Le Marteau et l’Épée Tome 2 – Chapitre 1 – Incertitude

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Illustration : Persian Palace par Ekber Rusul

Prologue :

« Vous connaissez l’histoire de ma famille, émissaires ? », demanda le despote Uros en toisant Mani et Cyrus du haut de son siège.

Les deux hommes se regardèrent en silence. Ce fut l’héritier de l’Épée qui répondit :

« Je sais que la dynastie des Laskaris règne sur Shadjar depuis un peu moins d’un siècle et je sais aussi qu’elle n’est pas originaire de l’île. »

Ils étaient dans le pavillon du navire amiral du souverain. Celui-ci mouillait dans la baie d’Assawda au milieu d’une centaine d’autres vaisseaux de guerre.

« Oui, mais sais-tu ce qui nous a amenés à venir là ? », demanda Uros.

À sa droite et à sa gauche étaient assis ceux qui devaient être ses généraux. Pour le moment, aucun d’entre eux ne parlait. Ils se contentaient de les fixer d’un air renfrogné.

« Vous veniez de l’Empire des Iskandar donc je suppose que vous étiez des nobles et que vous avez fui quand Anthypatos I a retiré vos privilèges, il y a de cela un siècle. », répondit Mani.

Uros s’adossa à son siège en secouant l’index. L’homme avait la cinquantaine. Sa chevelure grisonnante reculait loin sur son front et ses yeux bleus étaient surplombés d’épais sourcils. Sa large mâchoire était rasée de près. Une couronne massive en argent gravée de motifs en spirales venait encercler sa tête. Il était en tenue de combat, de même que ses généraux. Celle-ci était composée d’une cotte de mailles par-dessus laquelle il portait un tabard arborant ses armoiries : le cyprès doré. Une longue épée pendait à sa ceinture et une grande cape rouge était accrochée à son dos. Il était assis sur un trône de bois massif richement décoré au milieu de ses généraux. Cyrus et Mani étaient quant à eux installés sur de simples chaises et une table avait été dressée au centre de la pièce.

« Exactement. Nous avons pris nos gens et notre fortune et nous avons embarqué sur nos navires. Nous avons cinglé en direction du sud et nous nous sommes arrêtés sur une île en proie au chaos : Shadjar. Depuis la chute de l’Empire Jamanide il y a cinq siècles, aucun clan n’avait réussi à l’unifier. Nous sommes arrivés et en jouant habilement des rivalités entre les factions, nous avons fédéré tout le monde. Aujourd’hui, plus aucune montagne ni aucun ravin n’échappe à notre contrôle ! », dit-il.

Les généraux acquiescèrent avec ferveur. Ils étaient trois et ne semblaient pas commodes. Leurs visages couturés de cicatrices témoignaient d’une vie de guerre et de combat. Mani sourit intérieurement. Le despote mentait éhontément, il était de notoriété publique que son royaume englobait à peine les côtés et que les terres échappaient complètement à son contrôle. Ses généraux étaient aguerris, car ils passaient leur temps à se battre contre les différents clans et factions de montagnards.

Les Shadjaris des côtes étaient des gens relativement évolués et raffinés grâce au commerce avec les autres royaumes et au brassage que cela entraînait. Les montagnards étaient certes rustres, mais ils avaient pour réputation d’être solides et honorables en plus d’être de formidables guerriers. Néanmoins, le despote Uros n’avait pris aucune de ces qualités. L’homme avait le manque de finesse et de subtilité d’un Impérial et il semblait s’en flatter. Mais il n’était pas non plus intègre et moral comme l’étaient les montagnards shadjaris. Malgré cela, Butra traitait avec lui et un accord commercial entre les deux royaumes existait jusqu’à présent.

« Mon père avait l’habitude de dire qu’il ne fallait pas que l’on oublie nos vraies origines. Nous venons de Citri, au sud-est de l’Empire. Une région belle et fertile où notre fortune était grande avant que le malheur ne frappe à nos portes et que cette carne putride d’Anthypatos ne nous prenne notre droit de naissance ! », expliqua le despote.

L’événement auquel faisait référence Uros était une guerre civile qui faisait suite à un décret de l’Empereur Anthypatos I qui abolissait le servage au sein de son empire. Cette pratique consistait à dire qu’une personne appartenait à la terre où elle était née et donc au seigneur qui régnait sur elle. L’édit avait provoqué une révolte des principales familles nobles. Elle s’était finie par la victoire écrasante de l’Empereur. Les perdants avaient dû soit céder et libérer leurs serfs, soit fuir le pays. Les Laskaris étaient l’une de ces familles. Originaires du sud-est du royaume, ensoleillé et fertile, ils n’avaient pas accepté de devenir de simples gouverneurs de province. Ils avaient abandonné leur palais de Citri et s’étaient exilés.

« Nous sommes des Impériaux avant tout. », dit-il. « Nous ne sommes pas des orientaux débauchés comme vous, descendants de Jaman. »

Les généraux acquiescèrent de nouveau. Mani et Cyrus ne réagirent pas à la pique. On les avait prévenus avant de les envoyer discuter avec le despote qu’il n’était pas un homme facile. Il était réputé pour être violent et belliqueux. Mais il fallait impérativement renégocier l’accord avec lui, Shadjar était un allié précieux, aussi compliqué à supporter que soit son souverain.

« Nous sommes ici au nom des Deux Trônes. Je suis Cyrus et je représente le Guide. »

« Et je suis Mani, pour le Trône de la Guerre. »

En disant cela, les deux hommes firent une courbette au roi.

Ce fut l’un des généraux qui parla. Un homme à l’épaisse toison grisonnante et au visage léonin. Tout comme ses compagnons, il était vêtu d’un tabard à armoiries par dessus sa cotte de mailles :

« Heureux de voir que Butra nous estime assez pour envoyer ses deux héritiers. »

La figure d’Uros se radoucit. Un autre général, petit, mince et au visage long ajouta :

« En effet, nous avons toujours été alliés, je pense que l’on peut trouver un accord. »

Sous leurs pieds, le plancher tanguait légèrement sous le roulis des vagues.

Cyrus entama les pourparlers :

« Il est venu à la connaissance de Leurs Majestés Hadi et Malik Shah que vous étiez mécontents de l’accord commercial qui lie nos deux royaumes et que c’est ce qui vous a poussé à vous allier avec notre ennemi Shem. Nous sommes ici pour en discuter et trouver un terrain d’entente, car notre collaboration est très précieuse pour les Deux Trônes. »

Uros se redressa sur son siège et dit :

« En effet. Cet accord a été négocié à une époque où Shadjar était un royaume encore fragile et où nous avions désespérément besoin d’alliés commerciaux. Néanmoins, depuis que je suis au pouvoir, nous sommes devenus une puissance militaire et économique non négligeable. Pour preuve, nous bloquons le port de votre capitale ! »

Mani garda un visage de marbre. Il ne supportait pas les hommes comme Uros. Les fanfarons menteurs. Shadjar était un royaume mineur dans la région. Butra, Shem et Khiva pouvaient chacune l’écraser d’un simple coup de botte en temps normal.

« Il est vrai que le statut de l’île a changé au cours des précédentes décennies. », dit le jeune homme.

Cyrus hocha la tête pour marquer son approbation.

« C’est pour cela que nous avons une proposition à vous soumettre concernant les frais de douane et de stockage que Shadjar touche sur les navires qui transitent par ses ports. », reprit Mani.

Le visage d’Uros se radoucit :

« En effet, c’est là-dessus que le bât blesse. Ces frais sont un apport économique très important pour nous et pourtant ils sont ridiculement bas ! »

Cyrus sortit un parchemin qu’il déplia et lut :

« Il me semble qu’actuellement ils sont de dix nards par talent pour les épices, huit nards par talent pour la soie, sept nards par talent pour les fourrures, cinq pour les autres étoffes… »

« Oui, oui, je connais les taux actuels ! Mais ce que je sais surtout c’est qu’ils sont très bas ! N’essayez pas de m’enfumer avec des chiffres ! », coupa le despote.

Le visage de Cyrus se crispa et il semblait presque qu’on pouvait y déceler de la colère. Il garda néanmoins son calme et ajouta d’un ton sec :

« Le roi mon père propose d’augmenter ces frais d’un quart pour les épices, la soie et les fourrures et de moitié pour tous les autres types de marchandises. Nous renouvellerions ainsi l’accord passé pour trente ans. Au terme de ce temps, il faudra en négocier les modalités de nouveau. »

La proposition sembla ravir les généraux qui ne purent s’empêcher de sourire. L’un d’entre eux acquiesça en regardant l’un de ses confrères.

« Ce n’est pas assez. », coupa Uros.

Le général au visage léonin ne put s’empêcher d’intervenir :

« Votre Majesté, cela représente une augmentation d’un tiers de nos revenus douaniers. Par année, c’est plus de dix-mille… »

« Je sais ce que cela représente ! », coupa le despote en frappant la table du poing. « Mais ce que je sais aussi, c’est la valeur de notre île pour les royaumes côtiers comme Butra. Sans nous, ils seraient obligés de rejoindre Sikilir et l’Empire en longeant les côtes de la Mer Blanche par les ports de Qûds, Uruk et Kassuf et leurs frais de douane seraient bien plus élevés que cela ! »

Négocier avec un homme comme Uros n’était pas simple, mais Cyrus était resté stoïque.

« Que demandez-vous, Votre Majesté ? », dit-il.

« Je veux trois quarts de plus pour les marchandises précieuses et le double pour le reste. », annonça Uros.

Cyrus et Mani se regardèrent. Avant de venir négocier, on leur avait dit jusqu’où ils pouvaient aller en concessions. Ce que réclamait Uros était somme toute acceptable, mais il fallait obtenir le meilleur accord possible. Ce fut l’héritier de l’Épée qui parla :

« Ce que vous demandez est impossible, Votre Majesté. Faire cela reviendrait à vendre à perte pour nous. Il nous serait plus rentable de cumuler les frais de douane de Qûds, Uruk et Kassuf. Nous ne pouvons pas monter plus haut que moitié plus pour les marchandises précieuses et trois-quarts pour le reste. Et en faisant cela, nos commerçants en souffriraient grandement, mais si c’est nécessaire nous le ferons… »

L’idée que Butra pourrait dévier ses routes sembla faire mouche. Mani avait retourné l’argument d’Uros contre lui. Le despote prit le temps de réfléchir avant de parler.

« Je pourrais être disposé à revoir mes demandes à la baisse en effet. Nous sommes alliés depuis longtemps, le but ici est de trouver un accord qui garantisse à toutes les parties de prospérer. », dit-il.

« C’est pour cela que nous sommes ici, Votre Majesté. », dit Cyrus.

« Néanmoins, Sa Majesté Malik Shah m’a chargé de vous soumettre les conditions de cet accord. », ajouta Mani.

