Le Marteau et l’Épée Tome 1 – Chapitre 2 – Poison

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Illustration : Persepolis – Parsa marketplace par Ryan Teo

Le sang de la bête avait giclé sur les gens présents. Chez les devins, c’était bon signe. Cela augurait une bonne divination. Osken s’était tout de suite mis au travail, fouillant dans les entrailles fumantes, les mains couvertes de sang d’un rouge sombre virant au noir. En plus de lui, ils étaient huit dans la pièce. Il y avait tout d’abord les deux souverains de Butra Malik Shah et Hadi, tous deux debout face à la bête éventrée et le devin. Ensuite avaient été admis à la séance Baharak l’épouse du Guide, Mani, les grands vizirs Thani et Nizam, Rostam le sobadh du Grand Temple d’Assawda, ainsi qu’un homme bedonnant vêtu de soie verte que personne ne connaissait. Le Seigneur de la Guerre avait insisté pour qu’il soit là.

La séance de divination se tenait, comme la tradition l’imposait, en huis clos sur l’autel du Grand Temple et avant le lever du soleil. Par moments, Osken murmurait des invocations aux deux divinités. Parfois, il poussait un « Oohh » de surprise comme s’il voyait quelque chose d’intéressant. Tout le monde était nerveux, on ne rigolait pas avec la divination à Butra. Cette séance était décisive pour l’avenir du royaume. Mani scrutait et jaugeait les visages des gens présents. Tous fixaient la scène, les yeux grands ouverts. Parfois, Rostam, le sobadh, murmurait une prière. Son rang était le plus élevé dans la hiérarchie ecclésiastique. Il était là en tant que garant de la validité de la séance de divination. Les deux souverains et leurs vizirs regardaient nerveusement le devin. Seule Baharak semblait détachée. Elle regardait la scène en fronçant légèrement les sourcils, attendant la suite. Elle n’était pas dupe, la manœuvre n’avait pas pris sur elle. Mani ragea intérieurement.

Deux braseros éclairaient de leurs flammes la grande pièce. Derrière l’autel, dans les ténèbres, on entrevoyait deux gigantesques statues. Les dieux Amesha Aat et Amesha Arshtish, assis sur leurs trônes de flammes, les toisaient d’un œil sévère fait de topaze. Sur les côtés de la pièce, des colonnes soutenaient le plafond plongé dans l’obscurité. Les murs étaient quant à eux décorés de bas-reliefs représentant des chimères et autres bêtes mythiques. Quatre encensoirs avaient été disposés aux angles de l’autel et diffusaient un parfum entêtant. La scène semblerait étrange à quelqu’un qui arriverait à ce moment-là. Huit personnes dans la semi-obscurité d’un temple regardant une neuvième fouiller les entrailles d’un animal au milieu d’un nuage de fumée d’encens.

Osken finit par sortir les mains de la carcasse. Il entreprit ensuite de les nettoyer au moyen d’une vasque d’eau posée à côté de lui. Quand ce fut fait, il les sécha avec un morceau de tissus. Tout le monde était silencieux et attendait son verdict. Mani regarda de nouveau Baharak, elle semblait de plus en plus sceptique. Il espéra que ce que dirait le devin la convaincrait. L’homme enrobé en vert gardait un visage neutre, il se contentait de regarder ce qui se passait en silence. Enfin, Osken parla :

« J’ai cherché le chemin et les dieux me l’ont indiqué. J’ai cherché les réponses et ils me les ont données. »

Osken était réputé à Assawda. L’homme venait des chaotiques royaumes du Khorassan, loin à l’est. Court et râblé, il avait de petits yeux bridés au milieu d’un large visage. Ses longs cheveux noirs lui tombaient jusqu’au milieu du dos. Il était vêtu d’une robe de toile de lin épaisse décorée de motifs géométriques. Des colliers composés d’os d’animaux pendaient à son cou. Il était arrivé à Butra quelques trente ans plus tôt et s’était très vite imposé par ses pouvoirs de devin et sa capacité à faire parler les dieux. Aujourd’hui, les souverains et notables de la capitale payaient des sommes astronomiques pour écouter ses prédictions. Quand il fut sûr d’avoir l’attention de tous, il se leva lentement et, face à son auditoire, ajouta :

« Les dieux m’ont montré des hommes partant bravement libérer leur prince pris en otage par les barbares. Ils m’ont montré la bataille glorieuse. Ils m’ont montré les sabres bénis des Butris coupant les têtes des Shemites impies. Ils m’ont montré l’héritier du trône de l’Épée de retour parmi nous et un triomphe pour les deux souverains sur la grande avenue d’Assawda. Ils m’ont montré la peur qui mine les esprits de nos rivaux. »

L’homme se tut et laissa l’assistance assimiler ses mots.

Mani se mit à jauger les réactions de tous. Malik Shah et son grand vizir semblaient contents et inspirés tandis que Hadi et son vizir étaient soucieux. Ce n’était pas ce qu’ils voulaient entendre. Rostem invoquait quant à lui les dieux et les remerciait. L’homme enrobé à la robe en soie verte gardait toujours un visage impassible, mais semblait enregistrer tout ce qui se passait. Mani tenta de croiser son regard,mais l’homme regardait désespérément face à lui.

Enfin, Mani tourna son regard vers Baharak. Les yeux de la souveraine étaient pleins de colère, l’estomac du jeune homme se noua. Le subterfuge n’avait pas fonctionné sur elle. Soudain, elle tourna les yeux vers lui et leurs regards se croisèrent. Mani ne put se contrôler et le détourna immédiatement.

« Khar ! », jura-t-il dans sa tête.

Elle l’avait percé à jour. Elle savait qu’il était à l’origine de tout cela. Il tenta de nouveau un regard dans sa direction et il la trouva en train de le fixer. Il se résolut à ne pas détourner les yeux et maintint le contact visuel avec elle. Cela sembla l’énerver encore plus. Leur joute dura ce qui semblait être une éternité pour Mani. Il savait qu’il s’était fait un ennemi redoutable et que cela ne lui faciliterait pas la tâche. Enfin, ils furent interrompus par Malik Shah qui dit :

« Le Noble Osken a parlé. Cette guerre est légitime et juste et je pense que les dieux l’ont vu. Nos intentions sont pures, nous ne pouvons pas perdre. »

Hadi semblait abasourdi. C’était un homme très pieux qui ne prenait pas la divination à la légère. Ce fut son épouse Baharak qui prit la parole :

« La question n’est pas de savoir si nous pouvons gagner ou si cette guerre est légitime, la question est de savoir si ce conflit ne peut pas être résolu juste en levant le quiproquo qui entoure ses causes. Shem croit que nous avons destitué Sa Majesté Malik Shah et que nous allons remettre en question le système dyarchique ce qui est entièrement faux. Il faut entamer des pourparlers. Il ne servirait à rien de sacrifier des vies pour cela. »

Nizam approuva d’un hochement de tête zélé, mais Hadi restait perplexe ce qui irrita son épouse.

« N’êtes-vous pas convaincu, Votre Majesté ? »

Le Guide fixait le devin et la carcasse éventrée. Il tourna son regard vers Baharak et dit :

« Vous iriez contre la volonté des dieux ? »

Le visage de la reine commençait à virer au rouge.

« Loin de moi l’idée de remettre en question la capacité du Noble Osken à entrer en contact avec les dieux, mais il serait fou d’appliquer ce que nous pensons être leur volonté sans réfléchir sérieusement aux conséquences. », répondit-elle.

Nizam reprit la parole :

« Sa Majesté a raison. Peut-être les dieux testent-ils notre bon sens en envoyant cette vision au Noble Osken et leur volonté est de voir si nous sommes capables de faire preuve de diplomatie au lieu de nous précipiter aveuglément sur le champ de bataille. »

Malik Shah rejoignit le débat :

« C’est là que l’utilité du savoir de l’Épée intervient. Votre appartenance au Marteau fait que vous vous méprenez sur les motivations de Shem. Il est évident qu’ils ne font pas ce qu’ils font par charité, leur ambition est de prendre le contrôle de Butra et cela commence par mettre mon imbécile de fils sur le trône comme souverain fantoche. Lever le quiproquo ne servirait à rien. »

Ce que dit le Seigneur de la Guerre fit sortir Hadi de sa torpeur :

« Malik Shah, nous nous connaissons depuis toujours et nous régnons ensemble depuis plusieurs décennies, mais je dois vous dire que je n’apprécie absolument pas le ton que vous adoptez. Vous semblez laisser croire que nous, de la faction du Marteau, sommes des imbéciles bercés d’illusions. »

« Loin de moi l’idée de vous insulter, Noble Hadi, bien au contraire. Mon unique motivation est la sauvegarde de notre royaume. », répondit Malik Shah.

« Il faut au moins lever le quiproquo en informant Shem que Sa Majesté le Seigneur de la Guerre est libre et que sa vie n’a jamais été menacée. », suggéra Baharak. La reine avait une voix forte et puissante, bien plus que celle de son époux.

Mani rit intérieurement. Elle osait affirmer cela sans broncher alors que l’intention du Marteau quelques jours plus tôt était d’exécuter Malik Shah pour faire hériter du trône à son fils. L’homme bedonnant à la robe verte ne disait toujours rien. Il observait la scène en silence et scrutait les visages des gens présents en faisant très attention à ne croiser le regard de personne. Cela agaça Mani. Il savait pertinemment pour qui il travaillait. Tout le monde savait pour qui les eunuques du royaume travaillaient.

« Faire cela nous ferait passer pour les pires des faibles. », Intervint Thani, le grand vizir de Malik Shah. « Leur but n’est pas de sauver notre royaume, ils ont juste saisi une opportunité pour nous détruire. Parlementer avec eux reviendrait à les conforter dans leurs plans. »

Hadi reprit la parole en s’adressant à son co-souverain :

« Noble Malik Shah, comptez-vous vraiment aller vous battre contre des gens qui s’en vont en guerre contre nous pour vous sauver, vous et votre dynastie ? »

« Oui, puisque je suis convaincu que leurs desseins ne sont pas ceux que vous pensez qu’ils ont. »

« Il est vrai que je vois mal ces chiens de Shemites partir en guerre par abnégation. », plaisanta Rostam le grand prêtre.

Cela fit rire tout le monde sauf les trois représentants présents du Marteau. Même l’eunuque à la robe verte eut un léger sourire. Hadi regarda son épouse et son grand vizir tour à tour puis dit :

« Il faut appeler un Conseil Aveugle pour statuer sur ce qu’il faut faire. »

Mani jura à mi-voix. C’était exactement ce qu’il voulait éviter. Malik Shah et Thani se regardèrent. Ils pensaient la même chose que lui. Il fallait vite avorter l’idée.

Un Conseil Aveugle était une séance de discussion dont l’objectif était de décider de quelque chose quand les Deux Trônes n’arrivaient pas à se mettre d’accord. Il consistait à rassembler quatre-vingt-dix-neuf des notables les plus importants du royaume. La condition était qu’ils ne travaillent pas officiellement pour l’une ou l’autre des factions. Les administrateurs royaux, les militaires, les princes et les nobles en étaient donc exclus. Chaque province devait en désigner sept parmi ses citoyens les plus importants : chefs de guildes d’artisans ou de marchands, propriétaires de caravansérails, armateurs, banquiers et autres hautes fonctions. Seule la province d’Assawda avait le privilège d’en nommer quinze. Cela faisait un total de quatre-vingt-dix-neuf personnes qui se rassemblaient dans la grande salle du siège du Conseil des Marchands qui se trouvait non loin du port de la capitale. La particularité de ce rassemblement était qu’on faisait entrer les participants dans la pièce avec les yeux bandés. Ensuite, on éteignait toutes les torches de la salle, on obstruait les fenêtres et on fermait les portes. Après cela, chacun pouvait retirer son bandeau et la discussion pouvait commencer. Les deux souverains étaient admis aussi, mais il leur était strictement interdit de parler durant toute la séance.

L’objectif d’une telle séance était d’avoir un débat où les influences n’entraient pas en ligne compte, mais il était ridicule d’imaginer que cela se passait comme cela dans les faits. La réalité était que la grande majorité des notables choisis seraient des adeptes du Marteau. En effet, la paix profite plus aux marchands et aux banquiers que la guerre. Ils essaieraient donc d’imposer leur point de vue. À la fin de la séance, on voterait au moyen d’un jeton lisse ou d’un jeton rugueux selon si l’on était pour l’une ou l’autre des décisions. Il était obligatoire de voter, les participants s’y engageaient en acceptant de participer au Conseil Aveugle. Le nombre des participants faisait qu’il était impossible d’avoir une égalité.

