Le Marteau et l’Épée Tome 1 – Chapitre 4 – Collusion

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Illustration : Wadi Rum Caravan par Arlan Akylbay

« Ton roi, il aurait dû envoyer un sudiste pour parlementer avec le prince de Ghazna, pas un Butri. », dit le vieil homme tandis qu’il mâchouillait un morceau de viande salée. « Micipsa, il apprécie pas trop les vôtres, la plupart parlent pas un mot de tillegwitt. »

Le tillegwitt était une langue véhiculaire pratiquée par les habitants de Ghazna et les Tribus. C’était un mélange de différentes langues locales parlées par les bédouins avec certains mots de butri. D’un geste de sa main décharnée et fripée, il chassa une mouche qui était venue se poser sur son visage.

« Je parle le tillegwitt couramment. », se défendit Zurvan.

« Je le sais que tu le parles, sinon nous ne serions pas en train de discuter toi et moi. Tu serais pas un de ces descendants de Butris qui occupent les postes d’administration à Baqdanous ? Micipsa les aime encore moins, il les retire les uns après les autres de leurs postes. C’est vos histoires de Marteau et d’Épée. On comprend pas ça, nous, dans le sud. », répondit le vieil homme.

« Tu n’es pas tendre avec le nord. Je te rappelle que c’est grâce à eux que vos caravansérails ne désemplissent pas. », répliqua Zurvan.

« Tu crois qu’on dépend de vous ? Demain, Micipsa envoie une lettre au roi de Shem ou de Khiva, le jour d’après ils arrivent pour négocier un accord pour faire de nous leurs vassaux. On contrôle la Route du Poivre, tous vos royaumes côtiers en dépendent. Sans nous, vous seriez sans le sou alors que nous, le désert nous suffit. », dit le vieil homme en secouant son long index.

« Vous êtes bien prompts à parler de sédition dans le sud, j’ai l’impression. », répondit Zurvan en fixant l’horizon.

Il commençait à se lasser de cette conversation. Elle n’allait nulle part et n’était pas divertissante. Il se leva et s’éloigna du vieil homme qui se mit à pester contre les jeunes qui ne respectent pas la parole des aînés.

La caravane était stationnée pour l’après-midi. Aux plus chaudes heures de la journée, on s’arrêtait et on s’abritait du soleil de plomb. On préférait voyager à l’aube et au crépuscule quand celui-ci était plus clément. Quand la pause était sonnée, les plus fortunés faisaient dresser des pavillons par leurs serviteurs et s’y prélassaient en attendant le départ. Les moins riches se contentaient de dresser des tentes et des abris de fortune pour se protéger du soleil brûlant. La procession était composée de plusieurs centaines de personnes. Elle était partie quelques jours plus tôt de Baqdanous dans le sud et se dirigeait vers la capitale Assawda. En effet, dès l’annonce de la tenue du Conseil Aveugle, Micipsa, prince de Ghazna, avait fait préparer à la hâte la caravane et s’y était joint avec sa famille et les guerriers de son clan. Les notables de la capitale sudiste avaient élu leurs sept délégués dans la foulée. Ces derniers s’étaient ajoutés à la procession qui partit en direction d’Assawda.

Zurvan avait quant à lui reçu ses ordres de Mani quelques jours plus tôt. Il avait immédiatement enfourché son dromadaire et avait réussi à croiser la route de la caravane. Selon les usages sudistes, on lui avait offert l’hospitalité en l’autorisant à se joindre à eux, mais il n’avait pas encore été autorisé à parler au prince de Ghazna.

Un cousin au énième degré de Micipsa à qui il avait pu parler s’était contenté de dire :

« Le prince vous parlera quand il jugera que le moment de le faire sera venu. »

Cela faisait déjà deux jours qu’il attendait et l’agacement commençait à prendre le pas sur l’ennui.

Une caravane était une ville mouvante. On y trouvait des riches, des pauvres, des artisans et des seigneurs. Chacun restait à sa place et des quartiers se formaient au sein de cette organisation, particulièrement durant les haltes. Là, chaque groupe allait se mettre en cercle autour de son feu parmi les siens. Pourtant, une chose étrange avait attiré l’attention de Zurvan. Depuis qu’il avait rejoint la caravane, il n’avait vu aucun esclave. Pas même des esclaves érudits que les riches achetaient pour instruire leurs enfants.

Le groupe de Micipsa occupait le milieu de la procession. Il était composé de sa famille et de ses conseillers et était protégé par ses guerriers. Zurvan les avait vus de loin et avait cherché les visages de ceux qui avaient fomenté la mort de son ancien patron, le grand vizir. Il semblait que Micipsa avait fait du ménage dans sa cour. Tous ses conseillers étaient des tribaux à la tête nue et aux visages tatoués. Aucun nordiste en vue et surtout pas les intrigants qui avaient causé la perte de Zurvan. À l’époque où il était chef de la garde, on disait déjà que le prince de Ghazna était agacé par les luttes incessantes entre le Marteau et l’Épée.

Les délégués de Ghazna étaient quant à eux dispersés en plusieurs groupes. Ils étaient venus en nombre et les sept élus avaient chacun une suite d’au moins trente personnes. Frères, épouses, membres de tribu et associés. Ils voulaient paraître imposants par leur nombre et se donner un air de royauté. Enfin venaient les groupes de communs. Petits artisans voulant faire des affaires à Assawda, membres de tribus mineures voulant voir du pays, prostituées et mercenaires cherchant du travail. Zurvan avait été relégué parmi ces gens-là et cela n’aidait pas sa frustration. Le vieillard qui l’avait rabroué plus tôt était un potier dont l’affaire n’avait jamais décollé et qui se rapprochait plus du mendiant que de l’artisan. Il accompagnait la caravane avec quelques membres de sa famille.

Le soleil brûlant commençait à perdre en intensité. On n’allait pas tarder à reprendre la route. Zurvan contempla la caravane. Celle-ci s’étendait tel un serpent au milieu du reg. De là où il était, il pouvait voir les pavillons du prince de Ghazna. Des bannières flottaient au-dessus de chaque tente. La plus grande était celle du clan des Naïl Irathen, le clan que dirigeait Micipsa. Elle était bleue et des mots étaient brodés dessus en lettres dorées.

Autour, d’autres bannières se distinguaient, les Naïl Verkhan, les Naïl Khodja, les Naïl Yahia et tous les autres clans qui étaient rattachés de près ou de loin à celui du prince. La zone occupée par Micipsa et les siens était interdite d’accès à ceux qui n’étaient pas autorisés. D’imposants guerriers tribaux y veillaient. Ils portaient les tenues bleu foncé amples et bouffantes des gens du sud. Par dessus, ils portaient des tuniques de cuir épais. Tous avaient des tatouages sur le visage pour les protéger du mauvais sort et pour leur donner de la force à la bataille. Montés sur leurs dromadaires et armés de leurs longues lances, ils étaient impressionnants.

Tandis qu’il contemplait cette partie de la caravane à laquelle il n’avait pas accès en se lissant la moustache, Zurvan ne vit pas arriver le vieil homme à qui il avait parlé plus tôt.

« Jeune homme, au lieu de rester tout seul, viens avec nous. Je sais que mes histoires ne t’intéressent pas, mais j’ai des enfants, des petits enfants, des neveux et des nièces qui m’accompagnent. Peut-être qu’ils réussiront à te divertir. », dit-il.

Zurvan le regarda, étonné.

« Pourquoi tu te soucies de mon divertissement ? », répondit-il.

« Oh, par chez nous on laisse pas quelqu’un tout seul autour de son feu, on l’invite à partager le nôtre. Vous ne connaissez pas ça dans le nord, le partage. »

« Tu ne rates pas une occasion de lancer des piques contre les nordistes. »

« Ce soir, demande Jugurtha Naïl Gouzit. On t’indiquera où se trouve mon feu et tu partageras le repas avec ma tribu. Nous te montrerons aussi comment monter correctement une tente. », répondit le vieil homme.

Après s’être épongé le front, il salua Zurvan et s’enfonça entre les abris de fortune. Ce dernier le regarda partir puis contempla son propre abri. Des tiges enfoncées dans le sable et recouvertes d’une toile épaisse. Même le plus maladroit et le plus pauvre des bédouins pouvait dresser un meilleur couvert.

Zurvan était né et avait grandi à Baqdanous. Sa famille était une famille d’administrateurs comme ceux que le vieux Jugurtha méprisait tant. Son père avait été scribe toute sa vie pour le compte du vizir et tous ses cousins occupaient des postes au sein du palais. Du moins, c’était le cas deux ans plus tôt, au moment de son arrestation. Il semblait que les choses avaient changé depuis et que le prince Micipsa avait veillé à mettre des tribaux aux postes de responsabilité. Zurvan avait dérogé à la règle familiale et avait préféré intégrer la garde. Il n’était pas du genre à rester enfermé dans un bureau, il préférait être dehors.