Le visage d’Uros vira au rouge.

« Les conditions ? Pensez-vous être en mesure de m’imposer des conditions ? N’oubliez pas que je bloque votre port ! »

Mani l’ignora et continua :

« Cet accord commercial, si nous le signons, sera fragile. Comme vous le savez, l’armée shemite marche en ce moment même sur nous. Si elle venait à nous assiéger et à nous vaincre, vous seriez perdant, car vous auriez à renégocier un nouvel accord avec le roi Shamshi-Adad. Et comme vous le savez, il n’est pas un homme à qui l’on impose quoi que ce soit. Il vous saignera et vous obligera à baisser vos frais de douane. Il est dans votre intérêt de vous allier avec nous contre lui. »

Les généraux se tortillèrent sur leurs chaises. L’un d’entre eux finit par parler :

« Votre Majesté, il dit vrai. Il ne serait pas bon que Shamshi-Adad gagne en puissance. Qui sait s’il ne se tournera pas ensuite vers Shadjar pour nous annexer. »

Uros avait les sourcils froncés. Il n’était pas content. Il réfléchit un moment puis dit :

« Très bien, j’accepte. Moitié plus pour les marchandises précieuses et trois-quarts pour le reste. Je vous soutiendrai militairement jusqu’à ce que Shamshi-Adad retire ses troupes et rentre à Meydoun. »

« Merci, Votre Majesté. Vous êtes un homme sage. Vous ne regretterez pas cet accord. », dit Mani.

Le visage d’Uros n’en continua pas moins à exprimer de l’énervement. Ses doigts bougeaient par moments de manière compulsive. Il finit par dire :

« Mais je ne peux pas accepter cet accord tel quel, car… J’ai fait une promesse. »

Les généraux jetèrent sur le souverain un regard interrogateur.

« À Shamshi-Adad, Votre Majesté ? », demanda Cyrus.

« Non. »

En disant cela, il se leva et marcha lentement autour de la table, la main posée sur le pommeau de son épée.

« L’honneur est pour moi une chose capitale. Sans honneur, un homme n’est plus un homme. Et quelle ignominie ce serait pour moi si je ne respectais pas la promesse que j’ai faite à un ami ! »

Le despote marqua un temps de pause. La situation commençait à agacer tout le monde, même ses généraux.

« J’accepte votre accord, mais j’y ajoute une condition. », trancha Uros.

Des pas rapides se firent entendre derrière eux. Mani ne put rien faire quand deux soldats le saisirent. Il tourna la tête et vit qu’il en était de même pour Cyrus.

« Qu’est-ce que vous faites ? », s’écria l’héritier du Guide en se débattant. Il réussit presque à se dégager, mais l’un des soldats posa la lame de son épée sur sa gorge l’obligeant à arrêter de bouger.

« Despote Uros, ce que vous faites là va à l’encontre de toutes les règles des pourparlers ! Vous vous exposez à la colère divine ! », menaça Cyrus.

Le géant dominait les deux soldats qui me retenaient de plus d’une tête.

« Ne vous inquiétez pas, c’est pour corriger une injustice que je fais cela. Les dieux m’en remercieront. », répondit le souverain. « L’un de vous deux ici a usurpé quelque chose à mon ami il y a quelques jours. Nous ne connaissions pas avant cela, mais il est venu me voir pour me demander mon aide. Et comme je suis quelqu’un d’intègre et d’honorable, j’ai décidé de répondre à sa requête. »

La porte du pavillon s’ouvrit derrière eux et des pas se firent entendre sur le plancher. Mani se retourna et reconnut immédiatement Darius. L’héritier déchu avait le visage et le bras bandés. Son œil gauche était caché.

« Messieurs, je vous présente l’héritier légitime du trône de l’Épée. »

« Darius. », se contenta de dire Cyrus, le visage fermé.

« Bonjour à toi, mon frère. Tu es content de me voir ? »

« Tu es un déshonneur pour notre dynastie. C’est donc ainsi que tu espères récupérer le trône ? »

« Récupérer ? Non, le trône a toujours été à moi ! Il m’a été usurpé et aujourd’hui, le cafard qui a tenté de me prendre mon droit de naissance va rejoindre les dieux ! », répondit Darius en pointant Mani du doigt.

« Ma condition pour l’accord est que Sa Grâce Darius soit réhabilité comme prince héritier. », dit Uros. « Pour l’usurpateur, je m’occuperai personnellement de son exécution. »

« Que lui as-tu donc promis, Darius ? Tu penses vraiment que je te laisserai faire ? », demanda Cyrus.

« Le despote Uros est un homme honorable, je ne lui ai rien promis en retour, enfin ! », assura Darius.

Le souverain de Shadjar dégainait déjà son épée.

Mani eut des frissons dans le dos. Était-ce donc comme cela que tout allait finir ? Il pensait que les dieux lui avaient réservé un avenir radieux, mais il semblait que le chemin se terminait aujourd’hui. Il réfléchissait du mieux qu’il pouvait, mais il n’entrevit aucune issue qui lui permette de garder sa tête.

« Ce que vous faites là est de l’ingérence, Despote Uros. Le Seigneur de la Guerre a fait son choix et il a choisi Sa Grâce Mani comme héritier. », dit Cyrus.

La colère de l’héritier du Guide n’était plus bridée. Il n’aimait de toute évidence pas être menacé et avoir ses mouvements restreints.

« Comment oses-tu dire cela de ton frère ? », s’exclama Darius. « Tu as trahi le royaume et la volonté divine, toi aussi ? »

Les frères se fixèrent en silence, s’assassinant l’un l’autre du regard. Uros, debout à côté, semblait exulter. Enfin, Mani intervint :

« Allons, puisqu’il a été décidé que ma vie devait prendre fin aujourd’hui, il ne serait que justice de me laisser me défendre tout seul. »

Darius tourna son regard vers lui :

« Je ne vois pas quelle rhétorique pourrait te tirer d’affaire, insecte. »

Mani sourit.

« Non, pas verbalement, je vais me défendre l’épée à la main. »

Chapitre 1 :

Cela faisait deux jours que la baie d’Assawda était encombrée de navires de guerre. Ils étaient arrivés durant la nuit où Mani avait survécu à l’embuscade de Darius. Jusqu’à l’horizon, les quelque deux-cents vaisseaux empêchaient quiconque d’aller et venir. C’était une mauvaise nouvelle pour la cité, mais une excellente nouvelle pour les partisans de l’Épée. Désormais, plus aucun doute ne subsistait dans les esprits : la guerre était aux portes, il fallait maintenant se défendre.

Malik Shah était optimiste, car il jugeait que ce blocus n’était qu’un bluff du despote Uros de Shadjar. L’homme cherchait à renégocier les accords commerciaux conclus entre son île et le royaume de Butra afin d’augmenter ses revenus douaniers. Il suffisait donc d’aller discuter avec lui pour trouver son prix. Avec un peu de chance, il se joindrait même à eux pour aller en guerre contre Shem.

Ce matin-là, Mani se réveilla à l’aube. Ses blessures n’étaient pas très profondes et la douleur bien moindre à ce qu’elle avait été le lendemain de l’attaque. Il se redressa sur son lit pour regarder à l’extérieur. L’obscurité était toujours sur la cité même si on voyait une aura rose qui commençait à poindre à l’horizon. Il posa prudemment les pieds sur le sol et saisit une canne placée contre son sommier. Avec des gestes lents, il se leva. La plaie à son flanc tirait et lui infligeait une douleur sourde qu’il ignora du mieux qu’il put. Aujourd’hui était un grand jour pour lui et il n’allait pas rater cela. Aujourd’hui, le Seigneur de la Guerre allait annoncer qu’il le nommait prince héritier. Il n’était donc pas question de passer la journée alité.

Il fit un premier pas, puis un second et se rendit compte que la douleur était moins importante une fois debout. Se redresser avait été l’étape la plus dure. Une table avec des mets et une carafe de sherbet avait été dressée non loin du lit. Il se servit un verre de boisson sucrée et l’avala d’une traite. Deux autres suivirent. Après cela, il entreprit de se remplir l’estomac. Son corps allait avoir besoin de beaucoup d’énergie pour soigner ses plaies.

Tout en mangeant, il fixait le Palais du Guide couleur d’albâtre, trônant sur la Colline Fleurie. Sans s’en rendre compte, ses pensées dérivèrent vers Emna. La jeune fille occupait de plus en plus son esprit. Il savait bien sûr ce que cela voulait dire et il était grandement méfiant à l’égard de ce genre de sentiments. Ils obscurcissaient le jugement et nuisaient à l’objectivité. De plus, elle était la fille de Baharak. La reine le haïssait et devait encore plus le haïr maintenant. Son fils Darius, en qui elle plaçait tous ses espoirs, était désormais un vulgaire fugitif. Mais malgré tout, il ne pouvait s’empêcher de penser au sourire d’Emna et à la courbe de ses joues.

Secouant ses pensées, Mani s’habilla tant bien que mal puis, lentement, sortit de sa chambre. Il avait été placé dans des appartements situés au premier étage du palais, sur l’aile est, qui étaient traditionnellement réservés aux invités. Après avoir parcouru un long couloir au sol couvert de tapis cramoisis et dorés et aux murs pendus de tapisseries, il atteignit le grand escalier qui menait vers l’entrée. À pas mesurés, il descendit les marches, s’appuyant sur sa canne. À l’exception de quatre soldats en faction, le hall était vide. Ils le saluèrent tandis qu’il claudiquait vers la grande porte.

L’air frais du matin lui fouetta agréablement le visage. Autour de lui, l’esplanade était vide à l’exception d’une silhouette. Moein était au rendez-vous.

« On ne m’a pas laissé entrer pour venir te rendre visite. », dit-il.

L’homme tentait d’afficher son habituelle mine assurée, mais il laissait transparaître un peu de tristesse malgré lui.

« Bonjour, Moein. Merci encore pour ce que tes compagnons et toi avez fait l’autre soir. Sans vous, je serais mort aujourd’hui. »

Le mercenaire se contenta de hocher la tête. Il serrait les dents.

« J’ai appris pour ton compagnon. Je m’occuperai de payer pour ses funérailles. Tu le connaissais depuis longtemps ? », demanda Mani.

Il acquiesça :

« Depuis l’enfance, nous avons grandi ensemble avec lui et Arian. Tous trois des orphelins recueillis par les mercenaires. Il était comme un frère pour moi. »

Il fit un geste de la main comme s’il jetait quelque chose par dessus son épaule :

« Après, c’est la vie. Notre métier est un métier risqué. La mort nous attend à chaque tournant. »

Le mercenaire, en disant cela, n’y croyait pas et cela se voyait dans son regard. Il était profondément endeuillé. Cela attrista Mani.

Les deux hommes quittèrent l’esplanade et avancèrent en direction de la rue qui descendait vers la ville. Mani allait lentement, sa canne claquant sur les pavés.

