3 – Le prêtre sur l’autel

Partie I : La procession

Le qalam de Kushim appuyait sur l’argile crue. Les traces laissées racontaient l’une des nombreuses épopées de Gilgamesh, souverain d’Uruk. Il était en train de recopier l’épisode des prêtresses d’Inanna et du sauvage Enkidu. Son geste était lent et mesuré pour ne pas graver les mots trop profondément dans l’argile et risquer d’avoir une écriture illisible. La salle de classe où il se trouvait était vide. Seul l’adolescent s’y trouvait, assis sur une natte de roseaux offerte par sa mère à son départ des Marais.

Cela faisait quatre ans qu’il était apprenti dans l’école de scribes tenue par la Guilde des marchands d’Uruk. Ayant besoin d’un grand nombre de scribes, ils se cotisaient tous pour financer l’établissement. Il accueillait des enfants de notables, d’administrateurs, de marchands et de prêtres. L’admission coûtait cher et l’enseignement y était rigoureux. C’était cela qui motivait Kushim à redoubler d’efforts, car lui et son frère n’avaient rien payé pour entrer dans l’école.

La salle était silencieuse, c’était l’heure de la sieste et tous les étudiants dormaient sûrement dans quelque jardin ombragé de la cité. Sur les murs ocres étaient accrochés des tablettes d’argile cuite et des tâpisseries de roseau. Une légère odeur de feu de bois parvenait aux narines de Kushim. Il s’arrêta quelques secondes pour vérifier les traits composant l’idéogramme formant le nom de la déesse Inanna. Dans un coin de la pièce, un petit autel avait été dressé. Tous les étudiants y déposaient leurs offrandes chaque matin. Deux petites idoles encadraient une lampe à huile. Celles d’An, dieu du ciel et Inanna, déesse du féminin. C’étaient les deux divinités tutélaires d’Uruk.

L’odeur de feu de bois se faisait sentir un petit peu plus. Kushim n’avait pas souvenir de la tenue d’une cérémonie religieuse ce jour-là dans la ville. De plus, il y aurait eu une odeur d’encens mélangée avec celle du feu de bois. Il déposa sa tablette qui était remplie jusqu’en bas et se leva pour aller en préparer une autre. Dans un coin de la pièce se trouvait de la poudre d’argile ainsi qu’un baquet d’eau.

Tandis qu’il entreprenait de former une boule d’argile, il commença à percevoir des cris lointains. Il devait en effet y avoir une cérémonie, il avait dû mal lire le calendrier. Il décida d’aller voir de quoi il s’agissait. Après s’être séché les mains, il sortit de la salle de classe. Il parcourut le long couloir qui menait vers la porte extérieure de l’école. Il s’agissait d’une petite porte en bois fermée par un verrou en bronze.

En passant le pas de la porte, il se retrouva face à un spectacle auquel il ne s’attendait pas. L’école donnait sur l’une des artères principales de la ville. De chaque côté de la rue se trouvaient des bâtiments importants. En face se trouvait le bureau des impôts marchands et à gauche de celui-ci, l’institution qui gérait les caravanes qui entraient et sortaient de la ville. Mais tout cela c’était avant, car tous les bâtiments étaient en feu. Les cris que Kushim entendait étaient les cris de terreur des habitants qui passaient devant l’adolescent sans le voir. C’est alors qu’il les vit arriver. Il n’eut même pas besoin de les distinguer à travers le lourd nuage de fumée qui couvrait la rue.

Un premier char arriva vers Kushim. Ses lourdes roues en pierre sombre le faisaient lentement avancer sur la rue. Il était fait de bois d’ébène et était couvert d’onyx et de grenat. Aucun cheval ou boeuf ne le faisait avancer. Quand l’adolescent leva les yeux pour voir qui était posté dessus, il ne vit qu’une vague silhouette sombre et incertaine. Sur le côté du chariot venaient des hommes et des femmes vêtus dans une mode que Kushim n’avait jamais vu. Leurs robes de lin beige portaient des motifs aux formes géométriques marron. Mais ce qui les caractérisait était leur visage. Ou du moins, et c’est ce qui fit reculer Kushim d’un pas, leur absence de visage. La surface entre leurs fronts et leurs mentons était parfaitement lisse. Derrière le char marchait une personne que Kushim reconnut immédiatement malgré son piteux état. Il s’agissait du roi Gilgamesh. Ses poignets étaient liés par une corde attachée à l’arrière du véhicule. Son visage et son corps étaient ensanglantés et couverts de bleus. Ses vêtements en lambeaux étaient rougis par le sang et noircis par la poussière. Mais ce n’était pas la chose la plus effrayante que Kushim allait voir ce jour-là. Tandis qu’ils avançaient au rythme du char en silence, il distingua un second char et un troisième, tous ayant la même apparence et tous suivis par des gens sans visages. D’autres hommes et femmes étaient attachés de la même manière que le roi Gilgamesh. Kushim ne les reconnaissait pas, mais il supposa que c’étaient les rois et les reines d’autres cités du pays de Shumer.

