Le Marteau et l’Épée Tome 2 – Chapitre 2 – Affrontement

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Le boutre princier quitta lentement le port d’Assawda pour aller se faufiler entre les navires shadjaris, sous le regard des délégations du Marteau et de l’Épée restées sur le quai. À bord du bateau se trouvaient Mani et Cyrus. Ils étaient accompagnés d’une dizaine de mamlouks en plus des rameurs. Autour d’eux, les soldats ennemis les dévisageaient en silence, sous le soleil du matin. Il y avait plus de curiosité que d’hostilité dans leurs yeux. Ils étaient vêtus d’armures en cotte de mailles sous leurs tabards et portaient des casques aux formes barbares. Pendues à leurs ceintures, des épées à lame droite et des haches archaïques.

« Ça ne va pas être simple de négocier avec ces sauvages… », se désola Mani.

« Je sens leur puanteur d’ici. », répondit Cyrus en fronçant les sourcils. « On croirait des Impériaux. »

En effet, les natifs de l’Empire avaient la réputation d’avoir une hygiène déplorable. Mani renifla et sentit une odeur pestilentielle qui venait lui heurter les narines par vagues.

« À croire qu’ils ne connaissent pas le savon. », commenta-t-il.

« J’espère que nous ne les choquerons pas par notre absence de puanteur. », ricana Cyrus.

Les habitants de Butra brillaient par leur hygiène irréprochable et par leur amour des eaux parfumées à la rose, à la lavande ou au safran.

L’un des mamlouks qui les accompagnaient eut un rire narquois et dit :

« Vous savez quel type de navires les marins shadjaris préfèrent entre les bateaux marchands et militaires ? »

« Je sais pas. », répondit un de ses camarades.

« Ils préfèrent les bateaux en cale sèche. »

Les mamlouks éclatèrent de rire. Mani les accompagna de bon cœur tandis que Cyrus se contenta d’un sourire. Certains soldats sur les autres navires les regardèrent d’un œil curieux, sans comprendre.

« J’ai discuté avec un marchand de Shadjar, il y a quelque temps. », dit Cyrus. « Il m’a expliqué d’où il croyait que les épices et la soie venaient. »

« Elles viennent des Usques, non ? », demanda un soldat.

« Oui, au-delà des Terres des Tribus et de la chaîne de l’Avaï. Mais savez-vous ce qu’il m’a dit concernant la manière de les récolter ? »

À Butra, tout le monde savait que les épices ne pouvaient se récolter que sous un certain climat, uniquement présent dans les régions méridionales. La soie venait quant à elle de Zuong-Wo, plus loin encore. Elle était le fruit d’un mûrier qui ne poussait que là-bas.

« Selon lui, le poivre pousse dans des marais gardés par des salamandres et que des hommes doivent se vêtir de fer pour résister à leurs flammes pendant qu’ils récoltent l’épice. », expliqua Cyrus, un sourire narquois.

Les soldats éclatèrent de rire. Il était vrai que les gens vivant plus au nord sur la Route du Poivre avaient ce genre de croyances ridicules. Mani en avait entendu parler.

« Pour ma part, j’ai entendu dire qu’ils croient que la soie est faite à partir de l’hymen de jeunes filles vierges et que c’est qui expliquait sa pureté. », dit-il.

Les soldats s’esclaffèrent. L’un d’eux frappait le bord du bateau de la main, pleurant de rire.

«  Ces ahmaqaneh  ! », s’exclama un autre.

Bientôt, ils commencèrent à entrevoir le navire amiral de la flotte de Shadjar. Il s’agissait d’un grand bateau à trois-mâts qui dominait tous les autres par sa taille. Le cyprès doré de l’île était fièrement représenté sur les voiles. Quand ils arrivèrent non loin, le son assourdissant d’un cor se fit entendre à bord. Leur boutre vint se coller à la coque du vaisseau et on leur jeta une échelle de corde pour leur permettre de monter.

Pendant leur ascension, leur esquif s’éloigna parmi les navires shadjaris. Il reviendrait plus tard, une fois les négociations terminées. Les mamlouks aidèrent Mani à monter. Tandis qu’il grimpait à l’échelle, il sentit sa plaie au flanc tirer. Quand ils furent sur le pont, le despote Uros sortit de son pavillon pour les accueillir. L’homme avait un visage dur et anguleux. Ses yeux étaient d’un bleu glacial et ses cheveux blonds commençaient à virer au gris. Sur son tabard, le cyprès de Shadjar était brodé au fil d’or. Il était accompagné de ses généraux qui le suivaient en arborant des visages fermés.

« Bonjour à vous, princes de Butra. C’est un honneur de vous avoir sur mon vaisseau amiral ! », s’exclama-t-il quand il les vit.

« Et c’est un honneur pour nous d’être accueillis à son bord. », répondit Mani.

Maintenant qu’ils étaient sur le navire, la puanteur était omniprésente. Il semblait qu’aucun de ces hommes n’avait pris de bain depuis plusieurs mois. Mani eut du mal à ne pas se pincer les narines. Comment pouvaient-ils supporter pareille odeur ? Pourtant le parfum ne coûtait pas bien cher et permettait de rendre l’atmosphère plus agréable. Les soldats shadjaris les regardaient distraitement. Sous leurs casques aux formes brutes et anguleuses, ils avaient de grandes barbes grossièrement tressées. Certains avaient les cheveux blonds et Mani en vit même un à la toison rousse. Ils ressemblaient aux descriptions qu’il avait lues des guerriers de l’Empire des Iskandar. C’était tout à fait possible étant donné que le despote et ses gens descendaient de seigneurs impériaux ayant fui vers Shadjar.

On les conduisit dans le pavillon royal. Là, on les accueillit avec une coupe de vin brut, sans épices ni fruits. La boisson était piquante et désagréable sur la langue. Par souci de politesse, les deux princes burent pour accompagner le despote et ses généraux. Quand ils eurent fini, on les invita à s’asseoir face au bureau du souverain qui alla prendre place derrière.

Après cela, ils avaient discuté et négocié. Uros s’était montré hargneux et colérique, mais ils avaient fini par avoir gain de cause et il s’était engagé à redevenir leur allié. Pour le satisfaire, ils s’étaient mis d’accord sur une augmentation des frais de douane. Il était devenu évident au fil de la discussion que Malik Shah avait correctement deviné les intentions du despote et qu’en effet, il souhaitait juste obtenir un meilleur traité. Tandis que les deux héritiers s’apprêtaient à quitter le navire pour repartir vers Assawda, quelle ne fut leur surprise de voir arriver Darius dans la pièce. Le prince déchu avait promis des accords plus avantageux que ceux qu’ils venaient de négocier à Uros s’il lui livrait Mani. Des soldats s’étaient saisis de Cyrus et l’avaient tenu en respect avec leurs armes pour l’empêcher d’intervenir. L’héritier de l’Épée, voyant que son sort était scellé, avait donc proposé un duel à son rival.

« Donnez-moi une épée et je défendrai mon droit pour le trône contre vous, Darius. », lui avait-il dit.

Désormais, les deux hommes se faisaient face dans le pavillon du despote. Ce dernier était assis à son bureau et les regardait en ricanant. Dans un coin, Cyrus rageait, captif des deux soldats qui lui maintenaient une lame sous la gorge. Un des guerriers avait prêté son arme à Mani. Une épée barbare droite et très peu pratique. Darius avait son propre sabre. Un magnifique cimeterre à lame courbe.

« Je te laisse garder ta canne. Je sais qu’entre tes mains, ce n’est pas un avantage. », se moqua Darius.

En effet, personne n’avait osé retirer à Mani le bâton sur lequel il s’appuyait. Il avait donc théoriquement deux armes.

