1 – Les dieux dans leur antre

Partie I : Le pays des marécages

Kushim était né parmi les roseaux. Il les voyait depuis toujours, constituant son champs de vision direct jusqu’à son horizon. Ils étaient toujours là et n’arrêtaient jamais de pousser même si on les coupait pour en faire des maisons ou des jarres.

Tous les jours, il quittait la petite maison familiale à bord de sa barque. Tout d’abord il coupait des roseaux qui serviraient à cuire la nourriture. Ensuite, il allait relever ses pièges à oiseaux. La plupart du temps, il trouvait une ou deux sarcelles. Parfois, il y avait un héron ou un flamant. Mais ce jour-là, il tomba sur un oiseau particulier.

Tandis que Kushim ramait entre les roseaux, cherchant des yeux le piège qu’il avait installé la veille, il vit une tache rouge. En s’approchant, il vit que c’était un oiseau au long cou. Croyant d’abord à un héron, il se rendit vite compte que ce n’était pas le cas. L’oiseau avait un long bec recourbé. Mais le plus étonnant était la couleur de son plumage. Il était d’un rouge flamboyant. Il se hâta donc de le récupérer. Après avoir relevé tous ses autres pièges, il se mit en direction de son village.

La mère de Kushim rangeait des pois séchés dans une jarre en roseau quand il rentra. Elle le salua de la main. Il ramait lentement, contournant les maisons des autres familles. Quand il s’arrêta à côté de la maison familiale, son grand frère Shepan vint l’aider à sortir la barque de l’eau. Tandis que les deux frères tiraient l’embarcation, l’aîné remarqua l’oiseau rouge posé au fond de l’esquif :

“Qu’est-ce que tu as attrapé Kushim ?”, Demanda-t-il.

“J’ai juste eu cet oiseau rouge, je n’en ai jamais vu de pareil.”, Répondit Kushim.

Le grand frère sourit :

“Tu devrais le montrer à notre père.”

Kushim ne se posa pas de questions et prit l’oiseau. Il se dirigea vers la maison familiale faite de roseaux et y entra. Son père était assis avec deux autres hommes du village. Ils conversaient en mangeant. Quand ils le virent entrer, ils fixèrent tous l’oiseau qu’il tenait à la main. Et soudain, tous trois explosèrent de joie.

Kushim ne comprit pas ce qui se passait. Il attendit qu’ils se calment pour demander :

“C’est l’oiseau que j’ai attrapé qui vous met en joie ?”

“Tu as attrapé un ibis écarlate, fils !”, S’exclama son père.

“Peu ont eu cette chance, ta famille est bien chanceuse.”, Ajouta l’un des deux hommes.

“En quoi est-ce que je suis fortuné d’avoir attrapé cet oiseau ?”, Demanda Kushim.

“Car les prêtres de ceux qui vivent dans l’argile les échangent contre beaucoup de nourriture et d’objets.”, Répondit le père de Kushim.

“Ceux qui vivent dans l’argile ?”, Demanda-t-il.

“Ton fils est ignorant de ce qui est extérieur au marais ?”, Demanda l’un des deux hommes au père de Kushim.

“Oui, il ne l’a jamais quitté, il est jeune !”, Justifia-t-il.

Kushim était perdu. Il ne savait pas de quoi ils parlaient :

“Qui sont ces gens qui vivent dans l’argile et pourquoi ils voudraient des ibis rouges ?”, Demanda-t-il.

“Mon fils, il y a des gens qui vivent au delà des roseaux et qui construisent leurs maisons avec de l’argile. Et ces gens ont des palais d’argile pour abriter leurs rois et des temples d’argile pour honorer leurs dieux.”, Répondit le père de Kushim. “Et parmi ces gens, il y a les gens d’Uruk l’ancienne. Et leurs prêtres honorent des dieux fort anciens qui aiment qu’on leur offre des animaux rares. Et parmi ces animaux, on trouve l’ibis écarlate. Ils offrent des présents rares et précieux à ceux qui leur en apportent.”

