2 – Le chef du prince

Partie I : Le roi Gilgamesh

Le roi Gilgamesh était grand. Du moins, du point de vue de Kushim. Il portait des vêtements faits de tissus et matières que l’enfant n’avait vu portés que par les prêtres dans le grand temple d’Uruk. Des bijoux en or couvraient son large torse et ses bras. Une lourde couronne en argent était posée sur son front soucieux.

Tous les hommes du village avaient été réunis dans la maison commune. Tous étaient assis contre les murs de roseau et écoutaient, intimidés, le roi de la grande cité d’Uruk parler.

“Vous, peuple des Marais, n’êtes pas sous la protection de ma cité, mais je vous estime. Peuple paisible et fier, votre présence même dans cette région protège Uruk des attaques de nos ennemis de Lagash, Ur et Larsa ainsi que des envahisseurs Elamites. Partout on vous craint car vous avez su dompter ces marais si inhospitaliers.”, Dit-il d’un ton solennel.

Les hommes tentèrent tant bien que mal de cacher leur fierté. Mais Kushim voyait que leur égo était on ne peut plus flatté par ce que le roi disait. Comme il était de coutume, l’un d’entre eux se leva pour faire l’éloge du roi :

“Qui dans le pays de Shumer peut prétendre ne pas connaître les exploits du roi Gilgamesh ? Toi qui as défait de nombreuses fois les cités qui ont prétendu rivaliser avec Uruk. Toi qui as vaincu à mains nues le Taureau Céleste. Toi qui as parlé à Ziusudra l’anté-diluvien. Les petites gens comme nous raconterons à nos descendants que nous avons eu l’honneur de parler au grand roi Gilgamesh. Que la bénédiction des dieux de Shumer et des dieux des Marais soit sur vous, Votre Grandeur.”

L’homme qui venait de parler était Aqqi, le chef du village. Il avait voyagé dans tout le pays de Shumer au cours de sa jeunesse, mais aujourd’hui, il était vieux. Il était lettré et savait s’adresser aux rois et aux hauts-prêtres.

Le roi Gilgamesh sembla flatté lui aussi. Il bomba le torse puis répondit :

“Je viens parmi vous aujourd’hui, peuple des marais, pour vous apporter mon respect et vous souhaiter que la bénédiction d’Enlil vous protège de vos ennemis. Mais je suis aussi là pour vous demander votre aide, vous qui maîtrisez si bien cette région.”

Le roi en venait enfin au motif de sa visite. Quelques jours plus tôt, une barque richement décorée avait accosté dans leur village. Trois hommes de Shumer en étaient descendus et avaient annoncé aux villageois que le grand roi Gilgamesh d’Uruk voulait parler aux hommes du village et qu’il viendrait quelques jours plus tard. Tout le monde s’était questionné sur le pourquoi de cette visite. Jamais aucun roi n’avait daigné venir parler au peuple des Marais.

“Nos ennemis de toujours, les Elamites, ont un nouveau roi. Le vieux souverain Humbaba, avec qui nous étions en paix depuis près d’un demi siècle, a fini par rejoindre ses dieux. Et son fils et héritier Humban-Shutur est monté sur le trône il y a de cela quelques mois. Il n’a pas tardé à nous déclarer la guerre et briser ce traité que son père et mon père avaient établi.”, Continua le roi.

Elam était un pays loin à l’est d’Uruk. Les gens là-bas parlaient une langue différente de la leur et priaient des dieux maléfiques. Du moins, c’est ce que Kushim avait entendu.

“Son fils, le prince Khumbastir, a conduit ses armées en Shumer il y a de celà un mois. Il a d’abord tenté d’assiéger Nippur, mais il a échoué. Puis il a mené ses hommes sous les murs d’Uruk mais nous l’avons défait. Quasiment tous ses soldats ont aujourd’hui rejoint leurs dieux maléfiques. Mais lui a réussi à fuir avec une poignée d’hommes. Et on l’a vu venir se réfugier dans ces marais.”, Expliqua-t-il. “La raison de ma visite parmi vous est de vous mettre en garde contre ce prince qui pourrait, avec le peu d’hommes qui lui restent, faire du mal à vos femmes et vos enfants quand ils s’en vont pêcher parmi les roseaux. Je vous demande donc de rester vigilants.”