Il retourna s’asseoir sous son abri à côté de son dromadaire et déboucha son outre. Après avoir bu une longue gorgée de vin, il plongea son regard dans l’immensité du vide qui les entourait. Le reg était désespérément plat. L’horizon formait une ligne droite parfaite qui tremblait à cause de la chaleur comme si la terre elle-même était en train de brûler. Depuis qu’il avait recouvré sa liberté, Zurvan haïssait les moments de solitude. Quand il était en prison, il avait supposé que son épouse Banafsheh et ses enfants Ardashir et Farah étaient morts. Mais depuis qu’il savait qu’ils étaient en vie, il était constamment torturé. Il se questionnait sans cesse. Où étaient-ils ? Savaient-ils qu’il était en vie ? Lui pardonneraient-ils un jour ce qu’ils avaient subi par sa faute ? L’attente était insoutenable. Parfois aussi, il se questionnait sur la sincérité de Mani. Peut-être avait-il menti et tous trois étaient morts, exécutés en représailles de son évasion. Zurvan secoua la tête pour penser à autre chose. Il avait une mission à accomplir. La réussite du plan de l’Épée en dépendait. Le lendemain soir, ils étaient censés atteindre la ville caravanière de Khardal. Ils allaient arriver à Assawda cinq jours plus tard. Il devenait urgent pour lui de parler au prince Micipsa. Il devait s’assurer le vote des délégués de Ghazna, sinon ils n’auraient jamais la majorité au Conseil Aveugle. Mani comptait sur lui.

La platitude du reg était parfois interrompue par un arbre sec, un rocher ou quelque ruine. On disait que les djinns vivaient là. Ils trouvaient un coin d’ombre et s’y cachaient. Si un humain venait à les déranger dans leur retraite, ils pouvaient se comporter avec lui avec malice ou pire avec malveillance, mais quelques rares fois, ils pouvaient faire preuve de bienveillance. La chaleur commençait à chauffer Zurvan, car il eut l’impression de voir une silhouette bouger derrière un rocher au loin. Il secoua la tête puis regarda de nouveau, mais elle était toujours là. Il lui sembla distinguer des bras. Ils étaient longs et fins. La silhouette se mut pendant quelques instants et finit par disparaître derrière son abri. Il regarda son dromadaire qui le fixait bêtement en ruminant. C’est à ce moment-là qu’on sonna le départ. D’abord, ce fut le zamar du prince qui sonna puis il fut relayé tout le long de la caravane dans un grand concert de cornes. Autour, on se mit en mouvement. On démontait les tentes, les pavillons et les abris à la hâte. Zurvan entreprit de remballer le sien tandis qu’autour de lui se pressaient des tribaux aux visages tatoués. Personne ne lui accordait d’attention. L’homme détacha la toile de son abri et l’enroula autour des tiges après les avoir sorties du sol. Il attacha ensuite son ballot au flanc de son dromadaire à côté du baluchon contenant sa nourriture et du sac de paille pour la bête. Celle-ci le fixait d’un regard neutre. Zurvan lui caressa affectueusement la tête.

Moins d’une heure après, plus aucune trace du camp, seulement des personnes et des bêtes. On lança le départ et la longue procession reprit son voyage à travers l’immense plaine désertique. Un groupe de tribaux voyageait à côté de Zurvan. Ils devaient être du même clan, car tous avaient le même tatouage au visage. Ils parlaient un dialecte qu’il ne connaissait pas. Pour s’occuper, il écoutait leur conversation et essayait de repérer les mots en commun avec la langue tillegwitt. En entendant les mots « Épée » et « Marteau », il devina que la conversation tournait autour du Conseil Aveugle. Quand ils étaient à l’arrêt, les Tribaux allaient la tête nue, ce qui les différenciait des nordistes qui portaient le turban. Néanmoins, quand ils voyageaient, ils s’enroulaient d’un châle. Il faisait le tour de la tête puis descendait couvrir la partie inférieure du visage. Cela les protégeait du soleil de plomb du désert.

Plus tard dans l’après-midi, Zurvan avança son dromadaire pour se mettre non loin d’un autre groupe. Celui-ci chantait des chansons pour s’occuper. Des chants tribaux au rythme entêtant. L’un d’entre eux tapait sur un tambour, juché sur la bosse de sa monture. Cela le fit sourire et lui permit de passer plus vite une bonne partie du reste de la journée.

Parfois, en regardant au loin, il croyait entrevoir la silhouette qu’il avait vue plus tôt, mais à chaque fois elle disparaissait. Il se dit que c’était probablement la chaleur étouffante qui lui donnait des hallucinations. Il arrêta de boire dans son outre de vin et se rabattit sur son outre d’eau.

Quand vint le soir, on sonna les zamars pour signifier que l’on s’arrêtait pour la nuit. La caravane qui formait une longue procession jusqu’à présent prit la forme d’un grand cercle. C’était plus commode pour se protéger des attaques nocturnes de bandits. Le clan princier installa ses pavillons au centre tandis que les entourages des délégués se mettaient autour. Le cercle extérieur était occupé par tous les autres. Zurvan entreprit lui aussi de monter son abri. Tandis qu’il plantait ses pieux dans le sol, des guerriers passaient devant lui. Ils allaient se poster à une certaine distance autour de la caravane pour sonner l’alerte en cas d’attaque. Ils riaient et buvaient dans leurs outres tout en tenant nonchalamment leurs longues lances sur leurs épaules. Aucun ne lui accorda un regard.

Quand il eut mis la toile sur ses quatre pics, il fit asseoir son dromadaire dessous et il s’assit à côté de lui. Il déboucha ensuite son outre. Après avoir bu une gorgée de vin, il regarda le ruminant.

« Les dieux t’ont béni en te donnant cette forme. Tu n’imagines pas ce à quoi tu as échappé. »

Le dromadaire regardait au loin en l’ignorant.

« Je devrais te donner un nom. Cela te fera peut-être goûter un peu à notre souffrance d’êtres humains. »

Derrière eux, une tribu avait installé un cercle de tentes. Ils s’étaient mis à distance respectable de Zurvan et commençaient à allumer un feu tandis que d’autres préparaient de la pâte à pain.

« Tu es comme moi avant que le malheur ne me prenne tout ce qui comptait pour moi. Candide, je vivais ma douce vie à Baqdanous, ignorant la souffrance que la vie peut nous infliger. Sauf que toi, même si on te prenait tout, tu serais trop bête pour t’en rendre compte. Tu es bien chanceux. On ne pourrait même pas tout te prendre vu que tu n’as rien. Tu as juste besoin d’herbe et d’eau. Et si tu n’en as plus, tu te contenteras de mourir. »

Zurvan but une longue gorgée de vin en fixant l’horizon. Au loin, deux guerriers avaient installé un petit camp duquel ils pouvaient surveiller le désert. Une odeur de pain qui cuit et de viande commença à lui titiller les narines. Cela fit violemment gargouiller son ventre. Il regarda son baluchon qui ne contenait que de la semoule et du mouton salé. Il fallait juste allumer un feu pour les faire cuire. Mais pour le moment, il se contenta de sortir de la paille de son sac qu’il tendit à son dromadaire. Celui-ci se mit à la manger goulûment en le fixant.

« Quelle chance tu as, tu peux même te permettre le luxe de ne pas faire cuire ta nourriture. »

Zurvan regarda l’animal manger, pensif. Enfin, il se décida. Il se leva et partit à travers la caravane, scrutant les feux, cherchant un visage familier. Au début, il n’osa pas adresser la parole aux tribaux qu’il voyait, mais bientôt, il se mit à demander systématiquement :

« Où est-ce que je peux trouver Jugurtha Naïl Gouzit ? »

Enfin, il trouva quelqu’un qui le connaissait. La jeune fille aux cheveux bouclés noués en natte et au visage tatoué lui indiqua le feu suivant. Quand il la remercia, elle lui sourit avant de reprendre sa conversation avec les autres jeunes filles avec qui elle était assise.

Jugurtha était assis à même le sol. Il fumait la pipe en écoutant l’histoire que racontait un jeune homme assis à côté de lui. Autour du feu, ils étaient une dizaine. Des plats de nourriture étaient posés devant eux. Il y avait des galettes de pain ainsi que de la viande cuite et des légumes. Chacun avait une outre pour accompagner le repas. Certains étaient jeunes, d’autres plus âgés. Un enfant les accompagnait, il était assis à côté de celle qui devait être sa mère. Jugurtha semblait être le plus vieux.

« Une bien belle famille que tu as là. », dit Zurvan.

Le vieil homme leva la tête vers lui et un sourire se dessina sur son visage. D’un geste, il fit signe pour qu’on lui fasse une place dans le cercle.

« J’avais peur que tu restes dans ta solitude, cela me fait plaisir de te voir. Viens donc parmi nous. »

Zurvan s’assit entre une femme d’une quarantaine d’années et un jeune homme qui devait avoir l’âge de Mani. On lui tendit une assiette. Il les remercia gauchement en la prenant et la posa devant lui. La chaleur du feu était agréable. Le froid s’installait vite dans la nuit désertique.

« En personne polie, tu devrais te présenter. », réprimanda le vieil homme.

Zurvan fronça les sourcils. Il se radoucit néanmoins et s’exécuta :

« Je m’appelle Zurvan. »

« Zurvan comment ? Tu es de quelle tribu ? », demanda l’enfant assis plus loin dans le cercle.

« Je… Je n’ai pas vraiment de tribu. J’ai une famille, mais je ne sais pas où ils sont aujourd’hui. Nous n’avons pas de nom spécifique pour nous désigner. »

« Et ton père, comment s’appelle-t-il ? », demanda la femme assise à côté de lui.

« Zana, il s’appelait Zana. »

« Heureux de te rencontrer Zurvan, fils de Zana. », répondit-elle.

Jugurtha semblait satisfait de la présentation.