Kushim fut soudainement excité :

“Il faut leur apporter alors !”

“C’est ce que toi et ton frère allez faire. Il va t’accompagner car lui connait le chemin jusqu’à Uruk l’ancienne.”, Répondit le père.

Partie II : Les maisons d’argile

Le lendemain, Kushim empaqueta soigneusement son oiseau dans un tissus de lin et l’entreposa au fond de sa barque. Son frère Shepan le rejoignit, apparemment content de quitter le village pendant quelques jours.

Pendant deux jours, les frères naviguèrent parmi les roseaux. Le paysage était toujours le même que celui de leur village. Des centaines et des milliers de tiges de roseaux partout autour d’eux. Mais bientôt, le marais commença à perdre en profondeur et les ilôts se multiplièrent. Au bout d’un moment, ils se retrouvèrent à remonter une rivière. Ils durent ramer pour pouvoir avancer. Mais cela ne dura pas longtemps car ils croisèrent un bras de rivière qui descendait vers le sud et l’empruntèrent. Celui-ci rejoignait une rivière beaucoup plus large.

“Bienvenue sur l’Euphrate, mon frère.”, Dit Shepan, “Le fleuve qui nourrit les cent cités du pays de Shumer.”

Pendant deux autres jours ils suivirent le fleuve sans croiser âme qui vive. Mais bientôt, ils virent passer des villages aux maisons faites d’argile. Kushim n’en avait jamais vu. Il remarqua aussi autre chose :

“Pourquoi ces tiges sont-elles alignées ainsi ?”

“Les gens d’ici sont aimés de leurs dieux. Ceux-ci leur permettent de faire sortir des plantes de la terre qui donnent des graines et des fruits nourrissants.”, Répondit Shepan. “Notre mère achète les pois que nous mangeons à ces gens.”

“Comment font-ils pour faire sortir des plantes où ils veulent ?”, Demanda Kushim.

“Ce sont leurs dieux. C’est tout ce que je sais.”, Répondit Shepan.

Kushim était impressionné. Les dieux de son peuple vivaient dans l’eau et dans les roseaux. Parfois c’était un ancêtre mort il y a longtemps et qui était resté dans la mémoire des siens pour sa bonté et d’autres fois c’était une femme qui était morte jeune sans donner d’enfants et dont l’âme peuplait les roseaux. Mais ils n’avaient aucune incidence sur leur vie.Il ignorait que des dieux pouvaient contrôler les plantes et d’autres éléments de la nature.

“Tu verras vite ce que les dieux des cités de Shumen leur offrent. Des merveilles que tu n’aurais jamais pu imaginer dans tes rêves les plus fous.”, Dit Shepan en riant.

“Quels dieux prient-ils ?”, Demanda Kushim.

“Oh, ils en prient beaucoup ! Des dizaines ! Mais les plus importants sont Enki le sage, Inanna la belle et Ninurta le victorieux. Ils prient aussi Enlil le roi de tous les dieux, Utu le dieu-soleil et Ninhursag la déesse-mère.”, Répondit Shepan.

“Et pourquoi on ne les prie pas nous aussi ? Peut-être seront-ils aussi bons avec nous qu’ils le sont avec ces gens ?”, Demanda Kushim.

“C’est parce que les dieux de Shumer sont cruels. Ils aiment le sang et demandent des sacrifices à leurs fidèles en échange de leurs bienfaits. Tu aimerais toi qu’on sacrifie notre père pour que les dieux nous apprennent à faire sortir les plantes de la terre ?”, Répondit Shepan.

Le lendemain ils virent se profiler des murailles d’argile jaune. Kushim n’avait rien vu de tel. Elles étaient plus hautes que sa maison et aussi épaisses que la longueur de sa barque. Mais ce qu’il vit à l’intérieur de la cité était encore plus impressionnant : Des centaines et des centaines de maisons d’argile jaune s’entassant les unes sur les autres où des milliers de personnes évoluaient. Il ne savait plus où donner de la tête. Il ne comprenait pas la plupart des choses qu’il voyait. Au fur et à mesure qu’ils marchaient dans les rues de la cité, Shepan lui expliquait :

“Cet homme dessine sur le sceau de cette jarre son contenu pour faire savoir à son destinataire ce qu’elle contient sans qu’il ait à l’ouvrir.”, Disait-il. “Et celui-ci fait fondre un matériau sorti de la terre pour en faire des outils et des armes.”