C’est à ce moment là que les habitants qui, jusque là fuyaient, s’arrêtèrent sur le côté de la route et se mirent à psalmodier. Certaines femmes se griffaient les joues et des hommes se mettaient à genoux et se tapaient la tête contre le sol. Kushim se concentra pour distinguer ce qu’ils chantaient. Un seul mot revenait “Obeïd ! Obeïd ! Obeïd !”, il se répétait encore et encore, nouant l’estomac de Kushim à chaque occurrence. La peur l’empêchait de bouger.

Un homme hurla à la mort et d’un geste sec, enfonça ses doigts dans ses orbites. Il en sortit ses yeux sanguinolents et les brandit comme des présents aux êtres sur les chars. D’autres l’imitèrent et un ballet de l’horreur débuta. Une femme prit un couteau et se trancha un sein qu’elle jeta sous les roues de pierre d’un des chars. Bientôt, le sable sur le sol devint rouge tandis que les gens se mutilaient et psalmodiaient ce mot maudit qui glaça le sang de Kushim.

Enfin, la raison revint à l’adolescent qui tourna les talons pour rejoindre la porte de l’école. Mais il fut arrêté par une force dans son dos. Il se retourna et fixa l’ombre sur le premier char. Elle le regardait aussi et tentait de lui parler. Mais tout ce qu’il percevait était un murmure sifflant qui lui dressa les poils des bras. Il voulait fuir ces êtres venus du fond des temps mais sa volonté l’empêchait d’en détacher le regard. Il avait l’impression d’être de retour dans le repaire des dieux dans le grand temple. Cette attraction malsaine qui l’avait poussé à avancer dans l’obscurité et à écouter les paroles des dieux d’Uruk. Cette même attraction l’empêchait de tourner le dos à ces êtres.

Sans pouvoir se contrôler, il se mit à avancer en direction du char quand il sentit une secousse sur son épaule.

“L’argile ça coûte cher, il ne faut pas le gaspiller.”, Disait une voix familière.

Quand Kushim ouvrit les yeux, il était de retour dans la salle de classe. Il s’était endormi et avait appuyé avec son coude sur la tablette d’argile crue sur laquelle il était en train d’écrire et en avait effacé le texte. C’était son frère Shepan qui l’avait réveillé :

“Ben alors, qu’est-ce qui t’arrive Kushim ? Tu es tout transpirant.”

Il le regarda de plus près.

“Et tu es pâle comme un mort. Tu rêvais de quoi ?”

“C’est… C’est rien.”, Balbutia Kushim.

Les autres élèves de l’école étaient de retour aussi et bientôt leur instructeur aussi. Kushim se hâte d’éponger la transpiration sur son visage et reprit peu à peu ses esprits. Ce n’était pas la première fois qu’il faisait ce rêve, mais il n’avait jamais été aussi vif. Et jamais il n’était allé aussi loin. D’habitude il se réveillait quand la procession arrivait. Mais cette fois il en avait trop vu. Il ne se rendit pas compte tout de suite qu’il claquait des dents. Il serra la mâchoire et les poings pour calmer ses mouvements compulsifs et tâcha de se concentrer sur ce que disait l’instructeur.

Partie II : Le caravansérail

Le caravansérail d’Uruk était une gigantesque enceinte en bordure de la ville. En son centre se trouvait un grand bâtiment circulaire d’où pendaient des bandes de tissus colorés peints qui arrivaient presque au niveau du sol. Des centaines de marchands, d’administrateurs, de scribes, de voyageurs et de bêtes de somme s’y pressaient. Quand Kushim pénétra dans l’enceinte, son nez fut envahi de dizaines de parfums. Les odeurs d’épices, de bêtes, d’encens, de pigments et de nourriture grillée se mélangeaient dans un ballet entêtant.

Plus tôt dans la semaine, l’instructeur de Kushim avait appris aux étudiants qu’ils allaient devoir trouver un employeur pour les huit prochaines lunes et qu’au terme de ce temps, celui-ci devrait venir à l’école pour attester du travail de l’élève scribe. Trois choix s’offraient : Travailler pour un temple, pour une administration ou pour un marchand. Cette expérience permettrait à l’instructeur de juger vers quel domaine du savoir chaque étudiant allait être dirigé : La foi, l’état ou le commerce. Ne souhaitant pas retourner dans un temple et les places dans les administrations étant très limitées, Kushim décida qu’il allait se faire embaucher par un marchand.

L’adolescent n’avait pas vraiment de stratégie, il comptait juste aller voir chaque marchand du caravansérail et demander à travailler pour lui. L’enceinte était bondée et il était difficile de s’y déplacer. En cédant le passage à trois dromadaires et leur maître, il vit un homme ayant la quarantaine assis avec deux hommes qui semblaient être ses fils. Les trois avaient installé des coussins sur des nattes de roseaux et déjeunaient de pain, de volaille grillée et de bière épaisse. Tous trois avaient le crâne rasé à la manière des marchands d’Uruk et portaient des tuniques vertes longues. Derrière eux étaient attachés plusieurs dromadaires et un boeuf. De grandes jarres décorées étaient posées au milieu des bêtes.