« Tu es bien prompt à me sous-estimer, goh khorde de renégat. », répliqua-t-il sans trop savoir d’où venaient ces mots.

Uros éclata de rire et applaudit tandis que Darius crachait sur le sol.

Le duel commença quand le prince déchu se jeta sur le prince héritier. Ce dernier se protégea de son épée, mais eut des difficultés à dévier le coup. L’arme n’était pas courbée et donnait un avantage à son adversaire. Celui-ci revint à la charge de nouveau. Il tenta une feinte par la gauche pour ensuite venir par la droite.

« Cette fois, rien ne peut te sauver, cafard ! », beugla-t-il.

Mani esquiva de justesse l’assaut, mais cela rouvrit sa plaie au flanc. La douleur fut foudroyante. Il vit apparaître des étoiles devant ses yeux. Il se frappa le visage pour retrouver ses esprits et évita au dernier moment une autre botte de son adversaire.

Tâtant ses côtes, il sentit l’humidité du sang qui commençait à traverser le tissu. Il recula pour se mettre hors de portée et essaya de ne pas perdre connaissance à cause de la douleur.

« Je vois que tu as toujours les blessures de notre dernière rencontre. », se moqua Darius. « Elles doivent te faire très mal. Ne t’inquiète pas, tu ne sentiras plus rien quand tu iras nourrir les poissons. »

Mani se contenta de le fixer, haletant. Dans le coin, Cyrus écumait de rage, frustré de ne pas pouvoir intervenir.

« Finissez-en vite, noble Darius, que nous passions à autre chose. », dit le despote Uros qui semblait plus ennuyé qu’autre chose par le combat.

« Oh, ne vous inquiétez pas, cela ne sera pas long. », répondit-il en ricanant.

Darius revint à la charge, mais Mani était prêt. Il para le coup d’épée de son adversaire puis le frappa de toutes ses forces avec sa canne au niveau des reins. Le prince renégat poussa un cri de rage et recula, la respiration coupée.

« Kir be naslet ! Kuss modar ! », s’exclama-t-il en se tenant l’abdomen.

Malheureusement pour Mani, le répit fut de courte de durée. Très vite remis, Darius attaqua de nouveau, enragé par l’attaque à la canne qu’il venait de subir. Il donna un formidable coup vertical que son adversaire eut beaucoup de mal à parer. Il usa de toutes ses forces pour résister, mais il était évident que le colosse avait l’avantage sur lui. Soudain, la pression de la lame se réduisit et il sentit sa canne lui échapper des mains.

Le prince déchu recula, faisant tourner le bâton dans sa main.

« Je t’ai laissé garder ça, et tu t’en es servi pour me faire un coup bas. Tu es vraiment un bisharaf. Je te la reprends pour t’apprendre à te battre avec honneur. »

« Je croyais que ce n’était pas un avantage de me la laisser. », ricana Mani, essayant du mieux qu’il pouvait de ne pas perdre conscience.

Il transpirait abondamment et des gouttes coulaient sur son visage. Il s’essuya les yeux du revers de la manche.

« Ce combat ne va pas durer bien longtemps, de toute façon. Tu es à bout de forces. », répliqua Darius.

« Tu continues à me sous-estimer à ce que je vois. »

Le prince déchu ricana puis, se jetant sur son adversaire, feignit de frapper à l’épée. Mani bloqua l’attaque, mais ne vit pas arriver le coup de pied qui vint le heurter dans les côtes, à l’endroit de sa blessure. Jamais il n’avait ressenti pareille douleur. Tout devint noir autour de lui et ses muscles le lâchèrent soudainement. Il sentit la fraîcheur des planches de bois du sol contre sa joue tandis qu’il perdait connaissance.

Quand il rouvrit les yeux, la douleur revint au galop et lui fit pousser un cri. Il se remit péniblement sur ses genoux et vomit sur le sol du pavillon. Autour de lui, des cris indistincts. Il se tâta l’abdomen et sentit du liquide chaud imbiber l’étoffe de son vêtement. Il s’essuya la bouche avec sa manche et leva la tête pour voir ce qui se passait. Deux gigantesques silhouettes se battaient à mains nues. Cyrus s’était libéré des soldats qui le restreignaient et avait la main en sang. Darius, face à lui, criait des mots que Mani n’arrivait pas à saisir. Le monde se remit à tourner devant ses yeux. Il vomit de nouveau, mais cette fois cela le soulagea. Il secoua la tête pour retrouver ses esprits et, peu à peu, il commença à comprendre ce qu’ils disaient.

« Il n’est pas trop tard ! Je témoignerai en ta faveur auprès du grand kadi ! », s’exclama Cyrus. « Pose cette épée et discutons ! »

« C’est trop tard maintenant, ce cafard a fait de moi un paria. Je m’en vais regagner le trône qui me revient de droit en prenant sa vie !

« Tu comptes le regagner ainsi ? En commettant un acte déshonorable ? Ignoble bisharaf ! »

« Tu défends cet insecte ! Tu es un faux frère ! Je pensais que je pouvais compter sur toi ! Tu trahis ta propre famille ! »

Un des soldats tenta d’attraper le bras de Cyrus, mais n’obtint qu’un coup de coude au visage qui l’envoya s’écraser brutalement contre la cloison du pavillon. Les autres restèrent en arrière, craignant eux aussi de subir le même sort.

« Tu es un criminel reconnu, Darius ! Tu as perdu toute prétention au trône ! »

« Nous verrons s’ils tiendront le même discours une fois que Mani sera au fond de la mer à nourrir les poissons ! »

En disant cela, il se tourna vers lui et leva son épée pour lui infliger le coup de grâce, mais Cyrus lui saisit le bras pour l’en empêcher.

« Lâche-moi ! Traître ! », s’exclama Darius en se tournant vers son demi-frère.

Il se jeta sur lui et essaya de le frapper avec son arme, mais l’héritier du Guide esquiva son attaque. Réalisant peu à peu que son frère venait de tenter de le tuer, son visage changea. Au milieu de la colère, Mani put discerner de la tristesse.

« Darius, ce coup d’épée aurait pu faire de toi un fratricide, en as-tu conscience ? », lui dit-il en fronçant les sourcils.

« Tu n’es pas mon frère ! Si tu l’étais, tu serais de mon côté ! », répondit le prince déchu.

Il assaillit à nouveau Cyrus qui lui saisit l’avant-bras pour se protéger du coup. Les deux hommes se mirent alors à se battre à mains nues, tentant chacun de se dégager de l’autre.

Mani s’essuya la bouche avec sa manche et remarqua que son épée était toujours à côté de lui sur le sol. Il l’attrapa et leva la tête. Darius lui tournait le dos, luttant contre son frère. L’occasion ne se présenterait peut-être plus. Rassemblant toutes ses forces, il se hissa difficilement sur ses pieds. La tâche était d’autant plus compliquée qu’il n’avait plus de canne. La douleur lui provoqua un nouveau reflux gastrique qu’il refoula violemment pour ne pas attirer l’attention de son adversaire. Uros regardait le spectacle des deux frères ennemis avec délectation et n’avait pas remarqué que Mani s’était relevé. Celui-ci, pointant son arme vers l’avant, visa la gauche du dos de Darius, à l’endroit du cœur. Il prit une goulée d’air qui lui déchira l’abdomen, mais lui redonna de la force et il fonça vers son adversaire. Cyrus le vit brièvement avant de reporter son regard vers le prince déchu.