On prétend qu’un Conseil Aveugle est impartial et neutre, mais il ne l’était pas. Ce n’était qu’un reflet de la volonté des notables du royaume. Les rois de Butra évitaient de l’invoquer à moins d’être sûrs de gagner. Hadi le savait et c’était pour cela qu’il le faisait.

« A-t-il prévu cela avant même le début de la séance de divination ? », se demanda Mani.

L’eunuque avait aussi du mal à masquer sa contrariété. Il travaillait donc bien pour la personne à laquelle Mani pensait.

« Avons-nous vraiment le temps de faire un Conseil Aveugle alors que l’ennemi arrive sur nous ? », répondit Malik Shah, agacé.

« Les rapports de vos espions n’indiquent-ils pas que l’ennemi n’a pas encore quitté Meydoun, la capitale de Shem ? Sachant qu’il leur faudrait au moins un mois pour atteindre Assawda, cela nous laisse quand même du temps pour nous préparer. », répondit Baharak. Elle avait des mains épaisses chargées de bagues qu’elle secouait quand elle parlait. C’était une femme imposante et impressionnante.

« Noble sœur, je vous chéris depuis notre plus jeune âge, mais permettez-moi de vous dire que décider d’un Conseil Aveugle est une discussion qui doit se faire entre les deux souverains de Butra. », trancha sèchement Malik Shah.

La reine accusa le coup. Elle ne se démonta pas pour autant :

« Noble frère, ce conseil va décider de l’avenir de notre royaume, je suis désolé de vous dire que cela ne concerne pas uniquement Vos Majestés. Et j’ajouterais même que je suis étonnée de ne pas voir Sa Majesté la reine, votre épouse, parmi nous pour cette séance de divination. »

Malik Shah et Baharak étaient frère et sœur. Leurs parents l’avaient mariée à Hadi dans le but de rapprocher les deux factions, mais elle s’était très vite plu parmi eux et était aujourd’hui la plus fervente défenseuse du Marteau.

« Sa Grâce, mon épouse, connaît sa place et sait quand elle doit intervenir. Elle a préféré ne pas être présente à une séance de divination qui ne la concernait pas. », répondit Malik Shah.

« Pourtant, j’ai l’intuition que ce qui s’est dit ce soir ne tardera pas à arriver à ses oreilles. », dit Baharak en fixant l’eunuque à la robe verte.

Celui-ci ne répondit pas et continua à regarder droit devant lui.

« Assez ! », Coupa Hadi, sa moustache tremblant furieusement. « Que penserait le peuple s’il nous voyait ainsi nous disputer comme de vulgaires marchands de sardines ? Je suis vraiment désolé, Noble co-souverain Malik Shah. Je vous respecte du plus profond de mon âme, mais décider de la tenue d’un Conseil Aveugle est une décision unilatérale. Si l’un de nous décide de sa tenue, l’autre ne peut l’en empêcher. Je décide donc qu’il aura lieu dans deux semaines. »

Mani serra le poing. Tout cela n’avait servi à rien. Thani lui lança un regard rassurant comme pour dire « Nous avons fait tout notre possible ». Ce Conseil Aveugle compliquait tout. Ils étaient quasiment sûrs qu’on voterait pour faire des pourparlers avec Shem. Il allait falloir la jouer fine pour espérer avoir une chance de gagner. Malik Shah fixa son co-souverain en silence. Il n’y avait plus rien à dire. Il ne pensait pas que Hadi aurait le courage de sortir cette carte, mais il l’avait fait.

L’aube commençait à poindre et la lumière pénétrait petit à petit par les fenêtres du temple, éclairant l’assemblée.

« Très bien, tout est dit alors. Bonne journée à vous. », dit Malik Shah.

Il se retourna et quitta la pièce suivi par Thani. Baharak tentait tant bien que mal de cacher un sourire de triomphe tandis que Hadi gardait un visage déterminé. Nizam hochait la tête en signe d’approbation tandis que Rostam aidait Osken à nettoyer l’autel. Mani chercha des yeux l’eunuque à la robe verte, mais ne le trouva pas. L’homme avait disparu alors qu’il était là quelques instants plus tôt.

« Et bien, tu ne pars pas rejoindre ton maître ? », dit Hadi à Mani.

Baharak et Nizam tournèrent leur attention vers le jeune homme. Le grand vizir avait compris depuis un moment sa dangerosité depuis qu’il était venu lui conseiller d’emprisonner son maître, mais désormais, Baharak le voyait aussi.

« Je ne comprends toujours pas pourquoi il a admis ce jeune homme parmi nous, il n’a aucun rôle dans le royaume. », dit-elle sans se soucier le moins du monde de la présence de Mani.

Celui-ci lui répondit avec un ton exagérément poli :

« Le souverain peut inviter qui il souhaite à une divination royale, Votre Majesté. Aussi petit et insignifiant soit-il. »

« C’est ce que tu aimerais que l’on croie. Que tu es petit et insignifiant. Cela t’arrangerait bien. », dit-elle. « Tu crois flouer tout le monde avec tes manigances, mais t’es-tu demandé si tu n’étais pas toi-même manipulé par une force supérieure ? »

« Par les dieux, Votre Majesté ? »

« Sa Majesté parle d’une force plus humaine et moins visible que les statues qui se tiennent derrière nous. », répondit Nizam.

« De quoi parlez-vous ? », répondit Mani, intrigué.

Hadi reprit la parole :

« Fais attention à toi, nombre de jeunes hommes, croyant à une ascension rapide se sont brûlés les ailes en essayant d’atteindre les sommets trop vite. »

Mani ne sut pas tout de suite quoi répondre. De quoi parlaient-ils ? Il était manipulé ? Mais par qui ? Et dans quel but ? Malik Shah lui avait donné carte blanche jusqu’à présent et il ne voyait pas bien qui pouvait le manipuler sans qu’il s’en rende compte dans la mesure où il préparait tous ses plans tout seul. Il finit par comprendre : ils savaient son rôle dans les événements récents et cherchaient à instiller le doute dans son esprit. Ils voulaient semer les germes du chaos chez leurs ennemis. Ils savaient à quel point ils étaient dangereux et souhaitaient les neutraliser. La guerre était donc déclarée.

« Je ne suis qu’un simple scribe pour le Seigneur de la Guerre, ma présence ici était nécessaire pour me permettre de rédiger un rapport sur cette séance de divination. Vous surestimez mon rôle au sein du royaume. », dit-il en faisant une courbette.

Baharak fronça les sourcils tandis qu’il prenait congé.

***

 

Dans le cabinet du Seigneur de la Guerre, l’ambiance n’était pas enjouée. Au milieu des étagères plongées dans l’obscurité et des tapisseries, Malik Shah était assis sur un coussin posé au sol, ruminant ce qui s’était passé plus tôt. Une table basse était posée face à lui. Posés dessus, une carafe de vin, trois coupes, un narguilé et des coupes de mezzeh. Les torches avaient été éteintes par les servants tandis que la lueur de l’aube pénétrait par les hautes fenêtres. Le souverain se servit une coupe de vin. Il en but une généreuse gorgée avant de tirer sur son narguilé. Le chant des oiseaux commençait à se faire entendre à l’extérieur. Thani arriva en premier. Il frappa à la porte et pénétra dans le bureau. Saisissant un coussin dans un coin, il le posa devant la table, face à celui de Malik Shah.

« Vous commencez tôt votre majesté. », commenta le grand vizir.

« Je ne te permets pas, vizir. », répondit sèchement le souverain. « Je vous ferai couper la tête à toi et à Mani, ça vous fera du bien. », l’homme était encore plus gris que d’habitude. Ses longs doigts enserraient fermement sa coupe de vin.

« J’espère que votre protégé a prévu quelque chose pour la suite. »

« Un kuss modar de Conseil Aveugle, je ne l’avais pas vue venir celle-là. », dit le Malik Shah en buvant une autre gorgée.

Il tendit la pipe du narguilé à son vizir qui prit une grande bouffée. Après avoir soufflé un épais nuage de fumée, celui-ci répondit :

« Cette bande de crétins croit vraiment que Shem va ranger son armée comme ça. »

« C’est possible, leur casus belli ne tiendrait plus. Par contre, sois sûr qu’ils garderont mon fils en otage quoiqu’il arrive. »

« Votre neveu Darius en serait plus que content. Ça le désignerait comme votre héritier. », répondit Thani.

En effet à Butra, si l’héritier du trône n’est pas présent dans le royaume au moment de prendre la succession, celle-ci passe automatiquement au suivant dans la ligne de succession.

« Je ferai de Mani mon héritier officiel. », dit Malik Shah. Quand il buvait une gorgée, il semblait que son nez trempait dans le vin tellement il était long.

« Vous savez bien que vous ne pouvez pas faire cela, Votre Majesté. La cour du Guide le contesterait sachant que votre neveu Darius est le fils de votre sœur Baharak. »

« Je suppose que c’est encore une vieille loi qu’on va déterrer et qui permettra à un trône de s’ingérer dans les affaires de l’autre ? », se désola Malik Shah.

« Il faut gagner le vote du Conseil Aveugle, c’est notre seule chance. », dit Thani.

Tandis que le vizir prenait une autre bouffée de narguilé, on frappa à la porte. Mani entra dans la pièce. Il prit un coussin et vint s’installer avec les deux hommes. Après s’être servi une coupe de vin et bu une gorgée, il dit :

« Les choses ne se sont pas passées tout à fait comme prévu. »

« Tu penses ? », ironisa Thani.

« Tu n’avais pas anticipé le fait qu’ils pouvaient invoquer cette vieille loi, Mani ? », demanda Malik Shah.

« J’y ai songé, mais j’ai compté sur l’effet de la séance de divination pour les subjuguer. », répondit Mani.

« Cela aurait marché si ma chère sœur y avait cru. », dit le souverain.

« Votre sœur est une femme cynique, elle sait qu’un devin, ça se soudoie. », dit le jeune homme.

« Je pense que Baharak sera notre plus grand adversaire. Il ne faut pas la sous-estimer, elle descend comme moi de Harb Le Grand et n’est pas du genre à capituler sans se battre. », dit Malik Shah.

Harb le Grand et Hadir le Sage étaient les fondateurs des dynasties régnant sur les Deux Trônes. Ils avaient bâti leur royaume sur les ruines fumantes de l’Empire Jamanide qui englobait naguère Shem, Butra, Lut, Yazd, Khiva et bien plus encore. Forts de leur conviction sur l’efficacité d’une dyarchie par rapport à une monarchie, ils avaient fondé Butra après avoir réussi à fédérer les clans du pays. Trois siècles étaient passés depuis et les deux dynasties s’étaient rarement mélangées. Le mariage de Baharak avec Hadi était chose inédite. Une vaine tentative pour réconcilier les Deux Trônes.

« Notre seule chance de voir notre plan réussir est de gagner le vote du Conseil Aveugle. », dit Mani.

Le jeune homme avait faim. Il baissa les yeux sur la table pour contempler les mets. Il y avait du raisin, des dattes à la pâte d’amande, du poulet froid aux noix et aux pruneaux, des olives et des boulettes de viande aux herbes. Il prit une datte et mordit dedans.

Malik Shah tira une bouffée puis dit :

« As-tu un plan pour la suite, Mani ? »

« Oui, Votre Majesté, il n’est pas encore bien défini dans les détails, mais j’ai pensé les principales actions que nous devons effectuer. Néanmoins, il faut que vous sachiez que mon plan nécessite que j’aie plus de moyens. »

« Plus de moyens ? », demanda Thani en prenant une olive.

« Il faut que je parle à une certaine personne, et vous êtes le seul à pouvoir me mettre en contact avec elle, Votre Majesté. »

Le souverain et son vizir se regardèrent, comprenant de qui il parlait. Malik Shah répondit :

« Il me semble que notre accord ne comprenait que deux choses : mon sceau et ma confiance absolue. Il ne parlait pas de ça. »

« Votre Majesté, pour mener à bien mon plan, nous devons utiliser toutes les armes que nous avons de notre côté. Et celle-ci n’est pas négligeable. », répondit Mani.

« Il faudra te contenter de ce que je t’ai déjà confié. D’ailleurs, il me semble que tu as donné mon sceau à mon fils pour le convaincre de prendre la route, en voici un autre. », dit Malik Shah en tendant sa chevalière au jeune homme. « Les moyens que tu as sont déjà bien grands, n’en demande pas trop, Mani. »

On frappa à la porte. Un servant entra et dit qu’une personne souhaitait parler à Malik Shah.