Plus loin, ils virent un homme en train de dessiner sur de l’argile.

“Que fait cet homme ?”, Demanda Kushim.

“C’est un scribe, il fait un métier extrêmement important. Il fait la même chose que le marchand qui dessinait le contenu de la jarre sur le sceau. Il dessine un savoir qu’il veut transmettre à autrui.”, Répondit Shepan.

“Mais comment les autres peuvent comprendre ce qu’il a dessiné ?”

“C’est parce qu’ils dessinent tous de la même manière. Et ainsi, ils peuvent se comprendre entre eux. Les scribes sont des hommes très importants dans les cités de Shumer. Tu les verras toujours bien habillés et respectés par les autres.”

Tandis que Shepan continuait à marcher, Kushim se dirigea vers le scribe pour voir à quoi ressemblaient ses dessins sur sa tablette. Ils semblaient étranges. Ils étaient alignés et ne représentaient rien de ce que Kushim connaissait.

“Que représentent tes dessins ?”, Demanda-t-il.

“J’ai pas le temps de t’expliquer gamin.”, Répondit le scribe. “J’ai mis des années à apprendre à écrire, je peux pas t’expliquer ça.”

“Il vous a fallu des années pour apprendre à dessiner ça ?”

“Tu serais pas encore un de ces gens des marais ?”, Demanda le scribe.

“Oui pourquoi ?”

“Vous êtes encore à la chasse et à la cueillette et tu veux que je t’explique comment marche l’écriture ? Rend-moi un service, va-t-en.”, Répondit sèchement le scribe.

Vexé et furieux, Kushim se retourna vers son frère pour chercher son soutien. Mais celui-ci n’était pas là.

“Où est mon frère, tu l’as vu ?”, Demanda-t-il au scribe.

“J’ai pas vu ton frère, va-t-en.”, Répondit-t-il.

Kushim se mit à marcher dans la rue en criant le nom de son frère :

“Shepan ! Shepan !”

En marchant au hasard des rues, il déboucha sur une gigantesque place couverte de blocs d’argile jaune qui la rendaient lisse. Au fond de la place, se trouvait un gigantesque bâtiment pyramidal. Des marches montaient vers son sommet. Des gens vêtus de blancs les empruntaient dans les deux sens. Kushim s’approcha, cela était peut-être le temple qu’il cherchait. Tout en serrant le cou de l’ibis écarlate empaqueté dans un tissus de lin, il avança à travers la place. Quand il arriva au pied du temple, il s’adressa à l’un des hommes en blanc :

“J’ai un ibis écarlate à échanger auprès du grand prêtre.”

“Tu tombes mal, mon enfant, car le grand prêtre est mort aujourd’hui.”, Répondit l’homme en blanc.

“Comment cela est-il arrivé ?”

“Nous essayons encore de le déterminer.”

“À qui je dois m’adresser pour mon ibis écarlate ?”, Demanda Kushim.

“Tu aurais pu t’adresser au second du grand prêtre mais c’est l’accusé principal pour le meurtre.”, Répondit l’homme en blanc. “Mais tu peux toujours essayer de trouver quelqu’un pour t’échanger son oiseau contre des choses de valeur.”

Partie III : Les êtres dans l’obscurité du temple

Quand Kushim pénétra dans le temple, une atmosphère de mort y régnait. Des gens chantaient des chants sinistres tandis que des dizaines de femmes pleuraient et se lamentaient dans un coin. Des torches accrochées à des colonnes éclairaient la gigantesque pièce. Des statues étaient posées le long des murs. Il en avait une qui représentait un homme barbu assis sur un trône. Une autre représentait une femme tenant un long bâton à chaque main. Une troisième était celle d’un homme ailé. Certaines statues étaient des animaux. Kushim devina que c’étaient les dieux de Shumer dont parlait Shepan, mais il ignorait leurs noms. Il supposait que celui qui était assis sur un trône devait être Enlil le roi des dieux.

