Le Marteau et l’Épée Tome 1 – Chapitre 5 – Escarmouche

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Illustration : Persia_1 par Liang Mark

« Si tu dis vrai, tu nous as assuré la victoire au Conseil Aveugle, Mani. », dit la reine d’une voix satisfaite.

Turkan Khatoun dite Nepenthes, épouse du Seigneur de la Guerre Malik Shah, était assise derrière son paravent comme à son habitude. Aujourd’hui, elle avait accueilli Mani dans une maison dans le quartier du marché, juste au-dessus de l’échoppe d’un cordonnier. Elle semblait changer de résidence chaque semaine. Le salon dans lequel ils étaient installés était long. Les tapis qui couvraient le sol représentaient des animaux et des fleurs. Par endroits, on distinguait des chasseurs montés à cheval et munis d’arcs. Un peu partout, des coussins de soie étaient posés. De grandes fenêtres munies de moucharabiehs laissaient entrer le soleil en un millier de points lumineux. Le salon était frais malgré la chaleur de l’extérieur. Dehors, on entendait les bruits du marché. Les éclats de voix et les cris des bêtes. On sentait aussi des odeurs. Celles des épices exotiques et des pigments.

Quand un eunuque de la reine avait fait pénétrer Mani dans le salon, il lui avait demandé de retirer ses chaussures, ce qu’il fit. Le jeune homme s’était assis au centre de la pièce, face au paravent. Mais cette fois, Nepenthes n’était pas seule pour l’accueillir. Assise sur le côté de la pièce, à côté des fenêtres, se trouvait une jeune fille bien étrange. La première chose qu’on remarquait, c’est qu’elle portait une couronne faite de petits os d’animaux. Celle-ci faisait le tour de sa tête et par endroits, des ficelles en tombaient, elles aussi chargée de bouts d’os. Sous sa masse de longs cheveux noirs ondulés se dessinait un visage jeune. Elle devait avoir l’âge de Mani même s’il était difficile de l’estimer au vu de son apparence. De nombreux tatouages couvraient ses joues, son front et son menton. Elle devait venir des Tribus. Elle était vêtue d’une longue tunique grise faite de tissus épais et portait plusieurs bracelets et colliers faits eux aussi d’os. Ce devait être une prêtresse ou une magicienne. Quand elle vit arriver Mani, elle le salua tout en le fixant de ses yeux d’un noir profond :

« Salut à toi, héritier du Trône de la Guerre ! »

Elle avait un épais accent sudiste. Elle prononçait tellement mal certains sons qu’il eut du mal à la comprendre.

« Salut à toi, Noble dame. Tu t’avances un peu sur mon titre. Je ne suis héritier de rien du tout. », répondit-il surpris.

« Allons, ne sois pas modeste. Au vu de l’air impérieux avec lequel tu as pénétré dans le salon, tu apportes de bonnes nouvelles. », dit-elle en touchant l’une des ficelles chargées d’os qui tombaient de sa couronne.

« Tu es une magicienne à ce que je vois. De celles qui voient le futur. »

« Il n’y a pas besoin d’être magicien pour deviner le futur. Souvent, il suffit d’être observateur. », répondit-elle d’un air désinvolte en faisant cliqueter les os de son collier.

« Je ne t’ai jamais vue avant aujourd’hui, qui es-tu ? », demanda-t-il.

Elle ne répondit rien et lui sourit.

« Tu ne veux pas me dire ton nom ? », finit-il par dire.

« Tu ne m’as pas dit comment tu t’appelais non plus. », répondit-elle sans prendre la peine de le regarder.

« Je m’appelle Mani. »

« Enchanté Mani. », répondit-elle simplement.

Elle fit cliqueter les os de son collier puis tourna la tête vers la fenêtre, l’ignorant complètement.

« Tu n’as pas l’intention de me dire comment tu t’appelles. »

« Bonjour à toi, Mani, prends place. », ordonna une voix qui sortit de derrière le paravent.

Après avoir jeté un dernier regard sur la jeune femme, il obéit et alla s’asseoir au centre de la pièce pour faire face au panneau. Au début, la reine ne parla pas, puis enfin, d’épaisses volutes de fumée se dégagèrent de derrière l’écran de roseau.

« Ne fais pas attention à Dihya, elle est mon invitée. Une invitée très importante pour la suite. Vous serez sûrement amenés à vous revoir, mais ce n’est pas le sujet du jour. J’ai cru comprendre que tu apportais de bonnes nouvelles. », dit la voix enrouée de Turkan Khatoun.

« Oui, Votre Majesté. L’agent que j’ai envoyé intercepter la caravane du seigneur de Ghazna est revenu. », répondit Mani.

« Le prisonnier que tu as fait gracier ? »

« Oui. »

« Oh, il t’est donc resté fidèle ! », s’étonna la reine.

« Oui, Votre Majesté. Je lui ai promis de lui rendre son épouse et ses enfants s’il me servait durant un an. »

« C’est un très bon moyen de t’assurer sa loyauté. Et donc, qu’a-t-il fait, ton agent ? »

Dihya les écoutait. Par moments, elle se grattait la joue ou faisait claquer les os de son collier, mais elle restait silencieuse. Elle fixait Mani dans les yeux, comme si elle sondait les tréfonds de son âme. Cela le mit légèrement mal à l’aise. Il avait beaucoup de mal avec les mystiques et les religieux en général, mais c’était encore pire quand ils se matérialisaient sous la forme d’une jeune femme aussi jolie.

« Il nous a assuré le vote des Ghaznavi. Et la promesse qu’il a faite a bien porté. », répondit-il.

« Hmm… Awsad le prophète tribal est donc une menace qu’ils prennent au sérieux dans le sud. », dit la reine.

La magicienne émit un grognement en entendant cela. Mani fut surpris et la regarda d’un air interrogateur. Elle se contenta de fixer la fenêtre, les sourcils froncés.

« S’il a pris la capitale des Tribaux comme le prétendent les rumeurs, c’est aussi une menace pour nous, les royaumes côtiers. », répondit Mani.

« Je m’entretiendrai avec mon époux à ce sujet, nous devons nous préparer à lui faire face avec Khiva, Lut et Yazd… »

La reine tira une nouvelle bouffée de narguilé et souffla un épais nuage de fumée. Dehors, on entendait un marchand crier.

« Cardamome des Usques ! dix nards l’once ! Cardamome ! Cardamome ! La moins chère de la ville ! »

« Si tu dis vrai, tu nous as assuré la victoire au Conseil Aveugle, Mani. », finit-elle par dire.

« Vos agents ont réussi leur mission eux aussi ? », demanda Mani.

« Oui, sur les douze provinces, si je compte Ghazna, nous avons la majorité sur huit d’entre elles. Tout se jouera sur les quinze délégués de la capitale. Celui à qui tu as parlé au Comptoir des Épiciers, j’espère qu’il jouera bien son rôle. »

« Il avait l’air assez convaincu par ce que je lui disais. », répondit-il.

Nepenthes éclata de rire. C’était un rire bruyant qui couvrait même le vacarme du marché. Elle tira une nouvelle bouffée et la souffla. Dans la pièce derrière eux on entendait les sons des tambours et des ouds.

« On m’a rapporté que tu t’es particulièrement distingué dans le rôle du Tribal qui découvre la capitale. »

« Oui, l’accent sudiste est une chose que je maîtrise particulièrement. Cela donne beaucoup de réalisme au personnage. », répondit Mani.

« C’est vous dans le nord qui avez un accent. », répliqua Dihya la magicienne en toisant le jeune homme.

« Ils ont eu une peur bleue quand tu as fait le signe des unicistes. Ils se croyaient percés à jour. », ajouta la reine.

Mani se crispa. Il rit pour garder bonne figure,mais il était surpris. La scène avait été brève et furtive et pourtant Nepenthes était au courant.

« Ton rire n’est pas très franc. Il est teinté d’inquiétude. Tu pensais que ta petite facétie passerait inaperçue. Le fait que je voie tout et que je sache tout t’étonne vraiment ? »

Dihya regarda Mani et eut un petit rire.

« Je… Non, mais le moment de la conversation dont vous parlez a été très bref. Je suis étonné que quiconque ait pu le capter. », répondit-il.

La reine marqua un silence. Sa main apparut alors sur le côté du paravent. Elle était plus fine qu’il ne l’imaginait. Des dessins au henné l’ornaient et une fine bague en or entourait son auriculaire. Elle tenait sa pipe de narguilé. Une longue tige de cuivre gravé de laquelle pendaient de petites perles orange.