« Tous les gens que tu vois ici sont soit mes enfants, soit mes petits enfants. À ta gauche se trouve ma fille aînée Sara et à ta droite son fils Izil. Ensuite, il y a mes fils Ithri et Aghilas et ma fille Fetta. À côté d’eux, tu vois mon neveu Azem et ses filles Wezna et Thilelli. Et le plus jeune d’entre nous, Azrur, est le fils d’Aghilas. », dit Jugurtha. « Pour ce soir, tu seras mon fils toi aussi. Sois le bienvenu parmi nous. »

« Merci, c’est bien aimable à vous de m’accueillir. », dit Zurvan.

« Ithri, mon fils cadet, nous racontait ce qu’il avait vu aujourd’hui en se promenant dans le camp. », expliqua Jugurtha.

Celui-ci reprit son récit.

« En arrivant non loin du pavillon de Ketta, j’ai vu un de ses fils se disputer avec un cousin de Zahi. Cela aurait pu se finir là, mais d’autres gens de la tribu sont intervenus. Le ton a monté et le cousin et ceux qui l’accompagnaient ont été rossés par le fils de Ketta et ses cousins. Ils sont dans un sale état. Le délégué Zahi réclame le prix du sang. »

« Mais ils sont encore vivants, non ? », demanda la jeune fille assise en face de Zurvan. Ce devait être Wezna ou Thilelli. Il n’avait pas retenu tous les prénoms.

Zurvan commença lui aussi à manger avant que le plat ne refroidisse. Celui-ci était délicieux. Judicieusement épicé.

« Oui, mais l’un d’entre eux a perdu une oreille. C’est assez pour demander compensation. On dit que Ketta envisage de quitter la caravane pour repartir vers Baqdanous. Il se défend en disant que le cousin de Zahi a insulté son fils et qu’ils ont bien mérité leur raclée. Il compte rassembler ses tribus vassales ainsi que la sienne pour aller laver son honneur. »

Cela fit réagir Zurvan.

« Ce Ketta, c’est un délégué pour le Conseil Aveugle ? », demanda-t-il.

« Oui, il possède le caravansérail de la porte de Lut, à Baqdanous. », répondit Sara, la fille aînée de Jugurtha.

« Mais qui voterait à sa place s’il ne se présentait pas au Conseil ? », demanda Zurvan.

« Si le délégué d’une province est absent, tous les autres sont bannis du Conseil Aveugle. », répondit Jugurtha.

« C’est mauvais, ça ! », s’alarma Zurvan.

« Ne t’inquiète pas, il n’en fera rien. Ce serait un terrible déshonneur pour lui de repartir vers Baqdanous maintenant. En acceptant d’être délégué de Ghazna, il a fait un serment au prince. », répondit Ithri.

Cela rassura un peu Zurvan. Néanmoins, l’homme ajouta :

« Mais si la querelle ne se règle pas vite, le voyage pourrait vite tourner court. Zahi ne semble pas disposé à laisser passer l’offense. »

« Tout cela ne nous concerne pas, de toute manière. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter. », rassura Sara. « Ces clans majeurs se prennent trop au sérieux. Pour eux, l’honneur est une chose primordiale. Nous, petits clans, nous nous contentons de nous protéger du soleil dans leurs ombres gigantesques. »

« Chante-nous donc une chanson Tante Sara ! », demanda Aghilas de sa voix fluette.

Sara sourit et répondit :

« Très bien, mais quelqu’un doit jouer du tambour. »

Ithri prit l’instrument qui était posé non loin du feu.

Sara se racla la gorge et entonna son chant. Elle avait une belle voix. Zurvan ne saisit pas les paroles en dialecte local. Le rythme était lent et bientôt Ithri se mit à battre du tambour pour le marquer. Jugurtha souriait. Il tirait sur sa pipe et soufflait de grandes bouffées de fumée. Zurvan regarda les autres membres de la famille. Tous semblaient heureux. Le jeune homme assis à côté de lui lui tendit son outre. Il en but une gorgée, c’était du leben mélangé à du vin. Du lait de chamelle fermenté que consommaient les tribaux. L’acidité du breuvage lui fit plisser le visage, mais bientôt, elle fut suivie de la douceur caractéristique du lait.

Il continua à manger son plat en écoutant le chant. Le rythme s’était légèrement accéléré. Sara avait fermé les yeux et chantait en se balançant lentement d’avant en arrière. Ithri, sans lâcher son tambour qu’il frappait d’une seule main, but une autre gorgée de leben. Le neveu du vieil homme et ses filles se mirent à taper des mains pour accompagner le rythme en chantant eux aussi.

Le breuvage était doux et se buvait très facilement, surtout avec de la nourriture. Bientôt, Zurvan se sentit plus détendu. Le rythme était agréable et une chaleur commençait à monter au niveau de ses joues. Sans s’en rendre compte, il se mit à se balancer lentement lui aussi. Même s’il ne comprenait pas les paroles, il les murmurait à voix basse. Le feu devant lui happait son regard. Son mouvement lui évoquait une femme qui dansait. Il but une longue gorgée de leben. Jugurtha lui tendit sa pipe. Il la prit et tira une bouffée. Le goût cendré des herbes du désert lui brûla la gorge. Il eut malgré tout une sensation de bien-être. Le rythme s’accéléra encore un peu ainsi que les mouvements de balancier de Jugurtha, sa famille et Zurvan. En répétant les mots du chant, il en comprit certains que l’on retrouvait en langue véhiculaire tillegwitt. Ils invoquaient des saints et leur demandaient leur bénédiction. Un certain Giss et un certain Fodi. Les tribaux gardaient dans leur tradition orale les noms des hommes illustres qui avaient marqué leur histoire et en faisaient des saints. Certains avaient même des mausolées qui étaient visités par des pèlerins venus leur demander la bonne fortune et la santé.

Il semblait à Zurvan que le rythme des mouvements du feu s’accélérait en même temps que la musique. Ou bien était-ce sa vue qui se brouillait. Pour en avoir le cœur net, il ferma les yeux, mais continua à voir les flammes danser devant son regard. Peu à peu, il lâchait prise tandis que le rythme du tambour et le chant pénétraient son esprit et l’englobaient entièrement. Machinalement, il but une autre gorgée de leben et tira de nouveau sur la pipe.

Le feu était devenu vert et continuait à danser au rythme de la musique. Les formes d’une femme dans les flammes dansaient devant son regard. Soudain, les flammes changèrent encore et devinrent un mélange de bleu et de jaune. La silhouette féminine s’évanouit pour laisser voir des images plus nettes. Zurvan distingua des cheveux au galop, au moins cent. Ils étaient montés par des hommes munis de longues lances de feu. Puis soudain, il y eut un choc quand ils s’écrasèrent contre une autre armée de cavaliers. Mais ces derniers ne s’arrêtèrent pas et les piétinèrent comme si leurs chevaux étaient faits de pierre. Les lances de feu tombèrent au sol. Zurvan essaya de distinguer les bannières des deux armées. Au début, il n’y en avait pas, mais bientôt il les vit apparaître. Les porteurs de lances de feu qui se faisaient piétiner arboraient des bannières représentant trois silhouettes tandis que celles des autres montraient une silhouette unique. La couleur des flammes vira peu à peu au rouge. Zurvan but une autre gorgée, cherchant à comprendre la signification de ce qu’il voyait.

Tandis que l’armée victorieuse s’éloignait, la vision changea. Cette fois, les flammes prirent une teinte orangée et la vision d’un océan calme se dessina. Un navire apparut au milieu des flots. Les rames du grand boutre battaient la surface de l’eau. Sur les voiles, Zurvan distingua le dessin d’un arbre. Bientôt, d’autres navires apparurent à ses côtés. Tous arborant la même voile. Ce qu’il vit après, il ne s’en souvenait pas.

Quand il se réveilla, les premières lueurs de l’aurore n’étaient pas encore apparues. Il était allongé à côté du feu. Quelqu’un avait mis une couverture en laine de dromadaire sur lui et avait posé sa tête sur un coussin. Il se redressa brusquement et tâta sa ceinture, paniqué. Il se calma quand il sentit que sa bourse, son sabre et son poignard étaient toujours là. Jugurtha et les siens n’étaient plus là, leurs tentes fermées étaient disposées à quelques pas du feu. Le camp était parfaitement silencieux. Zurvan se frotta vigoureusement le visage pour chasser les vapeurs de leben. Il frissonna et remit la couverture sur ses épaules.

Peu à peu, il retrouva ses esprits et les pensées douloureuses revinrent tel un cheval au galop. Il pensa à son épouse et ses enfants. Il se sentit glisser lentement vers le désespoir. Il repoussa vigoureusement ses amers souvenirs en pensant à sa mission. La veille, le fils de Jugurtha avait parlé d’une rixe qui avait éclaté entre deux délégués. Il fallait absolument qu’il enquête dessus pour s’assurer qu’aucun des deux ne parte. Le vote des Ghaznavi était primordial. Il fallait aussi qu’il trouve un moyen de parler à Micipsa. Il se leva et marcha lentement à travers le camp silencieux, ses chaussures crissaient sur le sol caillouteux du reg. Il finit par arriver devant son abri. Son dromadaire était toujours là, tranquillement assis sous la grande toile. Personne n’avait touché au sac de nourriture. Il vint s’asseoir à côté de la bête et lui gratta affectueusement la tête.

« Je pensais t’appeler Benêt, mais je vais plutôt t’appeler Placide. »

L’animal lui répondit en poussant un blatèrement rauque.