Il se racla la gorge et remit en place le collier en or qui recouvrait son torse.

“Si néanmoins vous souhaitez faire honneur à votre réputation de guerriers rusés et puissants, sachez que j’offrirai à celui qui me rapportera la tête du prince Khumbastir assez d’or et de lapis-lazuli pour ne plus avoir à s’inquiéter de sa subsistance pour le reste de ses jours et même ceux de ses descendants.”

L’annonce fit son effet sur les hommes du village. Kushim, qui était assis devant la porte de la salle commune, les vit se mettre à discuter vivement entre eux.

“Il faut organiser des battues, nous devons faire honneur à Sa Grandeur, le roi Gilgamesh.”, Disait Samuqan.

“Nous connaissons ce pays, nous les débusquerons très rapidement.”, Affirmait Iblinum, le père de Kushim.

Enfin, Aqqi se leva pour demander le silence. Quand tout le monde se fût tu, il parla :

“C’est un grand honneur que vous nous faites, Votre Grandeur. Nos hommes se feront une joie de ratisser les Marais pour débusquer ces rats venus d’Elam. Soyez sûr que, bientôt, la tête de Khumbastir roulera sur le sol de votre salle du trône.”

Le roi sourit puis répondit :

“Je n’en attendais pas moins du fier peuple des Marais. Si vous m’apportez la tête de Khumbastir, je vous couvrirai tous d’honneurs et vous aurez ma gratitude éternelle.”

Partie II : La battue

Quand le roi fut parti, les hommes restèrent dans la salle commune afin de discuter de la marche à suivre.

“Chaque famille, doit envoyer tous ses hommes valides, nous devons faire des groupes de trois pour chaque barque.”, Disait Aqqi.

“Mes fils retrouveront ces renégats avant même que les autres n’aient mis un coup de rame dans l’eau !”, Fanfaronnait Utul qui avait trois fils adultes.

Bientôt, on mit les barques à l’eau. Kushim, qui était trop jeune, n’était pas autorisé à participer à la battue. Il alla protester auprès de son frère Shepan qui aidait deux hommes du village à mettre leur barque à l’eau.

“Je peux vous être utile ! Je connais les Marais aussi bien que vous et j’ai une excellente vue. Je pourrai repérer le prince et ses hommes au milieu des roseaux !”, Dit-il tandis que son frère chargeait des arcs et des carquois sur la barque.

“Pousse-toi Kushim, tu ne vois pas que les adultes sont occupés ?”, Lui répliqua Shepan.

“Je veux aider ! Laissez-moi venir avec vous !”, Protesta Kushim.

Mais les barques partirent sans lui et il resta au village, dépité.

Les deux jours qui suivirent virent les hommes du village revenir les mains vides de leur recherche.

“Il faut que nous allions chercher plus loin, je suis persuadé qu’ils sont cachés dans les Ilôts au nord-ouest.”, Disait Utul.

“Ils n’oseraient pas, c’est notre cimetière ! Qui aimerait se cacher dans un endroit pareil ?!”, Répondait Iblinum.

“Des hommes désespérés et se sachant traqués.”, Disait Utul.

“Quels idiots fuiraient les hommes pour aller se réfugier dans un endroit peuplé par les esprits des morts ?”, S’interrogeait Iblinum.

“Les Elamites ont des dieux maléfiques pour lesquels ils allument des feux et des bûchers. Cela ne m’étonnerait pas qu’ils vouent un culte à la mort”, Dit Utul.

Le débat continua ainsi pendant plus d’une heure, et finalement on décida d’aller chercher aussi dans les Ilôts.

Le lendemain, tandis que Shepan préparait sa barque, Kushim le rejoignit :

“Tu es tout seul sur ta barque aujourd’hui ?”

“Oui, les autres se sont découragés, ils ne veulent plus participer aux recherches.”, Répondit Shepan dépité.

“J’ai une idée de l’endroit où ils pourraient être cachés ! Si tu promets de m’emmener avec toi, je te dis où c’est.”, Proposa Kushim.

“C’est vrai que tu es un savant pour savoir mieux qu’Utul et Iqqi où se cachent les renégats.”, Se moqua Shepan.