« Notre entrevue se termine malheureusement ici. »

Mani se leva et quitta la pièce frustré. En sortant, il regarda la personne qui attendait devant la porte. Il s’agissait de l’eunuque à la robe verte qui était là durant la séance de divination. Celui-ci regardait la porte et ignorait complètement Mani. Le jeune homme s’adressa à lui :

« Le Seigneur de la Guerre va vous recevoir. »

L’eunuque ne lui répondit pas.

« La séance de divination était intéressante. », ajouta Mani.

L’homme continua de l’ignorer. Le servant revint et lui fit signe d’entrer laissant Mani tout seul dans le couloir. Il se retira en serrant les dents pour étouffer sa frustration.

Le lendemain, Mani se réveilla aux aurores comme à son habitude. La maison était encore silencieuse, mais il savait que sa grand-tante était probablement déjà levée. Le jeune homme avait le privilège d’avoir une chambre personnelle dans la résidence familiale d’Alima. Cette dernière hébergeait toute sa famille dans sa grande maison aux chambres innombrables. Le jeune homme ouvrit sa porte et sortit sur le balcon qui donnait sur la cour intérieure de l’habitation. Un grand grenadier trônait au milieu de celle-ci. Ses cousines aimaient à s’asseoir dessous pour profiter de la fraîcheur de son ombre.

Quand Mani arriva dans la salle à manger, Alima était là, comme il l’avait supposé. La pièce était grande et en longueur. Des fenêtres larges et hautes dispensaient une vue magnifique sur le port et la mer. Une longue table occupait le centre de la pièce et servait à accueillir toute la maisonnée. Pour le moment, l’aïeule était seule, assise comme à son habitude au bout de la table. Elle buvait du chara en regardant à l’extérieur tout en égrenant pensivement son chapelet. Quand elle vit arriver son petit-neveu, elle se leva pour l’embrasser.

« Ah Mani, comme toujours le premier levé. », dit-elle.

« Mais jamais aussi tôt que vous, ma tante. », répondit-il.

Il s’assit à côté d’elle et se servit une coupe de la boisson sucrée.

« Alors ? Quels sont tes plans pour aujourd’hui ? », demanda-t-elle.

« Je dois convaincre Malik Shah de me laisser lui parler. », dit-il.

« As-tu conscience que cela n’arrivera pas ? »

« Et pourquoi cela ? »

« Mani, tu parles ici de la personne la plus secrète du royaume. Elle n’accepte de recevoir personne, pas même moi sa propre mère. », répondit l’aïeule.

« Ne pouvez-vous pas faire quelque chose pour m’aider ? », demanda le jeune homme, désespéré.

« Tu es tout seul pour cette fois, Mani. Si je devais te donner un conseil, ne joue pas selon les règles, même parmi ton propre camp. Il sera toujours temps de demander des excuses à mon Seigneur de la Guerre de beau-fils une fois le méfait accompli. », dit Alima.

« Ce n’est pas très bien de me conseiller d’agir de manière déloyale. », plaisanta Mani.

« Ce n’est pas de la déloyauté si c’est pour le bien du royaume. », répondit la vieille dame en regardant la mer par la fenêtre tandis que son pouce égrenait les perles.

Le soleil était levé depuis peu de temps, mais déjà les commerçants et artisans s’affairaient à l’installation de leurs étals. Un formidable brouhaha résonnait dans le grand marché d’Assawda. Les épiciers disposaient les sacs d’épices, formant des mosaïques de couleurs allant du rouge vif au vert. Mani passa devant et se sentit submergé par des odeurs exotiques et entêtantes. Un poissonnier alignait des sardines, des soles, des rascasses, des crevettes et d’autres espèces de poissons ramenés le matin même par les bateaux de pêche. Déjà, les femmes se retrouvaient pour faire leur marché. Un petit groupe regardait d’un œil critique et intransigeant les légumes d’un marchand. Plus tard dans la journée, les marchands de tissus s’installeraient, ils n’avaient aucun intérêt à arriver aussi tôt, personne n’achetait d’étoffe au lever du jour.

Mani s’arrêta chez son marchand de fruits et prit un petit sac de graines de tournesol. Le marchand le salua amicalement comme chaque matin tandis qu’il repartait flâner entre les étals. Aujourd’hui, la cité était détendue. Il ne ferait pas son parcours complet qui le menait habituellement dans la grande caserne, la guilde des marchands et le quartier des artisans.

La veille, on avait annoncé qu’un Conseil Aveugle se tiendrait. Le peuple qui était jusqu’alors craintif à l’idée d’une guerre retrouva immédiatement sa quiétude. Il semblait que tout le monde était sûr et certain de l’issue de la délibération. C’était l’unique avantage des événements actuels : personne n’irait s’imaginer que le Conseil Aveugle voterait pour la guerre. Mani réfléchissait à un moyen de concrétiser cela en exploitant cette faiblesse.

Il s’arrêta chez un autre marchand de fruits et fit mine de regarder ses grenades. Jetant un regard discret derrière lui il le vit. Il était déjà là dès le lever du jour sans faute. L’espion de Baharak n’avait pas lâché Mani d’une semelle depuis la séance de divination. L’homme était habile, il ne s’était jamais habillé de la même manière et devait avoir une collection assez conséquente de perruques et de fausses barbes. Pourtant, le jeune homme le repérait à chaque fois à sa démarche. Elle n’avait rien de vraiment spécial, mais Mani l’avait observée pour l’imprimer dans son esprit. Baharak devait avoir payé son espion une fortune pour s’assurer qu’il ne soit pas repérable.

Tout en riant intérieurement, il entreprit l’ascension de la Colline Fleurie sur laquelle trônait le Palais du Guide. Sur les côtés de la rue pavée où il marchait, des maisons aux murs de différentes teintes allant de l’ocre au rouge s’alignaient. La ville s’éveillait et on entendait les bruits domestiques sortant des fenêtres. Des gens montaient et descendaient la pente, rejoignant leur travail sous le soleil du matin. Par moments, le jeune homme s’arrêtait sur le côté de la rue, faisant mine de reprendre son souffle, et jetait un regard en contrebas. Il était toujours là, bien caché à chaque fois, soit derrière d’autres personnes soit des colonnes de maisons ou des arbres.

Mani finit par atteindre le sommet de la colline. Le Palais du Guide s’y dressait fièrement. Il était construit en pierre blanche qui réfléchissait le lourd soleil de Butra et le faisait resplendir. Des colonnes hautes et épaisses venaient l’agrémenter. Deux gigantesques statues d’albâtre représentant une chimère encadraient la grande porte de bois. Des tours fines et hautes au sommet bombé partaient de l’édifice pour défier la voûte céleste. Au sommet de chacune d’entre elles flottait l’étendard des Deux Trônes.

Sur l’esplanade du palais, il y avait un attroupement. Une quinzaine de personnes étaient debout autour d’une petite table à laquelle étaient assis deux hommes. Un plateau de chatrang entre eux, ils parlaient et jouaient. Mani les reconnut immédiatement : Cyrus et Darius. Le premier était le fils aîné de Hadi et de sa première épouse, décédée aujourd’hui. Il était l’héritier du Trône du Marteau. Âgé d’une trentaine d’années, il arborait une longue barbe tressée qui reposait sur son torse épais. Il était grand et n’avait pas encore l’embonpoint de son père. Le second était le fils de Baharak et de son premier mari défunt lui aussi. Il était un peu plus jeune que Cyrus, mais avait la même stature que lui. Au contraire de son frère d’adoption, il n’avait pas de barbe, mais arborait une longue chevelure noire et bouclée qu’il attachait en chignon serré sous son turban. Son épaisse mâchoire ressortait d’autant plus qu’il était imberbe. Darius avait la particularité de venir juste après Khafif le fils de Malik Shah dans la succession pour le trône de l’Épée. Malgré ça, l’homme était un Marteau convaincu et vivait au Palais du Guide.

Cyrus et Darius n’avaient en commun ni leur mère ni leur père, mais étaient frères d’adoption par l’alliance de leurs parents vivants. Assis au milieu de l’esplanade, ils étaient en pleine partie de chatrang. Tandis que l’un bougeait son vizir de deux cases en diagonale, l’autre parlait bruyamment. Les gens présents gloussaient à ses plaisanteries et buvaient ses paroles. Mani avait une aversion totale pour ces deux hommes. Tandis qu’il observait de loin la partie, il ouvrit son sac de graines de tournesol et commença à les grignoter. Les immondes courtisans minaudaient pour s’attirer les faveurs du duo qui semblait adorer l’attention qu’on lui portait.

Depuis que Khafif avait pris le large, Darius avait gagné une popularité inespérée. Il semblait que tout Assawda considérait que le fils de Malik Shah était déjà mort. À la cour du Guide, cette impression était exacerbée. Tout le monde rêvait sans se le dire d’une dyarchie où Darius et Cyrus, compagnons de toujours, régneraient de concert et mettraient derrière eux les tensions qui existent aujourd’hui entre Hadi et Malik Shah.

Debout sur l’esplanade, Mani ne vit pas arriver derrière lui le grand vizir Nizam accompagné de deux courtisans. Celui-ci était vêtu encore une fois de manière extravagante. Sa robe verte était brodée de motifs dorés et jurait avec les tenues plus sobres des deux personnes qui l’accompagnaient.

Quand ils se reconnurent, les regards respectifs de Mani et Nizam s’obscurcirent. Le jeune homme finit de mâcher sa graine de tournesol puis concéda au dignitaire une courbette. Celui-ci répondit par un léger geste de la tête.

« Il faut croire que je ne peux pas passer une journée sans vous voir rôder, jeune homme. », dit Nizam.

Les deux courtisans qui l’accompagnaient ricanèrent. Mani ne les connaissait pas, ils avaient le visage bouffi et graisseux de ceux qui ne sont jamais sortis de l’enceinte de leurs palais.

« Je ne fais que me promener, Noble Nizam. »

« Nous savons, vous et moi, que vous ne faites pas que cela. Gagnons du temps et dites-moi ce que vous mijotez encore. », dit Nizam.

« Vous m’insultez, Noble Nizam. Je vais finir par croire que nous sommes ennemis. », répondit Mani.

« Il ne tient qu’à vous de me prouver le contraire. »

Darius et Cyrus remarquèrent la scène. Ils arrêtèrent leur partie et regardèrent leur joute verbale d’un air amusé. Les courtisans qui les entouraient firent de même.

« Comme je vous l’ai dit, je ne suis qu’un humble scribe de Sa Majesté Malik Shah. Vous surestimez mon rôle. », répondit Mani.

« Pourtant vous êtes venu m’exhorter à arrêter votre maître et c’est cela qui a provoqué la fuite du prince vers Shem. Vous aviez tout prévu, mais sachez que votre plan a échoué. », répliqua Nizam.

« Ce que je vois, c’est un homme qui essaie de faire porter le poids de ses erreurs à un scribe qui n’a rien demandé. », dit Mani.

La réponse fit rire Cyrus, mais pas Darius. Celui-ci se leva et fondit sur Mani tel un faucon faisant presque tomber son turban.

« Qui que tu sois, sais-tu donc à qui tu parles ? Le Noble Nizam est la seconde personne la plus importante de ce royaume. Il pourrait te faire trancher la tête pour ce que tu viens de dire. »

« Oh, mais dans sa grandeur d’âme, le Noble Nizam s’abstiendra d’aller vers de telles extrémités. », répondit Mani, ironique.

Le neveu du Seigneur de la Guerre ne goûta pas à la plaisanterie. L’homme était gigantesque et dominait Mani de toute sa hauteur.

« Tu sembles bien sûr de toi. Peut-être que c’est moi qui devrais exécuter la sentence. », répliqua-t-il.

« Et quelle dignité vous permettrait de faire cela ? Il me semble que l’Épée a toujours un prince héritier et ce n’est pas vous. », répondit Mani en ricanant.

Le visage de Darius vira au rouge. Une épaisse veine palpitait au niveau de sa tempe tandis qu’il essayait tant bien que mal de se calmer.

Cyrus regardait la scène avec un sourire narquois. Il tenait à la main un cavalier et le faisait tourner entre ses doigts.

« Ne vous surestimez pas, Noble Darius. J’ai l’impression que vous vous voyez déjà assis sur le trône de l’Épée, mais ce jour n’arrivera pas, car nous irons sauver Sa Grâce le prince des griffes des Shemites que vous le vouliez ou non. »

Cette dernière réplique toucha une corde sensible. Mani scruta les visages des courtisans et une ombre de doute était passée dans les regards. S’il alimentait correctement ce doute, ces nobliaux sans cervelle iraient raconter partout que l’Épée n’était peut-être pas à l’origine de la guerre.