« Si j’ai pu le capter, quelqu’un d’autre a très bien pu le faire aussi. Tu dois être plus prudent que cela. Tu sais qu’il est très dangereux de parler d’hérésie à Assawda et pourtant tu t’es permis de plaisanter avec cela. Heureusement pour toi, tu étais déguisé et même en cherchant longtemps, personne ne retrouverait Yidir. Mais ce genre de sottises pourrait te coûter ta tête. »

La main disparut de nouveau. Mani se sentit mal. Il avait commis une erreur de débutant et s’était fait prendre. Il regarda brièvement la magicienne avant de détourner le regard. Il avait honte.

« On dit qu’il faut pardonner deux erreurs à un homme, mais jamais une troisième. », dit la reine. « Je te pardonne celle-ci. Mais c’est la dernière erreur que je laisserai passer. Tu n’auras pas droit à une seconde erreur. Tu n’es pas un marchand de légumes qui s’est trompé sur le prix de ses carottes, tu n’es pas un scribe-apprenti qui a mal recopié un manuscrit, tu as pour ambition de prendre la place de mon mari et de devenir souverain de Butra. Il n’y a pas de place pour l’erreur quand on aspire à quelque chose d’aussi grand. C’est pour cela que la bévue que tu as commise sera ta dernière si tu tiens à réaliser ce que tu souhaites réaliser. »

Mani regarda la magicienne. Celle-ci le fixait, curieuse de voir ce qu’il allait faire. Le jeune homme savait qu’il n’y avait qu’une seule chose à dire :

« Je vous prie, Votre Majesté, de me pardonner mon erreur digne d’un débutant. Je ne pourrai jamais vous remercier assez pour la clémence dont vous faites preuve à mon égard. »

Il posa les mains à plat sur le sol puis baissa la tête jusqu’à ce qu’elle touche le tapis. Il resta ainsi plusieurs minutes durant lesquelles la reine ne dit rien. Il le savait, pourtant, qu’il ne fallait pas plaisanter avec ces choses-là. Une mauvaise blague pouvait coûter sa carrière à un politicien voire sa vie.

« Allez, relève-toi maintenant. », finit-elle par dire.

Il s’exécuta.

« Le Conseil Aveugle est dans trois jours. Il faut se préparer à toutes les éventualités. As-tu des idées pour cela ? », dit-elle en prenant cette fois un ton plus doux comme pour le rassurer.

« Oui, Votre Majesté. Je vais vous les exposer. », dit-il.

Il jeta un regard à la magicienne. Elle continuait à le fixer tout en faisant cliqueter distraitement ses os.

Quand il sortit du salon, Mani trouva Zurvan assis sur un coussin de l’antichambre. Il dormait. Au bout de la pièce, un groupe de jeunes filles étaient assises en cercle tandis que l’une d’entre elles dansait. Elle tournait et se mouvait tandis que deux autres jouaient du tambour et de l’oud pour l’accompagner. Le reste applaudissait pour accompagner le rythme. Elles étaient toutes vêtues de soie. Le bâtiment où ils se trouvaient était une école qui formait les danseuses. La danse et les arts en général avaient beaucoup de valeur aux yeux des butris. Ils étaient des présents que les dieux avaient remis à Ghorbani, le premier homme. Les textes sacrés en faisaient la liste. Il y avait entre autres l’oud, le tambour, le ney, la danse, le chant, la calligraphie, la miniature, la cavalerie, le feu et le bas-relief.

Mani regarda la danseuse qui enchaînait avec grâce le mouvement au rythme du tambour et soudain le temps fut comme suspendu. Le spectacle était beau, mais surtout hypnotisant. Tandis qu’elle bougeait les hanches, la jeune fille faisait tourner ses mains. Pendant un instant, Mani crut avoir croisé son regard, mais il se rendit compte qu’il avait probablement rêvé.

En entendant la porte s’ouvrir, Zurvan se réveilla. Il se releva lentement en regardant en direction de la fenêtre pour voir s’il faisait toujours jour.

« Ce voyage m’a épuisé. », dit-il en se frottant les joues.

Mani retrouva ses esprits et dit :

« Je comprends, tu as parcouru une distance énorme en peu de temps. »

Zurvan se leva et suivit son patron après avoir jeté un coup d’œil aux danseuses. Ils sortirent par une porte dérobée de la maison qui donnait sur une étroite ruelle déserte. Ils la parcoururent rapidement et débouchèrent sur l’artère principale. Là, sur le marché, ils se mirent à discuter.

« Tu as fait de l’excellent travail, Zurvan, elle était très contente de toi. »

« Merci. »

Ils descendirent l’avenue principale. Elle était bondée de monde. Dans le brouhaha ambiant, ils pouvaient parler sans risquer d’être entendus. Partout autour d’eux passaient les habitants enturbannés d’Assawda. Parfois, un dromadaire ou un cheval tentait de se frayer un chemin tant bien que mal. Au loin, à travers les étals et les boutiques, se distinguaient le port et la mer Blanche.

« Raconte-moi donc ton voyage chez les Tribaux. Le prince de Ghazna t’a-t-il bien accueilli ? »

Zurvan regardait droit devant lui. Il avait les lèvres pincées sous sa moustache.

« Ils n’ont pas voulu me recevoir au début, mais j’ai provoqué une querelle entre deux clans pour l’obliger à sortir de son pavillon. », répondit-il.

« Une querelle ? », demanda Mani, curieux.

« Oui, deux clans se prenaient le bec pour une histoire d’honneur. Micipsa avait réussi à calmer le jeu, mais j’ai ravivé le conflit et ils se sont provoqués en duel. Cela a obligé le prince à venir lui-même l’arrêter. Et quand il m’a vu, il m’a immédiatement reconnu. Après cela, il m’a fait quérir. », répondit-il.

Son ton était différent de d’habitude. Zurvan n’était bien sûr pas l’homme le plus joyeux qui existait, mais depuis sa libération il semblait qu’il reprenait un peu de joie de vivre. Pourtant à cet instant, il semblait tendu.

« Et qu’as-tu fait pour raviver la querelle ? », demanda Mani.

« J’ai uriné sur la tente de l’un des deux chefs pendant la nuit. »

Mani éclata de rire.

« Je ne regrette vraiment pas de t’avoir embauché, Zurvan. Tu as de la ressource. N’importe qui d’autre ne réussissant pas à avoir une audience avec le seigneur de Ghazna aurait capitulé. Mais toi, tu as persévéré. »

« Vous ne m’avez pas embauché, nous avons conclu un accord. Et vous auriez tout intérêt à ne pas oublier ce qui vous attend si vous ne respectez pas votre part. »

Mani fut déstabilisé par la rudesse des propos de Zurvan. Il pensait pourtant avoir gagné sa confiance.

« Allons, tu sais bien que je n’oserais jamais rouler un homme comme toi dans la farine. Même Hormuzd, le chef de la prison, n’a pas pu avoir raison de toi. Penses-tu vraiment que j’oserais te mentir ? »

Zurvan continua à fixer le lointain. Ses sourcils se froncèrent. Il concéda néanmoins un :

« Mouais. »

« Je sais que tu t’inquiètes pour ta famille, mais sache qu’ils vont bien et ne manquent de rien. Je suis désolé de te tenir ainsi par le chantage, mais n’oublie pas que je te donne une chance de retrouver ta vie d’avant. Sans moi, tu serais encore dans ta cellule. », dit Mani.

Zurvan serra les poings, mais ne dit rien. Il avait quelque chose sur le cœur.

Ils arrivèrent non loin du port. Là, les marchands avaient cédé la place aux portefaix et aux marins. Un navire khivain aux voiles triangulaires était en train d’être amarré. On voyait les marins sur le pont, en pagne et torse-nu, mais portant néanmoins leurs masques comme le faisaient tous les habitants de Khiva. Le royaume se trouvait à l’ouest. Il était côtier lui aussi, mais ne vivait pas de la Route du Poivre. Moins désertique que Butra et Shem, il avait une agriculture florissante et fournissait l’essentiel des denrées alimentaires consommées par ses voisins. Plus à l’ouest encore, Khiva n’avait pas de voisins. La forêt vierge de Veni, au climat tropical, n’était pas habitée. Néanmoins, les Khivains s’y aventuraient pour le commerce. Ils se spécialisaient dans le commerce de certains animaux exotiques qu’ils y trouvaient tels les léopards et les singes.

Mani s’arrêta et, arborant un large sourire pour radoucir son compagnon, il dit :

« Allons, va prendre du repos. Ton voyage a dû t’épuiser. Ce que tu as accompli est capital, si nous gagnons ce Conseil Aveugle, c’est grâce à toi. »

Zurvan desserra un peu le visage. Il concéda même un début de sourire à son patron et dit :

« Je vais dormir comme un carbeh. »

Il prit congé, laissant Mani songer à ce qu’il allait faire pour découvrir ce qui n’allait pas avec lui.

