9 – Le roi possédé

Partie I :

Cela faisait deux jours que les deux frères avaient quitté l’armée de la reine Kammani pour aller en direction du pays des Marais d’où ils étaient originaires. Au début, ils pensaient qu’après avoir mis assez de distance entre eux et le village des Kugali, ils seraient à l’abri. Ils prirent tranquillement la route qui remontait au nord en longeant l’Euphrate, mais ils se rendirent vite compte qu’ils étaient traqués quand par deux fois ils virent de petites troupes de soldats montés sur des chameaux galoper sur la route en ayant l’air de chercher quelqu’un ou quelque chose. Les deux fois, les frères s’étaient écartés de la route et s’étaient cachés dans les roseaux. Cela les convainquit qu’il fallait qu’il ne fallait pas voyager par la route.

Quand enfin ils atteignirent le pays des Marais trois jours après, ils étaient épuisés et assoiffés. Le pays du Shumer était humide et accueillant mais uniquement aux abords des fleuves. Dès que l’on s’en éloignait un peu, le climat devenait aride et inhospitalier. Kushim sentit l’espoir monter en lui quand il contempla l’étendue infinie de roseaux où il était né. Ici, rien ne pouvait lui arriver. Il maîtrisait cet environnement.

Tandis que Kushim s’affairait à fabriquer un bateau en roseaux, Shepan était parti en quête de quelque oiseau d’eau pour leur déjeuner. Tandis qu’il tressait les tiges, il repensa à Kammani et son coeur se serra. Elle avait donc envoyé des soldats pour les retrouver. Inanna ne voulait pas laisser celui qui portait Dumuzi en lui s’échapper. Mais ce que Kushim ne comprenait pas c’était pourquoi le dieu-berger ne manifestait aucune volonté de retourner auprès de sa déesse. Il n’avait encore jamais parlé à Kushim directement, l’adolescent avait juste perçu certaines de ses pensées par moments.

Peut-être n’exprimait-il pas l’envie de retourner auprès d’Inanna car il ne le souhaitait pas. Après tout, Dumuzi était devenu un dieu quand il s’était uni à la déesse. Avant cela, c’était un être humain comme les autres. Peut-être la liberté de pouvoir exister par lui-même, en dehors d’un temple, lui manquait-elle.

Shepan n’avais pas réussi à attraper de gibier mais il avait trouvé des baies sauvages. Après les avoir mangées, ils mirent leur bateau à l’eau et lentement glissèrent entre les roseaux. Kushim connaissait avec précision le chemin pour rentrer au village. Pendant une bonne partie de l’après-midi, ils naviguèrent à travers les Marais. Quand enfin ils virent au loin les maisons qui leur étaient si familières, Kushim eut une bouffée de nostalgie. Le soleil couchant donnait une teinte orange au cadre, le rendant encore plus agréable.

Ils ne croisèrent aucune barque avant d’arriver au village. Tout le monde était probablement déjà rentré et l’on devait préparer le repas du soir. Au détour d’une masse de végétation, le hameau se révéla enfin. Une trentaine de maisons de roseau construites sur des plateformes de roseau. Pour les relier, des ponts faits de roseau. On voyait de la lumière dans les maisons et plus particulièrement dans la maison commune. Un édifice où se retrouvaient les gens du village pour prendre les décisions et plus généralement pour faire la fête. L’étoffe qui servait de porte au bâtiment était relevée et Kushim distingua des silhouettes à l’intérieur. Certaines étaient debout et d’autres assises. Soudain l’adolescent prit conscience que certaines d’entre elles étaient armées de lances.

“C’est un piège Shepan, ils nous attendent dans la maison commune.”, Dit-il à mi-voix.

Mais avant de pouvoir faire demi-tour, ils se rendirent compte qu’une dizaine de soldats postés dans l’eau pointaient déjà leurs arcs dans leur direction.

“Ils sont là, Noble Etana !”, S’écria l’un d’eux. “Nous les tenons en joue !”

Le chef de guerre sortit lentement de la maison commune traînant avec lui la mère et le père de Kushim et Shepan.