“Il y a un endroit auquel personne n’a pensé parce que personne ne le connait au village !”, Affirma Kushim.

“Tu connais un endroit des Marais que personne d’autre ne connaît ?”, Répondit Shepan d’un air narquois.

“Oui ! Je l’ai repéré il y a quelques mois, c’est dans un coin où personne ne va jamais.”, Répondit Kushim.

“C’est quoi ?”

“Je te le dirai en chemin, si tu m’emmènes.”

Shepan soupira et haussa les épaules :

“Si Père l’apprend, je dirai que c’est de ta faute.”

Kushim eut du mal à réprimer sa joie.

“Père sera fier de nous quand nous reviendrons avec la cachette du prince.”

“Tu te rends compte que c’est dangereux ? S’ils nous repèrent avec que nous les repérions, ils nous tueront.”, Avertit Shepan.

“Ne t’inquiète pas, j’ai une vue aiguisée !”, Fanfaronna Kushim.

Les deux frères mirent la barque à l’eau et s’engagèrent entre les maisons de roseaux vers la sortie du village. D’autres barques partaient aussi. Un groupe plus important de cinq embarcations partait vers le nord-ouest en direction des Ilôts. Une femme qui tissait de la fibre de roseaux les regarda passer d’un air curieux. Kushim lui sourit, fier de participer lui aussi aux recherches.

“On va au sud-ouest du village ? Il y a quoi là-bas ?”, Demanda Shepan.

“Je te le dirai quand il sera trop tard pour que tu me ramènes au village !”

Shepan se creusait la tête pour savoir ce vers quoi ils se dirigeaient tandis que l’esquif passait entre les roseaux. Par moments, des volées d’ibis s’élevaient de l’eau quand ils les voyaient approcher. Le soleil se levait à peine et l’air était encore frais. Mais bientôt, le soleil d’été commença à leur chauffer la tête. Ils mirent leurs chapeaux pour s’en protéger et naviguèrent doucement sur l’eau calme.

“Je ne suis jamais venu par ici.”, Admit Shepan. “Les hommes du villages n’ont pas envoyé de barques dans le coin ?”

“Je ne crois pas.”, Dit Kushim. “Les autres pensent que l’on tombe directement sur l’Euphrate en allant dans cette direction, mais en fait le Marais continue encore.”

Ils continuèrent à naviguer pendant une heure de plus et bientôt, ils virent apparaître entre les roseaux et les monticules de mousse, de hauts piliers d’argile. A mesure qu’ils s’approchaient, ils virent se profiler devant eux un temple à moitié immergé. Shepan était abasourdi :

“Tu as découvert ça et tu n’en as parlé à personne ?”

“Non.”

“Mais… Pourquoi ?”

“Je ne sais pas trop…”

Kushim savait pourquoi il n’en avait parlé à personne. C’étaient des voix étranges qui l’avaient guidé jusque là la première fois. C’était il y a quelques semaines. Et ces mêmes voix lui avaient ordonné d’entrer dans le temple. Terrifié, il avait rebroussé chemin et n’avait parlé à personne de ça. En revoyant le temple de nouveau, son estomac se noua. Il avait peur d’entendre à nouveaux les murmures et les voix dans sa tête.

Shepan finit par reprendre ses esprits et se mit à planifier :

“A partir de maintenant, il faut rester parfaitement silencieux. On va s’approcher doucement et écouter pour voir si on entend des éclats de voix ou des bruits sortir du temple. Si on entend quelque chose, on fait demi tour et on prévient les autres que le prince est…”

Mais avant qu’il n’ait fini sa phrase, trois hommes sortirent d’entre les roseaux.

Partie III : Les renégats

Les trois hommes étaient armés d’arcs et les bandaient dans leur direction. Ils étaient habillés bizarrement, leurs tenues ne ressemblaient en rien à celles des gens que Kushim avait vu à Uruk. Ils avaient la barbe et les cheveux taillés courts. Leurs uniformes de soldats devaient être orange et bleu à l’origine, mais le Marais les avait rendus marronâsses. Des couvre-chefs en corde surmontaient leurs visages qui dénotaient une fatigue extrême, mais leurs regards étaient déterminés.