Kushim s’approcha et les salua amicalement. Le père hocha la tête en signe de salut.

“Je m’appelle Kushim et je suis étudiant scribe.”

“Bonjour Kushim l’étudiant scribe.”, Dit le plus vieux des fils. “On peut t’aider ?”

“Oui, je dois trouver un employeur pour les huit prochaines lunes. Pourriez-vous m’embaucher ? Je sais tout écrire, tout le jargon du commerce. Je sais rédiger des actes de vente et noter la comptabilité.”, Dit-il.

“T’es pas le premier à venir nous voir pour ça aujourd’hui.”, Dit le plus jeune des fils.

Kushim resta silencieux, ne sachant quoi répondre.

“On fait le chemin entre le port d’Our et Jéricho. On vend de l’encens et de l’ébène aux Canaanéens et du bronze aux Shumériens.”, Dit le père.

Kushim resta silencieux encore.

“Tu sais écrire Our, Jéricho, Canaan et Shumer ?”, Demanda le père.

L’adolescent sortit de son silence :

“Oui ! Bien-sûr ! Nous avons appris les noms des lieux avec notre instructeur !”

“Et bien tu es embauché.”, Répondit le marchand.

Kushim eut du mal à cacher sa joie.

“Tous les autres avaient des têtes d’abrutis, la tienne me va bien. Tu as faim ?”, Dit le fils aîné.

L’adolescent partagea le repas des trois marchands et leur raconta son histoire. Ils furent étonnés de savoir qu’il venait des Marais. Quand il leur raconta l’épisode du prince Élamite, il omit de parler des dieux et raconta seulement que les fuyards étaient tous morts quand lui et Shepan lui avaient trouvés.

“Quelle chance vous avez eu de les retrouver !”, S’exclama le plus jeune des deux fils.

Il s’appelait Ahum et était légèrement plus jeune que Kushim. Il s’était rasé le crâne comme son père et son frère mais de légers poils commençaient à poindre sous son nez.

“Les gens des Marais connaissent leur région par coeur, ils ne pouvaient pas se cacher bien longtemps.”, Expliqua Shep, l’aîné.

Celui-ci était adulte. Il avait aussi le crâne rasé mais avait la barbe longue et tressée. Il avait une ceinture faite de pièces de bronze et des bracelets de cuivre cliquettaient à ses poignets.

Le père, quant à lui, s’appelait Kur. Il avait aussi le crâne rasé et la barbe grisonnante. Ses bijoux semblaient plus précieux que ceux de son fils aîné. Du lapis-lazuli se distinguait au milieu du cuivre et du bronze.

“Comme tu l’as deviné, nous sommes une famille de marchands.”, Expliqua-t-il à Kushim. “Nous sommes dans le commerce depuis au moins huit générations. Et nous avons toujours fait la même route. Elle nous nourrit et la demande des deux côtés n’a jamais baissé. Mes fils ici présents reprendront l’affaire familiale comme nous l’avons fait mon défunt frère et moi-même.”

“Et l’enfant que mon épouse attend reprendra l’affaire après moi, si An et Inanna le veulent bien.”, Ajouta Shep en faisant le signe de la déesse avec ses doigts.

Tandis que l’après-midi commençait, on se remit au travail. Kushim eut sa première tâche à faire : Faire l’inventaire des marchandises en présence. La tâche était inutile puisque le marchand l’avait sûrement déjà faite faire mais l’adolescent devina que c’était un test. Kur pourrait ainsi comparer les tablettes qu’il produirait avec celles qu’il avait déjà. C’est pour cela qu’il s’appliqua.

Kushim ne termina que quand les dernières lueurs du jour disparurent. Il tendit les quatre tablettes à Kur qui les prit :

“Tu as bien travaillé, reviens demain matin ici-même.”

Il lui tendit cinq pièces de bronze. Kushim n’osa pas les accepter tout de suite. C’était la première fois de sa vie qu’on lui donnait de la monnaie. Au Marais, son peuple n’en utilisait pas et depuis son arrivée à Uruk, il était nourri, vêtu et logé par l’école.

“M… Merci.”

“Prends, tu les as bien mérités.”

L’adolescent fourra les pièces dans sa poche et prit congé. Il parcourut les rues qui le séparaient de son école. La ville était vivante et populeuse maintenant que le soleil de plomb de l’après-midi avait disparu derrière les murs de la ville. Après avoir fait un détour pour éviter de passer devant le grand temple, il passa dans l’une des rues composant le grand bazar de la ville. Là, il acheta une brochette de criquets grillés avec une pièce de bronze. Le marchand, peu amène, lui rendit plusieurs pièces de cuivre en silence. Kushim s’assit sur un muret pour déguster sa nouvelle acquisition. Une procession de prêtres d’Enlil, roi des dieux, passa dans la rue. Ils allaient en direction du grand temple. L’adolescent, tout en mâchant ses criquets les scruta.

