Le Marteau et l’Épée Tome 1 – Chapitre 3 – Duplicité

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Illustration : Middle Eastern market par Anna Asker

Ghorbani le premier homme avait vécu neuf-cents ans et avait enfanté avec son épouse près de trois-cents enfants. Sa descendance et lui vivaient au premier endroit sur terre où les dieux l’avaient engendré et où il avait posé le pied pour la première fois. Cet endroit se trouvait dans l’actuelle république de Qûds loin à l’est.

Quand il eût six-cents ans, Ghorbani avait commencé à se sentir las et vieux. Les dieux étaient repartis dans le ciel depuis plusieurs siècles et restaient muets à ses prières. Dans son désarroi, il avait mangé un fruit qui était tombé d’un arbre sans voir que celui-ci était pourri. Il apprécia le goût et en mangea d’autres. Au bout d’un moment, il se sentit heureux et relativisa sur sa situation. Il avait à manger et à boire à profusion. Il s’était construit une grande maison. Son épouse était aimante et ses enfants nombreux. Il n’avait aucune raison de se sentir las et triste.

Il pressa le jus des fruits pourris qui lui restaient et se mit à en boire tous les jours. Il le fit goûter à son épouse et à ses enfants et bientôt tous furent heureux. Néanmoins, au bout de quelque temps, certains d’entre eux commencèrent à être violents et colériques au lieu d’être heureux. Ils se disputaient, se jalousaient et se battaient. Cela attrista énormément Ghorbani qui regretta d’avoir fait découvrir le jus des fruits pourris à sa famille. Seule son épouse resta elle-même et le soutint durant cette épreuve. Malheureusement, les choses prirent une proportion tellement grave que le premier homme fut obligé de chasser ses enfants de la demeure familiale. En quittant le nid, les trois-cents enfants de Ghorbani prirent des directions différentes formant quinze clans qui allèrent peupler le monde.

Très vite, leurs langues et leurs apparences divergèrent et quand ils se croisèrent par la suite, ils ne se reconnurent plus et se firent même la guerre. Ces événements avaient eu lieu des milliers et des milliers d’années plus tôt. Ghorbani était mort depuis longtemps et ses enfants et petits-enfants aussi. Cette histoire faisait que les Butris étaient critiques à l’égard du vin même s’ils l’appréciaient énormément. Il rendait heureux, certes, mais trop consommé, il créerait des querelles et brisait les familles.

Ce soir-là, Mani était assis à la table d’une taverne avec un groupe de marchands. Saman de la guilde des cordeliers avait demandé un pichet de Goutte d’or, un vin de Khiva très bon et très cher. Tandis que Dana de la confrérie des épiciers racontait une histoire drôle, tous riaient de bon cœur autour de la table. Zand de la confrérie des bouchers s’était désigné lui-même comme celui qui remplissait les coupes des autres quand ils se vidaient. Cela lui permettait au passage de généreusement remplir le sien avant de repartir sur des gorgées goulues. Il leva le pichet en direction de Mani, il dit :

« Je vous ressers un godet, Noble Yidir ? »

« Je ne refuse pas ! On n’a pas du vin aussi bon dans le sud, j’en profite ! », répondit Mani, les joues rougies par la boisson.

« Oh, dans le sud vous avez de l’excellent vin de dattes, à chaque fois qu’un de mes gars est à Ghazna je lui demande de m’en ramener un tonneau. », répondit Dana l’épicier.

L’homme était rougeaud. Son épaisse moustache ondulait quand il riait et il passait son temps à remettre son turban droit. Le commerce du poivre avait fait de lui et de ses confrères des hommes scandaleusement riches.

« Et bien, sachez que je fais de même avec le vin du nord quand je suis de passage ! », répondit Mani.

La seule personne qui aurait reconnu le jeune homme à cet instant-là, c’était Alima sa grand-tante, car elle était comme une mère pour lui. Il s’était fait poser une fausse barbe et une perruque de cheveux noirs, longs et ondulés par un artisan adroit que Nepenthes lui avait recommandées. En plus de cela, il s’était fait dessiner des tatouages temporaires sur le visage. Des symboles géométriques que les sudistes arboraient pour éloigner la maladie et le mauvais sort. Pour aller avec cela, il s’était vêtu d’une tenue bleu foncé, ample et bouffante. Et pour le réalisme, il parlait avait l’accent guttural de Ghazna et se faisait appeler Yidir. Il était méconnaissable.

Le lieu où ils se trouvaient n’était pas n’importe quelle taverne de voyageurs, il s’agissait du Comptoir des Épiciers. C’était un grand bâtiment rectangulaire à la façade décorée à la hauteur des richesses des commerçants d’épices d’Assawda. Construit sur deux étages, il intégrait une grande cour centrale arborée qui occupait une bonne partie de sa surface. À l’origine, c’était un lieu où les marchands d’épices se retrouvaient pour discuter affaires. Mais peu à peu, on commença à mettre des tables, puis à servir à manger et à boire et l’établissement devint le lieu de rendez-vous des riches commerçants d’Assawda. Il était géré par la guilde des vignerons et offrait les meilleurs alcools et vins de la capitale ainsi que la nourriture la plus exquise qu’on puisse trouver hors cadre privé. La cour était surmontée de grandes tiges de fer forgé perpendiculaires qui allaient d’un côté à l’autre en se croisant pour former un damier qui couvrait l’établissement. Sur ces tiges couraient des plantes grimpantes de plusieurs types. Un doux parfum de jasmin et de glycines venait donc agrémenter l’atmosphère déjà chaleureuse. Quand venait la nuit, des lampes étaient accrochées un peu partout et rendaient le lieu féérique. Mani n’avait jamais pu y pénétrer avant aujourd’hui et il appréciait beaucoup l’endroit. Toutes les tables de l’établissement étaient occupées et des dizaines de servants allaient et venaient entre elles, chargés de plateaux de nourriture et de pichets de vin.

« C’est un véritable honneur d’avoir le neveu de l’illustre Juba à notre table. Nous n’avons pas souvent de marchands du sud qui viennent nous rendre visite. », dit Zand le boucher.

Ce soir, Mani était Yidir, neveu du Noble Juba. Cet homme existait réellement et possédait le plus grand caravansérail de la province de Ghazna. Il s’était enrichi en hébergeant les caravanes de marchands qui suivaient la Route du Poivre et en leur fournissant des guides pour traverser les immenses étendues désertiques des Terres des Tribus. C’était donc un homme très estimé par les commerçants du nord. Mais il n’avait aucun lien de parenté avec Mani et n’avait jamais entendu parler de lui.

« Oui, bien que le nord soit très beau et qu’on y mange très bien, nous n’y venons pas souvent, c’est trop bruyant et peuplé pour nous. », répondit Mani.

« Il est vrai que les grandes étendues silencieuses du désert doivent être bien paisibles… », rêva Saman le cordelier en tirant sur une pipe de narguilé.

« Êtes-vous tous originaires de la région ? », demanda Mani.

« Né et élevé à Assawda. », répondit Dana.

« De même pour moi. », ajouta Saman.

Zand hocha la tête lui aussi. Le boucher était un homme costaud. Il faisait le double de Mani en largeur et le dépassait de deux têtes. Il avait le crâne et la barbe rasés de près et portait un turban blanc. Sa robe était blanche aussi ainsi que ses chausses. Les bouchers d’Assawda portaient traditionnellement des vêtements blancs comme un gage de la fraîcheur et de la propreté de leurs marchandises. La viande avariée pouvant tuer celui qui la consomme, ils étaient tenus à une hygiène irréprochable. Néanmoins, sous ses airs d’ouvrier bourru, c’était un féroce homme d’affaires et était assis sur une fortune considérable. Tandis qu’il mangeait un morceau de poulet mariné, il demanda :

« Et vous, noble Yidir ? Êtes-vous un natif de Baqdanous ? »

La province sudiste de Ghazna avait une particularité : sa population était majoritairement nomade. Ils appartenaient à une confédération de tribus qui avait accepté d’être sous la férule de Butra plus d’un siècle plus tôt. En échange de cela, les tribus avaient pu garder leurs modes de vie, leurs cultures et leurs langues. Le peu de sédentaires vivait dans la capitale Baqdanous et était pour la plupart des gens du nord venus travailler dans les administrations de la cité.

« Non, je suis fils de bédouin. De la très ancienne et noble tribu des Naïl Verkhan. », répondit Mani en montrant l’un des tatouages sur sa joue.

Les trois marchands hochèrent la tête en signe de respect. Le nomadisme était un mode de vie fantasmé chez les Butris. Il représentait pour eux la manière de vivre originelle des hommes. Une sorte de retour aux sources. Certains allaient même jusqu’à confier leurs jeunes enfants à des tribus nomades jusqu’à leur majorité afin de les endurcir.

« Mon grand-père maternel était fils de nomade lui aussi. Quand j’étais enfant, il me récitait des poèmes du sud. », dit Saman le cordelier.

L’homme avait la soixantaine. Il était chauve et avait un visage fin et creusé. Un turban gris lui ornait la tête et il était vêtu d’une robe verte aux motifs floraux. Butra étant un royaume autant tourné vers le désert que vers la mer, la guilde des cordeliers était riche. Ils fournissaient les cordes des navires marchands qui transportaient les épices de Dana et de ses amis aux quatre coins de la mer Blanche.

« Je me souviens notamment de l’épopée de Massn’ssen », ajouta-t-il.

Puis il se mit à réciter quelques vers :

Je dis à la fille de Jugurtha : dis-moi donc le prix de ton cœur et j’irai le chercher !