L’un d’entre eux parla dans une langue inconnue à Kushim. Il semblait utiliser des mots longs et compliqués, aux nombreuses syllabes et aux sons gutturaux. Quand il vit que ni lui ni Shepan ne comprenaient ce qu’il disait, son camarade prit le relais en parlant avec un épais accent étranger :

“Vous allez nous suivre sans faire d’histoires.”

L’ordre était simple, les deux frères s’exécutent et descendirent de leur barque. L’eau arrivait à la taille de Shepan et au cou de Kushim. Les soldats les firent avancer et bientôt, ils furent sur la terre ferme à l’entrée du temple. Celui-ci devait être monumental à l’origine, mais seul le dernier étage de l’ancien ziggourat restait hors de l’eau.

Ils furent conduits à l’intérieur du temple où se trouvaient les autres soldats. Tous étaient allongés à même le sol, sur des lits de fortune faits en feuilles de roseau non tressées. Ils arboraient des blessures mal soignées et purulentes. Une âcre odeur de mort embaumait les lieux. Aucun d’entre eux ne parlait ni ne bougeait et certains avaient les yeux fermés.

Kushim constata avec effroi qu’ils étaient tous morts. Les seuls survivants étaient les trois qui les encadraient. Ils passèrent une porte et arrivèrent dans une grande salle ornée de fresques et de bas-reliefs anciens. Ils représentaient des scènes de la vie quotidienne, des cérémonies religieuses, des batailles. Le dessin était très étrange, différent de celui que Kushim avait vu à Uruk. Il contenait beaucoup de spirales et le cercles. Le jeune garçon les admira et ne vit pas tout de suite l’homme assis sur un siège en argile au milieu de la pièce. Celui-ci était bien mieux vêtu que les autres hommes et était propre sur lui. Il semblait avoir pris le soin de nettoyer sa tenue et son visage était moins fatigué. Mais quelque chose en lui mit Kushim mal à l’aise.

L’un des trois soldats qui les avaient amenés là parla dans sa langue. L’homme sur le siège répondit puis il leur fit un signe de la main et ils sortirent. Quand ils furent partis, il dit :

“Si vous êtes là c’est que vous me cherchez, et donc que vous savez qui je suis ?”

“Vous… Vous êtes le prince élamite, Khumbastir.”, Répondit Shepan terrifié.

Néanmoins, il rassembla son courage et reprit :

“Les hommes du village savent où nous sommes, si nous ne revenons pas, ils viendront nous chercher.”

“C’est bien optimiste de ta part de penser qu’ils s’aventureront dans un temple comme celui-ci.”, Répondit le prince avec un sourire en coin. “Vos anciens ne vous ont jamais parlé du peuple d’Obeïd ?”

Les deux garçons firent “non” de la tête.

“C’est un peuple disparu, qui vénérait des dieux très anciens et assoiffés de sang. Des dieux qui en voulaient toujours plus et qui punissaient sévèrement toute désobéissance. Heureusement pour ce pays, le peuple de Shumer et ses dieux plus cléments a vaincu celui d’Obeïd et a détruit tous ses temples maudits. Seuls quelques temples comme celui-ci existent encore, dans les régions reculées.”, Expliqua-t-il.

Kushim avait du mal à croire que l’on puisse parler des dieux de Shumer comme étant des dieux cléments. Il n’osait imaginer la cruauté des dieux d’Obeïd.

“Comment vous savez tout ça ? Vous ne venez même pas de ce pays ! Vous venez d’Elam au-delà des montagnes !”, S’écria Shepan.

“Ce sont les voix qui me l’ont dit.”, Répondit Khumbastir. “C’est elles qui m’ont dit de venir ici. Et quand nous sommes arrivés, elles m’ont tout raconté.”

L’estomac de Kushim se noua tellement qu’il faillit vomir. Les mêmes voix que lui. Les mêmes qui l’avaient appelé ici quelques semaines plus tôt. Derrière eux, il entendit un léger grattement sur le sol.

“Elles m’ont raconté l’histoire des dieux d’Obeïd. Ils sont abandonnés depuis des siècles dans les profondeurs de leurs temples en ruine. Ils sont pleins de rage mais ils sont prêts à se montrer généreux envers les hommes et les femmes qui sauront servir leurs desseins.”, Ajouta le prince.