La lame traversa d’abord la cotte de mailles de Darius. Elle alla ensuite s’enfoncer dans la chair. Elle buta sur un os puis glissa dessus pour aller se loger entre deux côtes. La sensation était étrange, il avait l’impression de trancher un morceau de fromage ou de viande. Quand il sentit de nouveau un os au bout de son arme, il la retira en essayant de lui imprimer un mouvement de rotation. Après l’avoir extraite de l’abdomen de Darius, il reprit sa respiration. Un geyser de sang s’échappa de la plaie et le colosse s’était crispé. Avant qu’il ne se retourne, Mani frappa de nouveau. Cette fois un peu à côté afin de maximiser ses chances d’atteindre le cœur. Quand il toucha à nouveau l’os de devant, il n’essaya pas de retirer l’épée et se contenta de battre en retraite.

Le jeune homme alla se réfugier contre la cloison du pavillon. Tombant à genoux, il regarda tour à tour les gens présents. Uros était abasourdi et levait une main en silence. Il ne s’attendait de toute évidence pas à ce que la situation tourne ainsi. Cyrus lâcha le bras de Darius qui se retourna lentement vers Mani. Pointant vers lui son index, il ouvrit la bouche pour parler, mais ce fut un flot de sang qui en sortit, accompagné d’un répugnant bruit guttural. Les genoux du colosse tremblèrent quand il essaya de faire un pas vers son adversaire. Il ne réussit pas à avancer et tomba à genoux. Sa seconde tentative pour parler fit couler un autre flot de sang de sa bouche. Son regard commença à se faire flou et le noir de ses yeux remonta jusqu’à presque disparaître. Il s’affaissa lentement et son visage alla heurter le sol, provoquant un grand bruit. Il se mit alors à convulser, son corps tentant de s’accrocher à la vie. Malgré lui, Mani se surprit à réciter une prière pour que la vie s’en aille le plus vite possible du malheureux. Enfin, les mouvements compulsifs s’arrêtèrent et l’énorme masse de chair et de sang s’immobilisa.

Un lourd silence s’empara de la pièce pendant lequel personne ne sut quoi dire. Cyrus et Uros étaient abasourdis. Les soldats du despote et ses généraux regardaient la scène, atterrés eux aussi. Mani, de son côté, faisait tous les efforts du monde pour ne pas perdre connaissance. Il tâta son flanc du bout des doigts, la chemise était maculée. Il devait vite se faire soigner s’il ne voulait pas se vider de son sang. C’est lui qui finit par briser le silence :

« Nous tous… qui sommes dans cette pièce… nous pouvons dire que rien de cela ne s’est passé et que Darius n’a jamais mis les pieds sur ce navire et partir sur notre accord, noble Uros… »

Ce dernier retrouva la parole quand il comprit qu’on lui proposait une issue.

« Oui ! Oui ! Je… Darius m’a menacé ! Il a menacé ma famille et m’a obligé à le laisser monter sur mon bateau ! Merci encore, Votre Grâce, de l’avoir défait ! Qui sait s’il n’allait pas s’en prendre à nous tous après cela ! »

Cyrus se retourna vers le despote et lui lança un regard de profond mépris. C’était la première fois que Mani voyait autant d’émotion dans ses yeux, lui qui gardait toujours un visage de marbre. Uros eut un rictus nerveux devant le silence de l’héritier du Guide. Il devait aussi craindre de le voir perdre le contrôle de lui-même et se jeter sur lui. Les généraux et les soldats présents avaient aussi l’air de redouter cela. Le regard de Cyrus dégageait une profonde haine. Malgré cela, personne n’osait intervenir de peur de déchaîner sa colère. Mani hésita à parler afin de calmer la situation. Ils pouvaient sortir de cette situation si l’héritier du Guide ne ruinait pas tout. Mais finalement, ce dernier soupira et finit par répondre :

« Oui, faisons comme cela… nous devons faire en sorte que le corps de mon frère ne réapparaisse jamais. Je ne veux pas que ma mère la reine le voie dans cet état. »

« Mais… il ne sera pas enterré dans le mausolée royal ? C’est là où doivent aller les membres des familles régnantes si elles veulent accéder à la Maison des Chants. », dit Mani d’une voix faible.

Cyrus regarda le cadavre de son frère avec un mélange de chagrin et de mépris. À cet instant, il était tiraillé. S’ils revenaient à Assawda avec le cadavre de Darius, cela soulèverait énormément de questions. Il était probable que Hadi et Baharak feraient quelque chose de stupide par désespoir. Ils n’avaient pas besoin de cela maintenant. L’armée de Shem arrivait sur eux et ils devaient aller l’affronter et un drame politique était la dernière chose qu’il leur fallait. Il serrait le poing tandis que des gouttes de sang en tombaient. La douleur physique devait lui permettre de mieux supporter celle de l’esprit. Il tourna la tête vers Mani et dit :

« Il a perdu ce privilège quand il a choisi d’être un traître… »

Tandis que le médecin de bord s’occupait de recoudre la plaie de Mani, Cyrus était assis à même le sol, la tête baissée, ruminant ses pensées. Uros était parti chercher de quoi lester le cadavre de Darius avec ses soldats.

« Toutes mes condoléances, noble Cyrus. Je partage votre deuil aujourd’hui. Même s’il était mon rival, je n’ai jamais souhaité sa mort. », dit Mani.

L’héritier du Guide ne répondit rien et continua à fixer le sol.

« Je sais à quel point vous aimiez votre frère. Je suis certain que les dieux l’accueilleront dans leur Maison des Chants. », ajouta-t-il.

Cyrus releva légèrement la tête.

« Il est mort à cause de moi. Si je l’avais empêché de vous attaquer ce soir-là, nous n’en serions pas là. »

« Allons, noble Cyrus, ne vous sentez pas coupable. C’est ce que les dieux ont voulu. Vous ne pouviez rien y faire. »

« Il a toujours eu le sang chaud. Notre mère a tout fait pour le contenir, mais elle n’y est jamais arrivée. Je sais ce que vous êtes, noble Mani. Vous êtes de ceux qui n’ont pas peur de mentir et de tromper pour atteindre ce qu’ils désirent. Les hautes sphères pullulent de gens comme vous, je ne vous en veux pas particulièrement. Pour ma part, j’ai choisi d’être de ceux qui restent intègres et j’avais espéré que mon frère en serait aussi… »

Mani fut déstabilisé devant tant de franchise. Il ne sut pas quoi répondre.

« N’ayez crainte, il ne parle pas un mot de notre langue. Votre couverture d’homme probe n’est pas compromise. », ajouta Cyrus en montrant du doigt le médecin de bord qui était en train de recoudre la plaie du prince.

Ce dernier répondit :

« Je sais que le chagrin vous fait dire des choses que vous ne pensez pas, noble Cyrus. Je ne vous en tiendrai pas rigueur. Pour ma part, je trouve que nous sommes sur la même longueur d’onde, car nous voulons le bien du royaume. »

Cyrus ricana :

« Allons, ne me sortez pas votre baratin, cela ne sert à rien avec moi. Je lis en vous comme je lis en ma mère, en ma sœur et en Malik Shah. Je sais comment vous fonctionnez. Je refuse d’être comme vous. Vous avez l’impression d’être complexes et durs à saisir. Mais à la vérité, vous êtes très simples à cerner. Vous avez manipulé ce royaume, noble Mani. Vous l’avez manipulé et vous avez obtenu ce que vous vouliez. D’autres avant vous l’ont fait et d’autres le feront sûrement après vous. Certains vous piègeront, soyez-en certain. Vous être faillible, tout autant que les autres. »

Mani sourit :

« Et vous, l’êtes-vous ? »

« Faillible ? Certainement. Mais je n’ai pas la prétention de penser que je ne le suis pas. »

Cyrus se leva. Sa silhouette jetait une ombre massive sur eux.