Il regarda derrière lui. Le camp était toujours silencieux. Pas un son. On n’allait pas commencer à se réveiller avant une bonne heure. Décidé, il se leva et s’enfonça parmi les tentes à pas de loup.

***

 

Le camp commençait à peine à se réveiller quand les cris retentirent. Les voisins de Zurvan avaient commencé à replier leurs tentes tandis qu’une des leurs préparait à manger. Plus loin, vers les pavillons du prince, des blatèrements de dromadaires et des bruits métalliques se faisaient entendre. Le soleil commençait à se lever et on n’allait pas tarder à partir. Le second coup de zamar annonçant le départ dans moins d’une heure retentit. C’est à ce moment-là que les cris retentirent. Ils ne venaient pas du centre du camp,mais du pavillon du délégué Ketta. Zurvan se leva et se dirigea vers leur origine en espérant que les choses allaient tourner comme il espérait.

Ketta était un homme disgracieux. Ne dépassant pas les cinq pieds de haut, il avait le crâne dégarni. Malgré tout, il gardait longue le peu de chevelure blanche qu’il avait. Des tâches de vieillesse constellaient sa tête et des poils dépassaient de son nez épais et rond. La colère le rendait encore plus vilain, car pour l’heure, il hurlait.

L’homme était debout devant son pavillon. Une magnifique tente verte et dorée qui pouvait héberger plus de dix personnes. Il était entouré des hommes de sa famille qui se tenaient autour de lui dans une attitude de protection. Ils s’étaient tous munis d’armes et regardaient les gens autour d’un air hostile.

En effet, les cris du vieillard avaient rameuté des gens installés autour.

« Je vais lui ouvrir le ventre à ce fils de chien et faire manger ses entrailles à des chacals ! », hurlait-il.

Tout en proférant menaces et insultes, il gesticulait avec ses petits bras. Zurvan ne put s’empêcher de sourire devant le spectacle.

Enfin, quelqu’un osa lui demander ce qui n’allait pas. Il s’agissait d’un jeune guerrier. Il portait les armoiries de Micipsa sur sa tunique de cuir.

« Que se passe-t-il, Ancien Ketta ? »

Celui-ci répondit en poussant un cri de rage ridicule. Ce fut l’un des hommes de sa tribu qui répondit :

« Zahi et les siens nous ont gravement insultés. Une insulte qui demande réparation. »

Le guerrier de Micipsa soupira et répondit lassé :

« Sa Grâce le prince de Ghazna a déjà statué hier que votre querelle devrait attendre notre retour dans le sud. »

« Ils ont pissé sur la porte de ma tente pendant la nuit ! », répondit Ketta en gesticulant. « Je les ferai castrer ! Tous ! »

Le guerrier eut un rictus incontrôlé. Des gens dans la foule rirent ouvertement ce qui eut pour effet de mettre le vieillard encore plus en colère.

« Jamais je n’ai été aussi gravement insulté ! Je demande le prix du sang ! »

La réponse de Ketta effaça immédiatement le rictus du visage du guerrier. Celui-ci s’approcha du vieillard en fronçant les sourcils et dit :

« Tu veux aller contre la volonté de Micipsa ? »

Ketta se ratatina immédiatement.

« Je… C’est mon honneur enfin ! Je ne peux pas me laisser insulter comme ça… », protesta-t-il mollement.

Le guerrier posa la main sur le pommeau de son épée d’un air menaçant et répliqua :

« Tu as conscience que tu es en train d’admettre ouvertement que tu veux désobéir à ton seigneur lige ? »

Ketta recula d’un pas.

« Très bien ! Je… Je ne ferai rien… Dites cela au prince, j’attendrai notre retour dans le sud. Mais soyez sûr que je laverai mon honneur dans le sang à ce moment-là ! »

Le guerrier lâcha le pommeau de son épée et tourna les talons pour partir.

« Tu peux bien faire ce que tu veux tant que tu ne ruines pas ce voyage. »

Peu à peu, la foule se dispersa et Ketta et les siens retournèrent à l’intérieur de leurs pavillons non sans avoir lancé des regards méchants à la foule rassemblée.

L’incident avait retardé le départ de la caravane qui ne partit qu’une heure plus tard. Le soleil était haut dans le ciel quand les zamars sonnèrent le départ, accompagnés des blatèrements des dromadaires que l’on fouettait pour les faire avancer. Tandis que la longue procession formait peu à peu un serpent dans le reg, Zurvan fit avancer sa bête à la recherche de Jugurtha et sa famille. Il trouva ceux-ci non loin de l’avant de la caravane.

« Bonjour à toi, tu as bien dormi ? », demanda le vieillard avec un sourire.

« Très bien, merci encore de m’avoir accueilli parmi vous hier. », répondit Zurvan.

« Le leben ne te tape pas trop sur le crâne ? », Plaisanta Sara, la fille de Jugurtha.

« J’ai connu pire. »

Il resta avec eux pour la matinée. Autour d’eux, d’autres groupes et d’autres familles avançaient. Tout le monde ne parlait que de la querelle entre Ketta et Zahi. Même si elle semblait mise en suspens pour le moment, elle provoquait des débats animés parmi les tribaux.

« La dispute entre Ketta et Zahi n’a pas l’air de s’arranger. », dit-il.

« L’honneur est une chose avec laquelle on ne plaisante pas. », répondit Jugurtha.

« Tu as assisté à l’incident de ce matin ? », demanda Sara.

« Oui, il semble que quelqu’un a uriné sur la tente de Ketta dans la nuit. »

Ithri, le fils de Jugurtha éclata de rire.

« Et comment savent-ils que c’est de l’urine ? »

« Je suppose que l’un d’entre eux a dû la renifler. », répondit Zurvan avec un rictus.

« C’était peut-être simplement un dromadaire qui est venu se soulager là. », dit Sara.

« Qui sait ? », conclut Jugurtha.

Durant la matinée, Zurvan crut voir à plusieurs occasions la silhouette qu’il avait vue la veille, au loin. Celle de l’homme aux longs bras. Parfois, elle était cachée derrière un arbre mort et parfois derrière la colonne d’une ruine antique. Il essaya de se convaincre tant bien que mal qu’il s’agissait du fruit de son imagination, mais à chaque fois, ses contours étaient plus clairs. Il n’osa pas en parler à Jugurtha pour autant.

Durant la pause de mi-journée, Zurvan fut interrompu dans ses sombres pensées. Tandis que l’on installait les pavillons et les tentes, un son de zamar retentit. Mais cette fois, il n’était pas habituel. Celui-ci était court et répété. Il n’annonçait pas le départ, il annonçait autre chose. Un brouhaha commença à s’élever de partout. Zurvan sourit et tapota la tête de son dromadaire :

« Tu entends ça Placide ? C’est un duel ! Si ça, ça n’attire pas le prince hors de ses quartiers, je ne sais pas quoi faire d’autre à part déféquer devant la tente de Zahi. »

Il se hâta de rejoindre l’origine du son tandis qu’une foule nombreuse faisait de même. Il se fraya un chemin, n’hésitant pas à jouer des coudes. Il tenait à être aux premières loges.

La foule s’était amassée devant le pavillon du vieux nabot Ketta. Un large cercle avait été tracé dans le sol caillouteux et trois prêtresses récitaient des bénédictions en tournant autour. Pour le moment, l’enceinte sacrée était vide, mais bientôt deux duellistes allaient y entrer. Une fois le duel commencé, même le prince n’avait pas autorité pour l’arrêter. Zurvan scruta la foule des yeux et finit par repérer Ketta et son clan. Le petit vieillard arborait une expression dure et déterminée. Face à eux, de l’autre côté du cercle se tenait celui qui devait être Zahi. Il était plus jeune et avait la peau sombre et tannée par le soleil. Une épaisse moustache venait agrémenter son visage. Ses cheveux étaient rasés et son crâne luisait sous le soleil de plomb telle une sphère de bronze poli. Autour de lui se tenaient les membres de son clan. L’un d’entre eux avait une oreille bandée. Il semblait être le plus énervé de tous.

Les prêtresses tournèrent trois fois autour du cercle et s’arrêtèrent. L’une d’entre elles déclama :

« Par le feu ardent et par le feu protecteur. Par celles qui nous protègent depuis des temps immémoriaux. Celles par qui la femme enfante et la terre donne des fruits. Celles qui contrôlent les ficelles de nos vies. »

Zurvan avait déjà entendu dire que les prières des sudistes incluaient leurs anciennes déesses, mais c’était la première fois qu’il en était témoin. Les prêtres du nord s’étoufferaient s’ils entendaient ça. Ils seraient encore moins enchantés de voir un duel alors que ceux-ci étaient interdits par la religion ameshienne.

Ketta et les siens s’écartèrent pour laisser passer un homme monté sur un dromadaire. Il était habillé en guerrier avec sa tunique de cuir par dessus ses vêtements amples de sudiste. Il portait une longue tige de bois se terminant par une courbure formant un crochet. C’était donc un duel de désarçonnement. Le but était de coincer le crochet dans les vêtements de l’adversaire pour le faire tomber de sa monture. Le champion ressemblait beaucoup à Ketta de par sa stature. Il semblait minuscule au sommet de son dromadaire. Cela pouvait être un avantage de taille pour un duel de désarçonnement. Il constituait une cible plus compliquée à atteindre.

Quand le cavalier pénétra dans le cercle, il fut accueilli par un déferlement d’applaudissements et de youyous. Cette coutume qui consistait à crier en faisant rouler sa langue donnait une atmosphère festive au duel à venir. Le guerrier fit parader son dromadaire autour de l’arène improvisée en faisant de grands gestes à la foule pour qu’elle continue à l’acclamer.