“Vos fils sont rentrés au bercail, apparemment.”, Plaisanta-t-il.

“Mes fils ! Fuyez ! Ils vous veulent du mal !”, S’écria la mère.

“Ne vous avisez pas de mettre le moindre coup de rame si vous tenez à vos vies et à celle de vos parents.”, Dit Etana. “Notre déesse nous attend, Noble Kushim.”

Partie II :

La grande cité de Lagash, dite l’opulente, se trouvait à l’est du pays de Shumer non loin du Tigre. C’était une cité antique dominant fièrement la plaine l’entourant du haut de sa colline. Sa position faisait que tout le commerce avec le pays voisin d’Elam ainsi que celui des pays plus à l’est y transitait. La ville était donc riche et puissante. Le vieux roi Unzi avait veillé durant son long règne à augmenter cette richesse en développant le commerce et en encourageant les caravanes à s’arrêter dans sa cité. Il avait fait construire de somptueux caravansérails où les marchands pouvaient se reposer. À Lagash, on trouvait des denrées venues de l’est lointain et des gens aux visages étranges parlant des langues inconnues aux sons entrecoupés ou au contraire agglutinés de manière disgracieuse. Pourtant, le spectacle face auquel se retrouva Kushim quand il vit la cité de Lagash ne correspondait pas vraiment à cela.

Le voyage de l’adolescent avait duré cinq jours à travers tout le pays de Shumer. Cinq jours qu’il avait passé ligoté sur le dos d’un chameau. Etana et ses hommes avaient forcé l’allure pour rejoindre au plus vite Lagash que la reine Kammani assiégeait. Ils avaient fait une brève escale dans une petite caserne appartenant à la cité d’Uruk pour y laisser Shepan prisonnier puis étaient repartis vers l’est. Ils avaient vu de loin Umma puis Girsu mais ne s’y étaient pas arrêtés. Quand enfin ils virent l’opulente cité, elle présentait un aspect terrifiant. Tous les caravansérails accolés aux hautes murailles avaient été incendiés et aucun marchand ne s’y trouvait plus. Les grandes portes de la cité étaient closes sauf une par laquelle l’armée d’Uruk était en train de s’engouffrer.

“Il semble que nous arrivons au bon moment pour assister au spectacle.”, Plaisanta Etana.

Ses hommes rirent de bon coeur.

De gigantesques campements avaient été dressés et une seconde ville faisait face à Lagash. Ils s’approchèrent et passèrent entre les tentes. Les soldats qui ne participaient pas à l’assaut saluaient Etana sur son passage. Partout, des prêtres chantaient, faisaient brûler de l’encens et sonner des clochettes au son cristallin. Des soldats priaient, chantaient et se prosternaient partout où l’on regardait. Cette cacophonie et le lourd parfum de résine qui régnait sur tout le camp rendait l’atmosphère irréelle.

Ils passèrent devant une tente gigantesque. En regardant à l’intérieur, Kushim vit un autel dressé au fond de la tente du haut duquel une prêtresse psalmodiait. Elle était nue, tatouée sur tout le corps et couverte de sang. Elle tenait un coq au plumage noir qui se vidait de son sang à la main gauche et un couteau à la main droite. Des dizaines de personnes étaient en adoration devant le spectacle. Certains prosternés, d’autres levant les bras vers le ciel ou d’autres encore se frappant le dos avec des tiges de roseau.

Tandis qu’ils avançaient vers la grande porte, ils croisèrent plusieurs autres temples improvisés du même genre. À chaque fois, le spectacle horrifiait Kushim. Le culte d’Inanna incarnée prenait de l’ampleur.

Quand ils atteignirent la porte, tous les soldats étaient déjà dans l’enceinte des murs, occupés au pillage de la ville. Les bâtiments antique brûlaient tandis que les habitants fuyaient les soldats. Kushim vit par endroits des soldats qui n’appartenaient pas à l’armée d’Uruk tenter de défendre tel ou tel édifice important de la ville en tirant des flèches depuis les fenêtres sur les soldats uruki dans les rues. Les escarmouches restaient limitées aux artères de la cité, Etana et ses hommes empruntèrent donc des ruelles en vue d’atteindre l’entrée du palais de Lagash où Kammani et son armée devaient se trouver.