De sa main fine et blanche, elle me désigna la cave du djinn

J’allai avec mon armure ciselée et mon sabre argenté du pays de Jaman

Il vint à ma rencontre et découvrit ses dents, mais ce n’était point un sourire

Ce poème semblait attiser l’imagination des deux autres marchands qui hochaient la tête tandis que Saman le déclamait. Les sudistes nomades ne pratiquant pas l’écriture, leur tradition orale était donc forte. Ils étaient connus pour leurs poèmes très beaux et très longs qu’ils arrivaient à réciter de mémoire. L’épopée de Massn’ssen, l’esclave affranchi devenu roi par la force de son épée, n’était qu’un exemple parmi des dizaines. Il y avait aussi les épopées des brigands-poètes, ces hommes chassés de leur tribu à cause des nombreux crimes qu’ils ont commis et qui, en se distinguant en pillages et en batailles, entrèrent dans la postérité à travers les poèmes qui racontent leurs exploits. Parmi les plus connus, on peut citer Atanawsu qui pouvait courir plus vite qu’un cheval, ainsi que Zayen qui déclamait des poèmes tellement exquis que l’épouse du chef de tribu tomba amoureuse de lui ce qui lui valut d’être banni.

« D’ailleurs, j’avais une question Noble Yidir. Mon grand-père commençait toujours ses poèmes par trois ou quatre vers qui se lamentaient sur les ruines et les lieux abandonnés. », demanda Saman. « C’est une partie qui me rendait toujours un peu triste. »

Mani se félicita d’avoir écouté les cours de sa tante. Ces trois idiots mordaient vraiment à l’hameçon.

« C’est une sorte de prière aux ancêtres,mais pour les lieux où nous avons vécu. Quand vous êtes nomade, vous vous installez quelque part, vous y restez deux ou trois ans, cela vous laisse le temps de vous y attacher. Parfois, on construit un autel, une salle commune ou que sais-je d’autre. Vous y tombez amoureux, vous vous y mariez et vos enfants naissent là, au milieu du désert ou de la steppe. », expliqua Mani.

Il prit une gorgée de Goutte d’or avant de reprendre :

« Et puis vous partez et vous vous installez ailleurs. Et un jour, dix ans après l’avoir quitté, vous revoyez ce lieu et vous retrouvez l’autel recouvert par le sable et la salle commune qui s’est effondrée depuis. Vous vous souvenez de cette femme que vous avez aimée à l’ombre d’un rocher. Vous vous remémorez ces fêtes que vous avez célébré avec vos amis. Certains sont morts entretemps, mais leur souvenir persiste en ce lieu. Et une sensation de nostalgie vous prend forcément. »

Le discours de Mani sembla transporter les trois marchands. Paradoxalement, le nomadisme représentait pour eux quelque chose de familier, mais aussi de très exotique. Ils en avaient entendu parler, mais ils ne l’avaient jamais pratiqué. Pourtant il les faisait rêver par sa simplicité apparente. Souvent, on entendait parler les marchands et dire « je vais rentrer au pays et me faire bédouin comme mes aïeux » quand les affaires ne vont pas.

Saman regardait le fond de son godet, rêveur, tandis que Zand remplissait les coupes.

« On dit que les djinns existent encore dans le sud. », dit Dana en mangeant une olive. « Du moins, c’est ce que me rapportent mes gars. Les nomades qui guident les caravanes y font très attention et évitent à tout prix d’attirer leur attention et leur colère. »

« Oui, ils occupent les ruines laissées par l’homme et les points d’eau. Les introductions des poèmes servent aussi à les apitoyer pour calmer leur malice. Ce sont des êtres qui sont finalement assez humains. Certains sont bons, d’autres mauvais. », répondit Mani.

« En avez-vous déjà vu, Noble Yidir ? », demanda Dana.

« Non, mais j’ai déjà senti leur présence parfois. C’est un peu effrayant au début. On croit sentir le vent et entendre le bruit de l’eau qui coule et en fait il n’y a ni rivière ni vent. On a une pensée inhabituelle, qui ne nous ressemble pas de par sa malice ou son originalité et soudain on se rend compte qu’elle ne venait pas de soi, mais de quelqu’un d’autre. », répondit Mani.

Le jeune homme commençait à apprécier le personnage qu’il incarnait. Cela ne devait pas être si mal d’être nomade. On vit au rythme des transhumances. On déclame des poèmes avinés autour du feu et on courtise la fille du chef de tribu. Cette vie devait être moins compliquée que la vie d’un notable de la capitale. Les marchands réunis ce soir au Comptoir des Épiciers étaient loin d’être les gens les plus à plaindre. Tous avaient au moins un peu de ventre, preuve qu’ils ne manquaient pas de bonne chère. Butra étant un royaume qui vivait quasi exclusivement du commerce, ils étaient les citoyens les plus privilégiés. Pas de responsabilités au sein de l’état qui vous font risquer votre tête à chaque trouble politique, mais une richesse indécente. Que demander de plus ?

Dana but une gorgée de vin pour faire passer la tartine au fromage qu’il venait de manger. Il rota, s’essuya la moustache et poussa un râle de satisfaction. Zand leva sa coupe en son honneur en riant tandis que Saman était distrait. Mani quant à lui, observait les autres tables, il enregistrait les visages de ceux qu’il voyait et avec qui ils parlaient. Il était vrai que le monde du commerce devait être assez proche de celui de la politique. Les coups bas étaient légion parmi les confréries et guildes.

« Vous nous faites voyager avec vos histoires, Noble Yidir, merci à vous. », remercia Dana. « Nous ici nous sommes noyés dans la cohue de la cité, nous subissons sa pestilence et nous sommes obligés de côtoyer les va-nu-pieds. Heureusement que des lieux comme le Comptoir des Épiciers existent pour nous offrir un répit temporaire. »

Mani rit intérieurement. Quelle indécence d’affirmer cela alors qu’il allait rentrer au quartier de Qassedeh dans sa grande maison protégée par des murs hauts de dix pieds pour se faire servir sa nourriture et border son lit par des servants.

« Allons, ne dites pas cela, la vie à Assawda est douce malgré tout. Il suffit de quitter les marchés bondés et d’aller se promener au bord de la mer pour retrouver la paix et la sérénité. », répondit Mani.

« Il est vrai que la mer est quelque chose qui manque dans le sud. », dit Zand.

« Même au bord de la mer, on n’échappe pas aux mutaafin. Ils y vont et souillent l’eau, cela m’écœure au plus haut point. », dit Saman avec une moue dégoûtée. Le mot qu’il avait utilisé pour désigner le commun du peuple était extrêmement insultant et péjoratif.

Un moment de silence s’installa. Autour d’eux, les discussions étaient animées. La nuit commençait lentement à tomber et les lampes donnaient une atmosphère chaleureuse à l’endroit. Dana but une gorgée de vin en contemplant le vide, pensif. Il leva les yeux vers Mani et demanda :

« Avez-vous déjà été au-delà de la frontière, Noble Yidir ? »

Le royaume de Butra s’arrêtait au bord d’un grand territoire désertique encore plus étendu que la province de Ghazna. Celui-ci était sous la domination des Tribus, des peuples qui ne s’étaient jamais soumis aux Deux Trônes. Ils avaient leur propre capitale, Aghmar, qui servait de lieu de ralliement aux différents clans. Personne ne connaissait sa localisation et elle alimentait énormément de légendes.

« Quelques fois oui. Quand vous êtes nomade, les frontières n’ont pas beaucoup de sens. Il nous est arrivé de nous installer dans les Terres des Tribus. », répondit Mani.

Sa réponse éveilla immédiatement l’intérêt des trois marchands. Il connaissait leur question suivante.

« Et euh… », hésita Saman.

« Avez-vous déjà vu… », ajouta Zand.

« Aghmar ? », termina Dana.

Mani éclata de rire. Il but une longue gorgée de Goutte d’or. Il avait chaud aux joues, ce vin était vraiment bon. Les trois hommes étaient pendus à ses lèvres, impatients de connaître la réponse. Il prit une bouffée de narguilé puis dit enfin :

« Mon clan appartient à la confédération des tribus de Ghazna, nous n’étions pas conviés aux rassemblements à Aghmar. Je n’y suis donc jamais allé. »

Les épaules des trois marchands s’affaissèrent de déception.

« Mais j’ai déjà parlé à des gens qui y sont allés. », ajouta Mani.

Cela piqua leur curiosité de nouveau et ils écoutèrent.

« En termes de surface, les Terres des Tribus sont plus de trente fois plus étendues que Ghazna. C’est un gigantesque désert, mais ça, je n’ai pas besoin de vous l’apprendre. Aghmar se trouverait loin à l’ouest et il faut des semaines de voyage pour s’y rendre depuis Baqdanous. La cité est bâtie sur les ruines d’une cité antique recouverte par le désert. Seules trois tours gigantesques dépassent encore du sable et sont la résidence de la tribu désignée pour veiller sur la cité. Les autres tribus ont chacune leur quartier dans la ville et elle s’étendrait en un grand cercle de deux parasanges de large. »

La largeur annoncée par Mani impressionna les marchands. Un parasange c’était déjà beaucoup, c’était plus que la largeur d’Assawda d’est en ouest.

« Cela doit représenter des milliers et des milliers de tentes… », dit Saman. « Et vous dites qu’elle se trouve à l’ouest ? »

« C’est ce que l’on m’a dit. Elle se trouve loin des routes commerciales. Les clans s’y retrouvent tous les dix ans pour une grande fête religieuse qui dure deux mois. Ils arrivent par milliers, chargés d’offrandes, de nourriture et de boisson et honorent leurs trois déesses par des célébrations grandioses. », expliqua Mani.