« Je n’aime pas tes insinuations. », dit Darius en approchant son visage tout près de celui de Mani d’un air plus menaçant que jamais. L’haleine du colosse sentait le vin. Ses dents étaient serrées sous sa mâchoire épaisse et ses sourcils froncés surplombaient ses yeux exorbités par la colère. Le jeune homme avait du mal à soutenir son regard, mais il trouva en lui le courage d’y arriver. Il savait qu’à ce stade-là il avait gagné et cela lui permit de tenir. Soudain, Darius le reconnut :

« Mais… Tu es de la maisonnée de cette vieille pie d’Alima. On m’a déjà parlé de toi. L’orphelin. »

Mani l’ignora et continua :

« Même si vous essayez de nous en empêcher, nous ferons tout ce qu’il faut pour sauver Sa Grâce. Toutes vos manigances vous donnent peut-être l’impression que vous gagnez, mais nous savons que nous avons la vérité et la justice de notre côté et ça, les dieux le voient. Ils nous donneront gain de cause. »

Quand il invoqua les dieux, Mani fit le signe du brasier avec ses doigts. Instinctivement, les courtisans présents imitèrent son geste comme pour conjurer une possible punition divine. Cela eut le don d’agacer Nizam. Darius se redressa de toute sa hauteur, énervé lui aussi. Des gens qui passaient par là s’étaient arrêtés pour observer la scène. Plus de trente personnes se trouvaient désormais sur l’esplanade, attendant de voir ce qui allait se passer. Mani continua :

« Ce que vous faites à notre royaume, c’est mal et vous le savez. Le pire dans tout cela, c’est que vous essayez de faire croire que c’est de la faute des partisans de l’Épée. Mais sachez que votre plan ne marchera pas, le peuple saura voir la vérité. »

Darius était cramoisi :

« Je vais te faire ravaler tes paroles, bisharaf ! »

Levant son poing gigantesque, il l’abattit brutalement sur Mani. Celui-ci esquiva le coup en bondissant en arrière. Il ne savait pas d’où lui était venue cette impulsion, lui qui avait toujours abhorré la chose martiale. Darius, dans son élan, perdit l’équilibre. Il se rattrapa de justesse et s’apprêta à réitérer son attaque quand Nizam et Cyrus se précipitèrent pour le retenir.

« Haroomzade ! Je vais te faire cracher tes dents ! Kuss modar ! Je vais te faire rejoindre tes chiens de parents ! », hurlait-il furieux.

« Noble Darius ! Calmez-vous ! Vous blasphémez ! Ne vous laissez pas atteindre par ses paroles ! », disait le grand vizir.

Mani prit un air effrayé et d’une voix tremblante il dit :

« Alors vous êtes vraiment la brute que l’on m’a dit que vous étiez ! Que ne feriez-vous pas pour cacher vos ambitions royales ! »

Les courtisans étaient atterrés. Eux qui quelques minutes plus tôt minaudaient et s’extasiaient devant le sage et pacifique Darius le regardaient désormais les yeux pleins de terreur. Un tel langage sortant de la bouche d’un homme qui se targuait d’être aussi sophistiqué était choquant.

« Ne mets pas de l’huile sur le feu, crétin ! Va-t’en avant que je t’envoie la garde ! », s’écria Nizam à Mani tandis que lui et Cyrus retenaient Darius.

Le jeune homme regarda les gens présents et vit qu’il avait atteint son but. Il tourna les talons et partit satisfait. Il savait que le grand vizir leur parlerait pour expliquer ce qu’il venait de se passer,mais l’idée que Mani voulait instiller dans leurs esprits était bien là. Tandis qu’il commençait à descendre la colline, on emmenait Darius à l’intérieur du palais pour le calmer.

Tout en marchant, Mani réfléchissait. Regardant sa main droite, il se rendit compte qu’il tremblait. Son front était moite et il sentait que sa démarche était saccadée. Il avait eu très peur. Il ne pensait pas que Darius oserait essayer de le frapper. S’il l’avait touché, il aurait mis des semaines à s’en remettre et tout leur plan serait tombé à l’eau. Il fallait changer de méthode : il allait avoir besoin de protection et surtout d’agents pour accomplir ses actions à sa place. Il commençait à être trop connu parmi ses adversaires et cela nuisait salement à ses plans, mais surtout à la sécurité de sa personne. Il sortit la chevalière du Seigneur de la Guerre de sa poche et tout en l’observant, il réfléchissait à ce qu’il allait faire ensuite.

***

 

Les richesses des Deux Trônes étaient conservées dans deux caisses qui se trouvaient dans les palais royaux. La loi voulait qu’elles soient fournies équitablement. Ainsi, chaque mois, on déplaçait des fonds de l’une ou l’autre caisse pour les équilibrer. Celle du Palais du Guide était en général la plus fournie et l’argent allait toujours vers l’autre caisse sauf une fois dans l’année : quand les tributs de Lut et Yazd arrivaient. Ces deux petits royaumes du sud étaient tributaires de Butra et devaient lui payer trois millions de nards par année chacune.

L’un des privilèges de posséder le sceau du Seigneur de la Guerre était qu’il donnait accès à sa caisse. Ce matin-là, Mani arriva tôt au Palais de la Guerre. Celui-ci se dressait fièrement au sommet de la Colline aux Boucs. Bâti en pierres grises, il était agrémenté de colonnes de pierre bleue calcaire. Comme pour le Palais du Guide, des tours fines et hautes partaient de la structure et se terminaient par un sommet bombé sur lequel flottait l’étendard des Deux Trônes. La brise marine apportait des parfums iodés et rafraîchit le jeune homme après son ascension de la colline. Deux statues de lions encadraient la grande porte du palais. Celle-ci était déjà ouverte et deux mamlouks la gardaient. Tous deux saluèrent Mani tandis qu’il passait.

Le grand hall du palais était richement décoré. Des bas-reliefs dorés ornaient les murs de basalte noir. Des statues représentant les héros de la dynastie des Harbides étaient alignées. On voyait entre autres Saman dit « Le long », Jahan III ainsi que Harb II Shemitoni « La terreur de Shem ». Tout au fond trônait la statue de Harb Le Grand, le fondateur de la dynastie. Il était représenté à cheval, l’épée à la main et un halo de flammes derrière lui.

Le jeune homme se dirigea vers le sous-sol. Après avoir présenté le sceau du Seigneur de la Guerre aux deux gardes en faction devant la porte, on le laissa descendre le long escalier en colimaçon qui s’enfonçait dans la colline. En bas, il déboucha sur un couloir sur les côtés duquel s’alignaient des portes et éclairé par des braseros. Le jeune homme entra dans la troisième porte sur la droite.

La salle où il pénétra était relativement grande, mais un seul meuble s’y trouvait : un bureau en bois massif sur lequel trônait un épais registre ainsi qu’un porte-plume. Il était occupé par Falzaban, le vieil homme en charge de gérer les entrées et sorties du trésor. Derrière lui, une gigantesque porte métallique prenait une bonne partie du mur. Six mamlouks étaient debout à gauche et à droite du bureau, ils étaient chargés de sa protection. Pour le moment, ils semblaient surtout mourir d’ennui. Quand il vit Mani entrer, l’homme dit :

« Le voici donc le protégé du Seigneur de la Guerre, tu viens encore piller les caisses du royaume pour tes manigances ? »

« Tais-toi donc, vieux grincheux. Toi et tes six soldats, vous nous coûtez un bras en entretien et votre utilité reste encore à prouver ! », répondit Mani.

Falzaban éclata de rire et fit signe au jeune homme de s’approcher de ses mains parcheminées.

« Qu’est-ce que je peux faire pour toi ? »

« J’ai besoin de fonds, dix-milles nards. », répondit Mani.

« C’est une belle somme, qu’est-ce que tu comptes en faire ? »

Mani sortit le sceau du Seigneur de la Guerre.

« Je ne sais plus, demande-lui, il saura certainement plus te renseigner que moi. »

« Petit impertinent, tu vas finir la tête sur une pique si tu parles ainsi à tout le monde. », répondit Falzaban en se levant difficilement, un énorme trousseau de clés à la main.

Le vieillard marcha lentement en direction de la porte métallique. Il glissa l’une des clés dans la serrure de ses doigts froissés et tremblants et la tourna. Une série de clics successifs indiqua que le mécanisme se débloquait. Falzaban se tourna ensuite vers l’un des soldats :

« Tu laisserais un vieil homme ouvrir une porte aussi lourde tout seul, khar ? »

L’homme, honteux, s’empressa de saisir la poignée de métal massive et tira dessus.

Tandis que Mani attendait debout au milieu de la pièce, Falzaban pénétra dans la salle du coffre. Des bruits métalliques se firent entendre. Enfin, il ressortit avec un sac plein de pièces. Il se rassit précautionneusement à son bureau et nota scrupuleusement la somme qui venait d’être retirée. Enfin, il tendit l’argent à Mani.

« Tâches d’en user pour le bien du royaume. », dit l’aïeul.

« Tu sais bien que c’est ma préoccupation première. », répondit le jeune homme en le remerciant d’un geste de la tête.

Quand Mani sortit du palais, il regarda la ville en contrebas. Sa destination se trouvait là, non loin de la porte de Difa au sud. La prison d’Assawda était un édifice qui donnait froid dans le dos. C’était un gigantesque cube gris où de petites ouvertures avaient été pratiquées pour permettre à la lumière de pénétrer dans les cellules. La justice n’était pas tendre à Butra et la punition était pire encore. Quiconque pénétrait dans ce bâtiment avec des chaînes aux pieds savait qu’il avait peu de chances d’en ressortir un jour. Quand Mani arriva devant les grandes portes métalliques, elles étaient gardées par quatre colosses en armure munis de lances trois fois plus hautes que lui. Il dut prendre son courage à deux mains pour ne pas reculer. Tenant sa lettre à la main, il avala sa salive avant de commencer à parcourir la longue allée qui séparait la rue de l’entrée de la prison. Quand il arriva devant eux, les mamlouks baissèrent le regard vers lui, se demandant ce qu’il faisait là.

« Je suis chargé de la libération d’un prisonnier que Sa Majesté le Seigneur de la Guerre a gracié. », dit-il en montrant la lettre scellée.

L’un d’entre eux, probablement le mois bête, parla :

« Vous voulez parler à qui ? »

« À Hormuzd, le chef de la prison. », répondit Mani.

Le mamlouk ne répondit rien et se dirigea vers la porte. Le jeune homme ne savait pas s’il devait le suivre ou pas. Les trois autres colosses continuaient à le regarder en silence du haut de leurs sept pieds et demi. Mani finit par décider que le mamlouk voulait qu’il le suive et il le fit. Ce dernier avait déjà ouvert la porte et pénétré dans la prison.

Le jeune homme fut d’abord aveuglé par la différence de luminosité entre l’extérieur et l’intérieur puis sa vue s’adapta. Le grand hall était exactement comme on imaginait qu’un hall de prison pouvait être. C’était une salle grise et sans décoration où trônait un guichet derrière lequel était assis un homme au visage tellement gris qu’il devait être là depuis plusieurs siècles. Mani s’avança vers lui et dit :

« Je viens au nom de Sa Majesté le Seigneur de la Guerre, je dois parler au Noble Hormuzd. »

Le vieux guichetier ne dit rien, il se contenta de hocher la tête. Il se leva et marcha vers un couloir derrière lui d’un pas étonnamment preste pour l’âge qu’il paraissait avoir. Il revint quelques minutes plus tard accompagné d’un homme que Mani ne pensait pas un jour croiser.

Hormuzd dirigeait la prison d’Assawda depuis plus de vingt ans. Mani en avait entendu parler plusieurs fois, et la description qu’on lui en avait faite n’était pas joyeuse. On le disait être l’homme le plus cruel du continent et qu’un criminel ne mettait jamais plus d’une heure à confesser son crime quand il passait entre ses mains. Dans sa jeunesse, il était le capitaine d’une troupe de mercenaires très réputée. Un jour, le Seigneur de la Guerre de l’époque, Amir Shah, les avait recrutés pour aller réprimer une révolte dans le sud du royaume. Un mois après, ils étaient revenus dans la capitale charriant avec eux les têtes de plus d’un millier d’hommes qu’ils vinrent déposer au pied du trône de l’Épée. Amir Shah, impressionné, avait proposé à Hormuzd de devenir gouverneur d’une province du royaume, mais celui-ci avait décliné et avait demandé à occuper un poste officiel dans la capitale à la place. Quelque temps plus tôt, le directeur de la prison était mort et le poste était vacant. Hormuzd avait accepté sans hésiter à le remplacer. Depuis, il inspirait la terreur dans les bas-fonds de la cité. Et les mères disaient à leurs enfants « Je vais faire venir Hormuzd » quand ils se comportaient mal.