“Je ne suis pas certain que la reine appréciera de voir son Dumuzi arriver saucissonné sur un chameau.”, Fit remarquer Kushim.

Etana lança un regard mauvais à l’adolescent. Il réfléchit puis d’un geste ordonna à l’un de ses hommes de le détacher.

“Tu vas marcher, avec un chameau tu risquerais de nous échapper. Et n’oublie pas que incarnation de Dumuzi ou pas, je n’hésiterai pas à te planter une flèche dans le dos si tu essayes de nous fausser compagnie.”, Menaça le chef de guerre.

Ils marchèrent ainsi dans les ruelles étroites de Lagash. Partout autour d’eux régnait le bruit des flammes, des cris et de la destruction. C’était donc cela, l’oeuvre des bienveillants dieux de Shumer. Ces dieux qui se targuaient de protéger et guider le peuple n’étaient intéressés que par leurs propres intérêts. Cette guerre n’était qu’un conflit entre divinités rivales où les hommes et les femmes servaient de pions.

Les dieux d’Obeïd avaient dû promettre richesse et gloire au roi Unzi pour qu’il leur obéisse. Et cela afin de retrouver leur statut d’antan. Les dieux de Shumer, terrifiés par cette perspective, avaient manipulé les frêles humains qu’ils étaient afin d’empêcher cela. Le résultat était que la grande et opulente cité de Lagash brûlait. Ses marchés réduits en cendres, ses écoles démolies, ses maisons ravagées et ses statues renversées. Soudain Kushim n’en put plus. À un croisement, il s’engouffra dans une ruelle trop étroite pour les chameaux.

“Eh ! Reviens !”, S’écria l’un des soldats.

Kushim les entendit tendre leurs arcs mais ils s’arrêtèrent quand Etana les réprimanda :

“Non ! On doit absolument l’avoir vivant !”

Courant au hasard des ruelles, l’adolescent croisa un grand nombre de gens blessés qui gémissaient et des cadavres. Par plusieurs fois, il dut rebrousser chemin car les flammes avaient fait s’écrouler des maisons et bloqué des rues. Une odeur de brûlé, de sang et de mort emplissait l’air. Tandis qu’il traversait avec difficulté une ruelle où la fumée obstruait la vue il sentit une main lui saisir la cheville. Il baissa les yeux et vit un homme à l’article de la mort. Il lui manquait un bras et les deux jambes. Kushim retira vivement son pied et courut jusqu’au bout de la ruelle sans se retourner. Il déboucha sur une grande avenue où se dressaient d’imposants bâtiments. Kushim lut sur le panneau de celui qui lui faisait face qu’il s’agissait du bureau des impôts marchands. L’édifice devait avoir trois étages à l’origine mais un seul subsistait que les flammes continuaient de ronger.

Les gens passaient devant lui en poussant des cris de terreur. Personne ne semblait le voir. Il avait un terrible pressentiment. Un lourd nuage de fumée noire couvrait l’avenue. Il regarda à sa gauche, au bout se trouvait ce qui semblait être le palais royal de Lagash. La grande porte du bâtiment était fermé et les flammes semblaient l’épargner pour le moment. L’armée d’Uruk avait commencé à l’assiéger. Des soldats ennemis leurs tiraient des flèches depuis les fenêtre du palais.

Kushim s’apprêtait à rebrousser chemin quand il comprit ce que cet instant précis lui évoquait. Il se retourna vivement vers la droite. Il était là, tel qu’il l’avait vu en songe. Ce songe qu’il avait fait pendant cette chaude après-midi quand il était encore dans son école de scribes. Ce songe, il y repensait parfois, mais il ne pensait pas le vivre un jour.

Le char d’ébène aux roues de pierre sombre avançait lentement le long de l’avenue. Il était tiré par un boeuf couvert de bijoux et aux cornes serties d’anneaux en or. Sur le côté marchaient des hommes et des femmes vêtus de vêtements de lin aux motifs géométriques marron comme dans son rêve. Ils jouaient de la lyre et du luth et chantaient religieusement :

Ô Inanna, je T’offre mon Âme.
Puisses-Tu me guider à travers mes Ténèbres intérieures.
J’ai besoin de Ta grâce pour accomplir ma Mission.