« C’est vrai que les Tribus sont païennes au contraire des nomades de Ghazna. », dit Dana.

« Mes ancêtres ont accepté de se convertir à l’ameshisme à leur intégration au royaume de Butra, mais toutes les tribus au sud de la frontière ont gardé leur religion. », dit Mani.

« Ils vénèrent trois déesses ? Que c’est original ! », dit Saman en croquant dans une amande.

« Il me semble que c’est : Allat, la fécondité et la féminité, Uzza, la fertilité et les bonnes récoltes, Manat, le destin et la mort. », expliqua Dana.

« Quel peuple surprenant ! », s’exclama Zand.

« C’est en effet un panthéon des plus inhabituels. », ajouta Dana en faisant le signe du foyer.

Ses compagnons l’imitèrent. Mani rit intérieurement. Les Butris aimaient les nomades et se sentaient proches d’eux, mais dès que le sujet de la religion était abordé, ils s’en détachaient subitement et ne voulaient plus être associés à des païens. Le jeune homme rit encore plus quand il songea au secret que dissimulaient ces trois hommes.

« Quelle audace et quelle ironie de qualifier les autres de païens et d’hérétiques. », se dit-il.

Mani décida de jouer un peu avec les nerfs du trio :

« Ma tribu et toutes celles de sa confédération sommes de pieux ameshiens. », dit Mani en faisant le signe du brasier. « D’ailleurs, j’ai entendu parler d’un courant de notre sainte religion que certaines personnes pratiqueraient ici dans le nord. »

Il marqua un temps de silence pour de boire une gorgée de vin. Il fit mine de chercher quelque chose à grignoter dans les assiettes et jeta son dévolu sur des boulettes aux grenades et aux noix.

« Y a pas à dire, les marchands savent manger. », pensa-t-il.

Personne n’avait rien dit après Mani et il se rendit compte qu’il avait jeté un blanc sur la table. Zand mangeait une olive piquante aux amandes et Dana regardait sa coupe. Ce fut Saman qui brisa le silence :

« Oh, vous savez, il existe de nombreuses hérésies, mais fort heureusement l’edjtemeh veille à les éradiquer. »

L’edjtemeh était la communauté des personnes du temple. Il s’agissait du sobadh, la personne la plus importante de la hiérarchie ecclésiastique. Venaient ensuite les mobadh, les maîtres des temples et enfin les zoatar, les simples prêtres.

« On m’a parlé d’une hérésie que pratiqueraient beaucoup de marchands et d’artisans. Elle prétend qu’Amesha Arshtish et Amesha Aat sont en fait un seul et même dieu qui par son conflit interne créa Ghorbani. », ajouta Mani.

Saman fit mine de repousser quelque chose avec ses mains tout en faisant une moue dégoûtée et dit :

« C’est ridicule. Même s’il est vrai que les dieux sont les deux faces d’un tout, ils sont quand même bien distincts et prétendre le contraire est une hérésie et un blasphème très grave. Je ne veux pas en entendre plus sur cela. »

Saman arrivait à jouer le jeu, mais Zand et Dana étaient très mal à l’aise. Mani continua :

« Ils se nomment les unicistes, je crois. Ils font ce signe-là au lieu de ceux du foyer et du brasier. »

Ce faisant, le jeune homme leva l’index vers le ciel. Les yeux des trois marchands s’écarquillèrent. Dana pâlit tandis que Zand tourna brutalement la tête pour voir si quelqu’un avait vu le geste. Saman, d’un geste sec claqua la main du jeune homme pour lui faire baisser l’index :

« Khaddeh mahrouboon tou ! Êtes-vous fou ? Faire le geste de ces hérétiques ici, dans un lieu public ? Vous voulez que l’on finisse dans les cachots du Grand Temple, torturés pour savoir si nous sommes des unicistes ? »

Saman fit le geste du foyer en regardant Mani d’un air furieux. Celui-ci fit mine d’avoir honte.

« Veuillez m’excuser messieurs, je ne savais pas que ce geste était proscrit. »

Saman se calma, personne ne les avait vus.

« Ce n’est rien, mais faites attention. Ici, on ne rigole pas avec les hérétiques, surtout les unicistes. C’est un mal qui gangrène la capitale et les autorités veulent l’éradiquer à tout prix. », dit-il.

« Donc vous n’êtes pas des unicistes, vous trois ? », demanda Mani.

Zand s’étouffa dans sa coupe et se mit à tousser.

« Certainement pas ! Ces haroum zaade ! Je pisse sur les tombes de leurs pères ! », s’exclama Dana. Celui-ci avait les joues aussi rougies par l’indignation que par l’alcool.

« Parlons d’autre chose, je vous prie, messieurs. », calma Saman.

L’épicier retrouva peu à peu ses esprits. Il remplit la coupe de Mani pour s’excuser de s’être emporté.

Tandis que Zand se levait pour aller uriner, Dana héla un servant.

« Un autre pichet de Goutte d’or, je vous prie. »

« Et une autre assiette d’olives pimentées aux amandes. », ajouta Saman.

Le servant hocha la tête et prit congé.

« Je suis vraiment désolé de vous avoir embarrassés, nobles messieurs. », dit Mani en prenant un air attristé.

« Ne vous inquiétez pas, vous ne pouviez pas savoir. », rassura Dana.

« En parlant d’hérésies, mes gars m’ont rapporté des rumeurs étranges du sud. Dans les Terres des Tribus on parle d’un prophète qui aurait mis à sa botte nombre de tribus païennes. Il prêche une religion nouvelle qui prône la soumission à une déesse unique. Il semblerait qu’on en parle dans tout Ghazna même si c’est assez récent. Vous devez sûrement être au courant. », dit Saman.

Mani n’était bien sûr pas au courant. Tout ce qu’il leur racontait, il l’avait appris au fil des années dans ses livres ou par Alima. Des événements récents dans les Terres des Tribus, il ignorait tout. Zand revint à la table. Il s’assit et se servit une généreuse coupe de vin.

« Oh, vous savez, ce n’est pas la première fois qu’un prétendu prophète émerge dans les Terres des Tribus. Il ne fera pas long feu si vous voulez mon avis. », improvisa Mani.

« Vous pensez ? Pourtant les gars semblaient dire que l’homme en question est bien établi. Il aurait fédéré une dizaine de tribus qui se sont toutes converties à sa foi et le nombre de ses fidèles ne cesse d’augmenter. », continua Saman. « On dit qu’il ambitionne de marcher sur Aghmar pour la prendre. S’il y arrivait, cela mettrait un sale coup à la religion actuelle des Tribaux. »

« Ah oui ! J’en ai entendu parler, son nom est Aswad, non ? », intervint Zand.

« Oui, c’est cela ! », s’empressa de répondre Mani.

« Non non, son nom est Awsad. », corrigea Saman.

« En êtes-vous sûr ? Le Noble Yidir semble d’accord avec moi. », répondit Zand en prenant sa coupe de ses mains épaisses.

« Ah, je ne sais pas, le sudiste, ici c’est vous, Noble Yidir. C’est que vous devez avoir raison. », concéda Saman en levant les paumes.

Mani avait du mal à cacher sa panique. Il décida de tenter le tout pour le tout.

« Oui, son nom est bien Aswad, j’en suis certain. », dit-il.

« Bah, mes gars m’auront mal renseigné. Puis avec les noms du sud, c’est un peu compliqué à retenir. », dit Saman.

« J’ai aussi entendu parler de cette histoire de prophète, les gens sur les routes des épices sont inquiets. Il ne faudrait pas qu’une guerre éclate et vienne déranger le commerce. », dit Dana dont la moustache ondulait tandis qu’il mâchait.

Le servant revint avec un pichet de Goutte d’or. Dana poussa un râle de satisfaction quand il posa le récipient sur la table. Mettant la main à sa bourse, il sortit quelques pièces, mais Saman insista pour payer. Il fut plus rapide et tendit les pièces au jeune homme qui les prit.

« Bah ! Ce n’est pas avec tes cordes que tu vas avoir les moyens de payer des pichets ! », taquina Dana.

« Sans mes cordes, tes navires ne quitteraient jamais les docks ! », répliqua Saman.

Les deux hommes rirent de bon cœur.

« J’y pense, avez-vous élu vos délégués dans le sud ? », demanda Zand à Mani.

« Pour le Conseil Aveugle ? »

« Oui, il se rapproche à grands pas. »

« Mon oncle m’a fait parvenir une missive avec les sept élus de Ghazna. Il en fait bien sûr partie. Les six autres sont aussi des propriétaires de caravansérails. »

« Et… connaissez-vous leur inclination ? », demanda Saman, curieux.

« C’est évident non ? Nous n’allons quand même pas laisser ces goh khor de Shemites nous attaquer sans riposter ? », répondit Mani en montrant le poing et en fronçant les sourcils.

Comme prévu, sa réponse désarçonna complètement les trois marchands.

« Allons, vous n’y croyez quand même pas à cette histoire d’armée en marche ? C’est juste un stratagème pour nous précipiter dans la guerre ! Vous allez vraiment voter pour la guerre ? », s’indigna Zand.

« Pourtant, mon oncle a des caravanes qui vont à Shem, et elles ont vu l’armée. Elle est bien en marche. Lentement mais sûrement. C’est pour cela que les délégués de Ghazna comptent tous voter pour la guerre. Il me semble que les provinces de Karam et Thawm qui sont frontalières avec Shem comptent faire de même. Vous comptiez réellement voter pour la paix à Assawda ? », dit Mani.

Sa réponse sembla abattre le moral des trois hommes. Zand avait l’œil vitreux et le visage rougi par le vin. Dana lui aussi semblait pompette. Seul Saman restait maître de lui.