Bientôt, Zahi et les siens s’écartèrent pour laisser passer leur champion. Il était très différent de son adversaire. Alors que le premier était petit et mince, le second cavalier était un mastodonte. L’homme semblait difficilement tenir en équilibre sur sa monture et celle-ci avait du mal à le porter. En plus d’être grand, il était épais comme un tronc d’arbre. Son visage joufflu et moustachu était déterminé. Dans ses mains, le long crochet ressemblait à une baguette.

Quand il vit arriver son adversaire, le champion de Ketta arrêta immédiatement de faire le fanfaron. Il ne s’attendait de toute évidence pas à affronter pareil ennemi. Celui-ci se mit à faire lui aussi des tours de cercle en attisant la foule avec de grands gestes de ses gigantesques mains.

Zurvan sourit, le duel allait être intéressant. Les deux adversaires finirent par se placer chacun d’un côté du cercle pour se faire face. Les trois prêtresses levèrent les mains en signe de prière et celle du milieu dit :

« L’honneur du Noble Ketta et l’honneur du Noble Zahi sont posés au centre de ce cercle. Qu’Amesha Arshtish et Amesha Aat ainsi que les déesses de l’ancien temps accordent la victoire à celui qu’ils jugent le plus digne ! »

Le duel était lancé. Le mastodonte mit un léger coup de talon à son dromadaire qui se mit à avancer en longeant le cercle. Le champion de Ketta fit de même afin de s’éloigner de son adversaire. Il ne tenait de toute évidence pas à engager le combat. La foule retenait son souffle. Le soleil de plomb frappait violemment l’arène improvisée et réverbérait sa lumière sur les cailloux noirs du reg. Le manège des deux cavaliers sembla durer une éternité. Ce fut finalement le mastodonte qui engagea.

« Amesha Arshtish ! », s’écria-t-il en fouettant son dromadaire.

La bête s’élança vers son adversaire en battant ses longues pattes contre le sol. Le nabot se mit à fouetter lui aussi sa monture pour esquiver l’assaut. Le mastodonte tendit son crochet vers son adversaire afin de l’attraper, mais celui-ci se dégagea au dernier moment.

« Lâche ! Bisharaf ! », hurla le géant.

« Je n’allais quand même pas te laisser m’attraper. Il faudra te traîner un peu moins lentement pour espérer me coincer ! », nargua le champion de Ketta.

Le colosse hurla de rage avant repartir au galop vers son adversaire. Son cri glaça l’audience. Zurvan sentit des frissons le traverser. Le petit homme esquiva de nouveau puis s’éloigna tranquillement pour se repositionner à l’opposé de son adversaire. Les membres de sa famille l’acclamaient, agglutinés contre le bord du cercle. Ketta lui lançait des encouragements :

« Ne laisse pas cette famille de haroomzad s’en sortir ! Notre honneur est en jeu ! Rends-nous fiers ! »

Le nabot entreprit enfin une action. Il fouetta son dromadaire et partit en direction du colosse. Celui-ci sourit en le voyant arriver et ne bougea pas. L’assistance retint son souffle tandis que la distance entre les deux adversaires se réduisait. Au dernier moment, le géant leva sa main épaisse pour mettre un coup de crochet au nabot, mais celui-ci avait de toute évidence prévu cela. Tirant brusquement sur les rennes du dromadaire, il le fit dévier pour esquiver la tige de bois. Cela lui permit de passer derrière son adversaire. Tendant son crochet, il agrippa l’arrière de la tunique du colosse et tira d’un coup sec. Le champion de Zahi chancela dangereusement sur sa monture. Zurvan et une bonne partie de l’assistance étaient persuadés qu’il allait choir, mais il n’en fit rien. Difficilement, il retrouva son équilibre et asséna rageusement un coup de crochet derrière lui, mais son adversaire était déjà loin. Quand il s’en rendit compte, il se retourna et hurla :

« Kir be naslet ! Je te broierai la gorge ! Kuss modar ! »

Le champion de Ketta rit bruyamment et fit tourner la longue tige dans sa main.

Soudain, derrière la foule retentit un coup de zamar. On s’écarta hâtivement pour laisser passer une troupe de tribaux qui s’avança vers le cercle d’un air impérieux. Ils étaient une trentaine, tous armés et habillés d’atours guerriers de qualité. Zurvan les scruta et finit par reconnaître Micipsa ainsi que son épouse parmi eux.

« Quel déshonneur à vous Ketta et Zahi ! Quel déshonneur de vous voir désobéir à votre suzerain ! », s’était écriée l’épouse.

Le seigneur de Ghazna était un homme d’une trentaine d’années. Son père était mort jeune et lui avait légué le trône alors qu’il n’avait que quinze ans. Son visage était celui d’un homme en bonne santé. Des joues rondes encadraient son long nez. Mais, son air n’était pas bouffi. Deux yeux noirs perçants se distinguaient au milieu de la chevelure sombre et bouclée qui lui tombait sur le visage. Des tatouages ornaient son visage, le protégeant du mauvais sort et lui donnant bonne fortune. Une barbe épaisse venait agrémenter le faciès princier. Il était vêtu de la tenue bouffante traditionnelle des tribaux sauf que la sienne était faite de soie bleue et était cousue de fils d’or. Une épée au manche doré et argenté pendait à son flanc droit tandis qu’une dague était accrochée à son flanc gauche.

À côté de lui se tenait son épouse. Zurvan avait déjà eu l’occasion de lui parler à l’époque où il était encore chargé de la protection du grand vizir. Elle s’appelait Livia et n’était pas originaire de Butra ni des Terres des Tribus. Elle venait de l’Empire des Iskandar qui s’étendait loin au nord, au-delà de la mer Blanche. Son histoire était assez atypique. Alors qu’elle avait à peine quatorze ans, elle avait été enlevée de son village côtier par des pirates venus de Shadjar. Elle fut emmenée jusqu’à Shem où on la vendit comme esclave. Elle avait ensuite été acheminée à travers le désert pour être vendue à Khiva où les esclaves impériaux étaient très appréciés. Sur le chemin, la caravane qui la transportait avait croisé la route de Micipsa alors âgé de quinze ans. Il était accompagné de ses compagnons et faisait ses armes en rackettant les caravanes étrangères qui ne payaient pas le droit de passage. Le prince, qui venait juste de monter sur le trône, avait alors exigé des esclaves comme compensation. Effrayé, le chef de la caravane avait obtempéré en les alignant devant lui.

Micipsa était passé parmi eux et avait choisi quelques esclaves qui lui semblaient avoir de la valeur. Les érudits et les costauds principalement. Néanmoins, quand son regard croisa celui de Livia, il s’était immédiatement arrêté. Elle était la seule à ne pas avoir baissé les yeux devant lui. Elle l’avait fixé d’un air de défi avec ses yeux d’un bleu glacial. Il la choisit.

Quand il la ramena chez lui à Baqdanous, il ne la força pas à l’épouser et l’autorisa à vivre dans le palais sans rien lui demander en contrepartie. Il la couvrit néanmoins de cadeaux et passait tout son temps libre en sa compagnie. Tous deux adolescents, leur cour fut maladroite et passionnée. Un poème qui circulait dans la tradition orale des tribus racontait comment ils avaient fini par tomber amoureux. Moins de deux ans après, ils se mariaient et Livia montait sur le trône de Ghazna.

Désormais, elle avait près de trente ans et se tenait aux côtés du prince au bord du cercle du duel. Elle était blonde, une couleur de cheveux extrêmement rare sur le Continent Jaune, et ses yeux bleus étaient vifs sous ses sourcils froncés. Elle portait une longue robe de soie bleu foncé. En y réfléchissant, il se rappela que Livia ne tolérait pas l’esclavage et l’interdisait dans sa cour, étant elle-même passée par là. Cela expliquait l’absence totale d’esclaves au sein de la caravane. De plus, même si elle n’avait jamais reçu d’éducation quand elle vivait dans l’Empire des Iskandar, elle était une femme extrêmement intelligente. Avec Micipsa, ils formaient un couple de puissants souverains. Debout l’un à côté de l’autre, entourés de leur tribu, ils étaient impressionnants.

« Honte à vous ! », s’écria-t-elle. « Vous avez été élus pour représenter Ghazna auprès des Deux Trônes et voici comment vous vous conduisez ? De vulgaires barbares ! Voilà ce que vous êtes ! »

Micipsa, lui, restait silencieux. Il se contentait de fixer tour à tour Zahi et Ketta de son regard assassin. Le fait que ce soit son épouse qui réprimande les deux hommes n’était pas anodin. Le prince signifiait par là qu’il ne voulait pas même leur faire cet honneur.

Ce fut Ketta qui se défendit en premier :

« Vos Grâces, il faut me comprendre. J’ai été gravement insulté ! Alors que vous aviez tranché hier en nous disant que la querelle devrait attendre notre retour dans le sud quelqu’un est venu au petit matin uriner sur la porte de mon pavillon. »

Des gens rirent bruyamment dans la foule. Les guerriers du prince se regardèrent entre eux, un rictus au visage.

Cette fois, ce fut Micipsa qui parla :

« Comment pouvez-vous être sûrs que c’était bien de l’urine et que le coupable est Zahi ou quelqu’un de sa famille ? »

« Cela ne peut pas être une coïncidence, Votre Grâce, enfin ! Voyez ce serpent de Zahi, voyez son visage de fourbe ! Il n’y a que lui pour commettre pareille offense ! », répondit Ketta.