Le lendemain matin, les cinq premières délégations d’élus arrivèrent. Deux par la mer et trois par caravane. Le royaume de Butra était composé de treize provinces. La première s’appelait Sultaneh, la province royale, où se trouvait Assawda. Les douze autres étaient Milh, Hel et Karam à l’est de la capitale ; Bassal et Razianeh à l’ouest ; Qasrab, Thawm et Mekhkeh se trouvaient au sud. Plus au sud encore on trouvait Khardal, Yanouss et Hanout. Enfin, non loin de la frontière avec les Terres des Tribus, s’étendait la large province de Ghazna et sa capitale Baqdanous. Chacune des régions du royaume était dirigée par un seigneur ou un gouverneur, selon si son titre était héréditaire ou non. Ghazna, Yanouss, Khardal et Hanout étaient les seules à être dirigées par des souverains dynastiques. Annexées tardivement par Butra, ces provinces avaient eu le privilège de garder une certaine autonomie.

Les navires des délégations de Bassal et Razianeh avaient accosté à l’aube. Les provinces étant voisines, leurs représentants étaient arrivés ensemble. Ce matin-là, Mani était sur le toit de la maison de sa grand-tante. Depuis cet espace plat surélevé, il avait une vue dégagée sur la ville. Construite à flanc de colline, elle donnait aussi une vue sur la Colline Fleurie où était bâti le Palais du Guide. Le jeune homme avait installé des coussins et une table basse et prenait son petit déjeuner en contemplant au loin les embarcations. La dizaine de navires s’était amarrée à l’ouest du port et les représentants et leurs suites en descendaient. À cette distance, ils ressemblaient à de minuscules fourmis. Parmi eux se trouvaient les gouverneurs des deux provinces occidentales. On avait probablement envoyé les grands vizirs pour les accueillir. Pas de quoi déranger un roi, en tout cas.

Mani buvait son sherbet frais tout en songeant au Conseil Aveugle qui approchait. Il allait avoir lieu le surlendemain. Les autres délégations allaient probablement arriver dans la journée ou le lendemain. Celle de Ghazna était la plus attendue. La province sudiste avait une influence certaine sur ses voisines dynastiques Yanouss, Thawm et Hanout. Elle occupait aussi une surface qui représentait environ un quart du royaume. Le prince Micipsa serait accueilli par les deux rois et aurait tous les honneurs dus à son rang.

Depuis le duel entre Moein et Darius, Mani n’était plus retourné au Palais du Guide. Il ne servait à rien d’envenimer les choses, les actions qu’il avait entreprises étaient bien suffisantes. Malgré tout, il évitait de se promener en ville sans protection. Il savait que le prince déchu voulait sa tête et ne tenait pas particulièrement à la lui livrer sur un plateau.

Il mangea un sohan au miel en fixant l’horizon au loin. La mer était d’un bleu scintillant sous le soleil qui se levait. Un vent agréable venait balayer la colline où se trouvait la maison. Il espérait que tout se passerait comme prévu. Les premiers bruits de la ville lui parvenaient. Les marchands qui installaient leurs étals et les artisans qui ouvraient leurs ateliers. Mani appréciait particulièrement l’aube, c’était un moment de grâce où le temps semblait suspendu.

Assis là, il se surprit à rêver de voyages. Lui qui n’avait quasiment jamais quitté la capitale songea à ce qui se trouvait par là-bas au nord dans la mer Blanche. Il y avait l’île de Shadjar. Du temps de l’Empire Jamanide, elle en faisait aussi partie au même titre que Butra, Shem et Khiva et un bon nombre de royaumes du Continent Jaune. Aujourd’hui, un roi local régnait dessus. Mais il avait du mal à réellement la contrôler. L’île était montagneuse et accidentée. Les factions dissidentes étaient légion et les pirates de Shadjar étaient redoutés dans toute la mer Blanche. Wahra, Sofia et Qanab, les trois principaux ports de l’île étaient les escales de tous les navires marchands qui partaient de Butra, Shem et de Khiva. Des accords commerciaux avaient donc été négociés plusieurs décennies plus tôt avec le petit royaume insulaire. Ceux-ci faisaient aujourd’hui l’essentiel de ses revenus.

Plus loin au nord encore se trouvait Sikilir. Ce sultanat contrôlait la Porte, ce détroit était l’unique route maritime qui permettait de passer dans les mers nordiques d’Acus et de Latro. Cette position stratégique avait fait toute sa richesse. Enfin, plus à l’ouest se trouvait l’Empire des Iskandar. Habité par des peuples aux mœurs barbares, il était le premier client de Butra pour les épices, que son aristocratie appréciait apparemment beaucoup.

Au-delà de l’Empire, Mani ignorait ce qu’il y avait. Il avait déjà pu consulter de nombreuses cartes et elles présentaient toutes des contradictions. Certaines parlaient d’un continent gelé où vivaient des géants alors que d’autres parlaient d’une mer froide infinie où les monstres marins abondent. Il avait même vu une carte qui disait que l’on arrivait à un précipice qui marquait la fin du monde et que l’on tombait ensuite dans le vide pour toujours.

Il se demanda s’il aurait un jour l’occasion de se rendre dans ces pays étranges dont il avait tant entendu parler. Tandis qu’il réfléchissait, il entendit des pas derrière lui monter l’escalier qui menait au toit. Il se retourna et vit sa grand-tante Alima monter à petits pas les marches escarpées. Il se leva et se précipita pour l’aider. Elle le repoussa d’abord :

« Allons ! Je ne suis pas encore grabataire ! Je peux encore monter des marches ! »

Néanmoins, quand il lui saisit le bras de nouveau pour l’aider, elle ne protesta pas.

Quand ils furent arrivés en haut, elle alla s’installer sur un coussin et il vint se mettre à côté. Au début, ils ne se dirent rien. Le jeune homme continuait à fixer la mer. Alima fit de même, cherchant peut-être à deviner ce à quoi songeait son petit-neveu. Elle finit par lui demander :

« Vers quoi vont tes pensées ce matin, mon cher Mani ? »

« À rien en particulier, ma tante. Je songeais au Conseil Aveugle qui approche. »

L’aïeule se servit une coupe de sherbet et en but une gorgée.

« Tu as bien joué ton coup. Tu as gagné la confiance de ma fille. Je savais que tu réussirais d’une manière ou d’une autre à la trouver et à entrer en contact avec elle, mais je pensais qu’elle refuserait de te parler. Mais tu l’as fait. C’est grâce à cela que ton plan va marcher. »

« Ce n’est pas encore fait. L’issue du Conseil Aveugle est incertaine. Et si le vote s’oriente sur la paix, le royaume est perdu. Shem va venir nous cueillir comme des fruits mûrs. », répondit Mani, soucieux.

« Allons, aie un peu confiance en ma fille. On ne l’appelle pas Nepenthes pour rien. La dernière chose qu’elle veut est que le royaume soit pillé par les Shemites. », rassura Alima.

« Vous avez raison, ma tante. J’ai fait part de mon plan à la reine, et elle l’a approuvé. »

« Et quel est ton plan ? »

« Vous êtes sûre de pouvoir garder le secret, ma tante ? »

L’aïeule éclata de rire. Quand elle riait, son visage ridé s’éclairait soudain. Mani l’aimait profondément, elle était comme une mère pour lui.

« Je t’ai élevé depuis tes dix ans. Je ne sais pas si tu peux te fier à moi. », répondit-elle.

Mani rit à son tour.

« Très bien, très bien, je vais vous mettre au parfum. L’idée est d’infiltrer le Conseil Aveugle en nous substituant aux délégués de la province d’une des trois régions sudistes voisines de Ghazna. Nous allons promettre aux princes de les aider à faire face à Awsad, le prophète qui fédère une à une les Tribus. »

« Et qu’est-ce qui te dit que l’un d’entre eux ne va pas s’offusquer et tout rapporter au Guide ? »

« Ils sont tous terrifiés par ce qui pourrait leur arriver si le prophète venait à envahir Butra par le sud. C’est un homme cruel qui n’hésite pas à massacrer l’ensemble des membres d’une tribu s’ils refusent de se soumettre à la nouvelle foi qu’il prêche. La Route du Poivre reste intouchée pour le moment, car Awsad est occupé à l’ouest. On dit qu’il a conquis la cité d’Aghmar. »

« La cité où se rassemblent les Tribus ? »

« Oui, cette cité était un symbole pour les Tribus. Celui de leur identité. C’était aussi un haut lieu de culte pour la foi des trois déesses. »

Alima se gratta le menton en réfléchissant.