« Darius, je pensais que je pouvais le sauver de cela. Je pensais que je pouvais en faire un homme intègre et qu’il ne suivrait pas le même chemin que vous tous. », dit-il en secouant son index vers Mani. « J’ai péché par orgueil. J’ai essayé de l’empêcher de ruiner sa vie, mais il a laissé sa colère le guider et le voici gisant sur le sol de ce navire. »

Il alla s’asseoir sur une chaise posée dans un coin et mit les mains sur son visage. Il semblait profondément chagriné. Mani ne préféra rien dire pour ne pas envenimer les choses. Au bout de plusieurs minutes, il releva la tête et ajouta :

« N’essayez jamais, je dis bien, jamais de me flouer. Je le saurais, soyez-en sûr. Je laisse passer l’offense que vous avez commise aujourd’hui pour le bien du royaume. Mais la prochaine fois, ni vos mercenaires, ni les mamlouks de Malik Shah et ni les agents de Nepenthes ne pourront vous protéger de ma colère. Maintenant que vous avez obtenu ce que vous vouliez, ayez la décence d’arrêter. »

Mani ne répondit rien. Il savait qu’il n’y avait pas de mots pour arranger les choses à cet instant. Il allait lui falloir du temps pour gagner la confiance de Cyrus. Cela n’arriverait peut-être jamais.

Tandis que le médecin nettoyait sa plaie, il songea à ce que le prince avait dit plus tôt. Il se considérait comme différent de tous les intrigants qui peuplaient Assawda. Peut-être y avait-il quelque chose à exploiter dans cette manière de voir les choses.

Il fut interrompu dans ses pensées quand le despote Uros entra dans le pavillon. L’homme semblait plus gêné que jamais.

« Nous avons trouvé de quoi lester la dépouille. », dit-il en prenant le soin de ne pas nommer celui qui venait de mourir.

Cyrus se releva lentement et se secoua la tête.

« C’est moi qui dois le faire, je suis son frère. »

Les soldats apportèrent des chaînes et de grosses pierres qu’ils posèrent sur le sol du pavillon, à côté du cadavre de Darius. Son frère entreprit de l’attacher aux blocs. Malgré la difficulté émotionnelle que devait constituer la tâche, il garda un visage de marbre. Quand il eut fini, il le souleva et s’avança pour sortir sur le pont. Le physicien venait de terminer de recoudre Mani, il put donc le suivre dehors.

Là, les soldats shadjaris s’étaient rassemblés. Tous semblaient compatir avec Cyrus. Seul Uros trépignait, probablement impatient de mettre ce fâcheux incident derrière lui. L’héritier du Guide s’avança à pas lents vers le bord du navire. Il s’arrêta et prononça une prière à voix basse. Quand il eut fini, il resta plusieurs minutes à regarder silencieusement le cadavre de son frère. Personne n’osait l’interrompre. Ils avaient vu à quel point sa colère pouvait être dévastatrice. Enfin, il lâcha le corps de Darius. La dépouille heurta l’eau en faisant un grand bruit liquide puis s’enfonça lentement dans l’onde bleue. Mani s’approcha du bord et fit le signe du brasier. Il dit quelques mots pieux pour aider l’âme de son rival dans les épreuves qui l’attendaient. Certains des soldats du despote étaient ameshiens et récitèrent la prière avec lui.

Un silence pesant s’installa sur le navire, mais il fut vite rompu par le despote qui dit en tapant sur l’épaule de Cyrus :

« Je pense que cet accord nous sera avantageux à tous. Vous transmettrez mes amitiés à Leurs Majestés. »

Aucun des deux princes héritiers ne lui répondit.

« Si j’avais su que ce vil serpent de Darius s’introduirait sur mon navire ainsi et me menacerait ! Merci, noble Mani, de l’avoir battu. Quelle chance j’ai eue de vous avoir à bord à ce moment-là ! »

Encore une fois, personne ne lui répondit, mais cette fois Cyrus lui avait lancé un regard assassin qui lui imposa le silence.

Les soldats du despote firent sonner leur cor et quelques instants après, le boutre des deux princes sortit d’entre les navires shadjaris. Quand ils remontèrent à bord de l’esquif, l’un des mamlouks s’étonna de voir la chemise de Mani tachée de sang. Il le rassura :

« Ma plaie s’est un peu ouverte quand je suis monté à l’échelle de corde, mais le physicien de bord du despote me l’a recousue. N’ayez point d’inquiétude. »

L’histoire était peu crédible au vu de la quantité de sang qu’il avait sur son vêtement, mais elle sembla convaincre le soldat.

Ils repartirent en direction d’Assawda, zigzaguant entre les navires shadjaris. Mani tâta son abdomen. La douleur s’était un peu calmée, mais elle était toujours là. Avant de partir, il avait pu récupérer sa canne qui était tombée à côté du cadavre de Darius. Cyrus regardait quant à lui au loin en silence. Son visage restait de marbre, mais par moments, une larme coulait le long de sa joue. Cette vision serra le cœur de Mani. Il compatissait avec la tristesse de son homologue, mais surtout, il se disait que la tâche serait ardue s’il voulait un jour avoir sa confiance. Darius était parti en leur laissant un cadeau empoisonné : une défiance entre les futurs souverains des Deux Trônes.

Le boutre finit par atteindre le port d’Assawda. Là, sur le quai, les attendaient les deux grands vizirs Thani et Nizam accompagnés d’une troupe de soldats. Autour, des curieux les regardèrent débarquer. Mani entendit des gens commenter le sang sur sa chemise.

« Votre Grâce ! Que vous est-il arrivé ? », demanda le second de Malik Shah.

« Ne vous inquiétez pas, ma blessure au flanc s’est un peu ouverte quand je suis monté sur le bateau amiral du despote Uros. Leur médecin de bord m’a soigné. », expliqua-t-il assez pour être entendu des gens présents tandis que deux mamlouks l’aidaient à descendre du navire.

Cyrus sauta sur le quai et annonça d’une voix qu’il essaya de garder la plus naturelle possible :

« Nous avons négocié avec le despote Uros et le blocus est levé. De plus, Shadjar est de nouveau notre alliée. Elle viendra nous épauler dans notre guerre contre Shem. »

La déclaration provoqua une explosion de joie dans le port. Tandis que la nouvelle se répandait dans la ville, des cris se faisaient entendre. Cela fit sourire l’héritier du Guide qui devait y trouver un certain réconfort.

« Merci encore, noble Cyrus. », dit Mani, reconnaissant. « Sans vous, ces négociations n’auraient jamais abouti. J’ai une dette envers vous, je ne l’oublierai jamais. »

« C’était la chose honorable à faire. Allons donc annoncer la bonne nouvelle à Leurs Majestés. », répondit-il.

L’homme semblait avoir retrouvé ses esprits. Son visage était à nouveau de marbre. Il repartit en direction de la Colline Fleurie, accompagné de Nizam. Mani les regarda partir, se demandant s’il ne venait pas de se créer un ennemi de plus. Mais cette fois, cette perspective le terrifia. Cyrus était la dernière personne qu’il voulait avoir comme adversaire.

***

Mani était réveillé depuis l’aube. Debout au bord de la fenêtre, il buvait un sherbet en réfléchissant. La saison chaude tirait sur la fin et les matins étaient frais. C’était agréable. Les navires du despote Uros occupaient toujours la baie, mais cette fois ils laissaient passer les bateaux marchands. Ils étaient de nouveau leurs alliés. Depuis son retour des négociations, le jeune prince avait demandé au maître d’armes du palais s’il était possible qu’il l’entraîne au maniement des armes. Le combat contre Darius le hantait encore. La nuit, il renvoyait le visage révulsé de son rival, crachant des litres de sang et convulsant sur le sol. Cela s’était passé six jours plus tôt. Depuis, il avait à Malik Shah ce qui s’était passé. Le souverain avait conclu lui aussi qu’ils avaient fait ce qu’il fallait.