Pourtant, l’homme que Mani voyait arriver vers lui jurait totalement avec la description qu’on lui en avait fait. Hormuzd était petit de taille. Son visage carré était rasé de près et ceint d’un turban bleu et doré porté serré. Ses grands yeux étaient souriants et enjoués. Quand il vit Mani, un large sourire se dessina sur son visage, révélant une dentition composée entièrement de dents en or.

« Mon plaisir de recevoir la visite des représentants de Sa Majesté ne se tarit jamais ! », s’était-il exclamé.

Tandis qu’ils marchaient dans les couloirs, se dirigeant vers son bureau, Mani lui expliquait le motif de sa visite :

« Je suis mandaté par Sa Majesté pour procéder à la libération d’un prisonnier gracié par décret royal. J’ai ici même la lettre scellée. »

Le directeur prit la lettre et la décacheta. Il la parcourut rapidement tandis que Mani scrutait son visage. L’homme avait gardé un visage stoïque tandis qu’il lisait, mais avait haussé les sourcils en lisant le nom du détenu en question. Discrètement, il avait baissé les yeux vers le cachet en bas à droite de la page, comme pour voir s’il était authentique.

« Jamais je n’oserais questionner les choix de Sa Majesté, mais je suis assez étonné qu’elle choisisse de faire libérer ce prisonnier en particulier. », dit-il

« Sa Majesté considère que cet homme pourrait être un atout de taille pour le Trône de l’Épée. Je n’ai pas plus de détail là-dessus. », répondit Mani.

« Hmm. »

Le bureau d’Hormuzd était une pièce grise comme tout le reste de la prison, mais ici, on avait fait l’effort de décorer un peu les murs. Entre les tapisseries, des instruments de torture avaient été suspendus. Mani connaissait l’usage de certains d’entre eux. D’autres lui étaient inconnus et il n’osait imaginer comment ils s’utilisaient. Le directeur s’assit derrière son bureau et invita le jeune homme à prendre place lui aussi.

« Je dois rédiger un document pour officialiser sa libération, et ensuite nous irons le sortir de sa cellule. »

L’homme prit un parchemin et une plume et s’attela à écrire. À un moment, il releva la tête et dit :

« Vous êtes venu seul pour la libération du prisonnier ? »

« Oui, et je dois parler seul à seul avec lui avant de le sortir de sa cellule pour être certain de sa coopération. », répondit Mani.

« Vous voulez obtenir la coopération de Zurvan le boucher de Ghazna ? », demanda Hormuzd, abasourdi.

« C’était donc cela son surnom. », répondit Mani.

« Sa Majesté a-t-elle conscience de l’acte que cet homme a commis ? Je suis très étonné qu’il vous ait envoyé tout seul pour le faire libérer. »

« Sa Majesté a une entière confiance en mes capacités de persuasion. C’est donc vrai ce que l’on dit de Zurvan ? Qu’il est impossible de le briser ? »

Le visage d’Hormuzd s’assombrit. Il reposa sa plume et dit :

« C’est même pire que cela, il a réussi à provoquer une révolte générale dans la prison où il était détenu dans le sud du pays. Je le fais garder dans la section des criminels les plus dangereux et le garde qui lui apporte ses repas change chaque semaine. Zurvan est un homme dangereux. Je veux que vous vous assuriez qu’il coopérera avec vous avant de le libérer. Faites attention, il est extrêmement fourbe et vous mènera probablement en bateau. »

« C’est pour cela que c’est moi que Sa Majesté a envoyé et non quelqu’un d’autre. »

Le sourire doré d’Hormuzd était réapparu sur son visage.

« Pourrais-je vous demander votre nom ? C’est par pure curiosité, je ne vous ai jamais vu, mais je vous aime bien. »

« Je ne suis qu’un scribe au service de Sa Majesté. », répondit humblement le jeune homme.

L’homme éclata de rire. C’était un rire rauque et enroué, un rire de crapule, mais une crapule franche.

« Allons allons, je vous ai donné mon nom, moi. », dit-il. « Et n’oubliez pas que nous sommes du même côté vous et moi, nous voulons la même chose. »

Tout en disant cela, il avait fait le symbole du feu destructeur avec ses doigts. Le jeune homme sourit et finit par dire :

« Je m’appelle Mani. »

La cellule de Zurvan se trouvait au dernier étage de la prison, dans une section au centre de l’édifice. Là, les geôles étaient dépourvues de fenêtres. On y mettait les prisonniers les plus dangereux, ceux que l’on craignait de voir fuir en limant les barreaux de leurs fenêtres. Deux gardiens accompagnaient Hormuzd et Mani tandis qu’ils passaient devant les rangées de portes en fer.

« Vous me dites que dans ce couloir se trouvent les criminels les plus dangereux et pourtant je n’entends aucun d’entre eux crier dans notre passage. », dit le jeune homme.

« Car je les ai tous brisés. Quand on m’apporte cette vermine beuglante et arrogante, j’en fais de petits agneaux sages. C’est ma spécialité. », répondit Hormuzd en souriant de toutes ses dents.

Mani eut un frisson. Le directeur était un homme terrifiant.

Ils s’arrêtèrent devant la porte d’une cellule et Hormuzd s’avança avec un trousseau de clés. Il ouvrit la porte et entra dans la cellule. Mani prit une torche des mains de l’un des gardes qui les accompagnaient et pénétra lui aussi dans la pièce. Celle-ci était relativement exiguë. Elle était de pierre brute et dépourvue de fenêtres. Sur le côté se trouvait un petit banc en bois. Mani avança sa torche pour découvrir un homme assis à même le sol en tailleur, adossé au mur du fond de la cellule. Les pieds et les mains enchaînés, il ne pouvait bouger bien loin. À sa droite se trouvait une carafe d’eau et à sa gauche une bassine dont le jeune homme préféra ne pas imaginer le contenu. Le prisonnier les ignora complètement et gardait la tête baissée. Une longue chevelure sale lui cachait le visage. Il était torse nu et était tellement maigre qu’on voyait ses côtes. Pourtant il ne semblait pas affaibli pour autant.

« Tu as de la visite, Zurvan. », dit Hormuzd. « Je vous laisse en seul à seul. »

Avant de quitter la pièce, il ajouta à Mani :

« Faites attention avec celui-là, c’est une sacrée saloperie. »

Tandis que la porte se refermait, le jeune homme alla s’asseoir sur le petit banc. Il n’aimait pas être là, la puanteur et l’humidité étaient insoutenables. Le prisonnier ne bougeait toujours pas et continuait à fixer le sol devant lui. Mani finit par parler :

« Tu es Zurvan et tu viens de Ghazna, dans le sud du royaume. Tu étais un officier au service du gouverneur et tu vivais à Baqdanous. Ta tâche était de veiller à la sécurité du grand vizir du prince de la province. Tu faisais très bien ton travail et tout allait bien. Tu avais une femme, deux enfants et une maison douillette où tu rentrais le soir. Les choses ne pouvaient mieux se passer jusqu’au jour où tu as transpercé la gorge de l’homme que tu étais censé défendre avec ton sabre. Tu as immédiatement été emprisonné en attendant ton exécution publique. Un crime pareil ! Tuer un haut fonctionnaire de la province ! »

Zurvan leva légèrement la tête, Mani put voir que ses joues étaient creusées. Il dit :

« T’es venu me raconter ce que j’ai fait, gringalet ? T’avais rien de mieux à faire ? »

Le jeune homme l’ignora et continua :

« Sauf que durant le court laps de temps qui précédait ton exécution, tu as réussi à provoquer une mutinerie générale dans la prison où tu étais détenu. Avec tes compagnons d’infortune, vous avez massacré tous les gardiens de la prison. C’est ce qui t’a donné ton surnom de Zurvan le boucher. Après cela, tu t’es enfui. Tu as parcouru le désert sur des lieues et des lieues vers le nord-est, espérant passer à Shem. Malheureusement pour toi, tu as été capturé par une patrouille de soldats. On t’a envoyé à Assawda pour y subir ta sentence. Sauf que par malchance, tu es tombé sur la prison dirigée par Hormuzd. »

La conversation commençait à agacer Zurvan qui cracha sur la chaussure de Mani. Celui-ci continua à l’ignorer :

« Parce qu’Hormuzd a une particularité : il est contre la peine de mort. Non pas par clémence, mais parce que c’est un homme cruel. Pour lui, la mort est une délivrance et ce serait être bon envers les criminels que de les délivrer. Non, pour lui, il faut que la vermine reste vivante et souffre pour les crimes qu’elle a commis, sinon ce serait trop facile. Il a donc commué ta peine pour une peine de prison à vie. Hormuzd a aussi comme particularité qu’il arrive toujours à briser la volonté de ses prisonniers. Usant de ses outils de torture, il arrive à rendre la pire des crapules sage comme un agneau. Sauf que toi tu as tenu. Même après plusieurs jours, tu continuais à lui cracher au visage et à l’injurier. Cela m’a impressionné quand je l’ai lu sur ton rapport. »

« C’est pour me dire ça que t’es descendu de ton palais, madar sag de nobliaux de gohe ? », répondit Zurvan, plus agacé que jamais. Une longue barbe sale encadrait ses joues creusées et ses yeux pleins de vivacité.

« Non, je suis venu te voir, car dans toute cette histoire, un détail me chiffonne. », dit Mani.

Il se leva et marcha d’un pas lent dans la cellule.

« Pourquoi un homme marié avec une situation stable ruinerait-il tout cela d’un seul coup sans crier gare ? », continua-t-il.

« Peut-être que je suis fou. », répondit Zurvan. « T’as bien de la chance que je sois enchaîné sinon je t’aurais déjà tordu le cou. »

« Alors c’est bien heureux que tu le sois. », ironisa le jeune homme.

Le prisonnier cracha de nouveau sur la chaussure de Mani qui fit comme si de rien n’était.

« Non, je crois savoir pourquoi. La raison est très simple : c’est que tu es innocent du crime que l’on t’accuse d’avoir commis. »

Zurvan afficha un visage étonné qu’il réprima très vite.

« Tu viens ici pour me narguer, dayouss ! C’est encore cet enfant de catin qui essaie de me briser. Tu iras lui dire que personne ne brisera jamais Zurvan ! », s’exclama-t-il.

Et sur ce, il cracha de nouveau sur Mani.

« Non, je pense vraiment que tu es innocent. Je ne vois vraiment pas quelle motivation t’aurait poussé à faire ce que l’on t’accuse d’avoir fait. Par contre, j’ai une idée des vrais coupables. », continua le jeune homme.

Zurvan sembla se calmer un peu.

« Le grand vizir de Ghazna était un partisan convaincu de l’Épée tandis que tous les autres vizirs étaient des Marteaux. La situation était délicate pour eux, car le prince Micipsa écoutait son Premier ministre avant tout. Il fallait donc l’éliminer, et c’est ce qu’ils ont fait. Pour se disculper, ils t’ont fait porter le chapeau à toi qui t’occupais de sa garde rapprochée. Deux ans après, te voici. », dit Mani.

Zurvan regarda le jeune homme en silence comme s’il ne croyait pas ce qu’il entendait. Malgré lui, une larme roula sur son visage sale. Quand il s’en rendit compte, il l’essuya prestement puis dit :

« Et alors ? Qu’est-ce que ça peut faire que toute cette histoire soit un coup monté ? J’ai tout perdu, je ne sais même pas si ma famille est vivante et dans les conditions où je suis détenu, mes jours sont comptés. »

« Tu dois avoir une sacrée haine contre les partisans du Marteau. », dit Mani.

« Tous des koon kesh. », répondit-il en serrant les dents.

« Je suis Mani, un conseiller du Seigneur de la Guerre Malik Shah et j’ai une proposition à te faire. »

Zurvan leva la tête un peu plus. Il était intrigué.

« Avant de venir te voir, j’ai donné à Hormozd une lettre estampillée du sceau du Trône de l’Épée. Il s’agit d’une grâce royale. »

« Est-ce une plaisanterie ? Je vais être libéré ? », demanda le prisonnier.