« Je ne suis pas convaincue par cet aspect de votre plan, mais passons… S’ils refusent, je suppose que vous allez les menacer de les laisser tomber si Awsad venait à attaquer ? »

« Exactement. »

« Et une fois infiltrés au sein du Conseil, qu’allez-vous faire ? »

« Orienter le débat. La question est de convaincre tout le monde que négocier avec Shem est inutile. Je pense que c’est faisable. »

« Et qui seront les sept personnes qui viendront se substituer aux délégués réels ? »

« Moi, bien sûr ainsi que Zurvan, un homme de confiance. Il est un peu bourru, mais je pense que je peux m’y fier. Ensuite viendront cinq personnes qui travaillent pour Nepenthes. Je n’en connais qu’une seule pour le moment, une prêtresse sudiste, mais je fais confiance à Sa Majesté pour choisir les gens qu’il faut. »

Alima fit une mine impressionnée.

« Tu as bien travaillé à ce que je vois. Ton père serait fier de toi. »

Mani ne répondit rien. Il but une gorgée de sherbet en silence.

***

 

L’entrée du prince de Ghazna à Assawda se fit en grande pompe. Plus tôt dans la journée, la caravane avait été aperçue à l’horizon, serpentant entre les basses collines du sud de la capitale. Le protocole voulait que les deux rois accueillent en personne Micipsa, car sa province occupait un quart du royaume. Mani faisait partie de la délégation du Seigneur de la Guerre qui était aussi composée du grand vizir Thani, d’Alima, des cousines Jaleh et Azar et d’un certain nombre de hauts fonctionnaires du palais.

En fin de journée, la troupe était partie du Palais de la Guerre, escortée d’une lourde garde. Tandis qu’ils descendaient la colline, Malik Shah s’était approché de Mani pour discuter avec lui :

« Alors, comment sens-tu le Conseil Aveugle ? Tu es confiant ? »

« J’attends de voir, beaucoup de choses peuvent mal tourner. », répondit-il.

« Tu as raison, la confiance aveugle et conduit à la négligence. », dit le roi.

Tandis que la procession descendait lentement la Colline aux Boucs, les gens s’écartaient en regardant leur souverain, pleins de curiosité. Aux fenêtres des maisons, femmes et enfants s’agglutinaient pour les voir passer. Devant eux, quatre mamlouks écartaient la foule en scandant :

« Place au roi ! Place au roi ! »

« J’espère réussir à accomplir ma mission avec les outils que vous avez mis à ma disposition. », ajouta Mani.

« Tu as demandé mon sceau et ma confiance et tu les as eus. J’espère que tu n’es pas déçu que je ne t’aie pas laissé rencontrer Sa Majesté la reine. », répondit le roi.

« Non, Votre Majesté, vous aviez raison de me refuser cela. Elle est l’arme secrète qui vous protège de vos ennemis et vous ne savez pas si je serai un jour votre ennemi. Vous vous devez de vous prémunir contre tout le monde, même de moi. »

Malik Shah sourit. Il semblait satisfait de la réponse de Mani :

« Je suis content que tu dises cela. Un jour peut-être, quand les choses se tasseront, je te permettrai de rencontrer Sa Majesté la reine. Elle est la cousine de ta mère après tout. »

« Merci, Votre Majesté. J’attends le jour où cette histoire se terminera. Toute cette instabilité et cette incertitude ne sont pas plaisantes à vivre. »

« Si tu prends un jour ma place, il faudra t’y habituer. Le trône n’est jamais un siège confortable. Tu auras sûrement des moments de répit, mais tu devras lutter toute ta vie pour t’y maintenir. Et aujourd’hui, la tâche de m’assurer mon trône et mon statut repose sur tes épaules. », dit Malik Shah.

« Vous n’imaginez pas l’honneur que cette opportunité représente pour moi. Je n’étais qu’un membre éloigné de votre famille avant cela. »

« Allons, ne sois pas modeste. Tu t’es beaucoup distingué au cours des années par ton éloquence et ta compréhension des choses. Et n’oublie jamais que tout cela, tu le dois à la Noble Alima. C’est elle qui t’a pris sous son aile quand tes parents sont morts. »

« Elle a toujours eu un profond sens de la famille. », répondit Mani. « Elle est comme une mère pour moi. »

Non loin derrière, Alima conversait avec Thani. À côté marchaient Jaleh et Azar.

Arrivés en bas de la colline, ils rejoignirent l’Avenue de la Concorde qui traversait la ville. Le marché était terminé et les étals avaient été enlevés. Les soldats purent donc sans difficulté leur dégager un passage étant donné qu’une bonne partie de la foule s’était retirée. Là encore, les gens les regardaient passer avec de grands yeux. Même si les deux souverains se montraient publiquement au temple chaque jour de yokshanbeh, le peuple semblait toujours autant impressionné de les voir. Malgré lui, Mani se sentit fier de faire partie de la délégation. Bientôt, ils virent au loin sur l’avenue une autre troupe composée elle aussi de soldats.

Quand ils arrivèrent à leur niveau, les soldats s’écartèrent pour laisser voir de qui était composée la délégation. Il y avait bien sûr le Guide Hadi et son épouse Baharak. Mais il y avait aussi Cyrus, et leur fille Emna ainsi que le grand vizir Nizam et de hauts fonctionnaires du Marteau. Chose étonnante, Darius ne faisait pas partie de la troupe.

Malik Shah écarta les bras quand il vit son homologue et s’avança vers lui. Celui-ci fit de même et tous deux se rencontrèrent dans une brève accolade. Ils se souriaient, mais étaient de toute évidence tendus. Le Conseil Aveugle qui allait décider de l’issue de leur querelle avait lieu le lendemain. Mani croisa les regards des autres membres de la délégation. Baharak fronça les sourcils quand elle le vit tandis que l’expression de Cyrus resta neutre. Emna quant à elle lui sourit. Il ne s’y attendait pas et cela le déstabilisa. Que lui signifiait-elle par ce sourire ? Était-ce un sourire narquois ou alors voulait-elle attirer son attention ? Peut-être était-ce un plan de sa mère pour le perturber et troubler sa concentration ? Baharak était bien capable de faire cela. Mani retrouva ses esprits quand chacun des rois retourna parmi sa troupe et qu’ils reprirent leur chemin en direction de la porte sud de Difa.

Celle-ci était surnommée « La Porte du Désert ». Toutes les caravanes venant du sud passaient par là. Trois grands caravansérails étaient bâtis à l’extérieur des murs non loin d’elle. Ces camps servaient à abriter les marchands qui avaient parcouru les centaines de lieues qui composaient la Route du Poivre. La délégation de Ghazna s’était installée dans l’un de ces caravansérails. Seuls le prince Micipsa et sa suite seraient admis dans l’un des palais royaux.

Bientôt, ils atteignirent la porte. Là attendaient le prince et les siens, sous la grande arche ocre décorée de mosaïques multicolores représentant des dragons, des chimères et des lions. Micipsa était accompagné d’une femme aux cheveux clairs. Ce devait être son épouse Livia, une esclave impériale affranchie. Deux jeunes garçons se tenaient avec eux. Probablement leurs enfants. D’autres membres du clan étaient là, mais nulle trace d’un grand vizir ou d’un quelconque fonctionnaire à l’allure nordique. Soit le prince n’avait pas amené ses ministres avec lui, soit il s’en était débarrassé et les avait remplacés par des Tribaux. Les délégations royales s’arrêtèrent et les deux rois s’avancèrent. Micipsa fit de même. Quand il fut face à eux, il s’agenouilla en tendant les deux mains vers eux, en signe d’allégeance. C’était la première fois que Mani voyait le prince de Ghazna. Outre ses tatouages sur le visage, c’était sa tignasse de cheveux bouclés qui lui tombaient sur le visage et les épaules qui le rendaient différent de ce que l’on voyait au nord de Butra.

Ce fut Hadi qui parla :

« Lève-toi donc Micipsa, prince de Ghazna. Nous acceptons de t’offrir l’hospitalité à toi et les tiens au sein de notre cité d’Assawda. »

Le prince se leva et dit :

« Merci à vous, Nobles Majestés. Nous avons ici des cadeaux pour vous. Nous espérons qu’ils seront dignes de votre rang. »

Des tribaux arrivèrent par la grande porte, portant de grands paquets emballés dans du tissu. Ils les déposèrent aux pieds de Hadi et Malik Shah et les déballèrent. Il y avait quantité d’objets précieux. Poignards et armes sertis d’or et d’argent, animaux ou bêtes mythiques en ivoire, en onyx et en lapis-lazuli et rouleaux de soie de Zuong-Wo.

« Merci à toi pour ces présents royaux, Noble Micipsa. Sois donc mon invité dans mon palais. », remercia le Seigneur de la Guerre.

« J’en serais honoré, Votre Majesté. », répondit le prince.