« Tu as eu beaucoup de chance… et tu as agi en chef de guerre. Tu n’as pas hésité à frapper Darius dans le dos. Tu dois ta victoire à cela. », avait-il dit.

Ils avaient ensuite décidé qu’il fallait enterrer cette histoire.

« Si Cyrus garde le secret, cela évitera au royaume des soucis inutiles. C’est une bonne chose que vous vous entendiez bien. Il t’a choisi plutôt que son frère. », avait dit le souverain.

« Non, il a choisi ce qui lui semblait être le plus honorable. », avait répondu Mani, désolé.

« Ne te sens pas mal pour cela. Il a choisi la voie morale, nous ne sommes pas tous obligés d’être des parangons de droiture comme lui. Si c’était le cas, le monde serait un endroit bien ennuyeux. », avait-il conclu.

Il n’avait pas eu l’occasion de discuter avec le roi depuis. Leur entretien avait malgré tout un peu allégé la culpabilité qu’il ressentait. Il commençait à se dire qu’il avait agi comme il fallait. Accoudé à sa fenêtre, il but une autre gorgée de sherbet et dirigea son regard vers la droite. Au loin, derrière la porte de Difa, au sud de la ville, les premières armées des provinces étaient arrivées et avaient installé leurs camps. Le reste des troupes devait suivre dans les semaines à venir. Après cela, on se mettrait en marche pour aller au-devant des Shemites. L’idée était de les attaquer non loin des côtes pour pouvoir profiter de l’avantage qu’offraient les navires shadjaris.

Son regard se porta ensuite sur le Palais du Guide. Il se demanda dans quelle aile de l’édifice d’albâtre Emna résidait. En pensant à elle, il revit son sourire et ses yeux et cela lui réchauffa le cœur. Il allait la voir de nouveau le lendemain pour le jour sacré du yokshanbeh. La dernière fois, il l’avait contrariée. Il se demanda si elle allait accepter de lui parler.

Il fut tiré de ses pensées quand quelqu’un frappa à la porte de ses appartements. Quand il ouvrit, une servante l’informa qu’il était attendu dans la salle du trône par le Seigneur de la Guerre. Il s’habilla rapidement et descendit. Il parcourut les larges couloirs du palais et arriva devant la porte. En se tenant debout là, il eut un mauvais pressentiment. Pourquoi était-il convoqué en urgence ainsi ? Il chassa les sombres pensées de son esprit et pénétra dans la grande et majestueuse pièce. Celle-ci servait à accueillir les diplomates venus des autres provinces ou de l’étranger. Parfois, elle servait aussi de salle à manger pour les grands banquets. Malik Shah était assis sur son trône et arborait une mine sévère. Thani et Alima étaient là ainsi que les trois généraux Ramin, Mehr et Shahin. On avait aussi amené un certain nombre de hauts fonctionnaires et d’officiers. Le long des murs s’alignait une cinquantaine de mamlouks.

En les voyant ainsi rassemblés, il fut rassuré. Jamais on ne convoquerait autant de monde pour lui. Même si ce n’était pas rationnel, il avait peur d’avoir des ennuis.

Il s’approcha du trône en claudiquant avec sa canne et le roi lui fit signe de venir à côté de lui. Un servant posa une chaise à droite du souverain et il put s’asseoir dessus.

« Bonjour, Votre Majesté, que se passe-t-il ? »

« Un émissaire un peu spécial a demandé une audience, je tenais à ce que vous soyez tous là. Après tout, ce n’est pas souvent que l’on reçoit des missions diplomatiques venues d’aussi loin et envoyées par quelqu’un d’aussi important », répondit le souverain avec un rictus.

Mani sentit de l’ironie dans le ton du souverain. Avant qu’il ne puisse demander de qui il s’agissait, des coups de tambour frappés par un mamlouk résonnèrent dans la salle. Le messager faisait son entrée.

C’était un Tribal, au vu de ses tatouages. Mais chose étrange, il était entièrement vêtu de blanc. De sa robe ample à son foulard qui cachait le visage. Habituellement, les sudistes s’habillaient de nuances de bleu. Il avançait d’un air impérieux et tenait à la main un parchemin enroulé. Par moments, il tournait la tête pour fixer les mamlouks en fronçant les sourcils. Derrière lui marchait un autre homme, vêtu de la même manière.

Ils s’arrêtèrent à quelques pas du trône et firent une très légère courbette, geste insuffisant face à un souverain du rang de Malik Shah. Mani le sentit se crisper à côté de lui, ses longs doigts enfoncés dans le bois de ses accoudoirs.

« Bonjour à vous, émissaires. Vous avez requis une audience auprès de Sa Majesté Malik Shah, Seigneur de la Guerre de Butra. Maintenant, parlez. », dit le grand vizir Thani.

« Bonjour à toi, Malik Shah, grand de Butra, je viens au nom d’Awsad, messager de la Déesse et prince de tous les hommes. », dit-il avec un lourd accent du sud.

L’homme n’avait pas pris la peine de retirer son foulard et cachait son visage à l’assistance. Les généraux le fixaient en fronçant les sourcils, particulièrement Shahin, qui dirigeait les farseh de Ghazna. Le prophète Awsad était une menace pour les sudistes et ils ne plaisantaient pas avec ce sujet. Des murmures résonnèrent parmi les hauts fonctionnaires. Des murmures désapprobateurs.

Malik Shah choisit de commencer par de l’ironie :

« Prince des hommes ? Et qui lui a donné cette autorité ? »

L’émissaire sembla s’offusquer de la réponse du souverain.

« La Déesse elle-même, par miséricorde pour les humains. Elle l’a mandaté afin qu’il transmette son message à tous les habitants de la terre. Ô Malik Shah, soumets-toi à Son appel et Sa Colère te sera épargnée. Permets à ton peuple de pouvoir un jour accéder à Son Oasis d’Argent et d’y vivre pour l’éternité. Cesse de prier tes idoles et soumets-toi ! Ou crains les flammes du Désert Éternel ! », répliqua-t-il en gesticulant de manière théâtrale.

Mani eut du mal à se retenir d’éclater de rire. Malik Shah, lui, ne trouvait pas la situation drôle et ses généraux non plus. S’avançant sur son siège, il répondit au messager en secouant l’index vers lui :

« Tu sors de ton désert et tu arrives dans ma capitale couvert de poussière. Tu entres dans ma salle du trône en étalant des déjections de dromadaire sous tes pas. Tu laisses ton odeur nauséabonde venir me frapper les narines. Tu ne te prosternes pas devant moi et tu gardes ton visage caché en ma présence. Tu me parles comme tu parlerais à un manant et tu prétends apprendre à Malik Shah, Seigneur de la Guerre de Butra, devant quels dieux ils doit se prosterner ? »

« Pas des dieux, mais une déesse, la Déesse. », répondit calmement le messager en levant l’index vers le ciel.