Il comprit presque immédiatement que cette liberté ne serait pas gratuite. Il ajouta :

« Je suppose que votre proposition concerne quelque chose que je dois faire en échange de ma liberté ? »

« Ce que je te propose c’est un emploi, tu vas travailler pour moi. J’ai une tâche à accomplir pour le compte du Seigneur de la Guerre, mais je n’ai pas d’agent fiable. », demanda Mani.

« Et vous vous êtes dit que j’étais quelqu’un de fiable ? », ironisa Zurvan.

« Tu as réussi à provoquer une mutinerie générale dans la première prison où on t’a incarcéré, tu es donc quelqu’un de malin qui comprend les hommes. En plus de cela, les Marteaux ont ruiné ta vie. J’ai toutes les raisons de croire que l’on peut travailler ensemble. », répondit Mani.

« En quoi consisterait exactement cet emploi ? »

« J’ai besoin de quelqu’un qui saura garder mes secrets, espionner mes ennemis pour moi et me faire des rapports complets et au besoin briser quelques dents. »

« Et j’ai quoi en échange ? »

« La liberté, pardi ! »

Zurvan ne goûta pas la plaisanterie.

« Je plaisante. Tu vas entrer à mon service pendant un an et durant ce laps de temps, tu seras logé, nourri et payé une solde correcte. Tu devras accomplir toutes les missions que je te confierai et à l’issue de cette année de services tu seras libre de partir. »

Le prisonnier ricana.

« Et qu’est-ce qui vous dit que je ne vais pas m’enfuir dès que je serai sorti de cet endroit ? »

« Car j’ai une information qui te poussera à m’être loyal. », répondit Mani.

« Une information ? Quelle information ? »

« Le lieu où se trouvent ta femme et tes enfants. »

Zurvan tira violemment sur ses chaînes, comme s’il avait essayé de se relever en oubliant qu’il était attaché.

« Où sont-ils ? Dis-le-moi ! Parle ! », s’exclama-t-il.

« Allons, ne sois pas pressé, de toute façon tu ne pourrais pas les rejoindre pour le moment. »

Zurvan s’était remis à pleurer de nouveau. Ne réussissant pas à se lever, il s’effondra. Ses épaules bougeaient compulsivement. L’homme était ravagé.

« Est… Est-ce qu’ils sont sains et saufs ? », finit-il par dire.

« Oui, tu n’as aucune inquiétude à avoir. Et ils vont encore mieux depuis que j’ai retrouvé leur trace. J’ai veillé à ce qu’ils ne manquent de rien. »

Les épaules de Zurvan s’affaissèrent soudainement, comme si on venait d’en retirer un poids. Jusqu’à présent, il ignorait le sort de sa famille. Il ne savait pas s’ils étaient vivants quelque part, réduits en esclavage ou s’ils étaient morts. Les épaules du prisonnier faisaient des soubresauts tandis qu’il pleurait en silence.

« Alors ils sont en vie… », dit-il à mi-voix.

« Je t’offre une chance de retrouver ta vie. », dit Mani.

« Néanmoins, sache que je ne fais pas ce que je fais par charité. Je suis venu te voir, car je pense que tu es l’homme qu’il me faut pour ce que je souhaite accomplir. Il y a donc une condition sinequanone à notre accord. »

Le prisonnier essuya ses larmes.

« Laquelle ? », dit-il.

« Tu ne dois jamais échouer. Si jamais mes ennemis apprennent que tu travailles pour moi ou si ton identité leur est révélée, notre accord tombe à l’eau et je ne te dirai pas où se trouve ta famille. Je ne tolérerai aucun écart. »

Zurvan leva la tête vers Mani et le fixa. Les larmes avaient tracé un sillon dans la saleté de son visage, mais ses yeux semblaient exprimer une terrible détermination.

« J’accepte. », dit-il.

« Très bien, j’ai déjà une première mission pour toi ! »

Mani sortit de la cellule et rejoignit Hurmuzd qui l’attendait au bout du couloir. Celui-ci semblait légèrement nerveux. Quand il vit le jeune homme, il lui dit :

« J’espère qu’il ne vous aura pas amadoué avec des promesses, Noble Mani ! »

« Non, je pense que nous avons trouvé un terrain d’entente. », répondit le jeune homme.

« Comment avez-vous fait ? Je n’ai rien obtenu de lui, il est incassable ! »

« Cet homme a une volonté de fer, mais j’ai su trouver son point faible. »

Hormuzd sourit.

« Son point faible ? »

« Je ne peux pas vous en parler, cela fait partie de l’accord que j’ai passé avec lui. », répondit Mani.

« Vous êtes un sacré filou vous, je n’aimerais pas être votre ennemi. », dit le directeur en riant de son rire rauque.

« Soyons amis alors ! », dit le jeune homme en riant lui aussi.

Ils arrivaient à l’entrée de la prison.

« Quand dois-je le fait libérer ? », demanda Hormuzd.

« Dans la nuit, il sait où il doit me retrouver. », répondit Mani.

« Très bien. »

Mani serra la main du directeur et prit congé.

***

 

Le yokshanbeh était le dernier jour de la semaine et il avait une signification particulière pour les habitants de Butra. On allait au temple le matin pour honorer les dieux et le midi était l’occasion d’un repas où toute la famille se rassemble. On dresse alors la table et on y pose des lampes allumées afin de dédier sa nourriture au divin. Pour les rois, néanmoins, ce jour était synonyme d’une tradition qui était devenue assez pénible pour eux depuis quelque temps. Les deux souverains devaient tous deux assister à l’office du matin au Grand Temple en se tenant côte à côte. Cette tradition remontait aux origines du royaume et permettait de faire en sorte que les deux souverains se croisent au moins une fois dans la semaine.

Le soleil était levé depuis longtemps et les gens commençaient à affluer au Grand Temple. L’édifice était majestueux. Bâtie en pierre dorée, sa façade était décorée de grandes colonnes aux bas reliefs représentant des flammes. Quatre dômes le surplombaient, bâtis en pierre blanche. Sur le parvis, des prêtres en robes dorées tapaient sur des tambours pour appeler les croyants à venir.

Mani arriva à ce moment-là sur la grande place. Il n’était pas seul, il était accompagné de Moein. L’homme était très grand, il dépassait Mani de deux têtes. Son visage rasé de près était couvert de cicatrices à vous décourager le pire des assassins. Ses cheveux étaient courts sous son turban noir qu’il portait serré. Il portait une longue robe noire ample qui lui permettait de dissimuler ses armes. Les deux hommes marchaient côte à côte comme s’ils étaient amis.

« Je ne pensais pas qu’un fourbe comme toi pouvait être pieux. », dit Moein en ricanant.

« Ce n’est pas très gentil de ta part de me traiter de fourbe. Et toi, tu l’es ? »

« Non, les dieux c’est pas trop mon truc, ils n’ont jamais répondu à la moindre de mes prières, pas même les faciles. Je ne prie pas des dieux qui ne sont pas foutus de me faire pisser vert même quand je le leur demande très fort. », répondit Moein.

Mani éclata de rire.

Le colosse était un mercenaire, un ancien camarade d’Hormuzd de l’époque où il louait son épée au plus offrant. Il le lui avait gracieusement recommandé et Mani l’avait engagé pour le protéger.

« Y a quoi de drôle ? C’est vrai non ? », râla le vétéran. « Puis si t’étais vraiment pieux, t’aurais pas besoin d’un garde du corps quand tu vas au temple, tes dieux devraient être une défense suffisante. »

« Oui, mais il suffirait qu’ils soient occupés à sauver quelqu’un d’autre et je suis cuit. », répondit Mani.

« Tu leur accordes aussi peu de crédit ? Tu es pire que moi ! »

Ils pénétrèrent dans le temple. C’était là que, quelques jours plus tôt, la séance de divination avait eu lieu. Désormais, la salle était pleine de monde. Le peuple d’Assawda était très croyant. La foi jouait un rôle primordial dans les vies des gens. Le feu, qui exprimait la vie, était représenté par ses deux facettes : Amesha Aat et Amesha Arshtish. Dans chaque maison, on trouvait un petit autel avec leurs icônes posées et une bougie ou deux pour les honorer chaque soir.

Les deux dieux étaient naguère ennemis. C’était il y a fort longtemps. À l’époque, l’univers n’était que chaos et désordre et la terre et les bêtes et les oiseaux n’existaient pas encore. Ils se haïssaient tellement qu’ils passaient leur temps à se battre. Étant de force égale, jamais aucun des deux ne gagnait. Cela avait duré des milliers et des milliers d’années. Un jour, dans le chaos des flammes de leur combat éternel, naquit un être vivant. Il s’agissait d’un homme appelé Ghorbani. Celui-ci leur parla et cela mit en pause leur combat. Tous trois discutèrent longuement. Quand l’homme leur avait demandé les raisons de leur conflit, aucun ne sut répondre. Ils avaient oublié pourquoi ils se battaient. Les deux dieux décidèrent donc de signer une trêve un jour de yokshanbeh et après cela l’univers se stabilisa peu à peu. Ils créèrent une épouse à l’homme pour procréer, des bêtes domestiques pour le nourrir et la terre pour le porter. Mais ils créèrent aussi les bêtes sauvages pour qu’il ne soit pas oisif et apprenne à avoir peur et à se battre. Tout cela, ils le firent en utilisant le feu d’où ils firent sortir leurs créations comme un potier fait cuire ses pots en argile.

Nous étions plusieurs milliers d’après plus tard. Des centaines de temples en l’honneur d’Amesha Arshtish et Amesha Aat couvraient le pays de Butra.

Mani regarda la foule, agacé. Il souhaitait être au premier rang pour voir ce qui se passait. Jouant de ses coudes, Moein les fit passer devant. Les gens râlaient, mais se ravisaient immédiatement quand ils voyaient la stature du mercenaire. Ils finirent par être face à l’autel. Quelques minutes plus tard, les familles royales firent leur entrée. Le Guide arriva accompagné de son épouse Baharak et de leurs fils Cyrus et Darius. Mani ne la remarqua pas tout de suite, mais Emna était avec eux. La jeune fille avait dix-sept ou dix-huit ans et était la fille du souverain et de son épouse. Tous étaient vêtus de leurs meilleurs atours et marchaient d’un pas solennel et faussement humble en direction de l’autel.

Malik Shah arriva quant à lui accompagné d’Alima, la grand-tante de Mani, ainsi que de Jaleh et Azar, deux de ses petites-filles. Les jeunes filles avaient du mal à cacher leur excitation. On ne leur demandait pas souvent d’être présentes pour des événements officiels.

« Dis donc, ton Seigneur de la Guerre est un peu en manque de famille, non ? Il est obligé d’aller chercher des nièces par alliance. », dit Moein.

« Tu les connais ? »

« Mais bien sûr que je les connais. »

« Je dois avouer que tu m’impressionnes, je n’aurais pas imaginé ça. », répondit Mani en riant.

« Qu’est-ce que tu veux dire par là ? Que je suis un crétin ? », se vexa le mercenaire. « J’ai fréquenté les plus grands de ce royaume et d’autres royaumes dont tu n’imagines même pas l’existence, je te ferai dire ! »

Il sortit une branche de sureau de sa poche et se mit à la mâchonner.

« Tu as marié, Moein ? », demanda Mani.

« Non, c’est pas pour moi la vie domestique. Je préfère trousser la gueuse et boire jusqu’à oublier qui je suis. », répondit le mercenaire.

« Ce n’est pas très pieux comme mode de vie. »

« Est-ce que j’ai l’air d’un prêtre ? Si les dieux ont quelque chose à redire sur mon mode de vie, ils n’ont qu’à descendre me le dire eux-mêmes. »

Mani éclata de rire avant de répondre :

« Allons, ne blasphème pas. »

Les deux familles royales s’alignèrent face à l’autel qui était vide pour le moment. Le silence finit par se faire,mais le sobadh n’était pas encore là. Mani entendait à sa droite les bruits de mastication de Moein et fut tenté de lui donner un coup de coude pour le faire arrêter. Peu à peu, le silence devint pesant. Malik Shah et Hadi fixaient l’autel sans rien dire et sans se regarder. Un homme toussa dans l’assistance. Le bruit alla se perdre dans le haut plafond avant de revenir à leurs oreilles. Des prêtres novices terminaient d’allumer les nombreux braseros et torches qui s’alignaient le long des murs et sur les colonnes. Deux enfants chuchotaient quelque part dans la foule. Un chuuut les fit taire. On entendait dans le coin de la pièce les musiciens accorder leurs ouds, leurs duduks et leurs tambours. Leur musique allait servir à rythmer les chants rituels de l’office du jour saint.