Certains balançaient des encensoirs avec eux tandis que d’autres tapaient sur des tambourins.

Dévoiles-moi Tes secrets,
Les Sources Sacrées de mon Âme,
Les Terres Sacrées de mon Corps.

Kushim leva lentement les yeux vers la personne qui chevauchait le char et il la vit. Kammani le contemplait du haut de son véhicule. Elle était en même temps sublime et terrifiante, vêtue de ses atours royaux. L’estomac de l’adolescent se noua. Le char traînait derrière lui des prisonniers aux mains liées. Ils semblaient tous mal en point et couverts de sang. D’autres véhicules du même type suivaient. Kushim reconnut le chef de guerre Tizqar sur l’un d’eux, entouré d’officiers et de prêtres. Le parfum de l’encens vint rejoindre celui du feu et du sang dans le nez de Kushim. Il voulait de toutes ses forces se retourner et courir mais ses jambes refusaient de bouger.

Kammani n’arrêtait pas de le fixer. Quand elle arriva près de lui, le char s’arrêta et elle tendit la main. Il sentit sa volonté fléchir et sans même s’en rendre compte, il se retrouva juché sur le char lui aussi, à côté d’elle. Il n’était plus du tout maître de son corps, Dumuzi avait pris le dessus. Elle lui attrapa la main, il s’attendait à la sentir chaude et douce mais elle était glacée comme celle d’une morte.

“Tu m’es revenu, mon amour Dumuzi.”, Dit-elle.

“Ma déesse, je n’aurais pu survivre un jour de plus loin de toi.”, S’entendit-il répondre.

Ils s’embrassèrent sous les acclamations de leur suite.

Partie III :

Quand le char arriva à la porte du palais, il fut acclamé par les soldats qui étaient là. On chantait les louanges du couple sacré et comment cela allait leur assurer la victoire sur leurs ennemis. Les soldats de Lagash qui se tenaient aux fenêtres du palais avaient arrêté de tirer des flèches. Tous semblés hypnotisés par la vision qui se trouvait face à eux. Soudain, sans crier gare, Kammani leva les bras en direction du palais et se mit à parler d’une voix puissante qui couvrit le vacarme ambiant. Le timbre en était trop fort pour être humain.

Lagash l’opulente ! Toi que les dieux ont béni de leurs bienfaits,
Lagash la puissante ! Toi qui as toujours su les honorer et les remercier,
Lagash la noble ! Tes rois sages ont su te faire devenir ce que tu es aujourd’hui

Un silence de mort s’installa. Tout le monde écoutait la voix inhumaine qui sortait de la bouche de Kammani.

Lagash la malchanceuse ! Quel malheur pour toi d’abriter en ton sein un être aussi vil et fourbe,
Lagash l’infortunée ! Tu n’as point mérité qu’une créature aussi basse vienne pervertir l’esprit de ton souverain,
Lagash l’affligée ! Livre-moi donc ton roi et je saurai le ramener sur le pieux et droit chemin d’Anu, Enlil et Inanna

Kammani baissa les bras et retourna à son mutisme. Kushim, lui, restait debout à côté d’elle, privé de volonté.

Enfin, une silhouette apparut dans l’embrasure de l’une des fenêtres du palais. C’était un homme assez âgé mais qui semblait encore relativement en forme. Sa longue barbe tressée était grise et une couronne de bronze lui ceignait la tête. Une jeune femme l’accompagnait.

“Qui que vous soyez, envahisseurs, quittez ma cité !”, S’était-il écrié. “Vous ne savez pas qui je suis ! Les dieux anciens me favorisent, partez avant que je ne déchaîne leur puissance sur vous !”