« Tu vas réussir à marcher jusqu’à la ville ? Je peux aller chercher un cheval. », dit Moein.

« Non, non, ne t’inquiète pas pour moi. »

Il ne voulait pas faire son tour de la ville monté. L’intérêt de ces balades était d’écouter les conversations et de saisir l’atmosphère de la cité. Il était donc indispensable de marcher parmi le peuple pour le faire correctement.

« Arian nous attend plus bas. Je lui ai demandé de venir aussi. Darius est encore en fuite, il se pourrait qu’il tente quelque chose. », dit Moein.

« Tu as bien fait. Voici ta rétribution et celles de tes compagnons pour avant-hier. », dit Mani en lui tendant une lourde bourse.

Le jeune homme avait décuplé la solde de chacun des mercenaires.

« Tu es généreux aujourd’hui, dis donc. »

« Darius vous a proposé dix fois ce que je vous paye et vous avez refusé. C’est pour vous remercier de m’être restés fidèles. »

« Bah ! Je n’aurais jamais pu travailler pour une raclure comme lui de toute façon ! », plaisanta Moein en prenant la bourse.

Il ajouta :

« J’apprécie le geste, merci. »

Mani serrait les dents. Il lui était difficile d’avancer avec sa canne sur le sol pavé.

« Darius est activement recherché par Malik Shah. Il s’en est pris à un membre de sa famille et cela lui donne un droit de vie et de mort sur lui. »

« On peut dire qu’il a scié la branche sur laquelle il était assis. », répondit Moein.

« Oui, un criminel reconnu ne peut pas hériter du trône. »

Le mercenaire ricana.

« T’as une chance de cocu, n’empêche. Tu frôles la mort, et quand tu te réveilles, ton plus grand ennemi est hors d’état de nuire. »

« C’est grâce à toi et à tes compagnons que j’ai survécu. »

« Non… ce coup d’épée aurait dû t’être fatal. Je ne sais pas à quel démon tu as sacrifié un nourrisson, mais il semble te protéger. »

« Tu blasphèmes. Tu vas faire tourner ma chance si tu continues. », répondit Mani.

« Tu n’es pas un homme pieux, Mani. Je le sais. »

« Figure-toi que si. Je crois aux dieux et en leur pouvoir sur nos vies. »

« Pfeuh ! N’importe quoi, tu es la personne la moins morale que je connaisse. »

« Selon ta morale, peut-être. Mais selon la mienne, ce que je fais est juste. La preuve est qu’Amesha Arshtish me protège toujours. », répliqua Mani en faisant le signe du brasier.

« Cela m’étonne, mais si tu le dis… où veux-tu aller aujourd’hui ? »

« À midi a lieu une cérémonie au Palais de la Guerre, mais avant, je veux aller palper le pouls de la ville, entendre ce qui se dit sur le blocus. »

Tandis qu’ils rejoignaient la ville basse, ils trouvèrent Arian qui les attendait assis sur un muret. Il n’était pas en grande forme et n’affichait pas son air fanfaron habituel. Son gros ventre semblait presque affaissé par le deuil. Tous trois reprirent leur chemin et s’enfoncèrent dans la cité. Ils passèrent d’abord dans le quartier de la caserne des mamlouks. Là, on se préparait à la guerre. Les soldats allaient et venaient, portant des baluchons d’armes et d’équipement. Des charrettes tirées par des ânes et chargées de matériel se frayaient avec difficulté un chemin dans les rues. Aux fenêtres, femmes regardaient l’activité de la rue avec intérêt tout en conversant. Au loin, on entendait le son des tambours qui rythmaient les entraînements des soldats. Quand ils arrivèrent face à la caserne, Mani se présenta devant les gardes à l’entrée. Ceux-ci s’écartèrent immédiatement en faisant une courbette. Son visage commençait à être connu dans la cité, surtout parmi les partisans de l’Épée.

La cour de la caserne était une grande place couverte de sable. Le matin, en temps normal, elle accueillait les entraînements des cinq-cents mamlouks de la cité. Aujourd’hui, sous le soleil de plomb, quelque trois-mille soldats occupaient la place. Rassemblés en formations, ils exécutaient les gestes dictés par leurs officiers au rythme des tambours. La cité avait massivement recruté en attendant que les troupes stationnées un peu partout dans le royaume arrivent.

En entrant dans le quartier des artisans, ils trouvèrent la même effervescence. Ici, les forgerons travaillaient d’arrache-pied et le vacarme assourdissant des outils qui cognaient le métal se faisait entendre partout. Mani fut étonné de voir qu’il n’y avait plus de tension par ici. Il ne surprit aucun débat entre membres de factions ni de dispute entre Marteaux et non-alignés. On se préparait à la guerre et c’était tout ce qui comptait. La chaleur était étouffante à cause des fours qui tournaient à plein régime. Les forgerons martelaient le métal en transpirant abondamment, vêtus uniquement de pagnes et de turbans.

« Les Shemites n’ont qu’à bien se tenir. », plaisanta Moein.

Le quartier du marché avait une autre ambiance. Étant donné que les navires marchands ne pouvaient plus aller et venir, les denrées ne s’échangeaient plus. Certains commerçants avaient quand même installé leurs étals, notamment ceux de fruits et légumes et les bouchers. Les vendeurs d’épices, d’étoffes et de fourrures étaient beaucoup moins nombreux. La grande avenue semblait vide. Cela fit un pincement au cœur à Mani. Il se rassura en se disant qu’après la guerre, le quartier se remplirait de nouveau.

« On dit qu’ils sont tous allés en direction de Bassal. Le port n’est pas bloqué là-bas et les marchandises peuvent arriver et partir. », dit Arian.

« Guerre et commerce ne font pas bon ménage. », commenta Mani.

En passant dans le marché, le jeune homme en profita pour acheter un sac de graines de tournesol.

« Tu manges ça, toi ? », demanda Moein.

« Oui, j’aime bien. », répondit-il.

« C’est pour les enfants. », commenta Arian.

« Il faut croire que je n’ai pas grandi alors. », répondit Mani en croquant dans une graine.

Moein ricana et ajouta :

« Allez, passe m’en une poignée. »

Leur tour de la cité fini, les trois hommes entreprirent l’ascension de la Colline aux Boucs. Difficilement, Mani avançait sur les pavés en pente. Moein et Ariane restaient patients. Aucun ne fit de commentaires sur son état. Au lieu de cela, ils se contentèrent d’adapter leur pas au sien. En arrivant devant le Palais de la Guerre, ils constatèrent que la foule était nombreuse. Il était bientôt midi et l’esplanade était pleine de notables, de marchands et de militaires. Beaucoup étaient venus accompagnés de leurs esclaves qui les protégeaient du soleil avec des ombrelles et portaient des carafes d’eau ou de sherbet pour les rafraîchir. 

Mani s’arrêta quelques instants pour observer la foule. Parmi une troupe de soldats, il reconnut Hormuzd, le chef de la prison d’Assawda. Debout au milieu de ses hommes, il faisait une tête de moins qu’eux. De loin, on voyait briller sa dentition en or.

Plus loin se tenaient les trois généraux de Malik Shah : Ramin, Mehr et Shahin. Mani les connaissait bien, ils dirigeaient chacun l’une des trois unités qui constituaient l’armée de Butra. Il y avait d’abord les mamlouks, l’ordre militaire traditionnel du royaume dont les racines remontaient à sa fondation. Elle était composée de fantassins, d’archers, de cavaliers et d’un corps d’ingénieurs de siège. Ensuite venaient les ahlbahreh, la marine. Ils contrôlaient la grande flotte de Butra qui patrouillait aux quatre coins de la mer Blanche pour défendre les navires marchands des pirates et des corsaires. En troisième, on trouvait les farseh, une unité formée principalement d’archers montés nomades de natifs du sud du royaume. Les trois hommes discutaient, entourés d’une vingtaine d’officiers, de sous-officiers et de soldats.

Certains chefs de guildes étaient là aussi. Mani reconnut le vieux Saman des cordeliers. Il ricana en repensant à la soirée où il s’était fait passer pour un sudiste afin de lui soutirer des informations. Il était venu avec plusieurs personnes, probablement des membres de sa famille et des employés. Hashem, le prince des vignerons d’Assawda était présent aussi. Tous ses gens étaient vêtus de violet et affichaient un air hautain. Ils portaient des bouteilles de vin emballées dans du tissu.

Cyrus était venu accompagné de quelques membres de sa famille, dont Emna, et d’une petite troupe de soldats. Il discutait avec Laleh et Roya de la guilde des drapiers. 

« Y a du beau monde aujourd’hui. », commenta Moein.

« C’est un grand jour. », répondit Mani.

« Ah bon ? »

« Aujourd’hui, je deviens officiellement l’héritier du Trône de la Guerre. »

Les deux mercenaires fixèrent le jeune homme avec des yeux ronds. Moein finit par éclater de rire, suivi par Arian. Quand ils se furent calmés, Mani demanda :

« Cela vous étonne-t-il tant que ça ? »

« Non, je me rends juste compte que Darius avait raison de te voir comme une menace. Tu l’as bien meskheh. », répondit le mercenaire.

« Allons, je suis attendu à l’intérieur. », dit Mani.

« Mais bien sûr, noble khol bukhor. », répondit Moein en faisant une courbette. Arian éclata de rire en se frappant la bedaine.

Ils pénétrèrent dans le grand hall du palais et se frayèrent un chemin jusqu’au premier rang, face à l’estrade où était installé le trône. On les laissa passer sans poser de questions, tous semblaient savoir ce qu’allait annoncer le souverain.

Enfin, le roi apparut, accompagné d’Alima et de son grand vizir Thani. Malik Shah entra dans le hall d’un pas assuré et impérieux. Depuis que le blocus avait commencé, il avait regagné un aplomb qu’il n’avait plus depuis des années. Il alla prendre place et d’un signe de la main, intima à Mani de s’avancer pour venir se mettre à côté de lui. Le jeune homme monta sur l’estrade et se mit debout à droite du souverain, près de sa grand-tante.

« Bonjour à vous, prince héritier. », lui dit-elle à voix basse avec un sourire complice.

Thani s’avança vers la foule un parchemin à la main. Les gardes qui encadraient l’estrade frappèrent leurs lances sur les pavés noirs pour réclamer le silence.