« Eux deux ne votent pas, ils ne sont pas délégués. », dit-il en montrant ses deux compagnons, « Mais moi je le suis. Nous avons discuté avec les quinze élus d’Assawda et nous comptions tous voter pour la paix à l’exception de la Noble Kasra qui dirige la Maison des Délices. »

Mani sourit intérieurement. Il avait deux noms, plus que treize à creuser.

« Je sais que mon oncle fait des affaires avec un certain Parviz qui est un homme important à la capitale. Je suppose qu’il est délégué. Va-t-il voter lui aussi pour la paix ? », demanda Mani.

« En effet, Arian des orfèvres, Giv et Turan des charpentiers, Hashem des vignerons ainsi que Laleh et Roya des drapiers vont tous voter pour la paix aussi. », dit Dana.

Saman lança un regard assassin à son confrère. Il ne souhaitait de toute évidence pas révéler les noms des délégués d’Assawda. Mani avait donc neuf noms, ce n’était pas si mal.

« Je vous en conjure, Noble Saman, votez pour la guerre comme vos confrères du sud et de l’est. Je sais que vous songez d’abord à vos intérêts commerciaux, mais sachez qu’ils sont menacés par l’arrivée de l’armée de Shem et voter pour aller au-devant d’elle pourrait les préserver. », argumenta Mani.

Saman était sceptique. Il refusait de voir la vérité en face.

« Avez-vous des preuves que cette armée est bien en marche ? », demanda-t-il.

« Rien à part la parole de mon oncle. Et il me semblait vous entendre dire que vous le respectiez grandement. », répondit Mani. « Voyez. »

Le jeune homme sortit de sa besace une lettre décachetée et enroulée qu’il déplia et montra au cordelier. Celui-ci la parcourut. Il s’agissait d’une fausse lettre rédigée par un faussaire au service de Nepenthes. Elle détaillait les votes des délégués des provinces de Ghazna, Khardal et Qasrab. Elle parlait aussi d’un message envoyé en pigeon voyageur depuis une caravane qui se trouvait à Shem et qui avait croisé l’armée en marche. Tandis qu’il lisait, Saman se grattait le menton. Dana et Zand ne suivaient plus la conversation, ils étaient trop soûls.

« Les informations que vous avez là sont d’une importance capitale, en avez-vous conscience, Noble Yidir ? »

« Je pensais qu’elles étaient de notoriété publique à Assawda. », répondit Mani.

« Ce que je lis là change tout. J’en ferai part à mes confrères. »

« Le vote des délégués d’Assawda pourrait faire basculer les choses. », dit le jeune homme. « Nous ne pouvons pas rester les bras croisés à attendre qu’ils viennent assiéger la capitale. »

« Ce sont ces kon kesh de Darius et Cyrus qui nous ont convaincus que l’armée en marche était une invention de l’Épée. Il faut que j’interroge les marchands qui prennent régulièrement la route de l’est pour savoir ce qu’il en est réellement. », dit Saman.

Mani sourit intérieurement. Le Marteau n’hésitait pas à fabuler lui aussi, apparemment. Le jeune homme avait conscience que Baharak devait travailler dans l’ombre pour convaincre les délégués de voter pour la paix, mais maintenant il avait la confirmation que les deux princes faisaient aussi leur part de propagande. Il avait aussi la confirmation que le Marteau ne savait pas mentir. Ce mensonge était risqué et pouvait facilement se vérifier. C’était au mieux un coup de bluff maladroit.

Après cela, la conversation était retournée à des sujets plus banals. L’établissement commençait peu à peu à se vider. Les marchands et les artisans rentraient chez eux les uns après les autres. Bientôt, Saman, Zand et Dana prirent congé eux aussi. L’épicier et le boucher étaient passablement soûls et firent un au revoir approximatif. Le cordelier était plus lucide. Avant de quitter Mani, il l’avait regardé d’un air grave et dit :

« Merci encore, Noble Yidir, vous saluerez votre oncle de notre part. C’est toujours un plaisir de discuter avec nos partenaires du sud. Et concernant notre discussion de tout à l’heure, je ferai mener une enquête pour savoir ce qu’il en est réellement. »

« Ce fut un plaisir pour moi aussi, au revoir Noble Saman. », répondit Mani.

La nuit était noire et les rues s’étaient vidées. Les seules lumières que l’on voyait étaient celles qui filtraient des persiennes des maisons. Au détour d’une ruelle, Mani disparut et s’engouffra entre les maisons. Si quelqu’un le suivait, il ne le retrouverait plus. Le jeune homme parcourut les étroites allées dans le noir complet. Autour de lui, le silence était quasi total. Parfois, le son étouffé d’une conversation se faisait entendre au milieu de l’obscurité. Le jeune homme avait appris par cœur son chemin plus tôt dans la journée. Pour aider son sens de l’orientation, il tâtonnait les murs en marchant.

« Droite, gauche, gauche, tout droit. », récitait-il dans sa tête.

Enfin, il déboucha sur une petite place déserte entourée de quatre maisons aux volets fermés. Il frappa à la porte de l’une d’entre elles et on vint lui ouvrir. C’était un eunuque chauve et grassouillet à la robe bleue qui l’accueillit. Mani entra dans la demeure. Celle-ci était une des dizaines de maisons que Nepenthes possédait et qui servaient de cachettes à ses agents. Moein le mercenaire attendait là, assis sur des coussins. Il fumait sur une longue pipe de narguilé en discutant avec un autre eunuque. Quand il vit Mani arriver, il éclata de rire. Il semblait lui aussi passablement soûl. Son visage était rouge tandis qu’il s’esclaffait. Il en avait les larmes aux yeux.

« La vie à la capitale ne te convient plus et tu comptes partir te faire nomade ? », dit-il au bout d’un moment.

Le jeune homme vint s’asseoir à côté de lui et entreprit de se débarrasser de son costume.

« Pourquoi ? Tu veux venir avec moi ? », demanda-t-il.

« C’est pas que j’apprécie pas le grand air, mais je trouve que les tentes des nomades puent. Je préfère l’odeur des coussins de la capitale. », répondit Moein.

« C’est une manière originale de parler des prostituées que tu fréquentes. »

Le mercenaire partit sur un nouvel éclat de rire. L’eunuque assis à côté eut un petit sourire lui aussi. La pièce où ils étaient était couverte d’un grand tapis épais et coloré. Dessus étaient posés des matelas et de grands coussins. Un homme dormait dans un coin, probablement un agent de Nepenthes épuisé par sa journée. Il ne réagit même pas quand Moein rit.

« Tu faisais quoi ce soir pour être déguisé comme ça ? », demanda-t-il quand son rire se calma.

« Cela ne te regarde pas, Moein. Je te paie pour me protéger, tu n’as pas à connaître mes activités. »

« Tu ne me fais pas confiance ? Ça m’attriste d’entendre ça. »

« Oh si, crois-moi, j’ai une entière confiance en toi. », répondit Mani.

« Et qu’est-ce qui te fait dire ça ? Si ça se trouve, je vais raconter tout ce que tu fais à Darius tous les soirs. »

« J’en doute. »

« Tu as l’air bien sûr de toi. »

« J’en doute, car tu es un homme simple. Tu me l’as dit toi-même, tu te fiches des dieux et des hommes tant que tu peux trousser la gueuse et boire jusqu’à oublier ton nom. Et si je te paie assez pour que tu puisses te payer ces deux choses, je pense que tu ne me trahiras pas. Tu n’es pas homme à ambitionner plus que les plaisirs quotidiens qui font que l’homme est homme. Je trouve cet état d’esprit admirable dans un sens. »

Moein resta silencieux quelques instants. Il avait perdu son sourire et semblait pensif. Il se lissa la moustache, puis, après avoir tiré sur sa pipe de narguilé et soufflé un épais nuage, il dit :

« C’est vrai que sur la paye, tu n’es pas radin. T’es pas bête comme patron, tu sais ce qui fait la loyauté. Cela faisait longtemps que j’avais pas eu la bourse aussi remplie pour une mission de protection. Je comptais aller voir Darius pour lui demander de doubler mon salaire en échange d’informations sur toi, mais j’attendrai quelques jours pour le faire. »

Mani ne goûta pas à la plaisanterie.

« Par contre, sur le sens de l’humour, tu as des choses à revoir. », dit Moein avant de partir sur un éclat de rire.

Quand il se calma, il ajouta :

« Rassure-toi, tu as raison sur mon compte. J’ai aucun intérêt à mordre la main qui me nourrit. En plus, t’as l’air d’être moins en danger que pas mal de mes anciens patrons. Au final, je ne fais que me balader en ville avec toi. »

« J’attends de voir comment tu me protégerais si je suis réellement en danger. », dit Mani tandis qu’il s’essuyait le visage avec un tissu mouillé pour faire partir les faux tatouages.

« Je suis expert dans l’art de briser des côtes. Ça, tu peux en être sûr. »

Puis il se tourna vers l’eunuque et dit :

« T’entends ça Ramin ? Faut pas me regarder de travers si tu tiens à garder tes dents ! »

Le pauvre homme était déconcerté et ne sut pas quoi répondre. Moein, en voyant sa réaction, éclata de rire.

« Allons, ne fais pas cette tête, je plaisante. », il se tourna vers Mani et continua, « Bon, vas-tu me dire pourquoi tu m’as fait venir ici ? »

« Je pense que tu vas bientôt avoir l’occasion de faire tes preuves. », répondit le jeune homme.

« De l’action ? Ça m’intéresse, je m’ennuyais un peu en ce moment. »

« Demain matin, je serai au Palais de la Guerre, il faut que tu sois là aussi, prêt à t’interposer si ma personne est menacée. », expliqua Mani.