Hadi fit signe à son grand vizir qui arriva avec quelques soldats pour emporter les présents. Il allait s’occuper de les diviser en deux et d’en envoyer la moitié au Palais de la Guerre. Le Guide se tourna ensuite vers Micipsa et Malik Shah et dit :

« Les commerçants d’Assawda m’ont fait savoir qu’ils nous invitaient ce soir à dîner au Comptoir des Épiciers. Ils convient aussi tous les autres gouverneurs et princes de provinces. »

L’établissement étant un endroit neutre, les deux rois pouvaient y aller ensemble, chose impossible dans leurs palais respectifs.

« J’accepte l’invitation en mon nom et au nom des miens. », répondit Malik Shah.

« De même, ce sera un grand honneur pour moi de dîner en compagnie de mes suzerains. », ajouta Micipsa.

Ce dîner était une tradition lui aussi. Il n’y avait pas beaucoup d’occasions durant lesquelles les princes et gouverneurs de Butra étaient réunis à la capitale. La tenue d’un Conseil Aveugle était donc l’occasion parfaite pour les souverains de partager un repas avec leurs vassaux.

« Merci encore pour cet accueil, Vos Majestés. Je m’en vais rejoindre la caravane pour organiser leur installation au sein du caravansérail. Je vous rejoindrai ensuite pour le dîner avec mon épouse et mes proches. », dit le prince.

« Très bien. », répondit Malik Shah en souriant.

À chaque fois que le souverain souriait, cela faisait tiquer Mani. Il semblait qu’il se forçait à étirer sa bouche et ses joues grises pour former cette expression qui n’était de toute évidence pas naturelle pour lui. Le jeune homme avait beaucoup d’affection pour son mentor. Il savait qu’il l’avait pris sous son aile uniquement par intérêt. Mais après tout, est-ce que tout n’est pas intérêts ? Le roi n’avait qu’un seul but, c’était d’assurer son trône. En amenant Mani à ses côtés et en lui confiant la mission qu’il lui avait confiée, il s’assurait deux choses : de retrouver l’équilibre qu’il y avait naguère entre les deux pouvoirs et former un successeur un peu plus compétent que Khafif. Pour Mani, c’était une opportunité unique. Elle allait lui permettre, si tout se passait bien, de devenir prince héritier puis roi un jour. De même, Nepenthes ne le voyait que comme un pion de plus sur son échiquier. Mais il avait conscience que les choses se passaient comme cela. Tout le monde devait servir quelqu’un. Même les rois étaient au service de leur peuple dans le meilleur des cas et à sa merci dans le pire. Mani avait lui-même son échiquier où évoluaient quelques pièces. Et ces mêmes pièces avaient le leur avec leurs pions.

Tandis qu’il était perdu dans ses pensées, la procession repartit. Le jeune homme la suivit machinalement. Le groupe du Guide marchait à côté du leur tandis que les deux rois conversaient. Mani fut sorti de ses pensées quand il remarqua qu’Emna le regardait. Elle était à quelques mètres de lui. Il fut tenté de s’approcher d’elle pour lui parler. Mais pour lui dire quoi ? Ils ne se connaissaient pas et n’avaient rien à se dire. De toute façon, il allait bientôt devoir quitter la procession. Il devait rejoindre Moein et Zurvan. Ce dernier devait lui faire un rapport sur ses dernières actions. Il se tourna vers sa grand-tante Alima qui discutait avec Thani pour la prévenir qu’il prenait congé.

« Très bien, j’en informerai le roi. Pour le moment, il discute avec Hadi. », dit-elle.

Mais tandis qu’il s’apprêtait à quitter la procession, il sentit une main lui toucher le coude. Il se retourna et vit Emna qui s’était rapprochée. Le jeune homme jeta un coup d’œil derrière elle et surprit un regard de Cyrus, mais celui-ci le détourna précipitamment. Baharak quant à elle, n’avait rien remarqué et regardait les deux souverains qui discutaient.

« Tu ne rejoins pas le palais du Seigneur de la Guerre ? », dit-elle.

« Je… non, je dois malheureusement prendre congé. », répondit Mani, décontenancé par la question.

« Tu devrais suivre la procession de Malik Shah. Il fait nuit et Assawda n’est pas sûre une fois l’obscurité installée. »

Elle voulait sous-entendre quelque chose, mais il ne savait pas quoi. Était-il menacé ? Il tourna la tête vers le côté de l’avenue et vit Moein qui l’attendait plus loin devant la porte d’une maison.

« Ne t’inquiète pas, je ne risque rien. », répondit-il.

Elle avait suivi son regard et avait vu Moein.

« Ce… Ce n’est quand même pas prudent. Tu devrais rester dans la procession. »

« Tu sais quelque chose que j’ignore ? »

« Non, sois juste très prudent, c’est tout. »

« Merci de t’inquiéter pour moi. », répondit Mani à moitié ironique.

En disant cela, il quitta la procession en marchant malgré lui d’un air un peu fanfaron.

« Nous devions nous retrouver dans la ruelle qui donne sur l’armurerie de Behrdad, pas ici. », dit Mani d’un air agacé.

« Tu ne dis même pas bonjour, maintenant ? », répondit le mercenaire avec un rictus.

« Je ne rigole pas. Il faut que tu suives mes directives à la lettre. »

L’avenue s’était vidée au coucher du soleil, mais des gens étaient encore présents. Deux vieillards qui discutaient, un marchand qui finissait de ranger ses marchandises, et un certain nombre de passants.

Mani soupira puis dit :

« Tu es bien venu avec deux autres camarades à toi comme je te l’avais demandé ? »

Tandis qu’il disait cela, il vit la porte à côté de laquelle ils se tenaient s’ouvrir. Il s’agissait d’un débit de boisson. Deux hommes en sortirent. Le premier était du même gabarit que Moein. Grand et large, une épaisse moustache poivre et sel et des cicatrices sur le visage. Le second était plus petit, mais tout aussi épais. Au premier coup d’œil, il semblait obèse, mais sa vivacité prouvait que sous la couche de graisse se cachait une solide musculature. L’homme portait un turban et une tunique bleu vif et deux sabres pendaient à sa ceinture.

« Voici Guiv et Arian. Ils viennent de l’ouest, non loin de la frontière khivaine. C’est pour ça que je les appelle les Khivains. », présenta Moein. « Lui il rigole pas trop, donc faut pas l’embêter. Mais lui, sous le gras de ses joues, c’est un sacré plaisantin ! Et un sacré séducteur aussi. »

« Les femmes raffolent d’Arian. », répondit l’obèse en se frappant le ventre et en souriant, révélant des molaires en or.

« Avec ces deux-là, je les attends de pied ferme les padersag qui voudraient s’en prendre à toi ! », répondit Moein en éclatant de rire, suivi par Arian. Guiv n’esquissa pas même un sourire.

Le Conseil Aveugle approchant, Mani savait que le Marteau tenterait quelque chose. Depuis le duel avec Moein, Darius ne s’était plus manifesté, cela lui avait mis la puce à l’oreille. Il avait donc demandé au mercenaire d’amener des camarades à lui pour grossir sa protection rapprochée.

« Très bien, allons-y, je suis attendu. », dit-il.

« Oh, messire est attendu ! », ironisa Arian en faisant une courbette.

Les quatre hommes pénétrèrent dans les rues de la ville. Là, l’obscurité faisait que l’on ne voyait pas même ses pieds. Seule la lumière qui filtrait des moucharabiehs des maisons les éclairait. Moein menait le groupe tandis que ses camarades marchaient derrière Mani.

Autour d’eux, on entendait des bruits domestiques. On parlait, on riait et on entrechoquait de la vaisselle tandis que l’on préparait le repas du soir. Des odeurs de nourriture leur caressaient parfois le nez. Des parfums d’échalote, de coriandre et de cumin emplissaient l’air. À chaque tournant, ils ralentissaient tandis que Moein vérifiait que la voie était libre. Ses deux camarades s’assuraient que personne ne les suivait. Bientôt, ils rejoignirent une petite place circulaire entourée de maisons. Au centre, un grand cyprès trônait. Des bancs avaient été disposés autour pour permettre aux passants de s’asseoir en dessous pour se protéger du soleil. Mais il faisait nuit et personne n’y était assis. Mani alla s’installer sous l’arbre tandis que les trois mercenaires faisaient le tour de la place, cherchant une quelconque menace. Quelques minutes plus tard, Zurvan sortit de l’ombre d’une ruelle. Guiv s’apprêtait à dégainer son arme quand Moein lui fit signe qu’il s’agissait d’un ami. L’agent se crispa quand il vit les trois guerriers, prêt à attaquer lui aussi. Il se calma néanmoins quand Mani lui fit signe de s’approcher.