« Peuple d’Assawda, entendez l’annonce de Sa Grandeur Malik Ibn Amir Ibn Alp Arslan, Seigneur de la Guerre de Butra, maître de l’épée et de la lance, celui que les titans de la mer craignent et que les djinns redoutent. », dit Thani d’une voix forte malgré son grand âge. « Depuis la nouvelle du décès de notre bien-aimé prince Amir, le Trône de la Guerre n’a plus d’héritier. Selon les lois en vigueur dans notre royaume, Sa Majesté Malik Shah a décidé de désigner lui-même celui qui lui succédera. Cette personne sera couronnée dans la quinzaine, comme le veut la tradition. »

Le roi se leva de son trône et continua :

« Moi, Malik Shah, Seigneur de la Guerre de Butra, désigne Mani, mon petit-cousin par alliance, comme héritier du Trône de la Guerre. Ayant démontré les compétences nécessaires à un souverain et étant devenu un membre indispensable de mon entourage, j’ai décidé qu’il serait le choix le plus pertinent. »

Tandis que la foule se mettait à applaudir et que des youyous résonnaient, Mani s’avança sur l’estrade à l’aide de sa canne pour faire face à la foule. Il se sentait un peu ridicule avec son bandage autour de la tête, mais ce sentiment disparut quand on se mit à scander :

« Vive le prince héritier ! Vive le prince héritier ! »

Il sourit. Il y était enfin arrivé. Lui qui était promis, au mieux, à un avenir dans l’administration palatine, était devenu l’héritier du Seigneur de la Guerre. Il leva le bras vers la foule comme pour la saluer. Dans l’assistance, il vit Cyrus. Celui-ci applaudissait et avait même un début de sourire. Maintenant que Darius n’était plus là, le prince héritier du Guide avait tout intérêt à s’entendre avec Mani. Sa présence et ses applaudissements étaient un geste qui présageaient de cela. Emna, à côté, le regardait aussi en souriant. Le jeune homme sentit son ventre se nouer quand il croisa son regard.

Peu à peu, la foule se calma et commença à prendre congé. Mani se tourna vers le trône. Il se mit à genoux et dit :

« Merci encore, Votre Majesté, pour l’honneur que vous me faites. »

« Allons, lève-toi, tu as travaillé dur pour y arriver. », répondit le souverain.

À côté de lui se tenaient Alima et Thani. Tous deux lui souriaient.

Derrière eux, le hall s’était un peu vidé. Cyrus et Emna étaient encore là. Ils s’avancèrent vers l’estrade. La jeune fille lança un bref regard à Mani avant de regarder le roi.

« Votre Majesté, je viens au nom de mon père, le Guide Hadi pour vous exprimer ses amitiés et pour vous féliciter du choix de votre héritier. Il souhaite aussi force et santé à Sa Grâce Mani, prince héritier du Trône de la Guerre. », dit Cyrus.

« Tu remercieras ton père pour sa sollicitude. J’espère qu’après que lui et moi aurons quitté ce monde, vous régnerez Mani et vous avec intelligence et diplomatie. », répondit Malik Shah.

Cyrus fit une courbette au roi puis, s’avançant vers Mani, il lui tendit la main. Celui-ci la serra.

« Confrère Mani. »

« Confrère Cyrus. »

Après eux, ce furent les trois généraux qui s’avancèrent. Le premier, Ramin, était un jeune général très prometteur. Âgé d’une trentaine d’années, il affichait une assurance à la hauteur de son talent. Disciple du général à la retraite Ashkan Teïz dit « Le tranchant », il avait tout appris de lui. Il s’était illustré durant ses années en tant qu’officier quand il avait écrasé une révolte tribale. Il était devenu le héros de la capitale quand il était entré en triomphe, traînant derrière lui ceux que l’on appelait les « poètes-brigands ».

Les douze chefs de tribus rebelles avaient tenté de former un royaume autonome non loin de la frontière avec Lut, au sud-ouest du royaume. Le général des mamlouks de l’époque, Ashkan, avait dépêché l’un de ses officiers prometteurs, Ramin, afin de venir en aide aux farseh du général Shahin. Les deux troupes avaient collaboré et avaient réussi à mater la révolte malgré l’avantage majeur qu’avaient les tribus rebelles : elles connaissaient la région par cœur, chaque défilé, chaque passe, chaque ravin et chaque point d’eau. Mais en usant d’un habile jeu de carotte et de bâton, Ramin avait réussi à s’attirer la sympathie de certaines tribus autochtones. Cela lui avait permis de mieux cartographier en détail la région. Au bout de quelques mois, les poètes-brigands étaient forcés de se cacher dans les montagnes d’où les mamlouks finirent par les déloger. Après cela, le jeune officier était monté en grade à une vitesse impressionnante.

Physiquement, il était râblé, mais énergique. Il portait un turban beige surmonté d’une plume et sa barbe était tressée avec soin. Il était vêtu d’une tenue civile composée d’un ample gilet blanc et d’un sarouel bleu clair. Un sabre et un poignard pendaient à sa ceinture et des bottes azurées venaient compléter sa tenue.

À côté de lui se tenait son confrère et compagnon d’armes, le général Shahin. Celui-ci était natif du sud du royaume et avait une ascendance tribale. Il dirigeait la fameuse unité des farseh. Une troupe de plusieurs milliers de soldats sudistes, principalement des archers montés. Vêtu à la mode nordique avec son turban et son sarouel, il avait néanmoins des tatouages sur les mains et le visage, rappelant ses origines ghaznavies.

Enfin venait Mehr, le prince des mers de Butra. Grand et fin, il portait une tenue proche du corps qui allongeait encore plus sa silhouette. Il n’avait pas de turban, mais un bonnet de lin comme les marins butris.

Mani connaissait bien ces trois hommes. Pendant longtemps, il avait admiré le général Ramin pour son talent militaire. Mehr était un homme talentueux lui aussi, maître des mers et de la navigation, c’étaient ses navires qui rendaient le sud mer Blanche navigable pour les vaisseaux commerciaux. Son nom éveillait l’effroi chez les pirates. Quant au général Shahin, Mani ne pouvait s’empêcher d’être méfiant à son égard. L’homme était un pur sudiste et était très proche de Micipsa, le prince de Ghazna. Malik Shah les soupçonnait de préparer lentement mais sûrement une sédition.

Les trois hommes se mirent à genoux et dirent chacun à leur tour :

« Je viens au nom de l’ordre séculaire des mamlouks pour féliciter Sa Majesté Malik Ibn Amir Ibn Alp Arslan, Seigneur de la Guerre de Butra, pour le choix de son successeur. L’ordre confirme son allégeance au prince héritier et lui souhaite un règne à venir long et prospère. »

« Merci à vous, noble général Ramin. », répondit le souverain.

« Je viens au nom des albahreh pour féliciter Sa Majesté Malik Ibn Amir Ibn Alp Arslan, Seigneur de la Guerre de Butra, pour le choix de son successeur. Nous vous confirmons notre allégeance au prince héritier et lui souhaitons un règne à venir long et prospère. »

« Merci à vous, noble général Mehr. »

« Je viens au nom des farseh de Ghazna pour féliciter Sa Majesté Malik Ibn Amir Ibn Alp Arslan, Seigneur de la Guerre de Butra, pour le choix de son héritier. Au nom de notre ordre, je vous confirme notre allégeance. Nous vous souhaitons un règne long et stable. »

« Merci à vous, noble général Shahin. »

Mani ne put s’empêcher de tiquer devant la formulation. Le général désignait son ordre comme les « farseh de Ghazna » et non pas les « farseh de Butra ». Il ne savait pas si cela était délibéré. Peut-être était-ce un lapsus révélateur des pensées du général et de ses hommes.

Après eux vinrent un grand nombre de personnes pour féliciter Malik Shah. Le chef de la prison Hormuzd baisa la main de Mani et insista longuement sur l’amitié qui les liait. Les chefs des différentes guildes leur confirmèrent leur soutien dans la guerre à venir. Saman de la guilde des cordeliers déposa de somptueux cadeaux au pied du trône. Quand il releva la tête, il s’attarda sur Mani et il semblait presque qu’il allait le reconnaître, mais il ne dit rien et prit congé. Les sœurs Laleh et Roya les inondèrent de présents elles aussi. Les deux femmes d’affaires avaient repris la petite fabrique de draps de leur père et en avaient fait l’une des guildes les plus puissantes de Butra. Âgées d’une cinquantaine d’années, elles étaient vêtues plus richement que tous les gens présents dans le hall. Elles se spécialisaient dans l’import de soie des Usques qu’elles travaillaient ensuite dans leurs ateliers d’Assawda. On y brodait des motifs au fil d’or et d’argent et on en faisait des draps, des vêtements et des tentures. Les marchandises étaient ensuite expédiées vers l’Empire des Iskandar où les nobles se les arrachaient.

Hashem, le prince des vignerons, était arrivé en grande pompe devant eux. Accompagné d’une dizaine d’employés chargés de somptueuses bouteilles cerclées de feuilles d’or ciselé, il avait fait une courbette théâtrale avant d’ordonner que l’on dépose les cadeaux au pied du trône. Après lui vinrent Arian, de la guilde des orfèvres, puis Guiv et Turan, de la confrérie des charpentiers.

Enfin s’avança Parviz. Au premier abord, ce petit homme au front dégarni n’était pas bien impressionnant. De plus, ses atours étaient somme toute assez modestes et sa suite n’était pas nombreuse. Néanmoins, tous connaissaient Parviz, le maître de la guilde des marchands et l’un des hommes les plus puissants du royaume. Cette organisation, de par sa fonction, fédérait de nombreuses autres confréries. Elle gérait, entre autres choses, l’attribution des places sur les différents marchés du royaume et cela lui donnait un pouvoir immense. S’il le souhaitait, Parviz pouvait exclure une personne ou une entreprise de tous les marchés de Butra et la conduire à la ruine totale. La guilde avait aussi pour charge de récolter les taxes sur les emplacements des marchés pour ensuite les reverser au Trône du Guide. Malgré son importance, Parviz était un homme discret. Se mêlant peu aux débats de cours, il préférait gérer sa guilde et il le faisait avec efficacité et rigueur. L’homme était aussi connu pour être contre le système des deux factions qui, selon lui, ne faisait qu’attiser les rivalités. Néanmoins, sa notoriété et sa fonction faisaient qu’il pouvait se permettre d’exprimer cette opinion ouvertement et ensuite de venir rendre hommage au prince héritier sans en être inquiété.

« Bonjour à vous, noble Parviz. Je suis très heureux de vous voir ici. », dit Malik Shah.

Le chef de guilde sourit et s’avança. Lentement, il plia le genou et, tandis que sa suite déposait des cadeaux au pied du trône, il dit :

« Ô Grand Malik Shah, souverain de Butra et maître de l’Épée. Je viens aujourd’hui au nom des miens et de moi-même pour vous féliciter du choix de votre successeur. »

« Merci à vous, noble Parviz. »

« Mani est un garçon que je connais de longue date, vous savez. », dit Parviz.