Personne ne fit attention à Kushim quand il passa entre les gens. Ceux-ci continuaient à chanter et à scander. Au fond de la pièce se trouvait le cadavre d’un homme barbu posé sur un piédestal d’argile. Il était vêtu de blanc et couvert de bijoux en or. Trois hommes l’encadraient et semblaient mener les chants. Un quatrième homme était enchaîné au pied du cadavre. Ce devait être le second dont le prêtre avait parlé à Kushim.

Tandis que le garçon s’approchait, une femme remarqua l’ibis écarlate à sa main. Sa tête dépassait de l’étoffe en lin. Elle lui attrapa le bras, le leva et s’écria :

“Ce garçon a apporté un ibis écarlate !”

L’assistance se tut. L’un des trois hommes devant dit :

“Apporte-le mon garçon.”

Kushim s’approcha lentement de lu fond de la salle.

“Je suis venu pour échanger cet oiseau contre des objets précieux.”, Dit-il.

“Ton arrivée en ce jour sinistre est un signe des dieux. Ils veulent nous dire quelque chose à travers ta béate innocence.”, Répondit l’homme.

Un autre des trois hommes s’avança et dit :

“C’est un enfant des marais, regarde, il est vêtu de fibres de roseau. C’est un peuple que les dieux ont préservé de la corruption de notre civilisation. Cet enfant est tel Enkidu rencontrant Gilgamesh pour la première fois. Cet enfant est la réponse qu’il nous faut. Il saura nous dire qui a assassiné notre grand prêtre.”

Kushim se recula, effrayé. Mais la foule l’empêchait d’aller plus loin.

“Tu resteras ici ce soir mon enfant, tu seras nourri, tu respireras les vapeurs venues d’en bas, tu écouteras les chants des dieux et tu pourras ainsi nous dire qui a tué notre grand prêtre.”, Dit le troisième homme.

“Enfant innocent !”, S’écria l’homme enchaîné. “Dis-leur que je n’ai rien fait, que je suis innocent de tout cela ! J’ai toujours été fidèle aux dieux et au grand prêtre !”

“Ne l’écoute pas, tu ne dois pas être influencé. Viens avec nous”, Dit le premier homme.

Kushim fut emmené par une porte qui se trouvait au fond de la salle principale du temple tandis que les chants sinistres reprenaient. On l’installa dans une salle aux murs de pierres de différentes couleurs. Il n’avait jamais vu une telle variété de teintes. Des morceaux de tissus étaient accrochés aux murs et représentaient des scènes étranges inconnues aux yeux de Kushim. Des dieux et des déesses évoluaient dans leur univers étrange. Certains se battaient, certains conversaient et d’autres copulaient. On le fit s’asseoir face à une table basse de pierre et on lui apporta des plats qu’il n’avait jamais vu. Il mangea des légumes, des fruits et des viandes dont il ne connaissait pas lӥxistence. Tandis qu’il se sustentait, les trois prêtres lui parlaient.

“Les dieux t’ont envoyé à nous pour nous apporter les réponses. L’ibis écarlate en est la preuve.”, Dit le premier.

“Mais pour avoir les réponses, tu dois aller à la porte de l’antre des dieux, respirer leur air et écouter leurs chants.”, Dit le second.

“Et quand ils t’auront donné le nom du meurtrier du grand prêtre, tu devras nous le dire afin que nous puissions le punir.”, Dit le troisième.

Kushim ne comprenant pas ce qui se passait, se contenta de hocher la tête.