« Mensonge ! », se défendit Zahi. « Tu as pris ce prétexte pour venir me défier en duel ! Tu vas t’en mordre les doigts quand mon neveu aura envoyé ton nabot au sol ! »

Le champion de Zahi secoua son crochet en direction de son adversaire. Les gens des deux tribus se mirent à s’insulter et à crier. Un brouhaha chaotique s’éleva autour du cercle tandis que les injures fleuries fusaient. Zurvan n’en connaissait pas certaines qu’il trouva particulièrement créatives.

« Assez ! », coupa Micipsa d’une voix autoritaire qui couvrit le tapage ambiant.

Le silence se fit immédiatement. Plus personne n’osait parler. Ketta et Zahi continuaient à se fixer, les yeux pleins de colère.

Quand il fut sûr d’avoir l’attention de tous, le prince de Ghazna dit en désignant les trois prêtresses qui avaient béni le cercle :

« Je n’empiéterai pas sur l’enceinte sacrée qui accueille ce duel, vous êtes donc libres de le terminer tels les animaux que vous êtes. »

Il leva l’index pour signifier qu’il n’avait pas fini :

« Néanmoins, Ketta et Zahi, vous allez suivre mes guerriers. Je vous mets aux arrêts. Vous allez passer le reste du voyage ligotés et entourés par mes guerriers. Je déciderai de votre sort plus tard. »

Des protestations s’élevèrent immédiatement parmi les deux clans. Mais c’était trop tard, les membres de la tribu du prince avaient dégainé leurs épées et étaient déjà en train d’encercler les délégués. Personne n’osa s’opposer à eux tandis qu’ils emmenaient Ketta et Zahi.

« Vous pouvez continuer le duel si vous le souhaitez, mais ce sera sans vos chefs. », dit Livia.

Tandis qu’il s’apprêtait à partir, Micipsa posa son regard sur Zurvan et le reconnut immédiatement. Il s’arrêta un instant et il semblait qu’il allait dire quelque chose. Son épouse s’arrêta elle aussi et le regarda. Tous deux savaient qui il était. Même si son visage était amaigri. Ils avaient assisté à son procès bâclé et n’avaient pas oublié son visage. Ils finirent par se regarder sans rien dire avant de tourner les talons et de partir suivis de leurs guerriers et des deux délégués ligotés. Zurvan sourit.

Quand ils furent partis, tout le monde se retourna vers le cercle où les deux champions attendaient. Le nabot s’apprêtait à descendre de son dromadaire quand l’une des prêtresses lui cria :

« Ne fais pas cela, malheureux ! Le duel n’est pas terminé ! »

« Mais les deux chefs ne sont plus là. », répondit-il.

« Vous avez pénétré dans une enceinte sacrée. Vous ne pouvez en sortir tant qu’il n’y aura pas de vainqueur. Si vous descendez de votre monture, vous aurez perdu. »

Le nabot soupira et, se remettant correctement en selle, il cria à son adversaire :

« Allez viens qu’on en finisse, nane kose ! »

Le duel reprit donc de plus belle. De toute évidence, le colosse n’était ni rapide ni précis. Le nabot, quant à lui, n’avait pas assez de force dans les bras pour faire choir son adversaire. L’affrontement continua, mais devint vite ennuyeux. Le nabot esquivait chaque coup de crochet et le colosse était impossible à décoller de sa monture. Zurvan finit par se lasser et par partir rejoindre son abri. En arrivant en vue de son campement de fortune, il trouva Livia en train de caresser la tête de son dromadaire.

***

 

« Vous êtes censé être en prison à Assawda. », dit-elle quand il arriva à côté d’elle.

« J’ai bénéficié d’une grâce. Le Seigneur de la Guerre. », répondit-il.

« Un meurtrier reconnu et condamné ? Comment est-ce possible ? », s’étonna-t-elle.

« Vous savez très bien que je suis innocent sinon vous ne seriez pas venue me parler toute seule. », répondit Zurvan.

« En effet. », se contenta-t-elle de dire avec un sourire.

« D’ailleurs, comment vont ces passeh fahisheh de Yahya, Bijan et Homayun ? »

Livia eut un petit rire.

« C’est un langage bien fleuri que vous tenez face à une souveraine. », dit-elle.

« Ça fait un moment que je fais plus de ronds de jambe devant les têtes couronnées. C’est à cause des gens comme vous que ma vie a été ruinée. »

« Vous êtes plein de haine… Mais je vous comprends. Sachez qu’ils ne font plus partie de la cour de Sa Grâce le prince de Ghazna. Je ne sais pas ce qu’ils font actuellement, mais ils sont définitivement bannis de Baqdanous. », répondit-elle.

Zurvan ne dit rien. Il se contenta de regarder au loin.

« Mais je sais que pour vous, c’est une maigre consolation par rapport aux malheurs que vous avez subi. », ajouta-t-elle.

« Je ne cherche plus la vengeance, je cherche juste à retrouver un semblant de vie normale. »

« D’ailleurs, pour qui travaillez-vous aujourd’hui ? Giv m’a dit qu’il vous avait parlé et que vous lui aviez demandé de vous laisser accéder à Micipsa. »

« C’est le cousin au dix-huitième degré du prince à qui j’ai parlé, c’est cela ? », demanda Zurvan.

Livia hocha la tête.

« Je travaille pour le Seigneur de la Guerre. Et je dois en effet parler au prince dès que possible. »

La souveraine regarda Zurvan sans rien dire puis éclata de rire.

« C’est vous qui avez pissé sur la tente de Ketta ? », demanda-t-elle quand elle se fut calmée.

« Je ne ferais jamais cela, c’est immonde et cela attise les rivalités tribales. »

« Au final, cela vous a permis d’attirer l’attention de Micipsa. Votre plan a fonctionné. », dit-elle.

Zurvan ne répondit rien.

« Je comprends que vous ne vouliez pas l’avouer à une dame. Très bien, suivez-moi, je vous emmène voir Micipsa. », finit par dire Livia.

Laissant l’abri de fortune de Zurvan et son dromadaire, ils s’enfoncèrent dans le camp de tentes. Partout où ils passaient, les gens leur témoignaient des signes de déférence. Certains se contentaient d’une légère courbette, mais d’autres se mettaient à genoux. Livia leur répondait par des signes de bienveillance. Parfois, elle s’arrêtait pour échanger quelques mots et d’autres fois elle se contentait de toucher la tête des agenouillés. Ils finirent par atteindre le centre du camp où se trouvaient les pavillons princiers. Là, les guerriers tribaux s’écartèrent sans poser de questions.

Le camp du prince déployait un luxe bien différent de celui des délégués. Les grands pavillons étaient décorés de fils d’or et d’argent. Partout circulaient les membres de la tribu de Micipsa et des tribus associées. Vêtus d’atours luxueux, ils flânaient entre les tentes ou se reposaient à l’ombre. Il vit même une femme manger un sorbet. Un mets glacé à base de miel, de fruits et de neige. Ce dernier ingrédient rendait ce produit extrêmement cher, car il devait être acheminé depuis les montagnes et conservé dans des boîtes spéciales qui l’empêchaient de fondre.

Le pavillon du prince était le plus grand. Il était visible depuis tout le camp et était surplombé par la bannière du clan des Naïl Irathen, le clan de Micipsa. Ils y pénétrèrent tandis qu’un guerrier leur soulevait l’auvent qui faisait office de porte. Ils arrivèrent dans une grande pièce circulaire dans laquelle de grands tapis avaient été posés sur le sol et des coussins posés un peu partout. Une quinzaine de personnes se trouvaient là. Des hommes et des femmes aux visages tatoués, assis en cercles, discutant, buvant et mangeant. Le prince se trouvait parmi l’un des cercles. Quand il les vit arriver, il se leva et vint les accueillir. Zurvan fit une courbette tandis que Livia alla prendre place à ses côtés.

« Il me semblait que tu étais en prison. Et pourtant, tout à l’heure, je croise ton regard dans la foule. Que fais-tu ici ? Tu t’es évadé ? », dit Micipsa.

« J’ai eu une grâce royale du Seigneur de la Guerre. »

« Ah ! Alors c’est lui qui t’envoie. Je savais qu’il dépêcherait quelqu’un avant que l’on arrive à Assawda. Le Marteau nous a envoyé quelqu’un avant notre départ de Baqdanous. Tu es bien en retard. », dit le prince.

Zurvan était gêné. Il regardait les gens présents autour. Ils ne cachaient pas le fait qu’ils écoutaient leur conversation. Il finit par dire à Micipsa :

« Peut-être pourrions-nous discuter de cela dans un lieu plus privé, Votre Grâce ? »

« Malheureusement, je ne possède pas de lieu plus privé que celui-ci. », répondit le prince.

Zurvan scruta la pièce. Désormais, tous s’étaient retournés vers eux et écoutaient. Certains commentaient entre eux ce qui se disait.

« Ce dont j’ai à vous parler est assez sensible et ne doit pas tomber dans toutes les oreilles. », argumenta Zurvan en baissant la voix.