« Vous êtes bien protégé. », se contenta-t-il de dire tandis qu’il s’asseyait à côté du jeune homme.

« J’ai pas mal d’ennemis. », répondit-il. « Très bien, dis-moi tout. »

Zurvan entama son récit :

« Les délégués se sont tous installés dans les différents caravansérails de la ville. Seuls ceux de l’est de Milh, Hel et Karam ont prit des chambres en ville. Entre provinces, ils ne se mélangent pas trop. Chacun reste dans son coin. Du moins, c’est ce que j’ai noté. »

« C’est bon pour nous, ils auront moins de chances de changer d’avis sur leur vote. », dit Mani. « Et pour notre infiltration de demain ? »

« Yanouss est d’accord. Ils allaient voter pour la guerre de toute manière étant donné qu’ils sont frontaliers de Shem. Vous devrez vous rendre au caravansérail d’Iman. Leur gouverneur vous donnera des vêtements et vous amènera au lieu où se tiendra le Conseil Aveugle comme si vous étiez ses propres délégués. »

Mani sourit.

« Beau travail, tout se goupille comme nous l’avions prévu. »

« Je sais que des agents des Marteaux ont essayé et essaient encore d’influencer le vote des délégués, mais j’ai vraiment l’impression que nous gagnons. », dit Zurvan en concédant un sourire.

« Il faut croire que les gens sont plus enclins à la violence qu’au pacifisme. », répondit Mani.

« Et les armées de Shem, nous savons avec certitude qu’elles sont bien en chemin ? », demanda Zurvan.

Pendant qu’ils discutaient, Moein et ses camarades continuaient de scruter les ruelles. Arian semblait agité. Il gardait la main posée sur la garde de son sabre.

« Oui, ils n’ont même pas encore franchi la frontière est de Butra. Nous avons largement le temps de nous préparer. Le roi Shamshi-Adad a la folie des grandeurs, il arrive avec son armée,mais aussi avec une suite somptueuse qui n’avance pas bien vite. Il ne voyage jamais sans ses dizaines d’épouses, ses musiciens et ses esclaves. C’est un barbare ignorant, cette guerre sera l’occasion de mettre sa tête au sommet d’une pique. »

« Vous ne semblez pas beaucoup l’apprécier, ce Shamshi-Adad. », fit remarquer Zurvan.

« Je n’aime pas les mauvais rois, c’est un terrible déshonneur pour un royaume d’avoir un souverain idiot. », répondit Mani. « J’espère pour lui que ses généraux sont doués et qu’ils ne sont pas empâtés et oisifs comme lui. »

« Il y a un problème, patron ! », coupa Arian.

Mani regarda en direction du mercenaire. Celui-ci faisait face à l’obscurité d’une ruelle. Lui seul pouvait voir ce qui s’y passait.

« On n’est pas seuls, j’ai l’impression. », ajouta-t-il en dégainant ses deux sabres.

La voix de Guiv s’éleva de l’autre côté de la place.

« Ici aussi, on a de la compagnie. », dit-il de sa voix neutre.

« Khar ! », s’exclama Moein tandis qu’il scrutait lui aussi sa ruelle.

Mani se leva et se dirigea vers la quatrième ruelle et vit au moins deux silhouettes arriver par là-bas.

« Nous sommes encerclés ! », s’écria-t-il.

« Ils sont combien ces kir be naslet ! », s’alarma Moein.

Les quatre hommes battirent en retraite pour se rapprocher du cyprès au centre de la place.

« Va falloir tous mettre la main à la pâte. », dit Moein. « Ils sont bien plus nombreux que nous, tu sais te battre toi ? »

Le mercenaire s’adressait à Zurvan qui se leva, dégaina son arme et répondit :

« Oui. »

« Vous aussi patron, va falloir vous défendre. », dit le mercenaire.

« Je vous paie pour me protéger ! », répondit Mani.

« Tu vois bien qu’ils sont dix, on ne fait pas le poids. Va falloir se battre pour nos vies et je te garantis que tu seras content d’être armé dans quelques instants. »

Mani n’avait jamais appris à combattre réellement. Il avait bien sûr les bases. Il savait dans quel sens on tenait une épée et pouvait frapper, parer et esquiver. Mais il ne s’était jamais battu en conditions réelles. Il ne portait même pas d’armes sur lui. Moein le remarqua et lui tendit son deuxième sabre.

« Tu ne seras pas handicapé si tu n’as plus qu’une arme ? », demanda Mani.

« Je me bats au sabre et au poignard, ne t’inquiète pas pour moi. Le deuxième sabre, c’est au cas où. »

Moein fit ensuite des signes à tout le monde pour qu’ils forment un cercle dans lequel ils étaient tous tournés vers l’extérieur.

De tous côtés, des guerriers sortirent des ruelles. Mani les compta, ils étaient bien une dizaine. Vêtus de cottes de mailles sous leurs tuniques de cuir, ils étaient prêts au combat. Ils étaient aussi bien équipés que des mamlouks, ce qui ne rassura pas le jeune homme. Tenant l’épée de ses deux mains, il était prêt à frapper.

De l’une des ruelles sortit une autre silhouette. Mani reconnut immédiatement Darius. Le prince déchu était vêtu lui aussi d’une tenue de guerre. Il avait même mis un casque.

« Bonjour à vous, nobles messieurs. », dit-il. « Vous savez pourquoi nous sommes là, pas besoin de vous l’expliquer. »

Il s’avança et s’arrêta à quelques pas de Moein.

« Vous êtes tous des mercenaires au service de cet avorton, je suppose que vous aimez donc l’argent. Je vous propose donc de vous payer dix fois de ce qu’il vous a promis pour la journée si vous vous écartez et que vous me laisser régler cette histoire en seul à seul avec lui. »

Moein éclata de rire suivi par ses camarades. Mani était terrifié, il n’arrivait pas à voir clair. Il avait peur de perdre connaissance. Il secoua la tête pour tenter de retrouver ses esprits et se donner du courage. Les mercenaires rirent encore pendant de longues secondes et finirent par s’arrêter.

« Je suppose que vous refusez. », dit Darius. « Vos vies ne valent donc pas plus que votre salaire journalier ? »

Moein se racla la gorge bruyamment puis cracha en direction du prince. Le molard alla s’écraser sur sa botte.

« Tu nous prends pour des bisharaf ? On ne se laisse pas acheter comme ça. Tu confonds mercenaires et prostituées. », répondit le mercenaire.

« Je me sens profondément insulté. », ajouta Arian en se grattant le ventre.

« On va se faire un plaisir de vous montrer à toi et tes kos katta de mercenaires qu’on n’injurie pas des gens comme nous à coup de garde d’épée dans vos mâchoires, chol bukhor de skhar. », dit Moein.

« S’il croit nous acheter aussi bon marché que la vertu de sa mère, il se met le doigt dans l’œil ce haramazdeh. », termina Arian.

La série d’insultes était tellement fleurie qu’elle fit sourire Mani et lui donna même un peu de courage. C’était peut-être pour cela que les guerriers s’injuriaient avant de se battre.

Le visage de Darius avait viré au rouge. Dégainant son épée il s’écria :

« Vous allez voir, koonis ! »

Les guerriers du prince déchu se joignirent à lui et assaillirent Mani et ses compagnons. Moein avait eu raison de les positionner en cercle, cela leur permettrait de mieux supporter l’assaut ennemi. Le premier à croiser le fer fut Arian. Son adversaire arriva sur lui confiant, se disant que l’obèse serait lourd et pataud. Il n’en fut rien. Le mercenaire esquiva le coup de sabre d’un geste rapide et enfonça la garde du sien dans le visage du guerrier ennemi. Puis d’un coup sec, il lui trancha la gorge. De son côté, Mani paraît tant bien que mal les coups du guerrier ennemi. Pour le moment, il n’essayait pas de riposter. Il essayait de tenir assez longtemps pour que ses compagnons viennent l’aider. Par moments, il jetait un coup d’œil autour, cherchant Darius dans la mêlée. Il savait qu’il serait sa cible principale. Zurvan combattait lui aussi avec une agilité saisissante. Il était aux prises avec deux guerriers en même temps.

Le premier des leurs à tomber fut Guiz. Le colosse silencieux se battait contre Darius et l’un de ses guerriers. Au début, il arrivait à les tenir en respect, mais bientôt la fatigue arriva et ses parades et ses ripostes se firent de plus en plus lourdes. Profitant d’une ouverture, le prince déchu se jeta sur lui et frappa son poignet. Il trancha net la main du mercenaire puis d’un grand geste de son épée il lui trancha le cou.

« Ils ont eu Guiz ! Pedarsag ! », s’écria Arian tandis qu’il repoussait les assauts de ses adversaires.