Le geste choqua l’assistance. Mani entendit des cris étouffés parmi les hauts fonctionnaires et des conjurations fusèrent. À Butra, c’était les unicistes qui le faisaient habituellement. Ceux-ci prétendaient qu’Amesha Arshtish et Amesha Aat n’étaient en fait qu’un seul être, tantôt guerrier, tantôt bâtisseur. Leur hérésie était fermement interdite dans le royaume. Mani entendit Alima égrener frénétiquement son chapelet en prononçant une prière. Le souverain fit le signe du brasier en regardant l’émissaire avec dégoût avant de répliquer :

« Je suis à deux doigts de te faire décapiter pour le geste que tu viens de faire, vil mécréant. Comment oses-tu ainsi manquer de respect à mes gens et à moi ? Si cet Awsad est réellement le messager de votre divinité, pourquoi ne vient-il pas délivrer lui-même son message ? A-t-il peur de finir plus court d’une tête ? »

L’émissaire ne se démonta pas. Repartant encore une fois sur de grands gestes, il répondit :

« Le prophète ne peut délivrer lui-même l’appel à tous, car il n’est qu’un simple humain comme vous et moi, même s’il est touché par Sa grâce. Il a réussi à changer les cœurs des tribus présentes au festival décennal d’Aghmar en accomplissant nombre de miracles. Si tu te soumets au message, ô grand Malik Shah, tu seras épargné quand la grande armée libératrice viendra déferler sur les royaumes côtiers du Continent Jaune. »

Le Seigneur de la Guerre fronça les sourcils un peu plus. Son visage s’était subitement fait moins ironique.

« Tu me menaces, messager ? »

« Non, Malik Shah, je t’apporte Son message, il te suffit de te laisser toucher par Sa grâce et tu feras partie du peuple sauvé. »

Outrage suprême, l’émissaire venait d’ignorer tous les titres du souverain et l’avait juste appelé par son nom. Ce dernier eut un rire narquois.

« Allez, j’en ai assez entendu. »

Se tournant vers Abed, l’un des officiers présents, il lui fit un signe de la main. Celui-ci hocha la tête. Deux mamlouks se saisirent du messager et le jetèrent brutalement à genoux. L’homme se mit à hurler :

« Ô Malik Shah ! Ne commets pas cette erreur ! Il n’est pas trop tard pour te tourner vers Sa lumière ! »

Abed frappa le visage l’émissaire de son poing ganté de maille. L’homme s’écrasa sur les dalles de la salle du trône.

« Le Seigneur de la Guerre t’a dit de te taire ! », s’écria l’officier.

Le souverain se leva et s’approcha.

« Tu es à genoux, je vois que tu as retrouvé un peu d’humilité face à un homme de mon rang. Mais j’aimerais aussi voir ton visage. »

Abed força l’émissaire à se redresser. L’homme saignait abondamment du nez et de la bouche. L’officier saisit son foulard et le retira, révélant sa figure. Outre les tatouages habituels que portaient les Tribaux, il avait un tatouage linéaire qui allait de ses sourcils jusqu’au bout de son nez et qui était probablement là pour l’unité divine qu’il prêchait.

« Dis-moi émissaire, combien y a-t-il de dieux ? », demanda le roi.

« Une… une seule, ô Malik Shah, c’est la Déesse. »

Le souverain fit le signe du brasier, le visage gris et déformé par le dégoût que lui inspirait le messager.

« Faux, les vrais dieux sont ceux que tu vois représentés derrière mon trône. Amesha Arshtish et Amesha Aat. Pour t’apprendre cette leçon, tu vas perdre deux doigts. »

« Non ! Non ! Ô grand Malik Shah ! Ne fais pas ça, je ne suis guère que le messager de la Déesse ! », supplia-t-il.

« Pour un messager, je trouve que tu te permets beaucoup de libertés sur le protocole. Je vais t’apprendre comment on traite ceux qui me manquent de respect. »

Abed s’approcha avec un couteau et saisit l’index de l’homme qu’il posa à plat sur le sol. D’un coup sec, il le trancha. Les cris de l’émissaire résonnèrent dans la salle. Il tenta de se débattre, mais l’officier réussit à saisir son second index qu’il trancha aussi net.

« Te voici privé de ces doigts avec lesquels tu t’es permis le geste grossier que tu m’as fait tout à l’heure. », dit le Malik Shah.

Il retourna ensuite s’asseoir sur son trône. Quand il se fut installé, il ajouta :

« J’ai un message pour ton maître, le faux prophète. »

En disant cela, il montra du doigt l’homme qui accompagnait l’émissaire. Abed comprit et avança pour se saisir de lui. Ce dernier, voyant qu’il risquait un sort funeste, commença à reculer pour s’enfuir, mais se retrouva encerclé de mamlouks.

« Dis-lui que j’attends avec impatience son arrivée et qu’en gage de bonne foi, je lui offre la tête de ton compagnon. »

« Non ! Non ! Pitié, ô Malik Shah ! », s’écria le second messager.

Les mamlouks saisirent l’homme et le mirent à genoux, le forçant à coller sa tête contre le sol. Abed dégaina son sabre et l’abattit d’un coup sec sur la nuque de sa victime. Le bruit liquide de chair tranchée rappela à Mani le moment où il avait frappé Darius de son arme. Il sentit son estomac se nouer.

« Va dire à ton maître que nul homme n’insulte impunément Sa Majesté Malik Shah ! Qu’il soit mandaté par une catin céleste ou pas ! », conclut le souverain avec de quitter la salle d’un pas impérieux.

Thani descendit de l’estrade pour rejoindre Abed.

« Fais en sorte que ses blessures aux doigts soient soignées avant de le renvoyer dans le désert. Il doit apporter la réponse de Sa Majesté vivant. »

« Oui, grand vizir. », répondit l’officier.

À côté, l’émissaire était allongé sur le sol, pleurant sur son sort. Deux mamlouks se saisirent de lui et le traînèrent hors de la salle. On fit de même pour le cadavre de l’autre messager tandis que des servants arrivaient avec des seaux d’eau pour nettoyer le sang qui maculait les dalles de pierre noire.

Mani était abasourdi par la scène à laquelle il venait d’assister. Tout d’abord, l’audace des émissaires et leur attitude l’avaient laissé bouche bée. Mais ce fut la réponse du souverain qui le laissa stupéfait. Il savait par avance que l’audience se passerait ainsi, sinon il n’aurait pas convoqué les membres les plus importants de sa cour pour y assister. La cruauté dont il avait fait preuve avait imposé le respect à tous.

Sa grand-tante quitta à pas lents la salle du trône. Il la suivit.

« Ce à quoi tu as assisté, Mani, est l’exemple d’un bon souverain. Il a envoyé un message à ce prophète, mais il a aussi envoyé un message à sa cour. L’accueil qu’il a réservé aux messagers de cette fausse religion va faire le tour de la cité et tout le monde saura qu’il ne faut pas manquer de respect à Malik Shah. », dit-elle.

« En effet, c’était assez impressionnant à voir. Sa Majesté ne manque pas d’ironie même dans ce genre de situations. Il a fait couper les deux index du messager. »

« Le Seigneur de la Guerre aime l’humour noir. », répondit-elle en égrenant son chapelet de ses doigts fripés.

« Ce messager a eu ce qu’il méritait. Il se pensait invincible, protégé par sa déesse. Cela lui a fait oublier les règles basiques du protocole. », ajouta-t-elle. « Ce prophète a l’air de monter assez vite. Qui sait s’il n’envahira pas notre frontière sud bientôt. Les rumeurs disent qu’il a pris le contrôle d’Aghmar, la cité où se réunissent les Tribaux. »

« Nous réussirons à les repousser. Ils ne doivent pas être bien nombreux. », dit Mani en ricanant.

« Ne sous-estime jamais quelqu’un qui est mû par la foi. Ces partisans de la déesse sont des fanatiques. Des gens qui se battront jusqu’à la mort. »

« Nous verrons. »

Alima jeta un regard sur la salle. Les gens commençaient à partir. Certains restaient là pour discuter.

« Demain, après l’office du yokshanbeh, je donne un cours sur la fondation de l’Empire Jamanide. Viendras-tu y assister ? », demanda-t-elle.