Micipsa mit la main à son oreille et dit :

« Excusez-moi, pourriez-vous parler un peu plus clairement ? Je n’ai pas saisi vos propos. »

Zurvan réprima son agacement. Il ne comprenait pas le sens de ce manège. Il avait envie de partir. Micipsa sentit son énervement et dit :

« À l’époque où vous faisiez partie de ma cour et où vous étiez chargé de la protection du grand vizir, savez-vous ce qui gangrenait les couloirs de mon palais ? »

Zurvan regarda le prince en silence. Il fallait qu’il réprime sa colère et qu’il se reprenne s’il ne voulait pas faire échouer sa mission.

« Je ne sais pas, Votre Grâce. », répondit-il.

« Les secrets. Les secrets qui appellent à l’intrigue et à la traîtrise. Les secrets qui peuvent amener une cour à s’entredéchirer. »

Il se tourna vers les gens présents dans le pavillon et, en les montrant de la main, il ajouta :

« Ces gens sont les gens qui comptent le plus pour moi. Ils sont de mon clan ou d’un clan qui m’est allié par le mariage. Je partage avec eux tous mes secrets et eux partagent les leurs avec moi. Cette confiance fait que ma cour tient aujourd’hui et que c’était un nid de vipères il y a de cela à peine deux ans. »

Il se tourna vers Zurvan de nouveau et continua :

« Comme vous avez pu le remarquer, ma cour a changé. J’ai congédié tous les nordistes pour n’avoir que des gens avec qui j’ai un lien de sang, car c’est le seul lien qui compte et auquel on peut réellement se fier. Ces hommes et ces femmes sont tous liés à moi, je les connais tous depuis l’enfance. J’ai grandi avec eux, festoyé avec eux, chassé avec eux. Je ne vais donc pas les congédier pour parler avec toi d’une décision qui les concerne tout autant qu’elle me concerne. Tout cela c’est en partie grâce à vous. Cette affaire avec mon ancien vizir m’a poussé à faire ce que j’ai fait. »

« Vous devriez être rassuré de discuter avec un souverain avec cet état d’esprit, vous qui avez tout perdu à cause des intrigues de cour. », ajouta Livia.

Zurvan sourit. Il ne savait pas dans quelle mesure la cour de Micipsa était proche de l’utopie qu’il prônait. Peut-être que l’une des personnes assises là complotait pour le renverser et ce n’était pas sa résolution de ne pas garder de secrets qui pouvait l’empêcher.

« Très bien, discutons. », se contenta-t-il de dire.

Le prince fit un geste de la main à Zurvan, l’invitant à venir prendre place parmi eux. Il s’installa et l’un des tribaux vint leur servir des coupes de vin. Micipsa s’assit sur un gros coussin ouvragé et son épouse vint se mettre à côté elle aussi.

« Je vous écoute, Noble émissaire. », dit le prince.

Zurvan but une gorgée de vin et commença :

« J’ai cru comprendre que cette caravane a pour destination Assawda et qu’elle transporte les délégués qui voteront pour le Conseil Aveugle qui se tiendra dans une semaine. »

« En effet. », dit le prince.

« Je viens donc au nom de Sa Majesté le Seigneur de la Guerre Malik Shah afin de vous mettre au fait de la situation à Assawda. »

« C’est bien gracieux de votre part. », commenta Livia.

« Il faut que vous sachiez que le nid de vipères qu’était votre cour il y a deux ans au moment de l’assassinat de votre grand vizir n’est rien à côté de ce qui se passe aux cours des Deux Trônes en ce moment. Mais cela, vous devez vous en douter, car vous semblez dire que vous avez reçu la visite d’un émissaire du Guide. »

« En effet, il m’a présenté les arguments de Sa Majesté Hadi pour voter pour la paix et je trouve ses arguments tout à fait valides. », dit Micipsa.

C’est ce que Zurvan craignait. Il pensait que du fait de la nature belliqueuse des tribaux, ceux-ci voteraient pour la guerre. Mais il semblait que ce n’était forcément pas le cas.

« Je suppose que vous êtes là pour me présenter vos arguments en faveur d’une guerre contre Shem. », ajouta le prince.

« Il ne s’agit pas ici d’argumenter en faveur de la guerre, mais plutôt en faveur du bon sens. L’armée shemite est en marche vers Assawda. Ils seront à nos portes dans quelques semaines et il serait complètement sot de ne pas se préparer à leur arrivée. »

Le prince se gratta la barbe.

« Pourtant, votre homologue semblait dire que toute cette histoire d’armée shemite est un complot de l’Épée visant à déclencher une guerre. Malik Shah serait en mal d’autorité et a besoin d’une bonne guerre pour reprendre du poil de la bête. », dit-il.

« Vous pensez vraiment que le Seigneur de la Guerre irait jusqu’à sacrifier son fils et héritier pour cela ? », demanda Zurvan.

« Nous avons appris que Sa Grâce le prince Amir a été capturé par les Shemites, mais il ne me semble pas qu’il soit mort. Parler de sacrifice est un peu précipité. », commenta Livia.

« Oh… Vous n’êtes donc pas au courant que Sa Grâce le prince Amir nous a quittés ? Il aurait succombé à une chute de cheval. Du moins, c’est ce qu’affirme la missive qui est arrivée il y a quelques jours à Assawda. », dit Zurvan.

Le prince et son épouse se regardèrent. Ils n’étaient pas au courant et c’était normal étant donné que le message était censé être arrivé ce matin-là à Assawda. Du moins, c’est ce que Mani lui avait dit avant son départ. Micipsa se lissa la barbe en réfléchissant.

« Tu dis que le prince est mort ? Qu’est-ce qui me prouve que tu ne mens pas ? », finit-il par dire.

« Vous aurez bien le temps de constater que je dis la vérité quand nous atteindrons Assawda. La cité est en deuil. », répondit Zurvan.

« Et tu dis qu’il est mort en tombant de cheval ? », demanda le prince.

« Oui, les Shemites prétendent que c’est un accident, mais nous savons vous et moi que cela ne peut pas être vrai. »

« Cela change tout. », dit Livia.

« Ils ont tué le fils du Seigneur de la Guerre, ça ne peut pas rester impuni. », dit un homme assis plus loin dans le pavillon, dans un coin plongé dans l’ombre.

Le prince se retourna et fixa l’homme comme s’il réfléchissait puis il dit :

« Le code de l’honneur s’applique aussi au seigneur lige même s’il n’est pas de notre peuple ? »

L’homme hocha la tête :

« Oui, Noble cousin. Nous avons juré fidélité aux Deux Trônes. Cela veut dire que le code de l’honneur s’étend à eux aussi. »

« Hm… Tu as probablement raison. », répondit Micipsa. « Joins-toi donc à nous, Abgas. »

L’homme en question se leva et se révéla à eux quand la lumière l’éclaira. Il était assez grand et avait une solide stature. Il était de toute évidence un redoutable guerrier. Son visage couturé de cicatrices en témoignait. Il avait le crâne et la barbe complètement rasés et avait une particularité, sa peau était noire. Zurvan avait déjà vu des hommes et des femmes venus d’Aksum et de Bani à de nombreuses reprises. Les premiers venaient à Assawda pour commercer l’ivoire et certaines épices de leur pays tandis que les seconds étaient surtout là contre leur gré, car vendus comme esclaves. Mais c’était la première fois qu’il en voyait un qui était libre et membre d’une tribu. L’homme vint s’asseoir à côté d’eux et se servit du vin.

« Abgas est le fils de mon oncle paternel. C’est mon meilleur guerrier, il a le rôle de grand vizir au sein de ma cour. Il a remplacé l’intrigant qui avait fomenté le meurtre de ton ancien maître. », présenta Micipsa.

« Un honneur de vous rencontrer, Noble Abgas. », répondit Zurvan.

« De même. », répondit-il sans sourire.

« Abgas est le fils illégitime de mon oncle et d’une esclave banienne. Toute sa vie, son père a refusé de le reconnaître et lui a même refusé de l’instruire aux armes. C’est moi qui ai insisté auprès de mon père pour qu’il soit éduqué à mes côtés. Et quand il eût seize ans, il défia mon oncle en duel et le tua. Mon père, qui était le prince de Ghazna à l’époque, le reconnut donc comme légitime, car il avait gagné son duel d’honneur. », expliqua le prince.

Le cousin hochait la tête, plein de fierté, tandis que Micipsa racontait sa vie.

« Sacrée histoire. », commenta Zurvan.

« Mon oncle était un homme mauvais. Sans honneur. », dit le prince.

« J’ai révélé ce qu’il y avait en lui : pourriture et corruption. », dit Abgas. « Désormais, ses os blanchis sont quelque part dans le désert et son âme est entourée de djinns et d’insectes. Ton père à toi était un homme d’honneur et repose avec les déesses. »

En disant cela, le cousin fit le signe des trois déesses tribales. Micipsa fit de même ainsi que Livia et tous les autres gens présents dans la tente. C’était une provocation dirigée explicitement contre Zurvan. Il ne releva pas leur blasphème.

« Nous disions donc que Sa Grâce a succombé et qu’il faut donc aller punir les Shemites pour cela. », dit-il.

« En effet. », dit Micipsa.

« J’ai du mal à vous croire, Noble émissaire… », intervint Livia.

« C’est pourtant la vérité. », répondit Zurvan.

« Avez-vous vu la dépouille de vos propres yeux ? », demanda-t-elle.

« Non, Votre Grâce, elle n’a pas encore été rapatriée. Elle arrivera probablement accompagnée de l’armée shemite qui est en chemin pour nous assiéger. », répondit Zurvan avec un rictus.