« En effet, noble Parviz. », confirma Mani. »Comment se porte mon ami Javid ? »

« Mon fils se porte bien même si mon souhait le plus cher est de le voir quitter la voie qu’il suit actuellement pour embrasser une carrière plus proche de celle qui lui est destinée. »

Javid faisait partie des élèves instruits par Alima. Il avait connu Mani dix ans plus tôt quand tous deux avaient eu l’âge de rejoindre la classe de l’instructrice. Depuis, leur amitié n’avait jamais faibli. Néanmoins, depuis que Malik Shah lui avait confié sa mission, Mani n’avait plus eu l’occasion de voir son ami ni même d’assister aux cours de sa grand-tante. Javid ne partageait pas les positions de son père et était une Épée convaincue.

« Je suis content d’apprendre qu’il se porte bien et qu’il est toujours fidèle à lui-même. Vous avez un fils qui a su choisir sa voie lui-même, noble Parviz. C’est une chance que beaucoup de pères aimeraient avoir. », répondit le jeune homme.

« Bah… Vous avez sûrement raison. Je préfère cela à un fils bon à rien qui vivrait à mes crochets. »

« N’hésitez pas à dire à Javid de venir me voir. J’ai besoin d’hommes talentueux comme lui autour de moi. »

« Je suis certain qu’il sera très heureux d’entendre cela, Votre Grâce. », répondit Parviz. « Mes félicitations encore une fois pour votre désignation. »

Tandis qu’il prenait congé, Mani sourit. Parviz aurait pu se contenter de féliciter Malik Shah, mais il n’était pas homme à rater une opportunité. Il venait de placer son fils au service du prince héritier en même temps qu’il effectuait une obligation envers le roi.

Ensuite, ce fut le tour des gouverneurs et seigneurs de provinces. Ceux-ci s’étaient déplacés à Assawda pour le Conseil Aveugle qui ne s’était finalement pas tenu. Mani ne les connaissait pas tous. Chacun était venu accompagné de sa suite. Au total, ils étaient plus d’une quarantaine à se tenir face à l’estrade. Tour à tour, ils s’avancèrent, mirent le genou à terre et félicitèrent Malik Shah. Tandis qu’il cherchait des yeux Micipsa, le prince de Ghazna, le jeune homme finit par remarquer qu’il était représenté par son épouse, Livia. Celle-ci se tenait à droite des onze gouverneurs et seigneurs présents. Quand ce fut son tour, elle félicita elle aussi le souverain.

« Mon époux, le seigneur de Ghazna, est parti lever nos bannières afin de soutenir les Deux Trônes dans la guerre. Soyez néanmoins sûr, Votre Grandeur, qu’il est très heureux de votre choix. Puisse votre héritier régner deux siècles durant une fois qu’il vous aura succédé ! »

En disant cela, elle fit un geste théâtral de la main. Malik Shah la remercia poliment.

Après les gouverneurs, ce fut le tour des nombreux hauts fonctionnaires, officiers et notables du royaume. Certains étaient venus avec des cadeaux et d’autres non. Le Seigneur de la Guerre continuait de sourire poliment et de remercier tous ceux qui le félicitaient, mais Mani commençait à trouver le temps long. Tandis qu’il était perdu dans ses pensées, sa grand-tante s’était avancée vers lui.

« Félicitations, Votre Grâce. », dit-elle à voix basse.

« Merci, ma tante. Toutes les cérémonies sont-elles aussi pénibles à vivre ? »

« J’y assiste à chaque fois, et je peux te confirmer qu’elles le sont. Malheureusement, elles sont indispensables. Un roi doit être vu par son peuple et il doit lui faire sentir qu’il est important pour lui. Malik Shah n’en a rien à faire des félicitations de Kamran, le trésorier du Palais de la Justice, mais il doit l’écouter pour qu’il aille dire que le Seigneur de la Guerre est un bon souverain qui reste proche de son peuple. Tu dois te souvenir de cela si tu viens un jour à monter sur le trône. »

« Vous avez sûrement raison… », se désola-t-il.

« Le jour de yokshanbeh est après-demain, tu devras être là, à droite de Malik Shah et assister à l’office. Tu devras aussi être là au shahleh quand le feu nouveau sera allumé. Il faudra aussi que tu sois là pour réciter les prières de la fête de khada. Il ne faut pas non plus oublier la veillée de kütchek. Tu devras aussi être au Palais de la Justice durant le troisième jour de chaque mois pour assister le grand kadi Khashayar quand il devra trancher sur les problématiques épineuses qui lui sont soumises ce jour-là. Tu assisteras aussi aux séances législatives chaque début de saison pour veiller au respect des intérêts de l’Épée. Être prince héritier n’est pas de tout repos, mon cher petit-neveu. », énuméra-t-elle en égrenant son chapelet.

« En effet… »

« Il faut aussi te trouver une épouse. Tu dois produire un héritier pour le trône. »

Mani ne répondit rien. Comme il s’y attendait, ses pensées étaient immédiatement allées vers Emna. Il se sentit rougir. Devant son silence, Alima changea de sujet :

« Même si tu vas emménager au Palais de la Guerre, tu devrais revenir assister à mes cours quelques fois. Tu as encore beaucoup de choses à apprendre, Mani. Il y a des choses qui se jouent en ce moment même dans les sphères de pouvoir des Deux Trônes. Des choses dont tu n’as pas la moindre idée. »

Le jeune homme se retourna brusquement vers elle.

« Quelles choses ? »

« Je ne peux pas te l’expliquer comme ça, ce sont des choses que tu dois voir par toi-même. Ce ne sont pas de vulgaires complots. Vois ça plutôt comme des aspirations personnelles. Des personnes aspirent à certaines choses et je sais que tu ne le vois pas. », dit-elle en secouant son chapelet vers lui.

« De qui parlez-vous, ma tante ? »

« Si je te le disais, tu ne saurais pas quoi faire de cette information. Je t’encourage plutôt à ouvrir l’œil un peu plus et à étudier les gens autour de toi, Mani. Tu es doué pour monter des conspirations et pour attiser les tensions entre les gens pour servir tes intérêts, mais tu ne saisis pas totalement les gens qui t’entourent. Avant aujourd’hui, cela n’avait pas beaucoup d’importance. Mais désormais, tu es une personne importante. Ignorer les ambitions des gens qui t’entourent pourrait t’être préjudiciable. »

Il ne sut pas quoi répondre. Alima était une femme intelligente. Elle n’était guère intéressée par les luttes de pouvoir, car elle avait réalisé ses ambitions des années plus tôt. Épouse d’un officier de l’armée, elle avait réussi à maintenir son statut à la cour après sa mort quelques décennies plus tôt. Elle avait même réussi un tour de force en mariant sa fille au prince héritier du Trône de la Guerre et s’était assuré une place de choix dans sa cour. Désormais, elle vivait tranquillement ses vieux jours, se remémorant l’époque de sa jeunesse, quand elle était une formidable intrigante.

« Très bien, ma tante, je reviendrai assister à vos cours. Vous avez toujours été de bon conseil, je vous fais confiance. », se contenta-t-il de répondre.

Elle posa sa main sur son épaule et il se sentit mal à l’aise sans vraiment savoir pourquoi. Alima avait toujours été bienveillante envers lui sans pour autant être possessive. Pourtant, à cet instant, il se sentait sous son emprise.

Au fond du hall, Cyrus et Emna étaient toujours là. Ils discutaient avec les sœurs Laleh et Roya. Du coin de l’œil, néanmoins, ils scrutaient le trône. Mani croisa un instant le regard de la jeune fille et se sentit empli de pensées contradictoires.

***

Le soir venu, tandis que le soleil de plomb faiblissait peu à peu, la fraîcheur venue de la mer commença peu à peu à s’infiltrer dans les rues et venelles d’Assawda. L’obscurité s’installait et les allumeurs de lanternes allaient et venaient, éclairant la ville de mille lumières. Une fois tout l’éclairage public allumé, la cité devenait magnifique. Les marchés se vidaient et les maisons et les tavernes se remplissaient. Habituellement, Mani se trouvait dans sa chambre de la résidence d’Alima et contemplait la ville depuis sa fenêtre. Parfois aussi, il montait sur le toit de la maison. Néanmoins, aujourd’hui, il admirait la même vue, mais depuis ses appartements du Palais de la Guerre au sommet de la Colline aux Boucs. Un verre de Goutte d’or à la main, il souriait béatement. 

Plus tôt dans la journée, alors qu’il finissait de rassembler ses affaires, une troupe de servants avaient frappé à la porte de la résidence de sa grand-tante. Ils étaient chargés de l’escorter dans sa nouvelle demeure et de l’aider à y transporter ses biens. Ils étaient venus escortés de quatre soldats montés et un cheval l’attendait pour l’emmener au palais.

Après avoir chargé les vêtements, les livres et les papiers de Mani sur des mules, ils étaient partis vers le sommet de la colline tandis qu’il disait au revoir à ses cousins et cousines, leur promettant qu’ils se verraient autant qu’avant. Le jeune homme était ensuite monté sur le cheval et avait suivi les soldats, quittant pour toujours la demeure où il avait passé la majeure partie de sa vie.

Son cheval avait lentement marché le long de la rue qui montait vers le Palais de la Guerre. Les soldats qui l’accompagnaient ne disaient rien. L’instant semblait particulièrement solennel pour eux. Sur leur passage, les gens le regardaient passer. Certains le reconnaissaient et le saluaient. Il répondait par de brefs hochements de tête. Il avait gravi tant de fois cette colline, mais cette fois il semblait qu’il montait pour ne plus redescendre. Il passait de simple habitant du royaume à futur roi.

Au palais, ses appartements étaient gigantesques. Leur vue chassa immédiatement toutes les pensées qui embrumaient son esprit. Ils étaient composés d’une grande chambre qui faisait la taille de la salle à manger de sa grand-tante. Au centre de la pièce trônait un lit à baldaquin aux draps brodés au fil d’or de motifs floraux. À droite, une armoire et un sofa recouvert de coussins se dressaient. Sur la table basse posée à côté avait été posée une carafe de vin ainsi que des coupelles de mezzeh et un bol de graines de tournesol. À gauche, de grandes fenêtres donnaient un panorama sur la ville et la baie. Sur les murs étaient pendues des tentures. Sur chacune d’entre elles était représenté un épisode de l’expédition militaire du légendaire Jaman. Il reconnut une scène de son combat contre les fronts de cuivre. Celle d’à côté représentait le jour où il avait réussi à chevaucher la shadhahvar, la gazelle monstrueuse. Cela le fit sourire.

Attenante à cette pièce, se trouvait une salle de travail. Un bureau bas trônait au milieu, entouré de plusieurs bibliothèques. Les livres de Mani y avaient été disposés par les servants. La première chose qu’il fit en pénétrant dans la pièce fut de s’installer sur le coussin qui servait de siège. Il posa ses mains sur le bois de cyprès et sourit. 

« Ce crétin de Khafif n’a jamais dû s’asseoir là à l’époque où il occupait ces appartements. », pensa-t-il.