Moein avait un large sourire. Cette crapule n’attendait que cela depuis le début. Il se leva et fit une courbette à Mani.

« Au nom du Noble jeune seigneur que voilà, je trancherai toutes les mains et je briserai toutes les nuques qu’on me demandera. »

Le jeune homme éclata de rire.

« Allez va, une bourse bien fournie t’attend si tu fais du bon travail demain. De quoi te payer de la Goutte d’or que des courtisanes de Kasra te verseront dans la bouche. »

« Que les dieux entendent ta prière ! »

« Ah oui, et habille-toi en noir comme à ton habitude, demain matin, le Palais de la Guerre sera endeuillé. »

« Comme il vous siéra noble chol bukhor. »

Le mercenaire prit congé et Mani se retrouva seul dans la maison entourée d’eunuques et d’agents de la reine. Il s’allongea sur un coussin et tira le narguilé vers lui. Il avait bien travaillé aujourd’hui, mais la journée de demain serait encore plus riche en émotions. Le Conseil Aveugle avait lieu dans sept jours, il devenait urgent de faire basculer les opinions des délégués. Les noms de neuf élus d’Assawda sur les quinze était une information précieuse, il fallait l’utiliser au mieux. Mais pour le moment, il s’accordait un petit moment de grâce.

Les délégués des provinces n’allaient pas tarder à commencer à arriver dans la capitale. Avec son subterfuge de ce soir, Mani avait pris un peu d’avance et instillé l’idée que le Marteau n’était pas fiable. En plus de cela, Cyrus et Darius lui avaient fait le plaisir de raconter un mensonge ridicule qui ajoutait encore plus de crédibilité à ce que le Noble Yidir était venu raconter. Le jeune homme aspira une bouffée et la souffla. Il espérait que Zurvan s’en sortait dans sa mission. L’ancien prisonnier avait quitté la capitale deux jours plus tôt. Il voyageait seul et en chameau, il ne mettrait pas longtemps à arriver à destination. L’armée de Shem s’était quant à elle mise en marche. Des agents de Nepenthes l’avaient confirmé. Elle n’allait pas avancer très vite, il lui faudrait au moins un mois pour faire la distance entre Meydoun et Assawda. De plus, le roi Shamshi-Adad aimait avoir toute sa suite avec lui en voyage pour pouvoir festoyer. Cela les ralentirait encore plus.

***

 

Le trône du Seigneur de la Guerre avait été dressé sur une estrade dans le grand hall de son palais au milieu des statues des héros de la dynastie Harbide. Sur les dalles de quartzite noir, les notables se pressaient pour prendre place. Mani était arrivé tôt ce matin-là, dès qu’il avait eu vent de la nouvelle et Moein était aussi au rendez-vous. Le mercenaire s’était vêtu de noir comme à son habitude et arborait son éternel air menaçant. Thani, le grand vizir du Seigneur de la Guerre, se tenait à côté de son trône ainsi qu’Alima, la grand-tante de Mani. Tous trois étaient vêtus de noir.

La nouvelle était tombée à l’aube quand un cavalier était entré en trombe dans la capitale et avait grimpé la colline du Palais du Guide. Hadi était encore en chemise de nuit dans la salle du trône quand le messager avait annoncé :

« J’apporte un message à l’intention de Sa Majesté Malik Shah que nous savons enfermé dans les geôles d’Assawda. Sa grâce le prince Amir, son fils, qui accompagnait l’armée royale de Shem a succombé à la suite d’une chute de cheval. Sa Grandeur Shamshi-Adad, roi des rois, maître des pays d’Ourdoun, de Khalil et de Bosra, conquérant des îles de Qubrous et de l’archipel de Kérat, Sultan du royaume de Shem, présente toutes ses condoléances à Sa Majesté Malik Shah, Seigneur de la Guerre et maître du royaume de Butra. Il prie pour que les dieux l’accueillent dans l’autre monde. Sa Magnificence Shamshi-Adad, celui que tous les peuples de la mer Blanche, de la mer Méridionale et de la mer Pourpre craignent, exhorte Sa Majesté Hadi, Guide et maître du royaume de Butra à procéder à la libération de Sa Majesté Malik Shah et à sa réhabilitation sur son trône sous peine de subir son courroux. S’il ne s’y conforme pas, il l’invite à l’affronter sur le champ de bataille afin que la justice des dieux s’exécute. »

La réaction de Hadi, de Darius et de Cyrus fut d’être abasourdis. Tous trois étaient restés bouche bée. La réaction de la reine Baharak fut de se précipiter sur le messager, et de ses mains épaisses chargées de bagues, de prendre la lettre et d’en examiner le sceau avec attention. Son fils Darius l’avait rejointe. La nouvelle avait plongé la salle du trône dans la stupeur. Seuls se trouvaient là quelques hauts fonctionnaires du royaume et un agent de Nepenthes. Celui-ci s’était rapproché de la souveraine mine de rien et avait tendu l’oreille.

« Comment fait-elle pour fabriquer ainsi de faux sceaux ? Celui de Shem est extrêmement complexe à imiter. », avait-elle marmonné.

« Peut-être que la lettre est authentique. », avait répondu Darius à voix basse.

« Ne sois pas ridicule, cette lettre tombe à point nommé pour servir les intérêts de l’Épée, c’est du Nepenthes tout craché. », avait répliqué Baharak.

« Nous aurions dû lever le quiproquo concernant l’emprisonnement de Malik Shah, on n’en serait pas là. », avait dit Cyrus d’une voix posée tandis qu’il les avait rejoints.

« On ne peut pas, la décision que va prendre le Conseil Aveugle concerne ce quiproquo. Le lever de notre côté reviendrait à trahir les dieux et le royaume. », avait répondu Darius.

« C’était une mauvaise idée, ce Conseil Aveugle, je vous l’avais dit. », répondit Cyrus.

Sa belle-mère lui lança un regard assassin,mais ne dit rien.

Pendant ce temps-là, les hauts fonctionnaires présents marmonnaient entre eux. Cela agaça Baharak.

Hadi finit par sortir de sa torpeur.

« Khaddeh tousteh ! Il faut informer Sa Majesté Malik Shah ! L’héritier du trône de l’Épée n’est plus ! », s’écria-t-il simplement.

Tandis qu’un messager quittait le Palais du Guide pour rejoindre le Palais de la Guerre, l’agent de Nepenthes frappait à la porte de la maison d’Alima. Mani était debout depuis longtemps déjà et faisait des va-et-vient dans le hall. Dès qu’il entendit les coups, il déverrouilla le loquet pour laisser entrer l’homme. Celui-ci était âgé d’une soixantaine d’années et était vêtu d’un turban blanc et d’une longue robe de soie grise. Une épaisse moustache venait agrémenter son visage creusé de rides. De lourdes bagues ornaient ses doigts et il tenait à la main un carnet ainsi qu’un stylet en plomb. En le voyant, on ne pouvait douter du fait qu’il était fonctionnaire du royaume.

« Vous n’avez pas été suivi ? », demanda Mani.

« Je fais ce métier depuis quarante ans, jeune homme, comment osez-vous me poser cette question. », s’offusqua le vieil homme.

Il le laissa entrer dans la maison et celui-ci lui raconta ce qui s’était passé au Palais du Guide.

« Et quelle était la réaction de Darius ? », demanda Mani quand l’agent eut fini son récit.

« Il a d’abord été abasourdi puis il s’est repris et a rejoint Baharak pour examiner la lettre. Il semblait vouloir croire qu’elle était véridique. »

« Intéressant. Et tu dis que Cyrus était contrarié ? »

« Oui, il semblait frustré. Cela ne lui ressemble pas, lui qui est toujours calme. Il était partisan de lever le quiproquo sans prendre en compte le vote du Conseil Aveugle qu’il considère être une mauvaise idée. », répondit le vieil homme.

Cyrus était le portrait craché de sa belle-mère. Elle l’avait élevé depuis son enfance et avait instillé en lui ses idées et sa manière de penser. Au contraire de Darius, il n’était pas colérique et mesurait toujours ses propos et ses actions.

Tandis que le vieil agent prenait congé, Mani se hâta de rejoindre le Palais de la Guerre. Il remonta d’un pas rapide la Colline aux Boucs. Les Marteaux n’allaient pas tarder à arriver pour remettre la lettre à Malik Shah, il fallait qu’il y soit avant. Le jour était levé et les rues commençaient à se remplir. Certains descendaient en ville tandis que d’autres rejoignaient le palais. Le vent frais du matin soulagea le jeune homme tandis qu’il gravissait la pente escarpée de la colline. Quand il arriva en haut, il trouva Moein qui l’attendait sur l’esplanade. Le mercenaire avait respecté le rendez-vous et s’était vêtu de noir comme il le lui avait demandé.

« Bonjour à toi, Moein. »

« Bonjour à toi, Noble corbeau. », répondit-il.

En effet, Mani était entièrement vêtu de noir. Cela ne lui arrivait jamais.

« Comment étais-tu au courant pour la mort du prince hier soir ? Le messager n’est arrivé que ce matin avec la nouvelle. », ajouta-t-il.

« Les dieux me l’ont murmuré. », répondit Mani.

« Cesse donc ce blasphème, tu me choques. », s’indigna Moein.