Le mercenaire tomba à genoux, tandis qu’un épais filet de sang s’écoulait de sa gorge tranchée. Il s’effondra sur le sol tandis que ses deux assaillants se tournaient désormais vers Mani.

Pendant ce temps-là, Moein finissait d’abattre son deuxième adversaire. Il se tourna vers son patron et vit le prince déchu et son guerrier arriver vers lui.

« Eh toi ! L’espion ! Protège le patron ! », s’écria-t-il à l’adresse de Zurvan.

Celui-ci venait lui aussi d’abattre son adversaire. Il regarda Mani, mais ne bougea pas comme s’il n’avait pas l’intention d’aller l’aider. Mani, qui était déjà aux prises avec un guerrier, le remarqua. Il hurla :

« Zurvan ! Je vais avoir besoin de ton aide ! »

Celui-ci ne bougea pas.

« Même si on t’a raconté le contraire, ta famille est vivante ! J’ai besoin de ton aide Zurvan ! »

L’homme finit par réagir et se jeta dans la mêlée en parant un coup d’épée asséné par Darius. Moein se joignit à eux lui aussi. À trois contre trois, le combat était un peu plus équilibré. Tandis que le mercenaire était aux prises avec le guerrier, Zurvan se battait contre le prince.

Le combat sembla durer une éternité. Le bruit du métal qui s’entrechoquait était assourdissant. Les assaillants et les défenseurs se criaient des injures tandis qu’ils se frappaient de leurs sabres. L’adversaire de Mani ne se fatiguait pas. Il enchaînait les coups, espérant l’avoir à l’usure. Derrière on entendait Arian se battre contre un ou plusieurs adversaires, il n’aurait su dire. Parfois, Darius le regardait et lui lançait une insulte.

Il ne vit pas venir le coup dans le dos. Il sentit juste un pincement qui devint une douleur foudroyante au-dessus des reins. Il hurla et se retourna vivement pour découvrir un autre guerrier qui avait délaissé Arian pour se jeter sur lui. Mani ne vit pas non plus venir le coup de son premier adversaire. Cette fois, il frappa son oreille. Heureusement pour lui, sa tête accompagna le mouvement de la lame. Cette douleur vint rejoindre l’autre tandis que devant lui tout devenait noir. Il ne se sentit même pas choir sur le sol.

***

 

Ce fut la lumière du jour qui réveilla Mani. Avant même d’ouvrir les yeux, il sentit une douleur à son oreille. Quand il leva le bras pour la toucher, il sentit une seconde douleur dans son dos qui l’obligea à le baisser. Il sentait qu’il avait la tête et l’abdomen bandés. Il était allongé sur un lit aux couvertures douces, la tête posée sur un épais oreiller. Il ouvrit lentement les yeux. Sa vue était encore trouble et il ne distinguait pas bien où il était. Néanmoins, il était certain qu’il n’était pas dans sa chambre de la maison d’Alima. La pièce où il se trouvait avait des couleurs plus ocre et ce lit n’était pas le sien.

Ses souvenirs lui revinrent peu à peu. L’attaque de Darius et de ses soudards, les coups de sabre qu’il avait reçus. Tandis qu’il retrouvait peu à peu son acuité visuelle, il commençait à distinguer les éléments environnants. Il était dans une grande chambre aux fenêtres hautes, larges et nombreuses. Dehors le ciel était bleu ce qui suggérait qu’au moins une nuit était passée. La couleur ocre venait des tentures pendues aux murs. Soudain, une pensée lui frappa l’esprit : Le Conseil Aveugle.

Il tenta de se redresser, mais la douleur dans son dos le cloua sur place. Il poussa un cri. Il avait l’impression qu’un poignard était enfoncé dans sa chair. Sa plainte semblait avoir attiré l’attention, car il entendit des pas qui venaient dans sa direction. Il releva lentement la tête et reconnut sa grand-tante. Il essaya de parler, mais se rendit compte qu’il avait la gorge trop sèche pour produire un son. Alima s’approcha de son lit. Elle prit une coupe posée sur une petite table à côté et l’approcha de sa bouche. Il but avidement l’eau du récipient. Jamais breuvage n’avait eu aussi bon goût. Elle remplit la coupe de nouveau et lui tendit, mais il la repoussa d’un geste de la main.

« Comment te sens-tu ? », demanda-t-elle.

« J’ai mal. », se contenta-t-il de répondre.

« C’est normal, tu as une plaie ouverte dans le dos. Ton oreille et le côté de ta tête sont entamés. Tu as eu énormément de chance d’en réchapper. »

« Darius… »

« Les mamlouks de Malik Shah le recherchent activement. Cet imbécile impulsif a scié la branche sur laquelle il était assis. Le Seigneur de la Guerre a désormais de très bonnes raisons de l’arrêter. »

Mani regarda par la fenêtre, le soleil était haut dans le ciel. S’ils étaient le lendemain de son attaque, le Conseil Aveugle n’allait pas tarder à avoir lieu. Il tenta de nouveau de bouger ses bras pour se redresser, mais n’y arriva pas.

« Arrête d’essayer de bouger. », s’agaça Alima. « Tu es blessé. »

« Le Conseil… »

« Ne te soucie pas de cela pour le moment. Tu dois te reposer. »

Mani l’ignora et tenta à nouveau de se relever. La douleur était telle qu’il vit des étoiles devant ses yeux.

« Arrête ! Le physicien a recousu ta blessure. Tu vas déchirer tes points. », réprimanda Alima.

Le jeune homme s’affala sur le lit, essoufflé et défait par la douleur. Il réussit à murmurer :

« Quel jour sommes-nous ? »

« Quelle importance ? Je t’ai dit que tu devais prendre du repos et ne te soucier de rien ! », dit-elle sur un ton plus sévère encore.

« Le jour du Conseil Aveugle est passé ? Sommes-nous paharshanbeh ou panjshanbeh ? »

Alima avait son chapelet à la main comme à son habitude. Tandis qu’elle fixait le jeune homme d’un air inquiet, elle l’égrenait nerveusement. Elle finit par soupirer et par dire :

« Paharshanbeh… »

« Alors il n’est pas trop tard ! », s’exclama Mani.

Cette fois, il était déterminé à réussir à se redresser. Prenant appui sur ses coudes, il poussa son abdomen vers l’avant. La douleur était tel qu’elle lui fit monter les larmes aux yeux. Chaque mouvement, chaque effort le poussait à lâcher prise pour ne plus avoir mal, mais il résista. Bientôt, il fut en position assise. Sa grand-tante se précipita pour mettre des coussins derrière son dos pour le soutenir tout en le disputant :

« Tu ne vas pas arranger ton état en insistant ainsi ! Quel crétin ma nièce m’a laissé sur les bras ! »

Mani relâcha l’effort et vint reposer son dos sur les coussins. La douleur s’atténua peu à peu. De sa nouvelle position, il voyait le port par la fenêtre. Dans la baie, des navires allaient et venaient.

« Merci, ma tante. »

« Ne me remercie pas, remercie plutôt tes amis mercenaires. Celui que tu as gracié et le grand costaud t’ont amené au Palais de la Guerre pour que tu y sois soigné. »

« Zurvan et Moein. »

« C’est aussi eux qui ont raconté au roi ce qui s’est passé. Darius espérait tous vous tuer et ensuite faire disparaître vos corps, il ne s’attendait pas à ce que vous triomphiez de ses mercenaires. Il a pris la fuite dès qu’il a vu qu’il était en train de perdre le combat. »

« Il y avait un autre mercenaire avec nous, Guiz. Il est mort pendant le combat. »

« Oui, ils en ont parlé. Un ami à eux s’est occupé de son corps, il me semble. »

Mani commençait peu à peu à retrouver ses esprits. Les pièces du puzzle prenaient leurs places dans sa tête.

« Ma tante, je dois absolument voir Zurvan. Il faut que quelqu’un me remplace pour le Conseil Aveugle. »

Alima soupira. Elle serrait le chapelet dans sa main creusée de rides.

« Le Conseil n’aura pas lieu. »

Mani releva la tête vers elle, étonné.

« Comment cela ? »

« Il n’aura pas lieu, car il n’a plus lieu d’être. »

Le jeune homme jeta un œil à l’extérieur de nouveau et fixa les navires ancrés dans la baie.

« Que se passe-t-il ma tante ? », demanda-t-il tout en continuant à regarder dehors.

Mais avant qu’elle n’ait pu répondre, il devina. Les bateaux qu’il regardait n’étaient pas des navires marchands, il s’agissait de vaisseaux de guerre. Le dessin sur leurs voiles ne représentait pas un marteau et une épée croisés et surmontés d’un soleil comme sur l’emblème de Butra. Sur toutes les voiles était dessiné un cyprès doré.