Ils avaient tous le crâne et la barbe rasés et le visage tatoué. Ils portaient de lourdes robes de lin beige. Celui qui les menait avait une couronne de bronze et de lapis-lazuli. L’adolescent ne le reconnut pas tout de suite. Six ans avaient passé depuis la dernière fois que l’homme avait posé ses yeux fous sur Kushim. Il s’agissait de l’un des prêtres qui avaient tenté de le sacrifier à leurs dieux. L’estomac de l’adolescent descendit de plusieurs niveaux. Il se retourna brusquement pour cacher son visage puis se rendit compte du ridicule de la démarche. En six ans, il avait changé, il n’était plus le petit enfant débraillé des Marais. Il avait grandi, s’était épaissi et savait faire sa toilette comme les Uruki. Le prêtre, même s’il le voyait, ne le reconnaîtrait sûrement pas.

C’est pour cela qu’il ne s’inquiéta pas plus que ça quand le regard du religieux se posa sur lui. Il croqua un autre criquet pour garder un air naturel et attendit que la procession passe. Mais le prêtre ne détourna pas le regard de Kushim et il finit par s’arrêter. Les poils de bras de l’adolescent se dressèrent.

“Je te reconnais.”, Dit le mystique.

Il n’en fallut pas plus pour que Kushim détalât en lâchant sa brochette. Pendant un long moment, les rues d’Uruk défilèrent tandis que la peur donnait des aîles à ses jambes et engourdissait son esprit. Il ne savait pas combien de temps il avait couru, mais quand il s’arrêta, il était dans une rue qu’il ne connaissait pas. Il tenta tant bien que mal de reprendre son souffle et ses esprits, mais une terreur sans nom le tenaillait. Ce temple et l’épisode de l’antre des dieux avaient hanté ses nuits durant les six dernières années. Il regardait constamment derrière lui pour voir s’il avait été suivi, mais il ne vit aucun prêtre.

“Je dois partir d’Uruk… Je ne suis pas en sécurité ici…”, Se murmura-t-il.

Il s’assit sur le sol quelques instants le temps de retrouver son calme. Pendant un instant, il crut entendre les murmures des dieux mais c’était le brouhaha de la rue. Quand enfin son souffle redevint normal, il put réfléchir.

Shep le fils du marchand partait pour le pays de Canaan le lendemain pour vendre sa marchandise. Kushim n’avait qu’à demander à l’accompagner. Il pourrait ainsi s’éloigner pendant quelques temps d’Uruk. Oui, c’est cela qu’il allait faire. La perspective d’une solution lui redonna un brin d’optimisme. Il se força à reprendre courage et poussa un cri d’encouragements à lui-même.

Tandis qu’il rejoignait son école, il se prit à espérer de toutes ses forces que Shep accepte de l’emmener avec lui. S’il refusait, il serait obligé de rester à Uruk et d’affronter ses peurs.

Partie III : Le prêtre sur l’autel

Quand Kushim ouvrit les yeux, il faisait encore nuit noire. En regardant la lune par la fenêtre, il sut qu’il était environ minuit. Il sortit dans la cour de l’école pour prendre l’air en silence pour ne pas réveiller ses compagnons.

La ville était désormais silencieuse. Seul s’entendait le bruit des insectes nocturnes. Un vent frais et agréable traversa l’enceinte et réconforta Kushim. La rencontre avec le prêtre n’était qu’une malencontreuse coïncidence. La prochaine fois, il tâcherait seulement d’éviter les processions de prêtres du grand temple. C’est en pensant à l’imposant édifice et à ce qu’il représentait que les murmures commencèrent à se faire entendre à son oreille. Cette fois ce n’était plus un mélange de plusieurs voix mais une seule et unique. Celle d’une femme. Elle était douce mais en même temps froide. Ce qu’elle disait n’était pas compréhensible, mais comme à chaque fois, mais Kushim crut saisir ce qu’elle disait sans comprendre ses mots. Elle l’appelait, elle lui disait de la suivre.

L’adolescent secoua la tête pour en chasser la voix. Les appels des murmures n’étaient pas ce qu’il craignait le plus, il avait fini par s’y habituer. Ils étaient inoffensifs et ne le menaçaient pas directement. Il se leva et marcha lentement dans la cour, perdu dans ses pensées. Il avait songé de nombreuses fois à ce que lui voulaient ces dieux terrés au fond de leur temple. S’ils avaient voulu sa mort, ils l’auraient tué le jour où ils l’avaient à leur portée au lieu de le laisser repartir.

Quand il reprit conscience, Kushim était en train de marcher dans les rues vides de la ville. Un chat tigré le fixait tandis qu’il passait devant lui. Il savait exactement où il allait et ne pouvait se résoudre à tourner les talons. C’est comme si une volonté en lui le poussait dans cette direction. Une volonté plus forte que son bon sens. La peur l’avait complètement quitté et une sorte de béatitude l’emplissait. Que pouvait-il lui arriver ? Il avait vu à l’oeuvre des divinités oubliées depuis des millénaires et avait survécu. Ce qui l’attendait au bout de sa marche ne pouvait pas être pire.