Quand il eût terminé son repas, les trois prêtres l’emmenèrent de nouveau à travers les couloirs du temple. Celui-ci était plus grand que Kushim ne pensait. Après avoir traversé un jardin, ils arrivèrent dans un couloir sombre qui descendait en pente douce. Ils le suivirent pendant un long moment. Kushim eut l’impression parfois d’entendre des voix chantonnantes venues de l’obscurité. Un vent froid commençait peu à peu à les frôler.

“Il y a des prêtres qui chantent ?”, Demanda Kushim. “J’entends des voix.”

“Non, enfant, ce ne sont pas des prêtres qui chantent”, Répondit le premier homme.

Le couloir s’arrêtait soudainement pour laisser place à un sombre escalier aux marches hautes.

“Assied-toi sur la première marche, enfant.”, Ordonna le second homme.

Kushim s’exécuta.

“Nous allons te laisser là, nous reviendrons te voir au petit matin pour savoir ce que les dieux t’auront dit dans la nuit.”, Dit le troisième homme.

“Mais surtout tu ne dois pas descendre ces marches, sinon tu ne reviendras jamais parmi nous.”, Dit le premier homme. “Personne n’a le droit de descendre ces marches, toi y compris. Les dieux n’apprécient pas que l’on viole leur antre.”

“Je ne veux pas rester ici seul tout la nuit, cet endroit est effrayant !”, S’exclama Kushim.

“Le monde est terrifiant, enfant. Mais au moins, ici, tu es près des dieux. Tout ce qui t’arrivera ne sera que de leur volonté. Tu n’as rien à craindre.”, Répondit le premier homme.

Sur ce, les trois hommes s’en allèrent en emportant les torches laissant Kushim dans l’obscurité la plus totale. Tandis que leurs pas s’éloignaient, les chants venus du fond du sombre escalier s’intensifiaient. C’étaient des chants dans une langue qu’il ne connaissait pas, aux sonorités venues d’un autre temps. Ils semblaient l’appeler.

Soudain, sans trop savoir où il avait puisé le courage, Kushim se leva et se mit à lentement descendre les marches dans l’obscurité la plus totale. Durant de longs instants, il descendit encore et encore. Plus il s’enfonçait dans les ténèbres, plus les chants s’intensifiaient et plus les voix perdaient de leur humanité. Il n’aurait su dire si c’étaient des hommes ou des femmes qui chantaient. Ses pas résonnaient sur les murs de pierre nue et semblaient rythmer les chants. Puis soudain, il atteignit la fin de l’escalier, et là ce fut le silence. Dans cette totale obscurité, tous ses autres sens étaient aux aguets. Mais tout ce qu’il sentait était l’odeur de la poussière et tout ce qu’il entendait était sa propre respiration. Les chants s’étaient arrêtés. Les voix d’un autre temps s’étaient tues. Mais ce silence laissa place à une étrange sensation. Au début, il ne comprit de quoi il s’agissait, mais bientôt il se rendit compte que c’était la sensation d’être observé, de ne pas être seul.

Il le sentait. Ils étaient là, ils l’entouraient de leur présence et cela le terrifiait. Ils étaient nombreux et le regardaient. Ces être tapis dans leur antre qui l’avaient attiré de leurs chants. Ces êtres qui avaient vu le monde naître et qui l’avaient façonné. Il leva la main pour les saluer.

Partie IV : Conclusion

Kushim n’aurait pu dire comment il était remonté à la surface. Il ne se rappelait pas avoir tourné les talons ni avoir rebroussé chemin. Il s’était réveillé dans la grande salle du temple où ne se trouvait que le cadavre du grand prêtre. Il faisait nuit noire et aucun son ne venait briser le silence. Les torches de la salle étaient éteintes, mais des fenêtres placées très haut sur les murs, près du plafond, laissaient entrer la lueur de la lune. Malgré cette lumière rassurante, il était terrifié. Il sentait toujours leur présence. Quand il tendait l’oreille, il entendait de nouveau leurs chants.