L’entrée de palais était encombrée de gens. La nouvelle avait descendu la Colline Fleurie pour se répandre comme une traînée de poudre dans la cité. Notables, fonctionnaires, marchands, tous étaient là pour présenter leurs condoléances au Seigneur de la Guerre. Mani et Moein se frayèrent un chemin jusqu’au premier rang et trouvèrent le souverain assis sur son trône dressé sur une estrade. Il était entouré de son grand vizir Thani et d’Alima. La nouvelle leur était arrivée par le premier messager des Marteaux et ils s’étaient vêtus de noir. Aucun ne parlait, ils attendaient l’arrivée de la délégation porteuse de la lettre. Les longs doigts du Seigneur de la Guerre étaient plantés dans le bois de son trône tandis que ses yeux au regard perçant fixaient la grande porte du palais qui se trouvait face à lui. Entouré des majestueuses statues de ses ancêtres, il était impressionnant.

La délégation finit par arriver. Les mamlouks eurent du mal à leur aménager une allée dans la foule. Quand cela fut fait, ils pénétrèrent dans le palais. Il y avait tout d’abord Cyrus et Darius, vêtus de noir. Derrière eux venaient Rostam, le sobadh du grand temple d’Assawda ainsi qu’Emna, la fille du Guide et de son épouse. Enfin, en dernier venaient une demi-douzaine de cousins et cousines appartenant à la maison de Hadi. Chacun d’entre eux portait un présent emballé dans un tissu noir. Il était de tradition d’apporter de la nourriture pour présenter ses condoléances à quelqu’un qui venait de perdre un proche. Ici, les cadeaux étaient destinés au Seigneur de la Guerre. Ce devait être des mets de choix. Chacun leur tour, ils déposèrent les présents au pied de l’estrade en annonçant de quoi il s’agissait.

« Un mahramaneh pour adoucir la tristesse de Sa Majesté. », dit Darius en posant la boîte de confit de daim aux figues.

« Un kéfir aux fruits sauvages des steppes pour faire oublier son chagrin à Sa Majesté. », dit Cyrus en posant une bouteille emballée dans un tissu noir.

Emna s’avança avec son présent.

« Un fereni pour Sa Majesté. Car c’est le matin que le deuil est le plus dur. », dit-elle en posant la boîte de crème de lait à l’eau de rose, aux pistaches et aux amandes. Mani se rendit compte que c’était la première fois qu’il entendait sa voix. Il ne la voyait qu’à des événements officiels et elle était en général effacée et ne disait rien.

Quand ils eurent fini, ils se replacèrent dans l’ordre dans lequel ils étaient arrivés. Cyrus regardait le souverain d’un air solennel. Il n’avait pas eu le temps de tresser sa barbe et celle-ci formait un amas de bouclettes sur son torse. Quant à Darius, il semblait calme en apparence, mais par moments ses doigts avaient de petits mouvements compulsifs. Cela fit sourire Mani.

« Pourquoi c’est pas le Guide qui vient présenter ses condoléances directement au lieu d’envoyer ses fils ? », demanda Moein à voix basse.

« Parce que les souverains n’ont pas le droit de pénétrer dans le palais de l’autre depuis l’incident entre Jahan III et Naram. », répondit Mani tout en continuant à fixer la scène.

« C’est quoi ça ? »

« Le Guide Naram a tenté de faire assassiner le Seigneur de la Guerre Jahan pendant un banquet dans son palais il y a un siècle environ. Cela n’a pas fonctionné et le royaume est passé pas loin de la guerre civile. Fort heureusement, le fils et héritier de Naram l’a fait étrangler dans son lit et dès qu’il est monté sur le trône, il a rétabli la paix avec Jahan. », expliqua Mani. « Après cela, ils adoptèrent une loi qui interdisait aux souverains de se rendre dans le palais de l’autre. La séparation des deux pouvoirs va jusque là. »

« Sale histoire… », commenta Moein.

Étant le représentant du Guide, ce fut Cyrus qui parla :

« Ô grand souverain, protecteur du royaume de Butra, Seigneur de la Guerre, maître des armées Malik Shah. Je viens à toi avec un message de Sa Majesté Hadi. »

La voix du prince était claire et portait dans tout le hall. Il tenait une lettre décachetée. Malik Shah leva sa main grise en direction de la délégation et répondit :

« Parle donc, Noble Cyrus, prince héritier du trône du Guide. »

« J’apporte une terrible nouvelle concernant Sa Grâce le prince Amir, votre fils. J’ai ici une lettre du roi Shamshi-Adad de Shem. »

Sur ce, il entreprit de lire la lettre. Il la déroula et en commença la lecture. Tandis qu’il le faisait, l’assistance écoutait avec attention. Certains devaient être au Palais du Guide quand la nouvelle était tombée, mais la plupart avaient juste eu vent de la nouvelle. Malik Shah, Thani et Alima écoutaient aussi avec attention. Quand Cyrus eut fini de lire, un silence de mort s’installa dans la salle. Le souverain plongea son visage dans ses mains et fit des gestes de dénégation avec sa tête. Les deux fils de Hadi restaient stoïques et ne disaient rien. Rostam, le sobadh, récitait à voix basse des prières tandis qu’Emna scrutait la foule. La jeune fille ne cherchait pas à jauger les gens comme sa mère le faisait, elle avait plutôt l’air de beaucoup s’ennuyer. Mani continua à la fixer quand soudain leurs regards se croisèrent. Elle s’attarda un peu sur lui puis passa à la personne à côté.

Le silence fut rompu quand Malik Shah releva la tête.

« Quel gâchis, mais quel gâchis ! », s’exclama-t-il. « Tout cela aurait pu être évité si nous étions allés au-devant de cette armée. Au lieu de cela, nous attendons ici qu’ils viennent ravager notre capitale. Et voici que mon cher fils et héritier succombe bêtement à cette folie ! »

Cyrus et Darius ne répondirent rien, tous deux continuèrent à fixer le trône, le visage de marbre. Malik Shah se leva et, pointant son index sur l’assistance, il ajouta :

« Je vous promets, peuple d’Assawda, que je laverai dans le sang la mort de votre prince bien-aimé. Nous ne pouvons laisser un tel affront impuni. Je jure sur tous mes illustres ancêtres que je ferai tout mon possible pour assouvir cette vengeance. Shem nous a insultés une première fois en prenant en otage l’héritier de mon trône et aujourd’hui elle fait de nous la risée du monde en étant à l’origine de sa mort. »

La voix du souverain tremblait tandis qu’il parlait. Un groupe de mamlouks accompagnés de leur officier étaient dans un coin de la salle. Ils se mirent à frapper leurs lances sur leurs boucliers en signe de soutien.

« Que les dieux accueillent notre prince en leur jardin éternel ! Et mort aux Shemites ! », s’écria un homme dans la foule.

« Mort aux Shemites ! », répéta un autre.

Puis peu à peu, toute l’assistance se mit à scander cette phrase. Certains frappaient des mains, d’autres faisaient claquer leurs chaussures sur les dalles de quartzite noir. Cyrus restait toujours de marbre, mais Darius avait commencé à regarder autour de lui inquiet. Emna continuait à scruter la foule, mais cette fois avec un peu plus d’intérêt. Une fois encore, elle croisa le regard de Mani, mais cette fois, elle le fixa plus longtemps, comme si elle le remarquait pour la première fois. Le jeune homme lui fit un léger sourire avant de détourner le regard vers le trône.

Le souverain faisait des gestes pour signifier à la foule de se taire. Quand le silence se fit, il dit :

« J’ose espérer qu’après cela, les délégués voteront pour nous permettre d’aller laver notre honneur. J’ose espérer que les délégués comprendront que les Shemites ont utilisé mon bref emprisonnement comme un prétexte pour nous attaquer ! »

La foule se remit à scander « Mort aux Shemites ! » jusqu’à ce que le souverain la fasse taire de nouveau.

« Ce jour est un jour de deuil national. En attendant d’aller récupérer la dépouille de notre prince bien-aimé des mains de nos ennemis, nous organiserons des funérailles royales. », annonça-t-il.

Et tandis que les gens présents se remettaient à scander la même phrase, Malik Shah retourna s’asseoir sur son trône. Peu à peu, les voix se turent.

Quand le silence se fit, Darius s’avança d’un pas décidé vers le trône. Il mit un genou à terre et d’une voix forte annonça :

« Votre Majesté, je me mets dès à présent à votre service. »

Malik Shah baissa le regard vers son neveu et le regarda avec des yeux ronds.

« Et en quel honneur ? », demanda-t-il.

Darius leva la tête. Déstabilisé, il ne répondit pas tout de suite.

« Je… Je suis votre héritier, désormais, Votre Majesté. », finit-il par dire.

La chose était évidente, mais Malik Shah faisait exprès de le taquiner. La mort de Khafif faisait que Darius devenait, de fait, l’héritier du trône du Seigneur de la Guerre.

« Tu sembles bien sûr de toi. », répondit le souverain. Darius était toujours genou à terre. L’homme dégageait une noblesse certaine. Son maintien était celui d’un roi et son apparence soignée le distinguait du commun. Au contraire de son frère adoptif, il n’avait pas de barbe et sa mâchoire épaisse était rasée de près. De plus, sa stature massive faisait qu’à genoux il était probablement aussi haut que Mani debout. Malgré cela, il était déconcerté. Il ne s’attendait pas à ce que la conversation se passe ainsi.

« Je veux dire… je suis votre neveu… Votre héritier… je… qu’entendez-vous par là, Votre Majesté ? », balbutia-t-il.

Mani prit plaisir à voir cet idiot bégayer. Il devait avoir exulté en apprenant la nouvelle de la mort de Khafif. Il avait dû s’habiller avec soin et avait préparé ce qu’il allait dire devant le roi son oncle. La déception sur son visage était extrêmement plaisante à voir. Cyrus, qui était debout derrière lui, gardait toujours un visage de marbre. Il attendait de voir où irait la discussion.