Une meute de chiens errants passa en trombe non loin en aboyant bruyamment. Quand ils passèrent près de Kushim ils s’arrêtèrent et le fixèrent en silence tandis qu’il marchait. L’adolescent tourna à un croisement et parcourut une étroite ruelle qui passait entre deux maisons. Au bout, il déboucha sur la grande place du temple. Dès qu’il vit l’édifice, sa tête fut envahie de voix. C’était toujours des murmures mais ils étaient plus clairs que d’habitudes.

“Entre, viens nous voir !”, Disait une voix d’homme.

“Cela fait longtemps que nous t’attendions Kushim.”, Disait une autre.

“Nous ne te ferons aucun mal, nous t’avons choisi.”, Ajoutait une troisième voix ressemblant à celle d’un enfant.

Kushim ne remarqua pas tout de suite qu’il n’était pas seul sur la place. Une autre personne se dirigeait vers le temple. Il ne la reconnut pas tout de suite. Quatre ans étaient passés et elle avait grandi tout comme lui, mais son visage était toujours le même, celui de la princesse Kammani, fille du roi Gilgamesh.

Tout comme lui, elle marchait silencieusement vers le temple. Elle finit par le remarquer aussi mais ne dit rien. Au bout d’un moment ils arrivèrent côte à côte, et sans dire mot, ils marchèrent ensemble vers le grand escalier du temple. Après avoir gravi les marches, ils arrivèrent devant la grande porte de bronze. La princesse tendit la main et d’un geste léger et sans forcer, elle poussa le battant qui s’ouvrit sans difficulté.

Ils pénétrèrent dans la pièce principale du temple qui n’était éclairé que par un braséro posé près de l’autel. Le sanctuaire était très haut de plafond et des colonnes richement décorées le soutenaient. Après avoir traversé la pièce et être passé devant les statues des dieux d’Uruk, ils s’arrêtèrent devant l’autel. Kushim crut entendre un claquement de doigts et son esprit engourdi se remit à marcher normalement. Il tourna la tête vers la princesse mais celle-ci ne le regardait pas. Elle fixait avec l’autel effroi. Kushim tourna la tête et pâlit.

Sur le piédestal de marbre étaient posées des offrandes diverses et des tablettes rituelles. Au milieu de tout cela, le cadavre d’un vieux prêtre gisait là. Kushim le reconnut immédiatement, il s’agissait du mystique qui l’avait interpellé plus tôt dans la journée. Il gisait inerte, les bras en croix. Son cou portait des traces violacées comme si des anneaux l’avaient enserré et sa langue boursouflée dépassait de ses lèvres. Il avait les yeux exorbités et rouges. Son visage exprimait une peur primale, comme s’il avait vu des choses qu’aucun humain ne devrait jamais voir.

“Inanna ! Il est mort !”, S’écria la princesse.

Elle tourna son regard vers Kushim et dit :

“Qu… Qu’est-ce que je fais ici ?! Et toi, qui es-tu ?”

Elle marqua une pause puis ajouta :

“Je te reconnais, tu es cet enfant des Marais qui a rapporté la tête du prince élamite à mon père.”

Kushim hocha la tête. Il la regarda pendant quelques instants puis dit :

“A vous aussi ils vous ont dit de venir ici ?”

La princesse eut un frisson de surprise.

“Que… De quoi tu parles ?”

Elle tenta de garder la face mais Kushim savait qu’il avait visé juste.

“Ils m’ont appelé moi aussi, et ils ne m’ont pas laissé le choix. Ils m’ont forcé à venir ici en amollissant ma volonté.”, Dit-il.

“Alors c’est bien vrai, toi aussi tu entends les murmures des dieux ?”, Dit-elle.

“Oui, depuis que des prêtres de ce temps m’ont fait descendre dans l’antre des dieux qui se trouve sous nos pieds. Et toi depuis quand les entends-tu ?”

Kushim sentit monter en lui un sentiment agréable : Il n’était pas fou ! Et surtout, il n’était pas le seul à porter ce fardeau.

“Pour moi c’était il y a huit ans. Ma famille assistait à un office au temple d’Enki, au sud de la ville. Je m’ennuyais tellement que je me suis esquivée. En parcourant le temple, je suis tombée devant une grande porte qui devait être barrée par un cadenas en temps normal. Mais cette fois-ci elle était ouverte. Je suis entrée et, dans l’obscurité, j’ai suivi l’escalier qui descendait dans les profondeurs du temple. C’est là que j’ai entendu les premiers murmures. Quand je suis arrivée en bas, ils m’ont entourée de leur présence et m’ont parlé. Ils m’ont dit que j’étais spéciale et que c’est pour ça qu’ils m’avaient attirée et qu’ils avaient ouvert le cadenas pour me laisser entrer. Après ça, ils m’ont fait remonter et depuis j’entends leurs murmures.”, Raconta-t-elle.