Kushim comprit ce qui le mettait mal à l’aise avec le prince. Outre son regard fou, son visage pâle et cireux et ses yeux cernés il dégageait une aura qui ressemblait à l’aura que l’enfant avait senti dans les profondeurs du temple d’Uruk.

“Vous êtes possédé, ils sont dans votre coeur et dans votre esprit.”, Dit Kushim.

“Quel enfant intelligent. En effet, je me suis porté volontaire pour être le vaisseau terrestre des dieux d’Obeïd. En échange, ils m’ont promis gloire, victoires et richesses !”, S’exclama-t-il. “Ils avaient prédit votre arrivée, ils m’ont dit d’être patient, qu’une barque viendrait ici et qu’elle me servirait à fuir les Marais.”

Un léger murmure arriva aux oreilles de Kushim, il ne venait pas de sa tête.

“Elle n’est pas très grande, vous ne réussirez pas à y mettre tous vos hommes.”, Dit Shepan.

“Oh, je ne compte pas les emmener. Je pars seul car c’est moi que les dieux ont désigné !”, Répondit-il.

Kushim se retourna et vit dans la pénombre trois silhouettes. C’étaient celles des soldats qui avaient capturé les deux garçons.

“Je vous avais dit qu’il était possédé par des démons !”, Dit le premier. “Eloignez-vous de lui enfants des Marais. On ne sait pas de quoi sont capable ces créatures.”

Kushim et Shepan reculèrent vers la porte.

“Vous pensez vraiment pourquoi m’empêcher de partir ?”, Se moqua le prince. “Vous feriez bien de vous écarter de mon chemin avant que s’abatte sur vous la colère des dieux !”

Aucun des trois soldats ne sembla impressionné. L’enfer qu’ils avaient connu depuis qu’ils avaient quitté leur pays pour partir à la guerre les avait endurcis. L’un d’entre eux, armé d’une lourde hache en bronze s’avança vers le prince. Celui-ci comprit son heure venue et se mit à les maudir dans sa langue. Mais bientôt, sa tête vola et tomba aux pieds de Kushim. Le soldat regarda le corps de Khumbastir s’effondrer sur le sol poussiéreux. Il lui cracha dessus et fit un signe inconnu à l’enfant avec ses doigts avant de se retourner vers ses camarades :

“Cet enfant de catin est mort. On peut enfin se rendre. Le roi Gilgamesh a promis l’amnistie à ceux qui lui apporteraient la tête du prince.”

Les deux autres approuvèrent le plan et s’avancèrent vers Kushim pour ramasser la tête quand soudain une vive lumière vint éclairer la pièce. Elle sortait du cou tranché de Khumbastir, entre ses épaules. Une fumée blanche se mit à émaner de lui et celle-ci alla en direction des trois soldats. Elle pénétra en eux par la bouche, le nez, les yeux et les oreilles. Ils tombèrent au sol et se mirent à hurler de douleur et à convulser.

“Qu’est-ce qui se passe ?!”, Hurla Shepan, terrifié.

“Les dieux d’Obeïd sont en train d’aller dans leurs têtes ”, S’écria Kushim.

Le grand frère se reprit, il ramassa la tête du sol et dit :

“Vite, il faut partir d’ici avant qu’ils ne reprennent leurs esprits !”

Les deux garçons sortirent en courant du temple. Ils dévalèrent les quelques marches, leurs chaussures claquant sur les pierres antiques et rejoignirent leur barque. Shepan se mit à ramer frénétiquement tandis que Kushim regardait le temple. Les trois soldats sortirent en courant, ils semblaient en meilleure forme. Ils crièrent dans une langue inconnue dans leur direction. L’un d’entre eux secoua son arme vers eux tandis qu’un autre tentait de s’engager dans l’eau vaseuse mais il n’eut bientôt plus pied et dut retourner sur la berge.

Le retour au village se fit dans une ambiance lourde. Les deux garçons étaient encore terrifiés par ce qu’ils avaient vu et Kushim regardait sans cesse derrière la barque, s’attendant à chaque instant à voir l’un des soldats possédés sortir de l’eau.

