pas avoir à supporter l’ascension. Tandis qu’ils avançaient, Alima vint se mettre à sa hauteur.

« Je t’ai vu parler à la fille de Hadi. », dit-elle.

Mani soupira, il savait ce qu’elle allait lui dire et il en avait assez qu’on lui dicte sa conduite. Il répondit un peu sèchement :

« Oui ma tante, et je sais que je dois être prudent. Je sais que les Marteaux sont nos ennemis et qu’il est probable qu’elle essaye de me piéger. »

L’aïeule était offensée, mais elle ne le fit pas sentir. Au contraire, elle prit le jeune homme à contre-pied :

« Ce n’est pas ce que j’allais te conseiller. J’espère bien que tes dix années sous mon instruction t’auront permis de déduire cela tout seul sans que j’intervienne ! »

Mani se sentit tout de suite mal d’avoir parlé ainsi à sa grand-tante. Il s’apprêta à s’excuser, mais elle ajouta :

« Non, ce que je voulais te dire, c’est que ce n’est pas une mauvaise idée d’avoir un allié parmi nos ennemis. Prends note de tout ce qu’elle te dira, car des informations capitales se cachent parfois dans les paroles les plus anodines. Cette jeune fille, je ne sais pas ce qu’elle a en tête. Elle est la dernière née de la famille et de par son sexe ne peut hériter d’aucun titre. Sa situation est encore plus compliquée que celle où tu te trouvais avant que Malik Shah ne te propose ce qu’il t’a proposé. Elle peut être très dangereuse. »

Le repas du yokshanbeh au Palais de la Guerre accueillit ce jour-là Mani, Alima et ses petites-filles Jaleh et Azar ainsi que Thani. Après la prière de début de repas, on commença à manger. Très vite, on se mit à débattre des sessions législatives à venir :

« C’est une occasion qui ne se représentera peut-être pas. Nous devons faire passer le plus de décrets martiaux possible. », disait le grand vizir.

« Vous pensez bien que les Marteaux vous attendront au tournant. », répondit l’aïeule. « Ils savent que vous arriverez avec une liasse de propositions de lois. Ils en laisseront passer quelques-unes pour la forme et soyez sûr qu’ils feront en sorte de les abroger dès le retour de la paix. Après cela, ils feront passer leurs décrets à eux en argumentant que durant la guerre, vous avez abusé des vôtres, et ils auront tout à fait raison de faire cela. »

« Le système est conçu pour ne pas permettre cela. Les séances législatives sont équilibrées en termes de représentation des factions. Au retour de la paix, les Épées ne voteront pas des lois qui vont dans le sens des Marteaux. », répliqua le Thani.

« Vous n’en savez rien. Les sous-généraux sont des hommes du peuple, à votre place je ne compterais pas sur leur fidélité absolue. », répondit-elle.

L’aïeule tourna son regard vers Mani et ajouta :

« Et vous Votre Grâce, qu’en pensez-vous ? Vous allez participer aux séances législatives et voter les lois. Vous devez bien avoir une opinion concernant les évènements à venir ? »

Le jeune homme sourit.

« Je pense que le problème ne se posera même pas. Les Marteaux sont plus remontés que jamais contre nous et ne laisseront rien passer. Il faudra quand même se battre pour avoir quelques décrets, mais je ne me fais pas d’illusions, nous n’obtiendrons rien de ces séances législatives. Mais le vrai danger, ce sera à la fin de la guerre. Ils essayeront de profiter de l’euphorie générale pour voter des lois qui feront reculer notre faction. C’est là qu’il faudra monter au créneau et résister à la tentation de nous reposer sur nos lauriers. », dit-il.

Thani se gratta le menton.

« Il est vrai que Cyrus sera là. C’est Baharak en femme. Il ne laissera rien passer et veillera à ce que les Marteaux votent comme il le veut… », dit-il.

« Et après la fin des séances, nous partirons en guerre contre Shem ! », intervint Malik Shah. « Nous mènerons les armées ensemble, Mani. »

En disant cela, il posa la main sur l’épaule de son héritier.

« Ce sera une grande première pour moi. », dit-il.

« Ne t’inquiète pas, nous ne serons pas en première ligne et nous serons aidés des généraux pour la stratégie. Notre rôle sera certes de valider les actions de l’armée, mais nous serons surtout là pour garder le moral des troupes haut. Il n’y a rien de plus exaltant pour un soldat que de voir son souverain présent à ses côtés. », répondit Malik Shah.

Il marqua un temps de pause pour boire une gorgée de vin puis ajouta :

« Le triomphe à notre retour sera incroyable. Nous longerons la grande avenue d’Assawda et tout le peuple sera là pour nous acclamer. Nous serons des héros. »

« Si nous gagnons la guerre. », répondit Mani.

« Avez-vous oublié vos leçons, Votre Grâce ? », intervint Alima. « Il est permis à un soldat de douter de la victoire, mais pas à un souverain. Votre certitude concernant l’issue de la guerre sera partagée par vos hommes, ne l’oubliez jamais. Si vous doutez, ils douteront aussi. »

« C’est bien vrai. », ajouta Thani.

« Il faudra se méfier du despote. Comment l’avez-vous senti ? Pourrait-il nous trahir ? », demanda Malik Shah.

« C’est un homme peu fiable, il faudrait obtenir des garanties de sa part si on veut être tranquilles. », répondit Mani.

« Par exemple ? »

« L’idée est que sa flotte et notre armée allions longer la côte et que nous surprenions l’armée shemite. Il faudrait réussir à le convaincre de se joindre à nous pour dîner sur la terre ferme puis lui proposer de rester jusqu’à l’issue de la bataille. », proposa Mani.

« Quel intérêt aurait-il à accepter ? », demanda Thani.

« Il refusera sûrement, arguant qu’il doit être présent avec son armée pour la bataille. C’est un homme fier, il nous parlera de sa bravoure et affirmera qu’il ne peut se permettre de rester à l’abri pendant que ses hommes attaquent et il aura raison. », répondit Mani.

Malik Shah hocha la tête en secouant l’index en direction de son héritier :

« Je comprends, l’idée serait d’étudier sa réaction à notre proposition. Le despote Uros est un piètre menteur, même s’il ne se prive pas pour le faire à longueur de journée. »

« Et que ferez-vous si vous jugez qu’il ment et qu’il a quelque chose derrière la tête ? Vous n’allez pas le faire exécuter sur place ? », demanda Alima.

« Non, mais nous saurons à quoi nous attendre. Selon le terrain, nous ferons en sorte d’avoir un avantage sur les Shemites et sur la flotte shadjarie si elle venait à changer de camp. », répondit Malik Shah. « Ah ! Que c’est grisant de parler de cela ! Mani, l’ivresse que l’on ressent quand on voit son armée charger l’armée ennemie, il n’y a rien de pareil dans la vie. Tu seras un homme changé après cela. »

En disant cela, il mit une tape amicale dans le dos de son héritier.

« À notre victoire ! », s’exclama Mani en levant son verre.

« À notre victoire ! », répondirent les autres en chœur.

Tandis qu’ils trinquaient, le jeune homme songeait à Nepenthes. L’information devait probablement lui être remontée. Elle devait être furieuse contre lui. La mort dans l’âme, il but une longue gorgée de vin.

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