“Nos histoires sont semblables, c’est étonnant.”, Remarqua Kushim.

Un cri retentit de l’autre côté de la grande salle, ricochant sur les murs et les statues :

“Eh vous là ! Qu’est-ce que vous faites ici !”

Les deux adolescents sursautèrent.

“Il ne faut pas rester là ! On n’est pas censés être ici !”, Dit la princesse.

Ils coururent en direction de la porte qui se trouvait sur le côté de la salle. Les sandales de l’homme qui les avait interpellés résonnèrent sur les pierres tandis qu’il les poursuivait.

Avant qu’ils n’arrivent à la porte, ils virent une silhouette se profiler dans son embrasure.

“Kuda ! Arrête-les !”, S’écria la voix derrière eux et la silhouette se raidit immédiatement pour leur bloquer la route.

Ils étaient piégés.

“Il faut la jouer autrement, tu restes avec moi et tu te tais.”, Dit la princesse.

Elle se retourna brusquement vers l’homme derrière eux et dit :

“Ne t’avise pas de me toucher si tu tiens à garder tes mains, roturier !”

L’homme s’arrêta brusquement. C’était un prêtre. Il portait une tunique et un pagne. Son crâne était rasé et des tatouages le recouvraient. Il les dévisagea, déstabilisé.

“Mais… Qui êtes-vous ?”

“Je suis sa Grandeur la princesse Kammani, fille du grand roi Gilgamesh, souverain d’Uruk et pourfendeur du Taureau Céleste ! Agenouillez-vous devant moi !”

Kushim n’en crut pas ses yeux quand l’homme s’exécuta. Il regarda derrière eux, et la silhouette à la porte fit de même.

“Votre Grandeur, si vous souhaitiez visiter le temple, il fallait me faire mander, moi le prêtre Batum, je vous aurais escortée ! Il est risqué pour une princesse de votre rang de déambuler seule la nuit.”, Dit l’homme sans lever la tête.

“Je ne suis pas seule, je suis avec mon cousin Kushim.”, Répondit-elle sèchement. “Et ce n’est pas à toi de juger de ce qu’une princesse peut ou ne peut pas faire.”

“M… Mille excuses, votre Grandeur. Je ne voulais pas paraître présomptueux.”

“Relève-toi.”, Ordonna-t-elle. “Et escorte-moi hors de ce temple, j’ai fini ma prière.”

“Mais bien-sûr, votre Grandeur.”, Dit-il.

Il se releva et Kuda derrière eux fit de même. Tous les quatre marchèrent en direction de la grande porte. Kushim transpirait abondamment, il était content de garder le silence car il n’aurait pas su quoi dire pour se sortir de cette situation.

Quand les deux adolescents crurent que tout se passerait bien, l’un des deux prêtres se retourna vers l’autel et s’écria :

“Il y a quelqu’un sur l’autel !”

Partie IV : La princesse

“Je suis vraiment désolé de vous retenir à une heure aussi avancée de la nuit votre Grandeur, mais j’ai besoin de certains détails afin d’avoir le fin mot de l’histoire.”, Disait Dungi, le chef de la garde d’Uruk.

L’homme était grand de taille et bedonnant. Mais on voyait quand même qu’une masse musculaire non-négligeable servait à soutenir sa graisse. Une longue barbe tressée et soigneusement entretenue reposait sur son torse et un bonnet de lin recouvrait ses cheveux coupés courts. Il avait des yeux d’un noir profond et un nez long et recourbé. Il n’était pas en tenue de service et portait simplement un pagne de lin. Deux soldats l’accompagnaient, vêtus et armés.

On avait allumé des braseros afin d’éclairer la grande salle du temple. De nombreux prêtres étaient là en plus de Dungi et ses deux soldats. On avait aussi gardé sur place les deux seuls témoins potentiels : Kammani et Kushim.

“Les seuls éléments que nous ayons jusqu’à présent est que le grand prêtre Namtar a été probablement étranglé à l’aide d’une épaisse corde puis son corps placé sur l’autel. La porte du temple est censée être fermée à clés la nuit mais puisque sa Grandeur la princesse et son cousin ont pu entrer, c’est qu’elle était ouverte. Mes hommes qui sont pourtant postés à toute heure à l’autre bout de la place n’ont vu personne, pas même vous quand vous êtes entrés.”, Dit-il en désignant les deux adolescents. “Êtes-vous sûre, votre Grandeur, que vous n’êtes pas entrés par une porte sur le côté ou l’arrière du temple ?”

“Je vous le répète encore : Non. Et votre interrogatoire m’ennuie. J’en commencerais presque à croire que vous me soupçonnez moi-même ou mon vénérable cousin d’avoir quelque chose à voir avec cette affaire.”, Accusa-t-elle.

“Absolument pas, votre Grandeur. L’idée ne m’a jamais frôlé l’esprit.”, Répondit Dungi.