Quand enfin ils atteignirent le village, ils descendirent en silence de la barque, Shepan tenant la tête coupée dans ses mains. Certaines des autres barques étaient revenues et les villageois regardèrent les deux garçons passer en silence.

Dans la salle commune, il n’y avait que Aqqi. Il était en train d’entortiller des fibres de roseau pour fabriquer un panier. Il leva lentement la tête quand il vis les deux garçons arriver. Quand il remarqua la tête, ses yeux s’écarquillèrent.

“A qui est cette tête Shepan ? C’est celle du prince Elamite ?”, Demanda-t-il.

Shepan hocha la tête et posa son fardeau sur le sol.

Les deux garçons racontèrent ce qui s’était passé au vieil homme.

“Ce que vous avez vécu a du vous terrifier…”, Se désola le vieil homme. “Mais surtout, il faut aller capturer ces trois soldats, ils sont une menace. Il faut les enfermer dans le temple et le sceller à jamais.”

Le lendemain matin, dix barques avec trois hommes dans chacune d’entre elles partirent du village en direction du temple. On chercha toute la journée les trois soldats à l’intérieur et autour de l’édifice mais il n’y avait aucune trace d’eux. On finit par abandonner les recherches, et avant de partir, les hommes scellèrent le temple avec des pierres.

Partie IV : Uruk

Le lendemain, Iblinum, le père de Kushim préparait la barque familiale avec l’aide de Shapan et Kushim. Il exultait, le torse bombé de fierté. Ses fils avaient réussi là où tous les hommes du village avaient échoué. Ils avaient rapporté la tête du prince Elamite.

“Le roi Gilgamesh nous couvrira d’honneurs.”, Dit le père à ses fils tandis qu’il posait un panier de poisson séché dans la barque.

Shepan s’était remis de ses frayeurs et avait passé la soirée de la veille à fanfaronner. Il avait même réussi à attirer l’attention de Radjni, la petite-fille d’Aqqi, et lui avait raconté leur aventure en y ajoutant des fantaisies dignes des épopées antédiluviennes. Kushim, quant à lui, ne pouvait s’empêcher de repenser à tout ce qui s’était passé. Les voix que le prince entendait, les dieux d’Obeïd qui sont désormais quelque part dans la nature. Parfois, il lui semblait entendre les soldats crier au loin dans les roseaux, mais c’était certainement dans sa tête.

Le voyage jusqu’à Uruk se déroula sans encombres. Quand il vit les murs de la ville se profiler, l’estomac de Kushim se noua tandis qu’il vit la silhouette du grand temple dépasser des maisons.

Après avoir passé une grande porte bleue sur laquelle étaient dessinés des félins dorés, Kushim constata que la ville n’avait rien perdu de son activité et la guerre gagnée semblait avoir augmenté encore plus le nombre de marchands, d’artisans et de prêtres dans les rues. Tandis qu’ils avançaient dans ce dédale, Kushim retrouva avec plaisir les couleurs et les parfums d’Uruk et essaya d’oublier son appréhension.

“Cela fait bien longtemps que je ne suis pas venu ici. L’odeur des épices et de l’encens m’ont manqué.”, Dit Iblinum en inspirant profondément.

Finalement, ils ne passèrent pas devant le grand temple. Le père avait dû sentir que Kushim n’y tenait pas. Ils finirent par arriver devant le palais de Gilgamesh. Celui-ci consistait en une gigantesque enceinte rectangulaire. Des bas reliefs ornaient les murs extérieurs et représentaient des animaux, des scènes de bataille, des processions religieuses et des hommes et des femmes se prosternant devant des rois aux proportions cyclopéennes.

Des soldats gardaient l’entrée du palais. Iblinum s’avança vers eux et expliqua la raison de leur présence. L’un d’entre eux hocha la tête et entra par la grande porte. Il revint quelques minutes plus tard accompagné d’un petit homme chauve et voûté. Il semblait plus qu’heureux de les voir :

“On me dit que vous avez avec vous la tête du prince Khumbastir !”

Iblinum hocha la tête. Il ouvrit un pan du tissus recouvrant le chef du prince elamite.

Les yeux du petit homme s’ouvrirent en grand et son sourire s’élargit.