« Shadjar ! », s’écria Mani.

Il se tourna brusquement vers sa grand-tante.

« Les shadjari nous viennent en aide ? »

« Non, ils nous assiègent. Ils bloquent la baie depuis l’aube. Une alliance secrète a été faite entre Shem et Shadjar pour organiser un assaut concerté par la terre et par la mer sur Assawda. », répondit Alima.

« Les Shemites sont déjà là ? Aux dernières nouvelles, leur armée n’avait pas encore franchi la frontière est de Butra, non ? »

« L’armée shemite n’est pas encore là, mais leurs alliés ont été plus rapides pour nous assiéger. La flotte shadjari nous est tombée dessus plus vite. »

La grande île de Shadjar se trouvait au nord de Butra. Par la mer, il ne fallait pas plus de six jours pour atteindre Assawda depuis Wahra. Ainsi, même si l’armée du roi Shamshi-Adad de Shem n’allait pas arriver avant plusieurs semaines, la flotte du despote Uros était déjà là.

« Shadjar était de notre côté, c’est un allié commercial depuis des décennies, pourquoi se retournent-ils ainsi contre nous ? Ils sont nos partenaires sur la Route du Poivre. », demanda Mani, désemparé.

Alima regarda à l’extérieur tout en continuant à égrener compulsivement son chapelet. Les vaisseaux de guerre formaient une barrière qui empêchait les bateaux de quitter la baie. Les navires marchands et les navires de guerre de Butra amarrés sur les quais ne bougeaient pas.

« Tu me poses la question, mais tu connais déjà la réponse, Mani. », se contenta-t-elle de dire.

Le jeune homme se tourna de nouveau vers les navires aux voiles représentant le cyprès de Shadjar. Oui, il savait pourquoi Shadjar faisait cela. C’était même limpide. La raison était une chose qui régissait le monde. Une chose qui traversait les âges, les cultures et les différences. Les shadjari étaient un peuple de commerçants, ils ne parlaient que la langue de l’or et Shem leur avait parlé comme il fallait.

On frappa à la porte de la chambre. Quelques instants après, elle s’ouvrait pour laisser entrer Malik Shah. Il semblait encore plus gris et pâle que d’habitude, mais il avait une posture haute et fière, comme s’il attendait ce moment depuis des années. Quand il vit que Mani était réveillé, il sourit. Cette fois, son sourire paraissait plus sincère que la veille.

« Le réveil du combattant ! », s’exclama-t-il.

Il s’approcha du lit et s’assit sur un siège posé à côté.

« Tu es sacrément chanceux, à très peu de choses près, tu aurais pu perdre ton chef. Ne t’inquiète pas, on retrouvera vite cette raclure de Darius et je m’occuperai personnellement du cas de ce khol bukhor d’opportunistes. Il croyait vraiment pouvoir prétendre être mon héritier. J’en suis malade rien que d’imaginer cela ! », dit-il.

« Les Shadjari nous assiègent, Votre Majesté ! Nous n’avions pas prévu cela ! », s’exclama le jeune homme.

« Non, TU n’avais pas prévu cela. J’avais bien sûr envisagé cette possibilité. », répondit le roi.

Mani ne savait pas s’il disait la vérité ou s’il disait juste cela pour garder la face.

« Ils sont en surnombre, leurs navires obscurcissent la baie jusqu’à l’horizon. », dit Mani.

« Belle flotte, n’est-ce pas ? », dit le roi en souriant.

« Je ne comprends pas votre bonne humeur, Votre Majesté ! »

« Tu apprendras bien vite qu’un partisan de l’Épée n’est réellement épanoui qu’en temps de guerre. Là, nous pouvons exprimer notre plein potentiel et jouer un rôle actif dans les événements. Jusqu’à présent, je me sentais inutile, mais cela va changer maintenant que l’ennemi est à nos portes ! Ne sens-tu pas cette excitation, Mani ? Celle de ne pas savoir où les choses vont nous mener et si même nous serons vivants demain ? Tandis que Hadi et son clan vont trembler dans leur palais, terrifiés par les soldats ennemis, nous allons descendre à l’assaut et les affronter ! Nous allons jouer de la ruse et de la force pour leur arracher la victoire ! C’est cela la vraie vie ! », répondit Malik Shah, exalté.

Mani ne put s’empêcher de sourire lui aussi. Le souverain avait raison. Désormais, les Marteaux n’avaient plus leur mot à dire sur la suite des événements. Nul besoin d’un Conseil Aveugle pour décider de la guerre si elle est déjà là.

« Et maintenant ? », demanda le jeune homme.

« Et maintenant, tu vas aller négocier la paix avec Shadjar, car le vrai ennemi est en train de longer la côte est de Butra pour venir nous assiéger. », répondit le roi.

Se demandant comment il allait faire cela alors qu’il avait déjà du mal à se tenir droit dans son lit, Mani contempla les bateaux ennemis qui encerclaient la baie.

« Je viens de penser à quelqu’un chose. », dit le jeune homme.

Malik Shah et Alima le regardèrent, curieux.

« La guerre est à nos portes désormais, on ne peut plus le nier. », ajouta-t-il.

« En effet. », répondit le roi.

« Donc, je suis officiellement votre héritier. »

« En effet. », ajouta le roi en souriant.

Épilogue

« Regarde, noble prince, c’est Karam que nous voyons au loin. », dit Eriba en pointant du doigt l’horizon où l’on voyait peu à peu se dessiner les murs et les bâtiments de la cité côtière.

Du haut de son dromadaire, le prince Amir fils de Malik Shah plissa les yeux pour mieux voir.

« Ah oui je la vois ! Nous ne sommes plus très loin d’Assawda alors ! », dit-il, enthousiaste.

« Non, nous devrons d’abord passer à côté de Hel puis de Milh avant d’atteindre la capitale. », corrigea Eriba.

« Ah. », dit le prince, déçu.

Amir avait l’impression d’avoir quitté Assawda depuis une éternité. Cette nuit, cette terrible nuit où il avait dû fuir le Palais de la Guerre pour échapper aux soldats du Guide, elle était gravée dans sa mémoire. Sans l’aide de son ami Mani, il serait probablement en prison aujourd’hui, ou pire, mort.

« Je suis persuadé que le peuple d’Assawda nous ouvrira les portes tels des libérateurs. », dit le prince.

Eriba acquiesça.

« Il vous appelle de ses prières, Noble prince. Les espions de mon oncle rapportent que quand le joug du Guide devient insoutenable, le peuple crie votre nom comme pour vous faire venir plus vite à son secours. », dit-il.

Eriba avait à peu près l’âge d’Amir. Il était le neveu du roi Shamshi-Adad et était devenu l’ami du prince depuis le jour de son arrivée à la cour du souverain de Shem.

« J’espère que mon père est encore vivant. »

« Oui, Noble prince, quand nous le libérerons des geôles du Guide, il sera celui qui vous exprimera le plus de gratitude. Quelle fierté pour un père de voir son fils traverser le monde pour revenir avec une armée libératrice ! », dit Eriba en gesticulant de ses mains.

Les deux hommes avançaient avec la suite du roi Shamshi-Adad. Celle-ci était composée de ses épouses, de ses nombreux fils et filles ainsi que de ses deux frères et leurs enfants. Eriba était l’un d’entre eux. Tous étaient montés sur des dromadaires tandis que les dizaines d’esclaves marchaient au milieu des bêtes. Devant et derrière eux venait l’armée en elle-même. Huit-mille fantassins et archers, mille chars, deux-mille cavaliers et archers montés, vingt catapultes et une centaine d’éléphants. Le roi de Shem avait déployé son arsenal de guerre dès qu’Amir était arrivé avec sa requête.

« C’est un roi bon, ton oncle. », dit le prince.

« Il l’est en effet. », répondit Eriba.

« Allons-nous assiéger Karam ? »

« Non, noble prince, nous n’avons pas le temps pour cela. Nous devons nous diriger droit vers la capitale. »

« Mais ne pourrions-nous pas nous arrêter quelques heures pour prendre la ville ? Ses armées ajoutées à celles de votre oncle seraient d’une grande aide. »

Eriba fixa Amir pendant quelques secondes, une étrange expression sur le visage. Mais très vite, son sourire revint et il dit :

« Non, noble prince. Les sièges durent en général beaucoup plus longtemps que cela. Parfois, ils s’éternisent pendant des années. »

« Vous êtes un homme de grande culture, Eriba ! », s’exclama le Amir. « Oui, il vaut mieux en effet contourner la ville. Nous avons plus important à faire. »

Et tout en regardant la cité au loin, Amir songea à la sienne tout en caressant distraitement sa chevalière. Il espérait que son peuple ne souffrait pas trop et que son père et son ami Mani allaient bien.

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