Néanmoins, son regard s’attarda quelques secondes sur Kushim. L’adolescent savait ce que le chef de la garde pensait sans oser le dire. L’homme devait régulièrement fréquenter le palais royal. Il s’étonnait de ne l’y avoir jamais vu. Être neveu du roi n’est pas sans prestige. Et les vrais neveux de Gilgamesh étaient bien connus dans la cité.

“De plus, au vu de la stature du grand prêtre, ni moi, ni ma chère cousine n’aurions eu la force de l’occire de cette manière.”, Ajouta Kushim en tentant tant bien que mal de prendre une stature noble.

Dungi regarda à nouveau le cadavre.

“Ce n’est pas faux. Namtar était grand et solide et sa trachée a été complètement broyée.”, Admit Batum le prêtre qui les avait surpris.

“C’est en effet vrai, mais permettez-moi de vous poser une dernière question, votre Grandeur. Après cela, mes hommes vous escorteront jusqu’au palais pour votre sécurité : Quand vous avez effectué vos prières, vous n’avez pas vu le corps du grand prêtre sur l’autel ?”, Demanda Dungi.

“Non, nous avons effectué nos prières face aux statues d’Inanna et de Dumuzi. Nous ne sommes pas allés à l’autel principal.”, Répondit-elle.

“Hmmm… Très bien, merci de nous avoir aidés avec ces informations, votre Grandeur. Et je vous prierais de m’excuser encore une fois de vous avoir retenus, vous et votre vénérable cousin.”, Dit Dungi.

Les deux adolescents sortirent du temple escortés par deux soldats. Ils étaient silencieux et faisaient bien une tête de plus qu’eux. Au bout de quelques pas, la princesse se retourna vers eux et dit :

“Vous pouvez retourner au temple, nous nous débrouillerons à partir d’ici, merci.”

Les soldats se regardèrent et celui qui semblait être le plus vieux des deux dit :

“Nous avons ordre de vous escorter jusqu’au palais.”

“Les ordres de votre chef m’importent peu, je vous ordonne, en tant que princesse de la cité d’Uruk, de retourner au temple.”

“L’autorité de la princesse Kammani vient des dieux eux-mêmes.”, Fit remarquer Kushim. “Vous feriez bien d’obéir.”

Le plus jeune regarda le plus vieux qui reprit :

“Vous êtes une jeune fille de sang royal seule dans les rues d’Uruk la nuit. Je ne peux pas vous laisser partir seule.”

“Vous pensez que votre protection vaut plus que celle des dieux ? Le jour de ma naissance, Inanna elle-même est venue bénir mon berceau et m’offrir sa protection. Tous les gens présents l’ont vue et peuvent en témoigner. La protection de deux soldats aux armes de bronze verdi et fissuré ne vaut rien.”

Les deux soldats encaissèrent la pique sans rien dire. Après une brève bataille de regards avec la princesse, ils tournèrent les talons et retournèrent au temple.

“Bien, maintenant on peut discuter.”, Dit-elle.

Kushim hocha la tête.

“Tu es la seule personne que je connaisse qui entende les voix. Je pensais être folle jusqu’à présent.”, Dit-elle.

“Moi aussi, je suis quelque peu soulagé d’apprendre que je ne suis pas le seul. Te viennent-ils en rêve toi aussi ?”

“Parfois oui, et souvent je les entends quand je suis sur le chemin de ronde du palais, le vent me les amène. J’en ai parlé à mon frère un jour, il s’est moqué de moi et m’a traitée de possédée.”

“Je n’en ai jamais parlé à personne.”, Dit Kushim, “Je ne sais pas pourquoi. Peut-être qu’au fond, je savais que personne ne me croirait.”

Les sandales de la princesses claquaient sur les pavés tandis qu’ils marchaient. Elle avait changé depuis la dernière fois que Kushim l’avait vue, elle était devenue plus belle encore. Ses longs cheveux noirs et ondulés tombaient sur son dos. Elle avait des yeux en amande d’un noir profond et un petit nez retroussé. Ses bracelets en or cliquetaient au rythme de ses pas. Un parfum de fleurs et de myrrhe émanait d’elle.

“Et toi, que deviens-tu Kushim depuis la dernière fois que nous nous sommes vus ?”

“Je suis dans une école de scribes. J’apprends à immortaliser les événements qui secouent notre temps, et cela va de la bataille entre deux nations rivales à la vente d’un cheptel”, Répondit-il.

Il s’était découvert un ton qu’il ne connaissait pas, celui d’un fanfaron. Elle éclata de rire :

“Je sais ce que font les scribes, nul besoin de l’exprimer en images.”

Elle se tut puis ajouta :

“Et quand se termine ta formation ?”

“J’ai encore plusieurs années de travail devant moi. En ce moment je travaille pour un marchand et si c’est concluant, je serai autorisé à suivre la formation qui me permettra d’être scribe marchand.”, Dit-il.

“Ah ? Tu ne souhaite pas devenir scribe de temple ?”, Répondit-elle.

Elle rit brièvement puis ajouta :

“Quel enfer ce serait pour nous de devoir passer nos journées dans un temple avec toutes ces voix qui peuplent nos esprits.”