“C’est bien lui, je le reconnais ! Vous avez rendu un grand service au roi, et pour vous récompenser, prenez ceci.”

Il sortit de sa poche une bourse et l’ouvrit. Elle contenait des pièces d’or et d’argent mais aussi des bijoux divers de toutes les couleurs.

“Avec ceci, vous serez à l’abri pour de nombreuses années !”, Dit-il.

Iblinum hocha la tête.

“L’or et le lapis-lazuli ne m’intéressent pas, je suis venu demander quelque chose d’autre à Sa Majesté.”

Le petit homme sembla étonné, son sourire disparut et son regard se durcit :

“Cette récompense est déjà un grand honneur, vous feriez bien de l’accepter.”

Il tenta de prendre la tête coupée des mains d’Iblinum mais celui-ci résista.

“Donnez-moi ça ! Voulez-vous que je demande à la garde de vous rosser ?!”, S’exclama l’homme.

“Je veux voir le roi ! Il nous a promis plus qu’une bourse de pièces d’or !”, Protesta Iblinum.

“Soldats ! Aidez-moi !”

L’un des soldats s’avança et d’un coup de manche de lance, envoya Iblinum dans la lune. Le petit homme jeta avec mépris la bourse à Shepan.

“Prends ça, peut-être que toi, plus que ton sot de père, sauras mesurer la valeur de cette bourse”, Dit-il.

Shepan attrapa la bourse. Il était effrayé et énervé en même temps, il n’osait rien dire de peur que les gardes s’en prennent à lui. Ce fut Kushim qui parla :

“Vous avez promis plus que ces bricoles à ceux qui vous ramèneraient le prince ! Vous avez menti !”

Le petit homme s’approcha de l’enfant d’un pas menaçant mais celui-ci ne bouega pas. Et alors qu’il s’apprêtait à le gifler, une voix se fit entendre derrière eux.

“Noushkou ! Tu frappes les enfants ? Tu es tombé bien bas !”

La personne qui avait parlé était une adolescente richement vêtue. Elle était petite de taille, svelte et avait de longs cheveux noirs ondulés décorés de bijoux en or, en argent et en lapis-lazuli. Elle avait un visage à l’ovale harmonieux et des yeux noirs en amande assombris au khôl. Des tissus très fins et colorés formaient sa tenue. Des bracelets ornaient ses mains et ses chevilles.

“Princesse Kammani…”, Dit le petit homme avec une voix étouffée.

“Tu sais très bien que mon père a promis plus que ça pour la tête du prince. Comptais-tu t’approprier la gloire de sa capture ?”, Accusa la princesse.

“Mais… Absolument pas ma princesse !”, Nia Noushkou.

“Va-t-en avant que je demande à la garde de te jeter dans l’Euphrate. N’oublie jamais que tu n’es qu’un chambellan. Ton unique rôle est de servir notre famille. Tu ne vaux pas mieux que la servante qui vide mon pot de chambre.”, Lui dit-elle avec mépris.

“Je… Je ne vous permets pas de me parler ainsi !”, S’indigna-t-il.

La princesse sembla perdre patience, elle pointa un doigt accusateur sur le chambellan qui se recroquevilla et dit :

“Je ne te vois pas protester quand le prince Atab te rabaisse plus bas que terre. Cela te fait donc plus mal quand une princesse le fait ? Hors de ma vue avant que je ne perde patience !”

Tandis que Noushkou battait en retraite, Kammani aida le Iblinum à se relever.

“J’aurai la peau de cette raclure. Il a autant d’intégrité qu’une hyène.”, Cracha-t-elle. “Mais mon père ne le voit pas.”

“Ce… ce n’est rien, Votre Majesté.”, Dit Iblinum.

Quand il fut sur ses pieds, il fit une courbette maladroite. Ses deux fils l’imitèrent.

“Venez, je vais vous conduire à mon père qui vous récompensera correctement.”, Dit-elle.

Le palais royal d’Uruk était incroyable. Kushim n’aurait jamais imaginé qu’on pouvait amasser autant de luxe et de beauté dans un même endroit. La princesse les conduisit à travers le dédale des salles et des couloirs, ses pieds nus glissant sur le sol en marbre. Parfois, ils croisaient des courtisans fardés et parfumés qui les dévisageaient. D’autres moments ils virent des régiments de gardes, lourdement armés, patrouiller.