Il n’avait rien de prévu. Il acquiesça.

***

La porte de Sehr se trouvait à l’est de la ville, non loin de la côte. Elle avait pour particularité de marquer le début du faubourg de Garsangeh. À la base, ce quartier était un caravansérail. Puis peu à peu, sa fonction avait changé quand il prit la fonction de quartier réservé aux étrangers qui s’installaient à Butra. On y trouvait diverses communautés venues d’un peu partout. La plus importante était la diaspora venue de Sikilir. Le sultanat de la Porte était un partenaire commercial majeur. Sa capitale, Sokat, constituait l’extrémité de la Route du Poivre. On trouvait aussi des gens venus de l’Empire des Iskandar, de Khiva, de Kassuf, d’Ibra, de Qûds et du Khorassan. Une communauté shemite vivait aussi là. Elle se faisait discrète depuis le début des troubles afin de ne pas s’attirer l’ire des Butris. Le quartier avait la réputation d’être malfamé. Les habitants respectables d’Assawda n’y mettaient jamais les pieds. Pourtant, au plus chaud de l’après-midi, Mani était en train de le parcourir, accompagné de ses deux mercenaires.

« Je comprends toujours pas pourquoi tu tenais à venir ici. », se plaignit Moein.

« Ce que je comprends pas, c’est pourquoi on est obligés de s’habiller comme des mendiants. », ajouta Arian.

« Allons, tu vois vraiment quelqu’un venir se promener en habits princiers dans ce quartier ? Ça pue les fedhleh et les habitants ont tous au moins un membre en moins. », répondit le premier.

« Ça explique toujours pas pourquoi on est là. », se plaignit le second.

« Arrêtez de vous plaindre, je vais vous expliquer. », coupa Mani.

Autour d’eux, les rues étaient en piètre état. Des bâtiments en bois ou en terre cuite encadraient un chemin boueux encombré de détritus. La puanteur était insoutenable. En effet, c’était aussi dans ce quartier que les marchands d’esclaves gardaient leur marchandise.

« Je vais être amené à diriger le peuple de Butra, un jour. Et les gens de ce quartier en font partie. Je dois voir comment ils vivent et s’il se peut qu’ils soient une menace ou un atout pour moi. Il ne faut jamais sous-estimer ce qui vient des bas-fonds. », expliqua-t-il.

Tandis qu’il parlait, il vit passer un groupe de mercenaires venus du Khorassan. Les guerriers n’étaient pas très grands, mais adoptaient une démarche imposante. Ils étaient vêtus d’armures constituées de plaques de cuir gravé de signes barbares. Sur leurs têtes trônaient des chapeaux faits de peau et de fourrure. Quand ils les croisèrent, Mani fut submergé par une forte odeur de cheval et de sueur sèche. Pendant un instant, il crut qu’il allait vomir.

« Ça y est, je me souviens pourquoi je ne viens jamais par ici. », ironisa Moein. « À cause des puants des steppes. Ceux qui sentent trop mauvais ou qui ont l’air agressifs, la garde ne les laisse pas entrer dans la ville. »

Le Khorassan était une région composée presque exclusivement de steppes. Ses habitants étaient de formidables cavaliers, mais étaient d’une barbarie sans égale. Elle se trouvait loin à l’est, au-delà de Shem et de Qûds, et abritait un ensemble de petits et moyens royaumes réputés instables.

« Il n’empêche que les mercenaires du Khorassan nous sont bien utiles. », répondit Mani.

« Je les prends tous, moi ! Au tir à l’arc, ils sont forts, mais à l’épée je gagne contre n’importe lequel d’entre eux. », fanfaronna Arian en se frappant la bedaine.

« Ces guenilles puent. », remarqua Moein en reniflant ses vêtements.

« Je pense que l’homme qui te les a vendues a fait une très bonne affaire. », répondit Mani.

Le quartier du marché d’Assawda était cosmopolite, mais ce n’était rien à côté du faubourg de Garsangeh. Mani était habituellement doué pour savoir d’où venaient les gens. Il regardait leurs vêtements et leurs visages et il écoutait les langues qu’ils parlaient. Mais aujourd’hui, il vit des gens dont il ignorait la provenance. Des hommes et des femmes aussi hauts que des palmiers et vêtus de peaux de bêtes. Ils parlaient une langue agressive à l’oreille et buvaient dans des cornes de bœufs. Il vit aussi des enfants courir pieds nus dans la boue. Ils avaient le crâne rasé et couvert de tatouages complexes et colorés.

« C’est quoi tous ces foutus gens ? », s’exclama Moein quand ils passèrent devant un groupe d’étrangers qui parlaient en faisant uniquement claquer leur langue. « Ils parlent vraiment ? »

Ceux-là, Mani les connaissait :

« J’ai déjà lu un livre sur les habitants des contrées au-delà de Bani et Aksum. Certains d’entre eux ne parlent pas comme nous. Ils se contentent de claquer la langue et ils se comprennent entre eux de cette manière. »

Arian les fixa avec méfiance tandis qu’ils s’éloignaient d’eux.

« Cela m’étonne de vous voir choqués par ces gens. Je pensais que de par votre métier de mercenaires, vous aviez vu du pays. », remarqua le prince.

« J’ai grandi à la rude, mais je suis pas un barbare comme eux. », répondit Moein. « Après je comprends que ce soit difficile à appréhender pour un kos khool d’aristocrate. »

« Dans notre compagnie de mercenaires, on avait quelques Shemites, des Khivains et des Shadjaris, mais pas de ces sauvages qui puent l’étable. », expliqua Arian en ricanant.

« Tu ne sens pas non plus la rose, il me semble. », taquina Mani.

« Tu devrais un peu plus fréquenter les bains parce que tu sembles indisposer Sa Majesté. », répondit Moein en éclatant de rire.

Arian se renfrogna, vexé.

Tandis qu’ils riaient, Mani crut entrevoir quelque chose de familier au milieu de la foule des passants. Il s’arrêta et fixa son regard, cherchant ce qui avait attiré son attention. Très vite, il reconnut une tignasse de cheveux bruns et des colliers d’os qui se distinguaient parmi les gens. Il fit signe à Moein et Arian de l’attendre et s’approcha pour voir que Dihya, la magicienne qui travaillait pour Nepenthes, le dévisageait.

« Bonjour, Votre Grâce. », salua-t-elle.

« Quelle coïncidence, que viens-tu faire dans le quartier ? »

« C’est toi que je cherchais, en fait. », dit-elle.

« Comment savais-tu que j’étais ici ? »

« C’est elle qui m’envoie. J’ai une information qu’elle a jugé potentiellement intéressante pour toi. »

« Une information ? », répondit Mani en essayant de cacher son anxiété à l’idée qu’il ne pouvait pas aller nulle part incognito sans que Nepenthes ne l’apprenne.

« Oui, je ne peux pas t’en parler en pleine rue. Suis-moi. »

Tandis qu’il marchait avec la jeune fille en direction d’une gargote miteuse non loin, Mani fit signe aux deux mercenaires de les suivre quelques pas derrière eux. Quand ils pénétrèrent dans le bâtiment, ils les attendirent à l’entrée. L’établissement n’avait pas de nom. L’intérieur était sombre, humide et sentait fort. On avait tenté de décorer le lieu avec des tapisseries, mais celles-ci étaient usées et mangées aux mites. Le patron, debout derrière son comptoir, les regarda entrer d’un œil vitreux. Sur deux autres tables étaient installés des hommes qui cuvaient tranquillement leur boisson en fixant le vide. Tandis qu’ils s’asseyaient, le tenancier arriva vers eux en remettant son turban en place.