Ils passèrent devant une place arborée et tournèrent à droite en direction du palais.

“Les temples ne sont pas les endroits que je préfère.”, Dit-il.

“Kushim, il faut que nous dénouions cette histoire. Je ne connais pas les motivations des dieux et ce qui les pousse à nous appeler ainsi constamment. Tout à l’heure ils me parlaient clairement, ils me disaient que j’étais leur élue et que je devais venir à eux. Que penses-tu qu’ils veuillent de nous ?”

“J’ai entendu la même chose. Il faut faire quelque chose.”, Demanda-t-il.

“Nous entendons leurs voix depuis que nous avons descendu l’escalier du souterrain d’un temple d’Uruk. Je pense que c’est là qu’il faut que nous allions.”

“Ce n’est pas le seul endroit où j’ai été confronté à ces êtres.”, Avoua Kushim.

La princesse s’arrêta et le fixa, intéressée.

“Je… Il y a un temple en ruine dans les Marais d’où je viens. Il date de l’époque du peuple d’Obeïd. Un jour j’y ai pénétré avec mon frère et nous avons été confronté aux dieux de ce peuple. Ils étaient bien plus terrifiants que les dieux d’Uruk. Je les ai vus prendre possession de deux hommes comme si c’était des pantins. Nous avons réussi à leur échapper de justesse avec mon frère.”, Raconta-t-il.

“Alors les dieux d’Uruk ne sont pas les seuls à se cacher dans les ténèbres de leurs temples…”, Dit-elle.

“Non, et les deux hommes possédés, nous ne les avons jamais retrouvés, ils n’étaient plus dans le temple quand nous sommes revenus avec les hommes du village.”, Dit-il.

La princesse réfléchit en silence dans la nuit silencieuse. Ils étaient dans un quartier résidentiel, loin des tavernes et des bordels qui bordaient l’Euphrate. Un vent doux faisait bouger les feuilles des arbres et venait rafraîchir l’atmosphère de la nuit après les chaleurs étouffantes du jour. Des odeurs de légumes et de viande grillés titillaient les narines de Kushim qui se rappela qu’il n’avait rien mangé depuis plusieurs heures. Enfin, la princesse sortit de son silence :

“Il faut que nous restions en contact. Toi et moi allons parler aux dieux et découvrir ce qu’ils attendent de nous. Mais pour cela, nous devons pouvoir nous parler sans que j’aie à sortir du palais. Mon père n’aime pas trop que ses enfants se baladent en ville tous seuls. Tu dis que tu travailles pour un marchand ?”

“Oui, il s’appelle Kur, il fait du commerce avec ses fils.”

“Serais-tu intéressé par un poste de scribe au palais du roi ?”, Dit-elle avec un sourire malicieux.

Kushim fut pris au dépourvu, il resta silencieux et ce fut la princesse qui ajouta :

“Le palais paie très bien, et les scribes sont nourris et logés. De plus, nous pourrions aller consulter la librairie du palais pour essayer d’en apprendre plus sur ces êtres qui peuplent nos songes.”

“Je… Oui !”, Répondit-il précipitamment comme si l’offre pouvait être retirée s’il ne répondait pas assez vite.

“Très bien, revoyons-nous demain matin, je serai à l’entrée du palais pour te faire entrer et te présenter à Alittum, c’est le scribe en chef du palais.”, Dit-elle.

“Crois-tu qu’il se laissera imposer ainsi un employé ?”, Demanda Kushim inquiet.

“Elle, c’est une femme. Je lui dirai que tu es un cousin par alliance de la famille royale pour qu’elle accepte. Fais-moi confiance, je suis douée pour convaincre les autres.”, Dit-elle.

“Ça je veux bien te croire.”, Dit Kushim.

La princesse prit congé et partit en direction du palais, laissant Kushim sur la place arborée. L’adolescent resta longtemps à réfléchir à ce qui venait lui arriver. Il n’était pas fou ! Une autre personne entendait les voix aussi ! Et ce n’était pas n’importe qui, c’était la belle princesse Kammani.

Tout en marchant en direction de son école, il repensait à elle. C’était la première fois qu’il ressentait pour une fille ce qu’il ressentait pour elle. Il y avait des filles dans son école de scribes, dont certaines étaients ses amies, mais aucune ne lui faisait cette effet-là. Il finit par balayer ces pensées. Kammani était une princesse et les princesses épousaient des princes venus de cités voisines, pas des scribes crottés venus des Marais. De plus, elle était plus vieille que lui de deux ans au moins et devait certainement être déjà fiancée avec quelque prince de Lagash ou de Shuruppak.

Tandis qu’il songeait à la jeune fille au parfum de myrrhe, Kushim oublia pour un moment les murmures qui tentaient vainement d’attirer son attention, des murmures montés des tréfonds du grand temple et que le vent charriait entre les maisons d’argile ocre et les palmiers. Des murmures qui l’avertissaient d’un danger qui, patiemment, attendait son heure. Un danger qui s’abattrait sur le poussiéreux mais généreux pays de Shumer.

Fin.

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