Ils finirent par déboucher sur le jardin qui occupait le centre du palais. Là, des serviteurs allaient et venaient, portant des coupes de fruits ou de mets ou encore entretenant les plantes et arbres. Le roi Gilgamesh était allongé sur des coussins, entouré de gens aussi richement vêtus que lui. On riait, on buvait et on mangeait sous les chants des oiseaux.

“La vie ici doit être vraiment plaisante.”, Dit Kushim placidement.

La princesse sourit et dit :

“Ce n’est pas désagréable vu comme ça, mais c’est plus dangereux qu’on ne l’imagine.”

“Plus dangereux que le Marais ?”, Demanda l’enfant.

“Probablement pas”, Répondit-elle en riant.

Quand le roi les vit arriver, il les reconnut à leurs habits de fibre de roseaux.

“Salut à vous amis des Marais !”, S’écria-t-il. “Soyez les bienvenus dans mon palais. Venez, asseyez-vous.”

Les trois s’exécutèrent.

“Vous aussi ma fille, asseyez-vous un peu avec nous.”, Dit-il.

La princesse s’exécuta à contre-coeur, elle ne semblait pas beaucoup apprécier son père.

Les courtisans entourant le roi fixèrent les trois habitants des Marais comme des bêtes de foire. Kushim se sentait mal à l’aise et perçut ce même sentiment chez son père et son frère.

“Je vois que vous avez quelque chose entre les mains, serait-ce ce que je pense ?”, Demanda le roi.

“Oui, Votre Majesté. Mes deux fils l’ont débusqué, il était caché dans un temple antique au fin fond des Marais.”, Répondit fièrement Iblinum en dévoilant le chef princier.

Certains des courtisans exprimèrent du dégoût en voyant la tête coupée en décomposition, mais le roi Gilgamesh souriait à pleines dents.

“Oui, je le reconnais, l’état de sa tête est à l’image de la pourriture qu’il était. Ce briseur de trêves, ce fils de cocu et de chienne. Oui, c’est bien lui.”, Dit-il.

Il leva sa coupe de vin et dit :

“Je bois en l’honneur du peuple des Marais qui a su faire honneur à sa réputation !”

Un serviteur tendit des coupes aux trois arrivants et tout le monde but à leur succès.

“Comme promis, vous pouvez me demander ce que vous voulez. Je vous couvrirai d’or si vous le souhaitez.”, Dit le roi. “Je peux aussi vous offrir une maison à Uruk ou des tissus. Vous pouvez tout me demander, grâce à vous, la guerre est officiellement terminée !”

“Non, je souhaite quelque chose d’autre, quelque chose qui a bien plus de valeur à mes yeux.”, Dit Iblinum.

Le roi le regarda dubitatif :

“Quelle est donc cette chose si importante pour vous ?”

“Je souhaiterais que mes fils soient admis dans une de vos écoles de scribes que vous avez à Uruk et qu’ils soient nourris et logés et ce jusqu’à la fin de leur formation. Je souhaite qu’ils aient l’opportunité de sortir des Marais et qu’ils connaissent le monde extérieur.”

Le roi Gilgamesh sourit :

“Vous connaissez la valeur des choses, vous. Seule l’élite d’Uruk peut envoyer ses enfants dans une école de scribes.”

Il leva sa coupe puis la but cul-sec.

“Votre souhait sera réalisé !”, S’exclama-t-il.

Les courtisans félicitèrent Iblinum et ses fils et on remplit de nouveau les coupes de vin.

Ainsi la vie de Kushim allait radicalement changer. Il quittait les Marais pour la grande cité d’Uruk. Au milieu de l’euphorie générale du jardin du roi, des voix des adultes autour de lui, du vin que l’on verse et des fruits que l’on croque, l’enfant crut percevoir un léger murmure comme porté par le vent. Un murmure qui lui était devenu familier. Un murmure qui lui glaçait le sang et lui nouait les tripes. Ils savaient qu’il était là, tout près d’eux. Ils l’appelaient du fond de leur antre.

Fin.

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