Il alla ensuite apprécier le confort du lit. Celui qu’il avait dans la maison d’Alima était certes tout à fait convenable, mais celui-ci était d’une incroyable douceur. Il faillit presque s’endormir. Après s’être servi une coupe de Goutte d’or, il alla contempler la ville depuis ses fenêtres, croquant des graines de tournesol. Il n’avait jamais eu un panorama aussi élevé de la cité. Ses appartements étaient situés au quatrième étage de l’aile est du palais. Seul Malik Shah avait une chambre située plus haut que celle-ci. Au loin, il voyait les navires shadjaris stationnés dans la baie, leurs pavillons flottant fièrement au vent. Tandis que le soleil se couchait, des coups frappés sur la porte de la chambre le sortirent de ses pensées. Une servante venait l’informer qu’il était convié à dîner avec le Seigneur de la guerre et son grand vizir.

Le jeune homme la remercia puis alla ouvrir son armoire. Là se trouvaient ses propres vêtements. En plus de cela, de luxueux vêtements princiers avaient aussi été ajoutés. Il choisit un gilet rouge brodé d’or ainsi qu’un sarouel blanc. Il troqua son turban blanc habituel pour un turban rouge qui convenait mieux au prestige de son statut. Sa tenue jurait avec le pansement qui lui ceignait le côté de la tête.

Ainsi vêtu, il sortit de ses appartements. La servante l’attendait pour l’emmener dans la salle à manger du roi. Il la suivit à travers les couloirs. Tout en marchant, il se sentit empli d’une légitimité qu’il n’avait jamais ressentie jusqu’ici. Habituellement, dans l’enceinte du palais, il se sentait toujours comme un étranger. Mais désormais, il était la seconde personne la plus importante de cet édifice. Il se surprit à avoir une démarche fanfaronne et se reprit immédiatement.

Mani avait déjà eu l’occasion de siéger à la table du Seigneur de la Guerre. Étant un membre de sa famille étendue, il était invité à tous les repas officiels. Mais aujourd’hui, il allait siéger à la place d’honneur à droite du souverain. Certes, ils ne seraient pas nombreux, mais le mérite était là.

La salle à manger était une longue salle aux fenêtres qui s’alignaient tout le long de l’un de ses murs. Le panorama y était aussi incroyable que depuis la chambre de Mani. On avait une vue dégagée sur la ville et la baie. Au loin, de l’autre côté de la cité, on voyait le Palais du Guide qui se dressait fièrement sur la Colline Fleurie, renvoyant la lumière du soleil couchant. La longue table basse avait été dressée pour accueillir les trois personnes qui dîneraient là ce soir. Deux mamlouks étaient debout dans un coin et fixaient le vide en silence. Quand Mani entra dans la pièce, il vit que le premier convive était déjà là. Le grand vizir Thani s’était installé sur un coussin à la gauche de la place du souverain. Il sirotait une coupe de vin en grignotant distraitement dans les coupes de mezzeh. Quand il vit entrer le jeune homme, il lui sourit et lui fit signe de prendre place face à lui.

Mani s’exécuta et s’assit sur le coussin. Thani prit une mine fière en regardant le jeune homme et dit :

« Votre premier repas à la table du roi en tant que prince héritier. Félicitations, Mani, vous y êtes arrivé. »

« Merci, noble Thani. Je n’y serais pas arrivé sans votre aide et celle de Sa Majesté. »

Le grand vizir, âgé d’une soixantaine d’années, était toujours vêtu de son éternel turban blanc ainsi que d’une longue robe d’érudit.

« Malheureusement, quand vous serez roi, je ne serai plus de ce monde. Sa Majesté Malik Shah a encore de belles années devant lui. Je vous quitterai probablement avant lui. », dit-il.

« Amesha Aat est parfois bon et laisse vivre des hommes plus d’un siècle. Vous serez peut-être de ceux-là, qui sait. », répondit Mani en faisant le signe du foyer.

Thani l’imita puis ajouta :

« De votre bouche aux oreilles des dieux, Votre Grâce Mani ! »

Le vizir avala une olive aux amandes qu’il fit descendre avec une gorgée de vin.

« Mais sachez, Votre Grâce, que je serai toujours là pour vous, et ce jusqu’à la fin de mon existence. La dignité de grand vizir n’est pas de celles qui s’arrêtent avec l’âge. Et elle pourrait même continuer à travers moi si cela vous sied. J’ai un fils âgé aujourd’hui d’une quarantaine d’années. Il est l’un de mes assistants personnels et est extrêmement talentueux. Il s’appelle Bizhan, vous l’avez peut-être déjà rencontré. Bien sûr, je n’oserais être présomptueux au point de vouloir décider à votre place de mon successeur, mais je vous demanderais, au nom de l’amitié qui nous lie et qui me lie à Sa Majesté Malik Shah, d’étudier sa candidature une fois le moment venu. Ma famille sert le Trône de l’Épée depuis plus d’un siècle maintenant. Nous avons toujours eu à cœur de faire passer les intérêts du royaume avant les nôtres et mon fils ne déroge pas à cette règle. Il est dévoué et a une foi indéfectible en notre royaume. », continua-t-il.

Mani fixa le vieil homme pendant quelques instants. Il ne s’attendait pas à cela en arrivant dans la pièce. Certes, Thani ne s’était jamais montré malveillant à son égard, mais il n’avait jamais adopté pareil ton avec lui. L’homme avait presque l’air suppliant.

« Ne vous inquiétez pas, noble Thani. Je sais votre fidélité pour le trône et je ne doute pas de celle de votre fils. Il sera traité avec les égards que vous avez mérités par votre vie de dévouement pour l’Épée. »

La réponse de Mani sembla satisfaire Thani. Il semblait même ému. Il attrapa la main du jeune homme et la baisa.

« Merci, Votre Grâce ! Mille mercis ! Qu’Amesha Arshtish et Amesha Aat bénissent votre règne à venir ! »

En disant cela, il fit le signe du brasier.

Le Seigneur de la Guerre finit par arriver. Il alla s’asseoir entre Mani et Thani. Après les avoir regardés avec satisfaction, il dit :

« Il manque juste mon épouse et je dînerais avec les trois personnes sans qui mon règne ne serait pas. »

« Bonsoir, Votre Majesté. », dit Thani en baissant légèrement la tête.

« Bonsoir, Votre Majesté. », imita Mani.

« Maintenant que j’ai officiellement un héritier, nous devons discuter de l’avenir et de ce qu’il convient de faire. », dit le roi. « Mais avant, mangeons ! »

Quand il dit cela, les serviteurs qui attendaient à l’entrée de la pièce s’avancèrent, chargés de plats. En quelques secondes, la table fut dressée. En entrée, on leur servit un bademjan, un mets à base d’aubergines et de raisin. Mani n’eut pas besoin de tendre les narines pour sentir les odeurs de curcuma, de safran, de cannelle et de citron que dégageait la grande jatte de cuivre.

Le plat principal était le plat préféré de Mani : un fesendjan, un ragoût de canard avec une sauce aux grenades et aux noix pilées. Un doux parfum de coriandre s’en dégageait et fit gargouiller le ventre du jeune homme.

Il y avait aussi de la soupe de lentilles aux pois chiches, à l’ail et au safran ; une soupe de babeurre aux boulettes de viande, à la menthe et au persil ainsi qu’une salade de concombres aux oignons, au verjus et au citron. En dessert, il y avait du fereni, une crème de lait à l’eau de rose et au miel. En fin de repas, on amènerait du faloudeh, un sorbet aux vermicelles de riz et au citron.

Les domestiques servirent d’abord l’assiette du roi. Du doigt, il pointait ce qu’il souhaitait manger tandis qu’ils remplissaient son plat. Quand il eut fini, ce fut le tour de ses deux convives.

Traditionnellement, à la table du roi, les valets ne servaient que la famille royale proche et les hauts fonctionnaires. C’était la première fois que l’on faisait cet honneur à Mani. Il fit comme Malik Shah et indiqua ce qu’il voulait manger et on lui servit une copieuse assiette. Il demanda ensuite du vin qu’un échanson s’empressa de servir.

Avant de commencer le repas, le Seigneur de la Guerre prononça les bénédictions. Posant un petit brasero de cérémonie au centre de la table, il récita quelques passages du Kitabdaou, l’un des livres sacrés de l’ameshisme. Les serviteurs, alignés derrière eux, baissèrent la tête et fermèrent les yeux eux aussi en répétant les paroles sacrées à voix basse. Quand il eut fini, tous firent le signe du brasier puis celui du foyer avec leurs mains. Le repas pouvait commencer.

Tandis qu’ils mangeaient, l’obscurité s’était installée à l’extérieur. Des braseros furent allumés, donnant à la pièce une lumière plus chaleureuse. Quand il eut fini son entrée, Malik Shah éructa bruyamment puis partit sur un éclat de rire. L’homme qui était habituellement très sobre semblait au comble du bonheur.

« Parlons de l’avenir, messieurs ! », dit-il en buvant une généreuse gorgée de Goutte d’or. « Mani, as-tu déjà entendu parler de cette carne d’Uros ? »

« Oui, Votre Majesté. C’est le souverain qui contrôle Shadjar. »

« Une partie uniquement, le reste de l’île est entre les mains de bandits et de clans renégats. En même temps, je comprends qu’il n’arrive pas à avoir une mainmise parfaite sur son île. Elle est couverte de maquis et de cavernes où se cacher. », expliqua le roi. « Et le voici à bloquer le port d’Assawda pour obtenir de l’argent de notre part. »

« Et nous allons lui donner ? », demanda Mani.

« Oui, mais juste assez pour qu’il arrête de faire des histoires. Les frais de douane que nous impose actuellement Shadjar sont très bas. À l’époque où ils ont été mis en place, l’île n’était qu’une petite principauté sans importance. Aujourd’hui, ils sont plus gourmands, et je les comprends. Mais qu’importe, nous pouvons nous permettre de doubler ces frais de douane s’il le faut, sauf que nous ne voulons pas aller jusque là. Je veux donc que tu ailles en compagnie de Cyrus pour nous négocier du mieux que tu peux un nouvel accord avec le despote. Ce sera un entraînement pour toi. Tu ne t’es jamais essayé à la diplomatie, il me semble. »

« Non, Votre Majesté, c’est la première fois. »

Thani intervint :

« Il faut que vous fassiez attention avec Uros, prince Mani. C’est un idiot, mais c’est un idiot arrogant. Tu ne dois, en aucun cas, froisser son orgueil. Par contre, tu peux te permettre de mentir et d’inventer des chiffres, nous le connaissons et nous savons qu’il n’a aucune idée des finances de son île. »

« La rencontre a-t-elle été programmée ? », demanda Mani.

« Oui, Uros a envoyé un émissaire qui propose une rencontre dans trois jours, au petit matin. », répondit Thani.