Enfin, le sobadh fit son entrée accompagnée de six enfants portant des encensoirs. Rostam avait la cinquantaine. C’était un homme pieux, mais c’était surtout un bon vivant comme pouvait en témoigner l’embonpoint que l’on devinait sous sa robe blanche aux broderies dorées. Il avait une grande barbe blanche et touffue qui encadrait son visage joufflu. Sur ses cheveux gris et bouclés, il portait un kalah, un couvre-chef blanc en forme de losange. L’homme monta sur son autel et prit place derrière son pupitre pour enfin entamer son office.

Le prêche du jour parlait de la nécessité de s’unir face à l’adversité. Que même si l’on était en désaccord les uns avec les autres, il fallait faire comme ce qu’avait fait Ghorbani le premier homme en réconciliant les deux dieux. Mani rit intérieurement en imaginant l’état d’agacement dans lequel devaient être actuellement Malik Shah et Hadi. Le sobadh était complètement à côté de la plaque s’il pensait que son malheureux discours allait réunir les deux factions. Il avait la réputation d’être un homme naïf, voire niais. Cela semblait se confirmer. Durant la séance de divination, il était complètement tombé dans le panneau et n’avait jamais remis en question l’honnêteté d’Osken le devin alors que Mani l’avait grassement payé avant.

Quand Rostam finit son prêche, les musiciens se mirent à jouer. D’abord, le doux son des duduks vint apaiser les esprits de sa langueur. Vinrent ensuite les pincements des cordes des oud. C’était un son joyeux qui faisait sourire sans trop que l’on sache pourquoi. Enfin, le son des tambours qui venait rythmer l’ensemble. Mani adorait la musique.

Bientôt, on entonna les chants. Le jeune homme les connaissait par cœur. On commença par L’ode à la flamme de la vie avant d’enchaîner sur L’appel aux ancêtres. Tandis qu’il chantait, il observait ce qui se passait dans le temple. Les enfants qui portaient des encensoirs avaient été remplacés par des prêtres adultes. Ceux-ci tournaient autour de l’autel et des familles royales en chantant. Le jeune homme tourna son regard vers Moein et le trouva renfrogné.

« Qu’y a-t-il ? », murmura Mani.

Le mercenaire ne répondit pas tout de suite. Il semblait observer quelque chose. Il mâchonnait sa branche de sureau tandis que son regard scrutait l’autel.

« Il se passe quelque chose de louche. J’arrive pas à mettre le doigt dessus. », répondit-il à mi-voix.

Mani tourna son regard vers le piédestal et ne remarqua rien. Il n’y avait rien d’étrange. Le sobadh menait le chant et toute l’assistance suivait. On embaumait la pièce avec de l’encens. Rien d’inhabituel.

Quand soudain, l’évidence frappa le jeune homme. Les prêtres qui portaient les encensoirs. C’était cela la chose inhabituelle. Ce rôle était toujours dévolu à de jeunes enfants voués à devenir prêtres, jamais à des adultes. Pourtant ils étaient bien là, au nombre de six, à tourner autour de l’autel et à chanter. Tandis que cette pensée traversait l’esprit de Mani, les choses s’accélérèrent.

« Khar ! », jura Moein à mi-voix.

Les six prêtres avaient lâché leurs encensoirs et avaient dégainé de longues dagues qu’ils avaient dissimulées sous leurs robes. Ils avaient encerclé les familles royales et s’apprêtaient à se jeter sur elles. Le premier s’avança vers Malik Shah qui se mit en posture de combat même s’il n’était pas armé.

« Approche si tu l’oses, lâche ! Que je te brise quelques dents ! », s’était écrié le souverain.

L’homme leva son arme et se jeta sur le Seigneur de la Guerre,mais fut arrêté net par une flèche qui vint lui transpercer le dos. Mani tourna la tête en direction de l’endroit d’où provenait le projectile. C’était l’un des musiciens qui avait dégainé un arc d’on ne sait où. Pendant ce temps-là, Cyrus et Darius s’étaient mis en boucliers humains pour défendre Hadi et Baharak ainsi que leur petite sœur Emna.

Tandis que les assaillants s’avançaient précautionneusement vers leurs cibles, trois hommes sortirent de l’assistance. Ils étaient tous vêtus en riches marchands. Pourtant, chacun tenait un cimeterre à la main. Ils engagèrent les assassins. Pendant ce temps-là, deux prêtres arrivaient armés de sabres pour rejoindre le combat ainsi que deux des musiciens. Un premier assaillant tomba sous les coups, puis un second et un troisième. Le quatrième résista, mais fut transpercé d’un coup de lame. Le dernier resta là, au milieu, encerclé par les défenseurs.

« Vite ! Neutralisez-le avant qu’il ne se suicide ! », s’exclama Malik Shah.

Mais c’était trop tard, l’homme s’enfonça son épée dans le ventre jusqu’à la garde avant de s’effondrer dans une mare de sang.

« Khar ! », s’écria Hadi. « Comment allons-nous savoir qui les a envoyés ! »

Les défenseurs qui étaient intervenus pour affronter les assassins avaient disparu.

Tandis que le commandant de la garde se frayait un passage dans la foule, des mamlouks pénétrèrent en trombe dans le temple et entreprirent son évacuation.

« Vous allez bien, Vos Majestés ? », demanda l’officier.

« Mieux que jamais ! », fanfaronna Malik Shah.

Hadi était à côté et ne disait rien. Il était blanc comme un linge et son front était luisant de transpiration.

Rostam, le sobadh, n’arrêtait pas de crier :

« Béni soit Amesha Arshtish qui par son épée a défendu nos souverains ! »

Mani était abasourdi. Ils venaient d’assister à une tentative d’assassinat qui ciblait les deux souverains. Tandis que les gens sortaient, il rejoignit le Seigneur de la Guerre.

« Je t’avais dit que quelque chose clochait. », dit Moein en crachant des fibres de sureau.

Deux mamlouks bloquèrent leur route :

« Qu’est-ce que tu veux aux rois, toi ? »

« Je suis Mani, de la famille de Sa Majesté Malik Shah. », répondit-il outré.

On le laissa passer.

Quand le Seigneur de la Guerre le vit, il dit :

« Tu as vu ça ? Je les ai tous abattus à main nue ! »

Il éclata de rire. Mani ne l’avait jamais vu comme ça, il semblait surexcité.

« Le pire a failli arriver, Votre Majesté ! », répondit le jeune homme.

« Allons allons, je ne risquais pas grand-chose. Tu as vu comment mes anges gardiens sont intervenus vite et efficacement ? »

« Qui étaient-ils ? Ils sont sortis de nulle part. »

Malik Shah semblait très fier de lui.

« Il travaille pour la personne que je ne t’ai pas autorisé à rencontrer. Ils sont mon armée de l’ombre. Grâce à eux, Hadi et moi-même ne risquons pas d’être refroidis de sitôt. », répondit le souverain.

« Vermine de bisharaf ! », s’exclamait derrière eux le Guide en frappant du pied le cadavre de l’un des assaillants. Il semblait être sorti de sa torpeur pour entrer dans une colère noire. Baharak tentait tant bien que mal de le calmer.

« Qui étaient ces assassins ? », demanda Mani.

« Je ne sais pas, mais ils devront mieux se préparer la prochaine fois. Malheureusement pour eux, nous serons prêts nous aussi. », répondit Malik Shah.

« C’était pas des amateurs, ils ont attendu le moment parfait. », dit Moein.

Le Seigneur de la Guerre leva la tête vers le gigantesque mercenaire :

« Qui es-tu, toi ? »

« Je m’appelle Moein, Votre Majesté. Moein du caniveau qu’on m’appelle. », répondit-il en faisant une courbette.

« C’est un surnom original. », dit le souverain.

Il se pencha légèrement vers Mani, et à mi-voix dit :

« C’est une bonne chose que tu aies pris une protection rapprochée. J’ai appris pour ta mésaventure avec Darius, il aurait pu te briser le crâne. »

« Alors c’est donc pour cela qu’elle reste dans l’ombre. », dit le jeune homme.

Le sourire de Malik Shah disparut.

« Vous êtes l’Épée dans la lumière et elle est l’Épée dans les ténèbres. Quand vos ennemis croient lire en vous comme dans un livre ouvert, elle attend en retrait pour défendre vos arrières. C’est très malin. Je comprends pourquoi vous ne souhaitez pas que je la rencontre. C’est votre arme secrète. C’est votre constante dans ce monde de traîtres et de parjures. », ajouta Mani.

« En effet, c’est bien pour cela qu’elle reste cachée du monde. », dit Malik Shah. « Et je te demanderai de ne pas essayer de la rencontrer. Les choses sont très bien comme elles sont. Vois donc comme j’ai terrassé tous ces assassins ! »

Et il repartit sur un éclat de rire.

Hadi s’avança vers Malik Shah d’un pas joyeux et lui serra la main.

« Nous avons nos désaccords, mais je sais que dans les moments importants, je peux toujours compter sur vous. », dit-il.

« Allons, je n’y suis pas pour grand-chose. », répondit le Seigneur de la Guerre.

« Je connais le rôle capital des crocs de Nepenthes dans ce royaume. », répondit Hadi en tapotant la main de son confrère.

Le compliment fit sourire Malik Shah qui tapota l’épaule de Hadi. Mani observait la scène un peu en retrait. Il ne remarqua pas tout de suite que Baharak faisait de même. Son visage exprimait son sentiment à cet instant-là : un profond mécontentement. Elle avait du mal à le cacher. Quand elle vit que Mani la fixait, elle se détourna vivement pour aller parler à ses fils. Alima était un peu plus loin, mais le jeune homme savait qu’elle avait l’oreille braquée sur la conversation entre les deux souverains.

« Nous régnons ensemble depuis longtemps, je suis certain que notre désaccord récent se résoudra vite. », dit Malik Shah en souriant. Celui-ci était étrange. Il semblait que le Seigneur de la Guerre ne souriait pas, mais plutôt qu’il distendait ses joues pour mimer cette expression du visage. À côté, le sourire sur le visage de Hadi semblait beaucoup plus sincère et naturel.

« Allons allons, nous sommes plus intelligents que ça, nous arriverons bien à un accord ! », dit Hadi.

« Voyons-nous en seul à seul, sans nos vizirs et nos familles qui nous échauffent la tête ! », plaisanta Malik Shah.

Le Guide éclata de rire.

« Très bien, faisons cela bientôt, mon épouse et mon vizir ne me laissent pas en placer une quand ils sont là ! »

Le Seigneur de la Guerre rit à son tour. L’incident passé, la tension retomba petit à petit dans la grande salle. Le Seigneur de la Guerre finit par quitter le temple avec Alima et ses petites-filles, étroitement protégés par la garde royale. Hadi fit de même avec sa famille.

Mani finit aussi par sortir du temple. Il s’enfonça dans la foule compacte des rues de la cité, accompagné de Moein. Tandis qu’ils se frayaient un chemin, il entraperçut un visage familier dans la masse qu’il vit pénétrer dans une ruelle étroite entre deux maisons.

« Tu peux prendre congé, Moein. Je te ferai quérir si j’ai besoin de toi dans la journée. », dit le jeune homme.

« À vos ordres, noble chol bukhor. », répondit le mercenaire ironique en exécutant une courbette à quatre-vingt-dix degrés.

Tandis qu’il s’éloignait dans la foule, Mani pénétra dans la ruelle. Là, il trouva Zurvan qui l’attendait. Il semblait content. Depuis qu’il était libre, il avait repris quelques couleurs. Ses joues semblaient moins creusées. Il s’était coupé les cheveux et s’était rasé, mais il avait conservé sa moustache. Il s’était aussi acheté des vêtements convenables. Un turban, une tunique longue, des chausses et des bottes.

« Une paire de repas copieux, c’est tout ce qu’il te fallait finalement. », dit le jeune homme.

« Vous allez être content, j’apporte de bonnes nouvelles. »

Ils quittèrent les quartiers populeux du centre pour se diriger vers une partie plus calme et résidentielle de la ville. Le quartier de Qassedeh était là où les artisans et commerçants fortunés installaient leurs familles. Là, les maisons étaient construites autour d’une cour centrale et les façades étaient richement décorées pour montrer l’opulence de ses occupants. Mais elles avaient de petites fenêtres ainsi que de hauts murs pour signifier que l’on n’était pas le bienvenu si on n’était pas invité. Les demeures dépassaient rarement les deux étages, mais elles étaient souvent assez étendues. Parfois, on entendait des voix et des éclats de rire venant des jardins derrière les hauts murs. Un soleil de plomb venait se réverbérer sur les façades blanches et assécher la terre battue du sol.