L’enfant se leva et commença à se diriger vers la sortie du temple, il voulait retrouver Shepan et rentrer chez lui. Il n’aurait jamais dû quitter le marécage. Là-bas, il n’avait jamais été confronté à de tels être. Personne n’avait jamais entendu les dieux des marécages chanter. Tandis qu’il marchait vers la porte, les chants s’intensifièrent de nouveau. Mais ils avaient une sonorité étrange. C’était désormais une lamentation. Comme si les dieux lui demandaient de ne pas sortir du temple. Il accéléra le pas.

Ses chaussures de roseau faisaient un “toc” régulier sur les dalles de pierre. Il se focalisa sur ce bruit pour ne plus entendre les voix quand soudain un cri à sa droite s’éleva :

“Il est là ! Il est remonté !”

Les trois prêtres qui l’avaient laissé en haut de l’escalier venaient d’arriver par une petite porte dans un coin de la pièce. Ils coururent vers lui et l’un d’eux, l’attrapant par les épaules, s’écria :

“T’ont-ils parlé ? Les dieux t’ont donné la réponse ?”

“Non, ils n’ont fait que chanter.”, Répondit Kushim en essayant de se dégager. “Et quand je suis descendu en bas, ils ont arrêté de chanter. Mais je sentais leur présence tout autour de moi.”

Ce qu’il dit sembla stupéfier les trois hommes.

“Tu as descendu l’escalier ?! Nous te l’avions interdit ! Comment peux-tu être encore vivant !”, S’écria le premier.

“Il ment, les dieux ne laissent jamais repartir ceux qui descendent les voir.”, S’écria le second.

“Mais peut-être dit-il la vérité. Peut-être est-il bien descendu voir les dieux, mais qu’il nous ment sur le fait qu’ils ne lui ont rien dit ?!”, S’écria le troisième.

“Parle enfant ! Quel nom t’ont-ils donné ?”, Ajouta le premier.

“Ils ne m’ont rien dit, lâchez-moi !”, Se débattit Kushim.

“Les dieux l’ont renvoyé car ils veulent que nous le sacrifiions en leur honneur demain pour la crémation de notre grand prêtre. Et alors, nous aurons la réponse à notre question.”, Conclut le second.

Kushim, en entendant ça, donna de toutes ses forces un coup de pied dans le genou du prêtre qui le tenait. Ce dernier lâcha prise pendant un instant, mais c’était suffisant pour permettre à l’enfant de se dégager. Il courut comme jamais il n’avait couru. Il passa la porte du temple et à cet instant-là, les chants et les voix se turent. Kushim n’entendait plus que les cris des trois prêtres qui le talonnaient :

“Reviens enfant ! Tu ne peux pas échapper aux dieux !”

Kushim éra tout le reste de la nuit dans les rues, cherchant le bord de l’Euphrate pour retrouver l’endroit où lui et son frère avaient laissé leur barque. La cité était beaucoup moins belle quand il faisait noir. Elle était même terrifiante. L’enfant voyait surgir les prêtres à chaque coin de ruelle. Mais tandis que l’aube commençait à poindre, il entrevit des reflets au bout d’une rue. Il déboucha bientôt sur le fleuve. Cette vision le réconforta plus qu’il n’aurait imaginé. Il longua le large cours d’eau jusqu’à arriver au nord de la ville, là où sa barque se trouvait. Il ne pensait pas être un jour aussi content de voir son frère. Celui-ci dormait dans l’esquif.

Quand Kushim s’approcha, il sursauta.

“C’est moi, je suis désolé Shepan, je me suis perdu.”, Dit l’enfant.

“Qu’est-ce qui t’est arrivé ? Où est l’ibis rouge ? Quelqu’un te l’a volé ?”, Demanda Shepan.

Les trois prêtres avaient pris l’oiseau à Kushim dans la salle où on lui avait servi à manger.

“Je vais te raconter à condition qu’on rentre tout de suite. Cette ville a quelque chose de maléfique, il ne faut pas que nous y restions.

Le grand frère sembla dubitatif mais néanmoins, il obéit. Les deux garçons poussèrent leur barque dans l’eau et repartirent en direction du pays des marécages.

Fin.

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