« Tu verras que Cyrus est un bon négociateur, lui aussi. Il ne fléchit jamais. Par contre, ne t’attends pas à le voir mentir. Il trouve beaucoup de fierté dans son intégrité morale. Tu devras donc être le sournois des deux. Quand Uros annoncera son prix, tu devras le lui faire baisser. N’hésite pas à négocier comme au marché et à utiliser des arguments larmoyants. », conseilla Malik Shah.

« Très bien, je ferai de mon mieux pour être à la hauteur. », répondit Mani.

Quand il eut fini son entrée, le roi demanda à ce qu’on lui serve le plat principal. Ses convives firent de même. Les cuisiniers du palais étaient des prodiges et maîtrisaient l’art des épices à la perfection. Néanmoins, Mani avait eu l’occasion de goûter à la nourriture du palais du Guide et il fallait admettre qu’elle était encore meilleure. Les Marteaux étaient des bons vivants et leur souverain avait déniché les meilleurs chefs du continent pour le servir personnellement.

« Maintenant que tu es officiellement mon héritier, tu devras jouer le rôle que joue un prince de Butra. En as-tu conscience ? », demanda le Seigneur de la Guerre.

« Oui, je dois assister avec vous à toutes les fêtes religieuses, je dois épauler le grand kadi une fois par mois et je dois être là pour les séances législatives. », répondit Mani.

« En effet, ces choses font partie du devoir d’un prince héritier. Mais tu as un autre devoir bien plus important pour le royaume : tu dois produire un héritier. », dit le souverain.

Comme quand sa grand-tante lui en avait parlé, le visage de Mani vira immédiatement au cramoisi. Cela fit rire le roi et son vizir.

« Allons, est-ce le vin ou le fait que nous parlions des choses de l’amour qui te fait rougir ? », plaisanta Malik Shah.

Il éclata de rire et but une gorgée de vin.

« Allons, nous parlons ici de choses pratiques. Il va falloir te trouver une épouse et il faut que votre union soit la plus avantageuse possible pour le royaume. », ajouta-t-il.

Les pensées de Mani retournèrent encore à Emna. Une union entre les Deux Trônes pourrait être avantageuse. Malheureusement pour lui, il n’avait pas un dixième du courage qu’il fallait pour exprimer cette pensée de vive voix. Il resta donc silencieux.

« Nous pourrions envisager une union avec une sudiste. Cela permettrait de souder le royaume. Le prince de Ghazna a des sœurs tout à fait charmantes, j’ai entendu dire. », proposa Thani.

« Ou alors nous pourrions aller chercher du côté de Khiva. Cela renforcerait nos relations diplomatiques avec eux. », suggéra le roi.

« Ce serait compliqué. N’oubliez pas qu’ils n’ont pas de roi, ils sont dirigés par un conseil de chefs de guilde. Un mariage ne servirait en rien nos intérêts. », corrigea Thani.

« Ah oui, en effet. Les chefs de guildes de Butra doivent rêver d’un système politique comme le leur ! », plaisanta le roi.

« Nous pourrions aussi aller chercher du côté de Qûds, ils sont ameshistes eux aussi, un mariage serait licite. Le mariage pourrait être célébré dans le Temple de Ghorbani ! », proposa Thani.

Le royaume de Qûds, à l’est de Shem, accueillait les principaux lieux sacrés de l’ameshisme dont un sanctuaire bâti à l’endroit où le premier homme aurait vécu.

« Ou alors un mariage avec un membre de la famille du Guide. Cela permettrait de faire la paix entre les deux factions. », coupa Mani.

Il ne sut pas d’où lui était venu le courage de suggérer cela.

« C’est vrai que Hadi a une fille… », dit Thani, songeur.

« Non, nous sommes encore en train de gérer les conséquences du dernier mariage entre factions. Cela complique tout et crée des situations comme celle dans laquelle nous sommes avec Darius. », trancha Malik Shah.

« Vous avez raison, Votre Majesté. Ce serait créer encore plus de soucis de succession. », dit Mani, la mort dans l’âme.

« Mais cela ferait le bonheur de ceux qui veulent que Butra devienne une monarchie ! », commenta Thani.

« Koh khadian as bimar ! », conjura le souverain en faisant le signe du brasier avec ses doigts.

Mani avait envie de se gifler. Quel crétin il était. C’était évident qu’Emna était un pantin de sa mère Baharak. Il devait se garder d’elle. De plus, elle lui faisait dire des sottises. Tout en essayant de se convaincre de cela, il chassa le visage de la jeune fille de son esprit avec une gorgée de vin.

Ce soir-là, tandis qu’il regardait la ville depuis sa fenêtre, Mani réfléchissait. Il avait atteint l’objectif qu’il s’était fixé quand Malik Shah l’avait convoqué la première fois, quelques mois plus tôt. Malgré cela, il ne s’était jamais senti aussi vulnérable. Il avait l’impression d’arriver dans un nouveau monde dont il ignorait totalement les lois et les règles. Il lui fallait planifier.

S’asseyant à son bureau, il trempa son qalam dans l’encrier et commença à écrire. Alima lui avait conseillé d’observer son entourage et de comprendre leurs ambitions. Les aspirations des individus n’étaient jamais très difficiles à deviner. Un scribe ne pouvait pas souhaiter autre chose que de devenir scribe en chef. Un vizir visait le poste de grand vizir. Ainsi, à chaque fois, il écrivait les noms des gens de la cour du Seigneur de la Guerre ou du Guide puis notait en dessous ce qu’ils pouvaient convoiter.

Le rêve de Baharak était évident, elle souhaitait voir des membres de sa famille siéger sur chacun des deux trônes. Cyrus souhaitait que le royaume reste stable jusqu’à son accession au pouvoir. Quand il écrivit le nom d’Emna, Mani arrêta son qalam sur la feuille pendant plusieurs minutes. Quelles pouvaient être les aspirations de la jeune fille ? Les femmes ne pouvaient pas hériter de la couronne à Butra. Elle ne pouvait donc pas espérer un jour succéder à son frère s’il disparaissait sans héritier. Il devait bien y avoir quelque chose pourtant. Il était évident qu’elle avait quelque chose derrière la tête. Il but une gorgée de vin et resta à fixer la feuille. L’alcool commençait à lui tourner la tête tandis que ses pensées restaient rivées sur la jeune fille. Elle avait essayé de le prévenir du danger le soir où Darius avait attaqué. Cela ne pouvait être que de la bienveillance à son égard. Elle avait assisté de loin à son ascension. Son côté ambitieux lui avait peut-être plu et c’était pour cela qu’elle l’avait aidé. Il trouva cette idée agréable. Peu à peu, le jeune homme perdit pied et s’enfonça dans le sommeil, la tête posée sur ses papiers.

***

« Impressionnant. », commenta Zurvan en entrant dans le bureau de Mani. « Tu y es arrivé, félicitations. »

« Merci, je n’y serais jamais parvenu sans votre aide à vous tous. »

Le jeune homme était assis sur des coussins derrière son bureau encombré de papiers et de livres. Moein et Arian étaient là aussi, debout devant la table où étaient posés le vin et les mezzeh. Les deux mercenaires étaient arrivés à l’aube et Zurvan avait suivi peu de temps après. Depuis la fenêtre, on voyait le soleil qui se levait sur Assawda. Aujourd’hui était le jour de yokshanbeh et Mani allait assister à l’office hebdomadaire au Grand Temple.

« Prends place. », dit-il à l’agent.

Celui-ci s’assit sur un coussin, face au bureau. L’homme avait repris quelques couleurs. Ses joues s’étaient un peu remplies. De plus, il semblait moins crispé que les dernières fois où ils s’étaient vus. Peut-être était-il finalement convaincu de la bonne foi de Mani.

« Comment vas-tu, Zurvan ? », demanda-t-il.

« Bien, je suis assez content d’avoir échappé à la mort. », plaisanta-t-il.

« Moi aussi. », répondit le jeune prince en montrant le bandage autour de sa tête.

« T’as la tête tellement dure que même les épées passent pas à travers ! », blagua Arian.

« C’est vrai qu’ils t’ont pas loupé. », commenta Zurvan.

« Les dieux me protègent, que voulez-vous. », dit Mani. « Et je pense que ça mérite d’être célébré. »

Moein s’avança vers le bureau avec quatre coupes et la carafe de fin. Après avoir servi tout le monde, il dit :

« Buvons à notre fortuné employeur ! »

« Qu’il fasse de nous des hommes riches ! », ajouta Arian.

Tous burent de bon cœur. Le mercenaire servit une autre tournée et ajouta :

« Et celle-ci, nous la buvons pour notre ami Guiv, puisse Amesha Arshtish l’accueillir dans sa Maison des Chants aux mille pièces et jardins. »

« Beh salamati ! », s’exclama Mani.

« Beh salamati ! », répondirent les autres.

Le vin qu’ils buvaient était de l’excellente Goutte d’or mélangé avec des épices et des fruits. Malgré cela, il eut du mal à boire sa coupe d’une traite. Il n’avait pas l’habitude de prendre de l’alcool dès le matin.

Moein et Arian reprirent la carafe et retournèrent se poster à côté de la table aux mezzeh, assez loin pour ne pas entendre la conversation qui allait avoir lieu entre le prince et l’agent.

« Je t’ai fait venir, car j’ai une nouvelle mission pour toi. », dit Mani à Zurvan.

« Je commençais à m’ennuyer. », répondit-il.

« J’ai besoin que tu assassines quelqu’un. »

« Intéressant, c’est quelqu’un d’important ? »

« Oh oui… », répondit le prince.

En disant cela, il sortit une bourse d’or qu’il tendit à Zurvan. Celui-ci hocha la tête, visiblement satisfait par son poids.

« Tu en auras autant si tu réussis la mission. Il s’agit d’infiltrer l’armée shemite et de tuer un de leurs otages. »

Tandis que l’agent quittait le palais, Mani alla rejoindre la délégation du Seigneur de la Guerre dans le hall. Le grand vizir Thani et la grand-tante Alima étaient déjà là. Ils ne se parlaient pas et semblaient même s’ignorer mutuellement. Quand ils virent arriver le prince, ils firent une courbette et le saluèrent.

« Bonjour, noble Alima. Bonjour, noble Thani. », répondit-il.

Moein et Arian marchaient quelques pas derrière lui. Ils avaient pour instructions de rester près de lui toute la journée, même durant l’office du yokshanbeh au Grand Temple. Il se souvenait encore des assassins qui avaient essayé de s’en prendre aux deux familles royales. Les commanditaires de l’acte n’avaient jamais été démasqués. Quelques minutes après arrivèrent Jaleh et Azar, les cousines de Mani. Les deux adolescentes les saluèrent. Enfin, le Seigneur de la Guerre descendit les marches du grand hall suivi par une demi-douzaine de mamlouks. Tous firent une courbette pour le saluer.