« Bonjour et bienvenue, vous voulez manger quelque chose ? Boire quelque chose ? », dit-il avec un sourire où manquaient quantité de dents.

« Sers-nous ton plat du jour avec deux coupes de koumis. Vieux de préférence. On a de la route dans les pattes, on a besoin de se détendre un peu. », dit Dihya avec son fort accent du sud.

« Tu reviens de voyage ? », demanda Mani tandis que le tenancier prenait congé.

« Non, mais je préfère qu’il se dise que je suis de passage. », dit-elle.

L’un des clients installés plus loin les fixait.

« Tu es sûre que c’est le meilleur endroit pour divulguer des informations secrètes ? », demanda-t-il à voix basse.

« Oh, tu parles de la loque au fond là-bas ? Il n’entend rien, il est trop abruti par les vapeurs d’harmal pour comprendre quoi que ce soit. »

Mani observa l’homme pendant quelques instants. Son regard ne bougeait pas.

« En effet, il a l’air de fixer le vide plus que nous. Quelle information importante avais-tu à me donner ? »

Dihya s’approcha pour parler à voix basse. Ses grands yeux noirs étaient écarquillés.

« Un complot se trame dans le sud. »

« Dans le sud ? »

« Oui, c’est cette catin impériale qui est derrière tout ça. »

« Livia ? L’épouse du prince de Ghazna ? », demanda Mani.

« Oui, elle complote… Elle complote… »

Elle fut interrompue par le retour du tenancier. L’homme posa deux assiettes de ragoût de mouton et deux coupes. Les mets dégageaient une forte odeur.

« Bon appétit, amis voyageurs ! », s’exclama l’homme en prenant congé.

« Merci, l’ami ! », s’exclama la magicienne.

Immédiatement après, elle se mit à manger goulûment la préparation. Mani touilla le ragoût avec sa cuillère, ne sachant trop s’il voulait risquer une indigestion. Il se rabattit sur la boisson. Il s’agissait de koumis, un lait fermenté que consommaient les gens du sud. Il détestait cela, mais il décida d’en boire un peu pour faire plaisir à Dihya. Il avala une gorgée et plissa le visage à cause de son acidité.

« Et donc, Livia complote quelque chose ? », continua-t-il.

« Oh ! Pas que elle. Ils sont nombreux à vouloir ce qu’elle veut. Mais pour le moment elle a besoin de vous, les Deux Trônes. Elle se contente de préparer le terrain. Turkan Khatoun voulait que je t’explique cela, voilà. », répondit-elle entre deux bouchées.

« Et son plan consiste en quoi ? »

« À la catin impériale ? »

« Oui. »

« Elle veut déstabiliser le royaume. Ils étaient pas contents, au Conseil des Anciens, quand ils ont appris que Micipsa épousait une étrangère. Une qui vient d’au-delà de la mer en plus ! Une esclave affranchie ! Le déshonneur ! Au premier festival de fin de transhumance auquel elle a assisté, elle ne savait même pas dans quel sens tourner pour la danse des fleurs. Quelle honte, ça a jasé, je peux te l’assurer ! »

Pendant un instant, il semblait qu’elle s’étouffait avec son ragoût, mais elle but une gorgée de koumis pour tout faire passer. Elle toussa et cela fit cliqueter les os de ses colliers. Mani lui trouva un charme étrange à cet instant, sans trop savoir expliquer pourquoi.

« Il s’est pris pour Massn’ssen, le héros des chansons ! Sauf que la vie, c’est pas une épopée. Il aurait dû épouser une fille du sud ! Une Tribale, pas une barbare ! »

« Il a eu tort, c’est vrai. Et pourrais-tu me détailler ce que prévoit la catin impériale ? », s’impatienta Mani.

« Elle parle de rendre sa gloire à Ghazna ! Quelle audace pour quelqu’un qui n’y est pas né ! »

« Elle prépare une révolte des provinces du sud ? »

« Non, non, pas ça. Enfin, pas exactement. »

Elle se tut pour avaler plusieurs bouchées de ragoût en réfléchissant.

« Mais tu devais le savoir. C’est une information importante, jeune prince. Turkan Khatoun voulait que tu le saches. Tu as la faveur des trois déesses, tu le sais ? Tu n’étais personne il y a quelques mois, il me semble. Et maintenant tu es prince. »

Mani ne releva pas le blasphème et répondit :

« Ah ? Et saurais-tu me dire le plan de Livia ? »

« Je te l’ai dit, enfin ! Tu n’écoutes pas ! »

Quand elle termina les dernières bouchées de ragoût, elle but d’une traite sa coupe de koumis.

« Tout ça pour dire que tu dois faire attention à cette étrangère. », conclut-elle avant de se lever.

« Attends ! Tu n’as pas plus de détails ? », s’exclama Mani tandis qu’elle commençait à prendre congé.

Le jeune prince sortit quelques pièces de sa bourse qu’il jeta sur la table puis suivit Dihya tandis qu’elle quittait l’établissement.

Ils sortirent dans la rue. Moein et Arian les attendaient sur le pas de la porte.

« Vous avez mangé vite ! », s’exclama le premier.

Mani l’ignora et continua à suivre la magicienne.

« Tu as raison de te montrer méfiant envers elle. », dit-elle en secouant l’index vers lui.

« Mais tu ne m’as pas expliqué pourquoi ! », se plaignit-il.

« Elle veut rendre sa gloire à Ghazna et déstabiliser le royaume ! C’est pas compliqué pourtant ! »

« Comment elle compte s’y prendre ? »

« Je dois partir, la reine m’attend. Elle tenait à ce que tu aies cette information. À bientôt, jeune prince ! »

Tandis qu’elle s’enfonçait dans la foule, Mani baissa les bras, frustré. Dès leur rencontre, il avait senti qu’elle n’était pas très saine d’esprit. Cela se confirmait aujourd’hui. Mais l’information qu’elle lui avait donnée corroborait ses soupçons. Il n’avait jamais apprécié Livia. Il trouvait qu’il y avait quelque chose d’ambigu dans son attitude. Il fallait qu’il la fasse surveiller de plus près. D’autant plus qu’elle séjournait à la cour en attendant le retour de son mari avec les troupes de Ghazna.

Le jeune prince se retourna, cherchant Moein et Arian, mais il ne les trouva pas. Autour de lui se pressaient les gens. Marchands, esclavagistes tirant leur marchandise au bout d’une chaîne, mercenaires et prostituées, mais nulle trace des deux hommes. Il rebroussa chemin, marchant difficilement avec sa canne sur le sol boueux. Il tournait le regard dans tous les sens pour essayer de les retrouver, mais ils n’étaient nulle part. Il était pourtant certain qu’ils l’avaient suivi quand il avait quitté la gargote. Il devait être tout près de l’établissement, ils l’avaient sûrement attendu là-bas. Aux abords d’une ruelle, une main lui attrapa le poignet et le tira. La surprise fit qu’il n’eut pas le temps de résister. Il lâcha sa canne et fit de son mieux pour ne pas tomber sur le sol souillé. La venelle était étroite et sombre. Il ne voyait quasiment plus rien. Il sentit une main l’attraper au col et le plaquer contre un mur.

« Qu… Qui êtes-vous ? Je n’ai pas d’argent ! », s’exclama-t-il.

« J’en ai pas après ton argent. », répondit une voix enrouée qui lui était familière.

Mani sentit le froid de la lame d’un couteau tandis qu’il reconnaissait la voix.

« Zurvan ? Que… qu’est-ce qui se passe ? Tu n’es pas en mission ? »

« Non, j’ai décidé que nous allions d’abord avoir une discussion, toi et moi. », répondit-il en pressant la lame sur la gorge du prince.

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