« Épargnez-nous vos ironies, mon épouse a raison. Pourquoi nous devrions voter pour la guerre en nous basant sur une simple lettre. », répliqua sèchement Micipsa.

« Ce n’est pas la lettre qui nous importe, mais son contenu, Votre Grâce. », répondit Zurvan.

« Continuez à vous adresser à moi de cette manière et trois grâces royales ne suffiront pas à vous sauver. », menaça le prince.

Zurvan baissa la tête en signe d’humilité et dit :

« Veuillez m’excuser de vous avoir offensé, Votre Grâce. Ce n’était pas mon intention. »

« Prenez garde à vos intentions, elles pourraient très vite vous coûter votre tête. », menaça le prince de nouveau.

Livia coupa court à la querelle :

« Noble émissaire, dites-moi, que vous a offert le Seigneur de la Guerre contre votre loyauté ? »

« La liberté, Votre Grâce, le meilleur des présents. »

« Allons, ce n’est pas ça qui vous a poussé à traverser le royaume pour nous rejoindre. Qu’est-ce qu’il vous a promis ? »

Zurvan se dit qu’un peu de franchise ne pouvait pas faire de mal à sa négociation :

« Il a promis de me dire où se trouvaient mon épouse et de mes enfants. »

Le prince regarda Zurvan sans rien dire, mais le visage de Livia changea. Il était devenu soudainement grave.

« Votre épouse ? », demanda-t-elle.

Il hocha la tête.

« Oh. », ajouta-t-elle.

Zurvan devina qu’elle savait quelque chose.

« Que me cachez-vous ? »

Elle ne répondit rien, mais le regard de Zurvan se fit pressant.

Elle hésita un instant puis dit :

« Si vous tenez à le savoir. Il me semble que votre épouse et vos enfants ne sont plus de ce monde… Ils ont été exécutés par Yahya pendant sa brève accession à la dignité de grand vizir. »

Zurvan eut l’impression de prendre un coup de poing à l’estomac. Sa tête fut submergée tandis que sa vue se brouillait. Il sentit quelqu’un lui poser la main sur l’épaule. Peu à peu, il retrouva ses esprits.

« Noble émissaire, vous vous sentez mal ? », dit Livia. « Je me trompe probablement, si Sa Majesté vous a promis de vous remettre en contact avec votre famille, c’est qu’elle doit encore être de ce monde ! »

« Oui, excusez-moi. Oui, je crois en Sa Majesté. Vous confondez peut-être ma famille avec celle d’un autre condamné. », bafouilla Zurvan.

Il secoua la tête et sa vue redevint plus claire.

« Je suis désolée, quelle empotée je suis ! », s’excusa Livia, inquiète.

« Ne vous inquiétez pas, je… »

Il but une gorgée de vin et tenta de se reprendre. Mani lui avait-il menti ? Ou alors était-ce Livia qui mentait ? Quel intérêt avait-elle à faire cela ? Alors que son patron avait toutes les raisons de lui mentir afin de le garder sous sa coupe.

« Noble émissaire, reprenez-vous. », dit Micipsa.

Zurvan se rendit compte qu’il était resté silencieux assez longtemps. Il essayait tant bien que mal de diriger ses pensées vers sa mission, mais elles revenaient invariablement sur ce qu’il venait d’apprendre. Mais Mani, manipulateur comme il était, sachant qu’il l’envoyait rencontrer l’une des personnes à l’origine de sa condamnation n’aurait pas risqué d’inventer un mensonge aussi gros ? Cette pensée le rassura. Cela signifiait donc que Livia mentait. Il la regarda et elle avait l’air réellement inquiète pour lui. Ou bien était-elle très bonne comédienne ? Peu à peu, ses pensées retournèrent à leur place. Il devait accomplir sa mission, il serait bien temps de confronter Mani plus tard et de le tuer s’il se rendait compte qu’il avait menti.

« Sa Majesté le Seigneur de la Guerre est prêt à vous offrir quelque chose contre votre aide. », dit-il finalement.

« C’est bien gracieux de sa part. Nous sommes ses vassaux, nous sommes censés répondre à ses appels à la guerre sans contrepartie. », dit Livia.

Zurvan la maudit par la pensée. Il maudit aussi le prince. Lui aussi était complice du mensonge de son épouse. Il n’avait rien dit quand elle l’avait proféré.

« En effet, mais Sa Majesté accorde énormément d’importance à Ghazna. Vous êtes un peuple de guerriers, craint par tous. », dit-il.

Le compliment de Zurvan fit mouche, car tous s’agitèrent sur leurs coussins, flattés.

« Sa Majesté est au courant d’une menace qui pèse depuis quelque temps sur les Terres des Tribus. », ajouta-t-il.

Aucun ne répondit, tous savaient de quoi il parlait.

« Je parle bien sûr du dénommé Awsad. Ce prophète adepte d’une fausse religion acquiert de plus en plus de fidèles par l’épée et par la diplomatie. On nous a même rapporté qu’il comptait marcher sur Aghmar, la cité qui rassemble les Tribus. », ajouta-t-il.

« On dit même qu’il l’a déjà prise. », répondit Livia.

« C’est faux ! Ce sont de fausses rumeurs ! », protesta Abgas en frappant le sol devant lui de son poing. « Cet hérétique ne prendra jamais Aghmar. »

« Peu importe, et que propose le Seigneur de la Guerre ? », coupa Micipsa, voulant entendre ce que Zurvan avait à dire.

« Ce faux prophète a l’air bien parti pour se tailler un empire conséquent en annexant les Terres des Tribus. La Route du Poivre dont dépend votre survie vous serait fermée. Ce serait bien problématique. La proposition du Seigneur de la Guerre est qu’après avoir vaincu les armées Shemites, il s’engage à déclarer la guerre sainte à l’encontre de ce prédicateur et de mener les armées de Butra au-delà de la frontière sud afin de vaincre celui qui menace les fidèles de la religion ameshienne. », dit-il.

Le prince eut un rictus.

« Depuis que je suis monté sur le trône de Ghazna, je me suis évertué à ressusciter les traditions de nos ancêtres. Vous avez dû remarquer que nous signions de nos doigts le signe des trois déesses non pas le signe du brasier ou du foyer. Je suppose que vous avez deviné que nous n’accordons pas beaucoup de crédit à vos dieux du feu. », dit-il d’un air de défi.

Zurvan sourit et répliqua :

« En effet, mais votre allégeance pour les Deux Trônes a engagé vos ancêtres à se convertir à la foi ameshienne. Ce que vous faites à l’intérieur de vos tentes ne regarde que vous, mais quand vous arriverez à Assawda et que vous serez devant les nordistes, il vous faudra faire bonne figure et invoquer le brasier et l’âtre comme vous et vos prédécesseurs l’avez si bien fait jusqu’à présent. »

Des murmures énervés venant d’un peu partout dans le pavillon se firent entendre. Le clan princier était en colère. Abgas était mécontent. Il serrait le poing, se retenant de l’enfoncer dans le visage de Zurvan. Micipsa n’était pas joyeux non plus. Son regard était assassin. Néanmoins, il resta maître de lui. Il inspira et dit :

« Nous réglerons cette question plus tard. C’est d’accord, vous direz au roi qu’il a le vote des sept délégués. Mais dites-lui bien que s’il ne tient pas sa promesse et nous laisse nous débrouiller face au faux prophète, nous viendrons dans le nord et nous mettrons ses cités à feu et à sang. »

Sa dernière phrase était une menace. Elle permettait au prince de garder la face après l’affront de Zurvan. Il ne releva pas :

« Ce sera fait. Merci de m’avoir reçu, Votre Grâce. Ma mission auprès de vous est accomplie, je vous demande humblement l’autorisation de prendre congé. »

Micipsa sourit. Il finit sa coupe de vin d’une traite et se leva. Tendant la main en signe de paix à Zurvan, il dit :

« Très bien, je vous souhaite bon voyage, Noble émissaire. »

Zurvan se leva, suivi de Livia et Abgas. Il fit une profonde courbette au prince et prit congé.

Le soleil l’aveugla quand il sortit du pavillon princier. Il plissa les yeux le temps que sa vue se réhabitue et marcha en direction de son abri. Il traversa le camp de tentes où l’on se reposait à l’abri de la chaleur et soudain il bifurqua dans une autre direction. Il dut demander une ou deux fois où ils se trouvaient, mais il arriva vite devant les tentes du vieux Jugurtha et de sa famille. Quand il le vit arriver, celui-ci se leva pour l’accueillir.

« Je suppose que tu nous quittes. », dit-il.

« Tu as l’air bien sûr de toi. »

« C’est la première fois que je te vois sourire sincèrement, c’est que ta mission parmi nous se termine. », répondit Jugurtha.

Zurvan sourit.

« En effet, je dois retourner à Assawda au plus vite. »

« C’est la destination de la caravane, il se pourrait donc que nous nous revoyions ! », s’exclama Sara, la fille de Jugurtha.

« Cela se pourrait, en effet. »

Ithri les rejoignit lui aussi.

« À la revoyure, Zurvan ! », salua-t-il.

« À la revoyure et merci encore de m’avoir accepté parmi vous. »

Chacun leur tour, ils lui tapotèrent le bras en signe d’au revoir. Ce geste le toucha. Et tandis qu’il partait en direction de son abri, il ne put empêcher les larmes de couler le long de ses joues. Au loin dans le désert, il pouvait distinguer la silhouette sombre aux longs bras tandis qu’elle sortait du tronc d’un arbre mort.

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