« Noble grand vizir Thani, pourrais-tu expliquer comment fonctionne la succession du Trône de la Guerre ? », demanda Malik Shah.

Thani s’exécuta et s’avança sur l’estrade pour faire face à la foule et à Darius.

« Par défaut, si le Seigneur de la Guerre ne désigne pas d’héritier, le trône va à l’aîné des mâles le plus proches de la famille du roi. Ici, il s’agit bien du Noble Darius. », commença le vizir.

Mani attendait avec impatience le « mais ». Moein à côté de lui avait un petit sourire goguenard. Il appréciait le spectacle lui aussi. Darius, pour sa part, ne riait pas du tout. Il savait qu’il y avait un bémol.

« Néanmoins, de son vivant, le roi est libre de désigner qui il souhaite comme héritier de son trône. La seule condition est qu’il soit de sa famille directe ou par alliance. », termina Thani avant de retourner se mettre debout derrière le trône.

Mani crut déceler un bref sourire sur le visage de Cyrus. Autant Darius était transparent et limpide à lire et laissait transparaître toutes ses émotions, autant son frère était flegmatique. Les premières fois où il l’avait vu, Mani l’avait pris pour un benêt, mais s’était vite rendu compte que c’était un Baharak en mâle et avait évité dans la mesure du possible de le contrarier. Pourtant, à l’instant, il avait laissé transparaître un sourire. Cela ne lui ressemblait pas. Quand soudain, il tourna son regard vers Mani et le fixa. Son visage avait retrouvé sa neutralité et il se contentait de le regarder. Cela mit le jeune homme mal à l’aise. Savait-il ce qui allait se passer ? Le colosse finit par détourner le regard vers le trône de nouveau.

Malik Shah ne parla pas tout de suite. Il regardait son neveu d’un regard neutre en serrant les accoudoirs de son trône. Darius de son côté n’osait pas se lever. Emna eut un petit sourire qu’elle se dépêcha de réprimer.

« Héritier de mon trône, c’est hériter de la faction de l’Épée. Ce serait ridicule que quelqu’un qui n’en partage pas les valeurs se retrouve à sa tête, tu ne penses pas, Noble neveu ? », finit par demander le souverain.

« Ce serait dommage en effet, mais vous n’avez pas d’inquiétudes à avoir, je suis une Épée convaincue, je saurai défendre ses intérêts. », répondit Darius.

« J’en doute fortement au vu des efforts que tu mets depuis quelques semaines à mettre des bâtons dans les roues de l’Épée. », répondit Malik Shah. « Tu conspires, tu complotes et tu vas partout me traiter de menteur. »

Les longs doigts du souverain labouraient le bois de son trône. Son visage était dur et sec et son regard assassin. Finie l’expression neutre et étonnée. Désormais, il regardait son neveu avec l’expression réelle de ses sentiments à son égard. Darius le sentit, car les traits de son visage se durcirent aussi. Malgré tout, il répondit de manière diplomatique :

« Ce que vous me dites là m’attriste énormément Votre Majesté. Vous n’avez qu’à le demander et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous prouver que je suis un partisan assidu de notre faction et que je suis digne de vous succéder. »

Malik Shah éclata de rire. Un rire tellement glaçant et sec que Mani en eut des frissons. Le souverain se délectait de ce moment. Il se plaisait à humilier son neveu.

« Tu es bien présomptueux de venir ainsi réclamer mon trône le jour où j’apprends la mort de mon fils. », dit-il. « J’ai déjà décidé qui serait mon héritier et ce ne sera pas toi. »

En disant cela, Malik Shah se leva et tout en se dirigeant vers une porte sur le côté de la salle, il ajouta :

« Merci à vous de m’avoir présenté vos condoléances. Noble Cyrus, tu souhaiteras mes amitiés sincères à ton illustre père. »

Celui-ci fit une courbette.

« Je n’y manquerai pas Votre Majesté. »

Tandis qu’Alima et Thani suivaient le roi, Darius se relevait. Il faisait tout son possible pour se contenir. D’un pas guindé, il se dirigea vers la grande porte, suivi par les autres membres de sa famille. Quand ils arrivèrent au bout du hall, Cyrus se pencha vers lui et lui dit quelque chose. Leur sœur Emna était à côté d’eux et semblait entendre ce qu’ils se disaient. Cela la fit se retourner vers Mani.

« Tu as l’air de plaire à la princesse. », plaisanta Moein.

« Non, ses frères parlent de moi, c’est pour cela qu’elle s’est retournée. », répondit Mani sans réfléchir.

« Ah oui ? Et pourquoi ils parleraient de toi ? »

Le jeune homme se rendit compte qu’il en avait trop dit. Il se rattrapa :

« C’est peut-être toi qu’elle regarde, tu lui as tapé dans l’œil, j’ai l’impression. »

Quand les Marteaux eurent quitté la salle, les gens présents se dispersèrent aussi. Mani et son garde du corps se dirigèrent vers la sortie.

Tandis qu’ils traversaient l’esplanade du palais pour aller vers l’allée qui descendait la colline, le jeune homme se rendit compte qu’on les attendait. Darius et Cyrus leur faisaient face. Le premier avait le visage résolu tandis que le second avait son éternelle expression impassible.

« Bonjour à vous, Noble Darius et Noble Cyrus. », salua Mani.

« Bonjour. », répondit le premier.

« Vous semblez attendre quelqu’un. »

« Je savais que tu serais un caillou dans ma chaussure, mais je ne pensais pas devoir en arriver là. », répondit l’héritier déchu.

« Un caillou dans votre chaussure ? », dit Mani.

« Ce n’est pas très gentil comme comparaison. », commenta Moein qui arborait un sourire goguenard sous sa moustache soigneusement taillée.

« J’aurais pu utiliser des termes encore moins élogieux,mais je suis une personne courtoise. », répondit Darius.

« Lesquels par exemple ? », répondit Mani.

« J’aurais pu te traiter de goh khor d’arriviste ou encore de cafard que je vais m’empresser d’écraser avant qu’il ne vienne manger dans mon assiette. », répondit Darius.

« C’est un langage très fleuri que vous tenez là, Noble Darius. Je ne pensais pas que vous pouviez avoir la bouche aussi sale. Je ne peux que vous recommander de mâcher de la cardamome pour la nettoyer un peu. », lança Mani.

Moein éclata de rire et même Cyrus ne put se retenir d’avoir un rictus.

« Tu as la langue bien pendue. Je connais ton objectif désormais. Tu veux me voler le trône qui me revient de droit. Tu t’es fait apprécier de mon oncle et aujourd’hui, il veut faire du cousin par alliance quelconque que tu es son héritier. Il faut avouer que tu es doué, mais tu restes un insecte et je m’en vais t’écraser. », répondit Darius.

« Je crois qu’il te provoque en duel. », dit Moein en ricanant.

« J’ai l’impression aussi. », répondit Mani.

Des mamlouks qui patrouillaient les remarquèrent et s’arrêtèrent pour écouter la conversation. Appuyés sur leurs lances, ils observaient le face-à-face avec des sourires amusés. Ce corps de l’armée de Butra était une unité composée de soldats élevés depuis l’enfance pour occuper cette fonction. Ils formaient une élite et étaient la fierté du royaume. Ils étaient vêtus d’une longue tunique de maille sous une tunique de tissus rouge vif aux manches blanches. En bas, ils portaient un sarouel rouge aux motifs dorés et des bottes noires qui montaient jusqu’aux genoux. Leurs têtes étaient surmontées d’un turban blanc et rouge sur lequel ils accrochaient une ou plusieurs plumes selon leur rang dans l’armée. Les mamlouks étaient habituellement armés d’un cimeterre, d’un poignard et d’une lance.

« Je vois que depuis notre dernière rencontre, tu as investi dans de la protection rapprochée. », dit Darius.

« Oui, je me suis dit que ce n’était pas une mauvaise idée d’avoir quelqu’un pour me protéger la prochaine fois que l’envie vous prendra de me brutaliser. », répondit Mani.

« Kir be naslet, tu devrais avoir honte de parler ainsi. Es-tu au moins un homme ? Il y a quelque chose sous tes chausses ? », rétorqua Darius.

« C’est facile pour toi de parler ainsi du haut de tes sept pieds de haut, mais vois-tu, aussi doué que je sois dans d’autres domaines, je ne peux pas rivaliser sur le physique avec un colosse comme vous. », répondit Mani.

« Voilà que tu te mets à le flatter. », commenta Moein.

« Oh détrompe-toi. Je n’ai fait qu’énoncer des faits. Mais la stature ne fait pas tout puisqu’apparemment, même un nabot sans bedheh comme moi arrive à lui voler son héritage. », répondit le jeune homme.

Le mercenaire partit sur un long éclat de rire accompagné par les mamlouks. Ceux-ci semblaient beaucoup apprécier le spectacle. Darius, par contre, ne riait pas du tout.

« Mani, je te provoque en duel singulier. Si je gagne, tu devras t’exiler et ne plus jamais revenir à Assawda sous peine de te déshonorer. », dit-il.

« Tu connais mon nom, finalement. », dit Mani. « Et moi ? Qu’est-ce que j’y gagne ? »

« Je subirai la même sentence que toi si je perds. »

Mani réfléchit. Il ne s’attendait pas à ce que les choses tournent ainsi. Il pensait que Darius tenterait bêtement de l’agresser quand il comprendrait son éviction du trône.

« Moein, tu as du pain sur la planche. », dit Mani.

Puis se tournant vers Darius, il ajouta :

« Très bien, j’accepte et je choisis mon garde du corps comme champion. »

« Quel bisharaf tu es, même pas capable de mener ses propres duels singuliers. Très bien, j’accepte. », dit Darius.