Les pierres dorées du Grand Temple resplendissaient sous le soleil du matin. Une foule nombreuse s’était amassée pour l’office du jour sacré. Sur le seuil, la torche de pierre de yokshanbeh avait été allumée pour appeler les fidèles. Quand ils arrivèrent à l’intérieur, ils virent que la famille du Guide était déjà là. Le Seigneur de la Guerre alla saluer son homologue :

« Bonjour, noble Hadi. Comment vous portez-vous en ce jour saint ? »

« Très bien, très bien, noble Malik Shah, et vous ? », lui répondit-il en lui prenant la main.

« Oh, vous savez, Amesha Arshtish nous met face à des épreuves parfois, et nous devons nous montrer à la hauteur. Mais n’ayez crainte, notre royaume est sauf et sortira de cette crise encore plus puissant qu’il ne l’est ! »

« Je vous fais confiance pour cela. »

Puis se tournant vers Mani, Hadi dit :

« Nous avons appris l’heureuse nouvelle. Félicitations à vous, Votre Grâce. Je suis certain que vous ferez un excellent successeur pour le Trône de la Guerre. »

Mani fit une courbette au souverain et répondit :

« Je vous remercie, Votre Majesté. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour en être digne. »

Il y avait une raison pour laquelle le Guide était aussi amène. L’homme se sentait profondément coupable des actes commis par son beau-fils Darius. Il essayait donc de se rattraper par une politesse excessive.

À côté de lui se tenait son épouse Baharak. Mani fit une courbette devant elle et dit :

« Votre Majesté, vous êtes bien gracieuse aujourd’hui. »

Elle lui lança un regard assassin. Ses lèvres étaient tellement pincées qu’elles disparaissaient presque. Néanmoins, elle répondit :

« Bonjour à vous, Votre Grâce. »

En disant cela, elle serrait ses mains couvertes de bagues l’une contre l’autre, imaginant que le cou de Mani se trouvait entre elles. Elle finit par détourner le regard, craignant peut-être de perdre son calme.

Cyrus vint ensuite le saluer.

« Bonjour, noble Mani. Comment vous portez-vous ? Vos blessures guérissent-elles correctement ? »

Il fut tellement surpris qu’il ne répondit pas tout de suite. Il ne s’attendait pas à ce qu’il évoque le sujet de l’attaque de Darius. S’appuyant sur sa canne, il répondit :

« Oui, noble Cyrus. La douleur disparaît peu à peu. Vous êtes bien aimable de demander. »

« Demain, nous deux avons fort à faire. L’avenir du royaume dépendra de nous. »

« En effet, je suis certain que nous arriverons à faire entendre raison au despote Uros. »

Ensuite arriva Emna. La jeune fille fit une courbette à Mani et dit :

« Votre Grâce, je suis ravie de vous voir bientôt rétabli. »

« Merci à vous, noble Emna. J’ai été bien chanceux ce soir-là, j’aurais pu ne pas en réchapper. »

« Il faut croire que les dieux vous sourient pour vous avoir permis d’être encore des nôtres. »

« Qui sait ce que sont Leurs desseins. », répondit Mani en faisant le signe du brasier.

Elle répondit en faisant le signe du foyer.

L’office commença quand les nombreux braseros furent allumés dans la salle. Tout d’abord, les musiciens jouèrent quelques accords à l’oud et au duduk, accompagnés de tambours. Ensuite, Rostam, le sobadh fit son entrée, escorté des six enfants portant des encensoirs. Installé derrière son pupitre, il entama le chant du sacrifice suivi par tous les fidèles dans le temple. L’hymne était lente et mélancolique. Elle parlait du devoir de chacun dans la préservation du domaine divin. Que si quelqu’un menaçait les ameshiens, tous devaient s’unir pour vaincre. Ce choix n’était bien sûr pas anodin. La ville se préparait à la guerre et cette préparation touchait aussi les esprits. Mani ricana intérieurement en se disant que les Shemites devaient entonner les mêmes chants qu’eux, étant ameshiens eux aussi.

Entre les deux couplets, le sobadh fit une pause, le temps que tous les gens présents puissent faire les signes divins avec leurs mains. Quand il reprit, les six enfants qui le suivaient se remirent à tourner avec leurs encensoirs. Mani se tenait juste derrière le Seigneur de la Guerre. À sa gauche se trouvait Cyrus puis à côté de lui Emna. Celle-ci chantait en contemplant les fresques au-dessus du pupitre. À un moment, elle tourna la tête vers lui et leurs regards se croisèrent. Sous la panique, il détourna immédiatement le regard. Il se maudit. Il savait qu’à cet instant, il devait avoir le visage cramoisi. Malgré tout, il risqua de nouveau un regard vers la jeune fille. Elle le fixait toujours, en souriant cette fois. Oubliant toute décence, le jeune homme la dévisagea. Il ne pouvait plus ignorer qu’il était épris d’elle. C’était mal, très mal. Elle était la fille de Baharak, la femme qui serait ravie de le voir mort. Malgré cela, elle continuait à lui sourire. Elle avait certainement compris qu’il en pinçait pour elle. Mani finit par reprendre quelque peu ses esprits et détourna le regard vers le pupitre et Rostam. À cet instant, il se sentait transparent et vulnérable. Lui qui arrivait toujours à rester lucide et à penser objectivement, devait admettre que son esprit était sens dessus dessous. Il devait se méfier de ces sentiments. Consolidant son appui sur sa canne, il reprit le chant.

L’office terminé, on commença peu à peu à quitter le temple. Mani chercha des yeux Moein et Arian pour repartir avec eux quand il vit Emna s’approcher de lui. Son cœur s’emballa tandis qu’il essayait de garder son calme.

« Votre Grâce, je tenais à vous souhaiter bonne chance pour demain. Je suis certaine que vous réussirez à négocier avec le despote et à sauver notre ville. », dit-elle.

« M… merci, noble Emna. Nous ferons de notre mieux avec Sa Grâce Cyrus. »

La jeune fille avait de jolis yeux en amande. Il se surprit à les fixer sans rien dire. Cela la fit sourire. Il se reprit, se maudissant encore. Il devait retrouver ses moyens. S’approchant d’elle, il dit à voix basse :

« Nous n’avons pas eu l’occasion d’en discuter, mais le soir où Darius m’a attaqué, vous sembliez être au courant. Comment cela se fait-il ? Vous a-t-il mise au courant de ses plans ? »

« Oh… En fait, il se trouve que les appartements de Darius sont attenants aux miens, au palais. J’entends tout ce qui s’y passe et je vois tous ceux qui y viennent. Plusieurs fois, je l’ai entendu discuter avec des mercenaires. Il ne se gênait pas pour dire votre nom. Cela n’a donc pas été très difficile de savoir. », expliqua-t-elle.

« Et pourquoi m’avoir prévenu ? Darius est votre frère. »

« Je ne sais pas… j’ai l’impression qu’il y a une connivence entre nous, que nous avons des intérêts en commun. J’ai donc décidé de vous aider. »

Mani fut déstabilisé par la réponse d’Emna. Il se sentit rougir encore une fois. Cela la fit sourire un peu plus. Elle jouait avec lui ce qui lui déplut, il détestait plus que tout se sentir manipulé.

« Je doute que nous ayons les mêmes intérêts. », s’entendit-il répondre froidement.

« Je vous assure que si, vous n’en avez juste pas encore conscience. »

C’en était trop. Tout le monde n’arrêtait pas de répéter ces mêmes mots à Mani. Il détestait être pris de haut.

« Je sais ce que vous ambitionnez, Emna. Maintenant que Darius est hors d’état de nuire, vous êtes la suivante dans la ligne de succession pour le Trône de la Guerre. »

Elle eut un petit rire. Cela l’agaça au plus haut point, mais il devina tout de suite pourquoi elle ricanait.

« Les femmes ne peuvent pas hériter de la couronne, Votre Grâce, peut-être que vous avez oublié cela du haut de votre masculinité. », rétorqua-t-elle sèchement.

Il se sentait bête. Il n’arrivait pas à argumenter correctement avec elle.

« Je n’aime pas votre défiance à mon égard. Je pensais que vous sauver la vie vous mettrait dans de bonnes dispositions à mon égard, mais il semble que ce n’est pas le cas. », dit-elle en le relevant la tête pour le toiser.

La réplique sonna comme une gifle sur le visage de Mani. Il resta bouche bée tandis qu’elle prenait congé.

Il resta ainsi pendant quelques instants, hébété. Il fut tiré de sa torpeur par Baharak qui lui tomba dessus. La reine était plus grande que lui et était deux fois plus large. Il eut un mouvement de recul devant elle. Il s’attendait à la voir lui exploser dessus, mais elle parla à voix basse pour ne pas être entendue.

« Tu crois avoir gagné en mettant de côté mon fils, mais ce n’est pas fini. Darius ne se laisse pas vaincre ainsi. », dit-elle.

Ses mains avaient des mouvements compulsifs, faisant briller ses bagues de mille feux. Elle semblait faire beaucoup d’efforts pour se retenir de le frapper.

« Mais si quelqu’un m’avait dit que tu aurais l’audace d’essayer de corrompre ma fille, je ne l’aurais pas cru. C’est très simple, si je te vois encore parler à Emna, je veillerai moi-même à mettre un terme à ta vie. », menaça-t-elle.

La violence des propos de la reine déstabilisa Mani. Mais en même temps, elles le rassurèrent sans trop savoir pourquoi. Cela lui donna le courage de répondre.

« Les menaces que vous proférez sont très graves, Votre Majesté. De plus, vous osez parler ainsi à un prince héritier. Sachez que c’est votre fille qui est venue me parler et que je n’ai pas de vues sur elle. », répliqua-t-il en prenant un air offusqué.

« Je les ai vus, tes regards. Ce n’est pas la première fois. Elle te plait. Mais sache que cela n’arrivera pas. Ma fille n’est pas à vendre à un insecte perfide comme toi. »

« Les propos que vous tenez sont inacceptables. Vous ne faites pas partie de mes ennemis, mais prenez garde, cela pourrait être amené à changer. Voyez comme votre fils se porte. Vous ne souhaitez quand même pas finir comme lui ? »

La menace était vide, mais elle fit mouche. Le visage de la souveraine vira instantanément au rouge. S’ils étaient en privé, elle l’aurait déjà frappé. Elle se contenta de serrer les mains très fort pour les retenir de venir s’écraser sur son visage.

« Tu vas aller nourrir les poissons, mon garçon, je te le garantis. », conclut-elle avant de tourner les talons.

Mani ricana doucement en la regardant partir. Il comprit soudain pourquoi il était soulagé qu’elle le menace. Peut-être Emna n’était-elle pas son pantin finalement. Cette idée lui fit plus de bien qu’il ne pensait.

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