Dans les rues, on pouvait croiser des enfants qui jouaient et des femmes qui rentraient des marchés du centre. Ici, point d’étalages ni de marchands qui alpaguaient le tout-venant. Quand ils voyaient passer Mani et Zurvan, les gens les fixaient d’un air méfiant.

« Ta tête ne leur revient pas, j’ai l’impression. », plaisanta le jeune homme. « Ils n’ont pas l’habitude de croiser quelqu’un dont le surnom est Le boucher. »

Son compagnon ne goûta pas la plaisanterie.

« M’avoir libéré ne te donne pas le droit de me railler. », répondit-il.

« J’essayais de détendre l’atmosphère avec une plaisanterie. Allons, raconte-moi donc ce que tu as fait récemment. »

Zurvan se radoucit. Depuis qu’il était libre, il semblait avoir retrouvé un peu de santé. Quand Mani l’avait vu dans sa cellule, il était agonisant, mais désormais il redevenait peu à peu lui-même. Il se tenait droit et avait une stature plus imposante. Assez proche de ce qu’elle devait être à l’époque où il était chef de la garde.

« Avec le solde que vous m’avez payé, j’ai loué une chambre dans une auberge dans le quartier de Zeïtouneh et je me suis payé des habits décents. », dit-il.

« Tu ressembles en effet un peu plus à un gentilhomme que l’on croiserait dans les rues d’Assawda. »

« Après cela, j’ai commencé à enquêter. Je vous ai suivi discrètement et j’ai repéré l’homme qui vous filait. Un sacré professionnel, à chaque fois une tenue et une pilosité complètement différentes. Je ne l’ai pas lâché d’une semelle. Je sais donc que tous les soirs, il va se restaurer et dormir dans une auberge vers la porte de Difa. Sauf qu’hier, il a fait un petit détour avant de rentrer. », Expliqua Zurvan

La curiosité de Mani était piquée.

« Il est allé voir son employeuse. », devina le jeune homme.

« Exactement. Et c’est là que je vous emmène. »

« Bon travail, je ne pensais pas que tu y arriverais aussi rapidement. », répondit Mani avec un grand sourire.

« Et vous aviez raison sur son identité. », ajouta Zurvan.

« J’en étais sûr ! »

Ils marchèrent pendant plus d’une demi-heure dans le dédale des rues du quartier. Toutes se ressemblaient et Mani aurait été bien incapable de retrouver son chemin tout seul. Il essayait tant bien que mal de prendre des points de repère, mais les maisons étaient toutes les mêmes. Des façades blanches décorées, de petites fenêtres, un ou deux étages.

En passant dans une rue, ils virent une jeune fille accoudée à une petite fenêtre au deuxième étage d’une maison. Elle était jolie et semblait s’ennuyer. Elle les regardait passer distraitement. Mani lui sourit, mais elle se contenta de le regarder d’un œil indifférent.

La chaleur commençait à être oppressante. Les rues n’étaient pas protégées par des auvents ou des tissus comme elles l’étaient dans le centre. Parfois, ils croisaient un arbre qui dépassait derrière le mur d’une maison et s’abritaient dessous quelques secondes.

« Votre histoire comme quoi vous savez où se trouve ma famille, c’est la vérité ? Vous n’avez pas inventé cela pour m’avoir à votre botte ? », demanda Zurvan pendant une pause sous un grand oranger.

« Tu penses que je te manipulerais ainsi ? », demanda Mani.

« Vous avez l’air de ne pas beaucoup vous embarrasser avec la vérité. », répondit-il.

« Tu me fais mal au cœur en me disant ça. », se désola le jeune homme.

« Arrêtez, nous savons tous deux que vous n’avez rien à faire de mon opinion sur vous. Tout ce qui compte pour vous c’est vos ambitions. »

Mani sourit et répondit :

« C’est vrai, comme je te l’ai dit, je ne t’ai pas sorti de prison par charité. Mon but n’est pas que nous soyons amis. Je me fiche donc pas mal de ce que tu penses de moi. »

« Vous tiendrez parole ? »

« Oui, je n’ai aucune envie de t’avoir comme ennemi. Tu as l’air d’être une sacrée saloperie quand tu es contrarié. »

Zurvan éclata de rire.

« Cette histoire dans la prison, on a surévalué mon rôle. J’ai participé à la mutinerie, mais je ne l’ai pas initiée. », ajouta-t-il.

« Allons, ne sois pas modeste. Un jour, il faudra que tu me racontes comment tu as fait. »

« Pas aujourd’hui, c’est une longue histoire et nous arrivons bientôt à destination. », répondit Zurvan.

« Khar ! Enfin ! Je commençais à défaillir. Je ne tiens pas à rejoindre Amesha Arshtish tout de suite. »

La maison devant laquelle ils arrivèrent était tout à fait banale. Sa façade était ocre et des pots de fleurs étaient posés aux fenêtres. Rien ne la distinguait des autres demeures autour. Mani frappa à la porte et attendit. Zurvan lui murmura à l’oreille :

« Il faut que vous disiez la phrase quelques secondes après avoir frappé. C’est ce que je l’ai vu faire. »

Le jeune homme s’exécuta :

« Par Ghorbani et tous ses descendants, ouvrez. »

Un bruit de verrou se fit entendre et les deux hommes pénétrèrent par la petite porte en bois tandis qu’elle s’ouvrait.

Ils arrivèrent dans un grand salon rectangulaire. Il était décoré de tapis et de statues représentant des hommes et des femmes à têtes d’animaux. Sur des coussins, de nombreuses jeunes filles étaient assises. Certaines faisaient de la broderie tandis que d’autres lisaient ou écrivaient. L’une d’entre elles jouait de l’oud. Enfin, les autres se contentaient de discuter en buvant du sherbet. Quand ils pénétrèrent dans la pièce, elles arrêtèrent leurs activités et tournèrent leurs regards vers eux. Elles étaient toutes très jolies, cela mit Mani mal à l’aise. La personne qui leur avait ouvert était l’eunuque bedonnant de la séance de divination. Son visage vira au blanc laiteux quand il le reconnut.

« C… comment connaissiez-vous la… »

Avant que Mani ne réponde, une voix de femme se fit entendre dans la pièce d’à côté :

« Allons, laisse-les entrer Morki, fais-les donc venir ici. »

L’homme s’exécuta et leur indiqua de son index épais une porte entrouverte au bout du salon. Mani et Zurvan y pénétrèrent. C’était un autre salon beaucoup plus luxueux que le précédent. Des coussins étaient alignés le long des murs et d’épais tapis recouvraient le sol. Des braseros donnaient à la pièce une atmosphère chaude. Il n’y avait personne, mais un grand paravent en roseau se dressait en son centre. Ils s’en approchèrent lentement, mais sursautèrent quand une voix résonna derrière lui.

« Explique-moi donc comment tu as réussi à me trouver. »

C’était la voix d’une femme d’âge mûr. C’était donc elle. La reine Turkan Khatoun, épouse de Malik Shah. On la surnommait Nepenthes, comme la plante carnivore.

Mani s’exécuta :

« Au début, j’ai pensé que l’espion qui me suivait partout où j’allais depuis la séance de divination était envoyé par la reine Baharak, mais j’ai vite compris qu’elle n’avait aucun intérêt à me faire espionner. »

Un rire éclata derrière le paravent. C’était un rire un peu cassé. Mani eut un léger frisson. Zurvan ne disait rien.

« Et qu’est-ce qui te fait dire que j’ai plus d’intérêt qu’elle à le faire ? », dit-elle.

« C’est vous qui êtes derrière tout ça. Vous avez conseillé à votre époux de me confier la mission qu’il m’a confiée. Il fallait donc que vous me fassiez suivre pour voir comment j’évoluais dans ma tâche. »

« C’est un peu incohérent ce que tu dis là, ça ne tient pas debout. », dit Nepenthes.

Elle marqua un temps de silence. Ils entendirent un bruit de bulles qui éclatent puis un souffle long tandis qu’un nuage de fumée se dégageait du paravent.

« Je suis la personne la plus secrète du royaume. J’ai des centaines d’agents qui me font des rapports détaillés sur tout ce qui se passe. Pourquoi j’irais engager un gringalet comme toi ? »

« Justement parce que vous ne sortez jamais de cette pièce. », répondit Mani. « En restant confinée ici, vous ne pouviez pas concevoir un plan comme celui que j’ai mis en place. Pour cela, il aurait fallu que vous soyez dehors à voir les choses de vos propres yeux afin d’adapter vos stratégies pour assurer la réussite du plan. Et aussi fiables que soient vos agents, ils restent des exécutants. Alors que moi, je ne le suis pas. »

Nepenthes tira de nouveau sur sa pipe et souffla un nuage de fumée avant de répondre :

« Tu es moins bête que je ne pensais. Tu pourrais être utile à quelque chose finalement. Maintenant, parle, et dis-moi ce que tu me veux. »

« Je veux que l’on travaille ensemble. », répondit-il.

« Travailler ensemble ? Pourtant tu viens de me dire que tu n’avais pas besoin de moi et qu’il te suffit d’être dans le feu de l’action pour mener à bien tes plans. Moi je suis enfermée ici à fumer sur mon narguilé et je ne vois rien de mes propres yeux. Je ne vois vraiment pas en quoi je peux t’être utile ! », ironisa-t-elle.

« Vous êtes Nepenthes, celle qui contrôle tout. Rien ne se passe dans ce royaume sans que vous soyez mise au courant. Avec votre réseau d’espions et moi sur le terrain, nous rendrions enfin sa gloire à l’Épée. », répondit Mani.

« Cela me fait plaisir de te voir aussi dévoué à notre cause, malheureusement, ce que tu demandes est trop risqué. Même si tu es le fils de ma cousine, je n’ai aucune confiance en toi. Tu peux prendre congé. »

Quand elle prononça ces mots, Mani entendit des pas derrière lui. Quatre eunuques armés de sabres étaient apparus d’on ne sait où.

« Devons-nous les escorter, Votre Majesté ? », demanda l’un d’eux.

« Oui, s’il vous plaît. »

« Non ! Attendez ! », protesta Mani.

« Tu as quelque chose à ajouter ? », demanda-t-elle.

« Je peux vous démontrer que vous pouvez avoir une entière confiance en moi. »

Sa réponse rendit la reine curieuse.

« Je t’écoute. »

« Mon ambition est de devenir moi-même le Seigneur de la Guerre un jour. C’est ce que votre époux m’a promis. Ce dessein anime toutes mes actions et me motive. Tout ce que je fais, je le fais par pur intérêt personnel dans cet unique but. », admit Mani.

Zurvan regarda le jeune homme paniqué, se demandant ce qu’il faisait.

« J’apprécie ta franchise, mais je ne vois pas en quoi cela est censé me convaincre. », répondit Nepenthes.

« Si vous souhaitez savoir ce qu’un homme va faire, essayez de comprendre ce qu’il désire. Je vous ai donné le mien. Vous pouvez désormais lire en moi comme dans un livre ouvert. Vous êtes une femme intelligente, vous saurez utiliser cela à votre avantage. »

La reine marqua à nouveau un temps de pause. Tandis qu’elle soufflait un nouveau nuage de fumée blanche, elle dit :

« Penses-tu vraiment que j’ignorais ton ambition ? N’oublie pas que c’est moi qui ai suggéré à mon époux de te promettre de te nommer comme son héritier si tu réussissais ton plan. Je dirais même que c’est moi qui ai créé cette ambition en toi. Avant de parler à Malik Shah, tu ambitionnais au mieux d’être administrateur au palais. Je t’ai fait, Mani. »

Elle se tut à nouveau puis, après avoir soufflé une autre bouffée de narguilé, elle ajouta :

« Mais c’est d’accord, nous allons travailler ensemble. »

Mani sentit une vague de soulagement l’envahir. Zurvan aussi souriait.

« Néanmoins, c’est moi qui déciderai des conditions dans lesquelles nous collaborerons et qui en fixerai les limites. », ajouta-t-elle. « Va maintenant, je te ferai recontacter. »

« Merci, Votre Majesté, je suis certain que nous ferons de grandes choses ! », dit Mani, content.

« Tu es bien le fils de ma cousine. Quelle tristesse qu’elle nous ait quittés. », se désola la reine.

Après avoir marqué un temps d’arrêt, elle ajouta :

« Pars maintenant, j’ai des choses à faire. »

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