Moein s’avança la main sur la poignée de son sabre et dit :

« Je vais te faire ravaler tes dents, noble chol bukhor. »

Darius mit lui aussi la main sur son arme et dit :

« Après m’être occupé de toi, je vais m’occuper de l’insecte qui te sert de patron. »

Les duels d’honneur étaient très codifiés à Butra. Il n’étaient jamais à mort et celui qui transgressait volontairement cette règle s’exposait à l’ire des dieux eux-mêmes. Ils se faisaient au sabre ou à main nue et il fallait au moins deux témoins. Ici, cela n’était pas un problème. La perspective d’un duel avait rameuté une foule nombreuse en plus du groupe de mamlouks. Mani s’était mis au niveau des spectateurs pour regarder le duel. Ce fut Cyrus qui arbitra le duel. Le colosse s’était avancé pour se mettre entre les deux adversaires et avait déclamé :

« Moi Cyrus, prince héritier du trône du Guide de Butra, serai l’arbitre du duel d’honneur qui oppose le Noble Darius et le Noble Mani représenté par le Noble Moein. Que les dieux, dans leur magnanimité, confèrent la victoire à celui qu’ils considèrent comme le plus vertueux et le plus honorable. »

« Khaddeh bachema hastandeh. », dit Darius.

« Khaddeh bachema hastandeh. », dit Moein.

Dès que Cyrus se recula, les deux hommes dégainèrent leurs sabres. Le mercenaire ne fit pas son timide. Dès le début, il se jeta sur son adversaire et se mit à lui asséner de puissants coups de sabre verticaux. Darius les para tous et dès qu’il en eut l’occasion, il se recula pour être hors de portée de Moein. Ce dernier fit une pause pour toiser son adversaire.

« Tu m’as fait miroiter un duel épique, mais pour le moment je suis bien déçu. », nargua-t-il avec un sourire goguenard.

« Notre combat ne fait que commencer, rassure-toi. »

Sur ce, il assaillit son adversaire d’un coup d’estoc, mais celui-ci le dévia. Darius perdit l’équilibre pendant un court instant. Il se redressa hâtivement en esquivant un coup de genou de Moein. Ce dernier ne lui laissa pas le temps d’attaquer de nouveau et repartit sur une série de coups de sabre verticaux. Darius les encaissa en les parant puis esquiva par la gauche. Cela prit Moein au dépourvu et il ne vit pas venir le coup de poing. Celui-ci visait le nez, mais le mercenaire tourna la tête au dernier moment et le reçut sur la joue. Il se recula pour être hors de portée et se tâta le visage.

« C’est un duel et tu me caresses la joue comme une femme, je ne savais pas que tu étais un kooni. », dit-il.

Deux mamlouks éclatèrent de rire et se mirent à applaudir Moein. Mani sourit pour faire bonne figure, mais il avait une boule au ventre. Il n’aurait jamais dû accepter ce duel. Si le mercenaire perdait, tous ses espoirs partaient en cendres.

« Quel idiot je suis de tout jouer sur un combat singulier. », ragea-t-il dans sa tête.

La pique de Moein sembla faire mouche, car Darius s’était précipité pour l’attaquer de nouveau. Peut-être un peu trop précipitamment, car le mercenaire esquiva aisément l’attaque et put lui placer un coup de genou dans les côtes qui lui coupa la respiration. L’héritier déchu eut un hoquet de douleur. Le coup n’avait pas été tendre. Moein avait enchaîné en écrasant son poing sur le nez de son adversaire. Celui-ci eut un mouvement de recul et battit vite en retraite. Tandis qu’il reprenait peu à peu son souffle, il se toucha le nez. Un filet de sang en coulait.

« Tu vas voir, jakesh de mercenaire ! », s’écria-t-il en attaquant de nouveau.

Cette fois-ci, il s’appliqua un peu plus et Moein ne put esquiver. Il dut encaisser le coup d’épée avec la sienne et c’était désormais son adversaire qui lui assénait des attaques répétées. Le mercenaire saisit une ouverture pour tenter de frapper de nouveau le visage de Darius, mais celui-ci l’esquiva et riposta en frappant au niveau des jambes avec son sabre.

La lame trancha dans la chair de la cuisse de Moein qui poussa un juron. Il s’empressa de reculer et se mit à copieusement insulter son adversaire :

« Je vais te faire bouffer ta queue, chol bukhor ! Quand je t’aurai cassé les dents, tu maudiras ta morde gow de mère de t’avoir mis au monde ! »

« Je vais te faire ravaler cette langue avec laquelle tu prononces des insultes aussi ordurières ! », répliqua Darius en faisant le signe du foyer.

« Je t’attends de pied ferme, kooni. »

Les deux colosses se jetèrent de nouveau l’un sur l’autre. Mani avait du mal à suivre qui frappait qui. Le bruit que causaient les sabres en s’entrechoquant était assourdissant. Quand soudain, entre deux coups de lame, Moein écrasa le pied de son adversaire. Celui-ci, en essayant de le dégager, perdit l’équilibre et tomba la tête la première vers l’avant. Il se rattrapa in extremis, mais ne put esquiver le coup de manche de sabre que le mercenaire lui asséna sur l’oreille.

Le choc fit vaciller Darius qui battit en retraite tant bien que mal. L’homme avait du mal à garder son équilibre et il semblait que le monde tournait autour de lui. Moein sourit, prit son élan et fonça sur son adversaire, sabre en avant, prêt à l’embrocher.

« Qu’est-ce qu’il fait ? Il va le tuer ! », pensa Mani.

Mais avant qu’il n’eût pu crier à son champion de s’arrêter, une voix retentit dans la foule :

« Par Amesha Arshtish et Amesha Aat, arrêtez ce duel ! »

Moein s’arrêta net dans son élan. La foule s’écarta pour laisser passer celui qui avait crié. Il s’agissait de Rostam, le sobadh du grand temple d’Assawda. Le vieil homme s’avança et se mit entre les deux adversaires.

« Honte à vous de vous écharper ainsi dans le cadre d’une pratique que les dieux désapprouvent ! », réprimanda-t-il en faisant le signe du brasier avec les doigts. « Et en plus de cela, vous osez invoquer leurs noms ! »

Il se tourna vers Mani et pointa son index vers lui.

« Honte à vous ! Des hommes de haute naissance qui s’adonnent à cette pratique hérétique ! »

Moein resta bouche bée. Darius retrouva peu à peu ses esprits, mais il semblait mal en point. Mani souriait intérieurement. Les dieux étaient donc de son côté. On n’était pas passés loin de la catastrophe. Il fit mine d’être révolté par ce que disait l’ecclésiastique.

« Mon honneur a été entaché par les insultes de Darius. Il est de mon droit de le défier en duel. », protesta-t-il.

« Péchés ! Les duels d’honneur sont des péchés ! », rétorqua Rostam, moralisateur. « Je vous ordonne de cesser immédiatement cette abominable pratique si vous ne voulez pas être les cibles d’un anathème ! »

Les gens dans la foule firent tous le signe du brasier ou le signe du foyer quand le mot « anathème » fut prononcé. Il s’agissait de la forme la plus sévère de réprobation que pouvait lancer le temple. La personne était mise au ban de la société et s’associer avec elle pour une quelconque activité devenait interdit si l’on ne voulait pas subir le même sort. Les personnes frappées d’anathème étaient en général bannies de la cité et partaient s’exiler à Shem ou à Khiva. Darius rengaina son arme et fit le signe du foyer avec ses doigts.

« Je n’en ai pas fini avec toi, insecte ! », dit-il avant de tourner les talons et de quitter le cercle formé par la foule à grands pas.

Cyrus le suivit d’un pas plus mesuré après les avoir salués. Quand ils furent loin, Rostam dit à Mani :

« Si j’étais vous, je sacrifierais un coq pour demander le pardon des dieux. Vous avez commis une grave offense aujourd’hui. »

Et sans attendre de réponse du jeune homme, il partit lui aussi. Mani eut un soupir de soulagement. Son cœur battait la chamade et ses mains tremblaient.

Moein s’approcha de Mani. Sa jambe était entaillée et un bleu commençait à se former sur sa joue.

« Tu as failli le tuer, tu t’en rends compte ? », réprimande Mani.

« Un merci, ce serait trop demander ? », répondit Moein en tâtant sa blessure.

Le jeune homme soupira.

« Tu as raison. Merci. », dit-il. « Tiens, il y a plus que ce que je t’avais promis. »

Il tendit une bourse dodue au mercenaire qui la prit.

« Y a intérêt, je trouve que j’ai sacrément bien travaillé. »

« Va donc te faire soigner la jambe. Il ne t’a pas raté. »

« Je vais surtout aller me payer quelques pichets et quelques filles à la Maison des Délices. », répondit Moein en ricanant. « Ce kooni doit encore avoir la tête qui sonne avec le coup que je lui ai mis dans l’oreille. »

Sur ce, le mercenaire prit congé. Il tentait d’avoir une démarche normale, mais il ne pouvait s’empêcher de boiter un peu.

Mani alla s’asseoir sur le perron du palais tandis que la foule se dispersait. Il n’était pas passé loin de la catastrophe. Si Moein avait tué Darius, ils auraient tous deux été frappés d’anathème. L’arrivée de Rostam était un coup de chance incroyable. Le jeune homme sortit un sac de graines de tournesol de sa poche et se mit à les manger. Finalement, son plan avait fonctionné. La fausse lettre avait eu l’effet escompté. Désormais, Malik Shah avait plus de légitimité pour partir en guerre, il espérait que cela pèserait sur la balance des votes durant le Conseil Aveugle.

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