Il fixa pendant quelques instants Kammani et Kushim et soudain quelque chose sembla se passer dans son regard. Ses yeux s’élargirent et sa bouche s’ouvrit en grand comme s’il allait hurler, mais aucun son n’en sortit. Il la regarda ainsi pendant plusieurs minutes et c’est la reine qui finit par parler :

“Tes dieux ne sont pas les bons, Unzi. Rends-toi et je ferai en sorte qu’il ne t’importunent plus. Je te rendrai ton trône et ta cité. Ils t’ont tenté et tu as cédé mais cela ne fait pas de toi un homme mauvais.”

“Pourquoi parle-t-elle comme si elle était une déesse ?”, Demanda la femme qui accompagnait Unzi.

“Car elle abrite en son sein la déesse Inanna.”, Répondit-il. “Et l’homme qui l’accompagne abrite Dumuzi, le dieu-berger.”

Kushim ne se rendit même pas compte qu’il parlait quand ces mots sortirent de sa bouche :

“Noble Unzi, je suis en effet Dumuzu. Tu as été floué ! Ce que nous faisons là, nous le faisons pour ton bien ! Rends-toi et un sort clément t’attendra ! Persiste dans ton errance et notre colère s’abattra sur toi !”

Dumuzi n’était pas un dieu très puissant, il avait accédé à la divinité en s’unissant à Inanna. C’était probablement pour cela qu’il avait échoué à prendre le dessus sur la volonté de l’adolescent par lui-même. Mais avec l’aide de la déesse, il avait complètement envoûté Kushim.

“Mes dieux sont les bons ! Ils m’ont promis paix et prospérité pour ma cité ! Et cela se réalisait jusqu’à ce que vous arriviez !”, S’écria le vieux roi.

“Unzi ! Tes dieux que tu prétends bons peuvent-ils faire cela ?”, Répondit Kammani.

Et soudain, la pluie dorée se mit à tomber dru. Très vite, les flammes qui rongeaient les maisons s’éteignirent et on entendit partout dans la ville les cris de joie des blessés dont les plaies se refermaient. Les gens aux instruments de musique qui entouraient le char se remirent à jouer et à chanter.

“Je suis celle qui fait et qui défait, Unzi. Cette pluie miraculeuse que j’ai provoqué a soigné les blessés et ressuscité les morts. Sache néanmoin que je peux appeler une pluie acide qui sèmera la mort partout dans ta cité.”, Menaça Kammani.

Unzi était abasourdi et terrifié. Il ne dit rien et les fixa longuement quand soudain, lentement, la porte du palais s’ouvrit et plusieurs soldats en sortirent. Tous s’avancèrent vers le char de Kammani et se prosternèrent. Les soldats aux fenêtres semblaient eux aussi hébétés. Ils lâchèrent leurs armes se mirent à genoux. La femme qui accompagnait Unzi fit de même. Lui resta là, choqué.

Partie IV :

Kammani s’installa sur le trône du palais tandis qu’on amenait Unzi enchaîné. Dans la pièce s’entendait le son des clochettes, des tambourins et des luths. Les litanies entêtantes emplissaient l’air de même que les odeurs d’encens et de myrrhe. Kushim s’était installé à côté d’elle. Tizqar et tous les officiels du royaume s’étaient mis à droite ou à gauche du trône.

“Unzi, noble roi, je vais veiller à te sauver du sort funeste pour lequel tu t’es destiné en pactisant avec les dieux d’Obeïd.”, Dit-elle.

Le roi ne dit rien. Il garda la tête baissée.

“La divinité qui t’habite quittera bientôt ce monde, tu peux être rassuré.”, Ajouta-t-elle.

Unzi eut un rictus. Ses épaules se mirent à bouger de manière compulsive.

“J’ai bien peur que le noble souverain est en train de perdre l’esprit.”, Plaisanta Tizqar.

Le vieux roi leva lentement la tête. Il souriait et avait les yeux exorbités.

“Rassurez-vous pour la santé de l’esprit d’Unzi, je veille à son maintien.”, Répondit-il d’une voix calme et posée. Elle contrastait avec le ton paniqué qu’avait le souverain quelques minutes plus tôt.

“Je m’adresse enfin à toi en personne, divinité d’Obeïd.”, Dit Kammani. “Nous déclineras-tu ton nom ?”

Unzi ne répondit rien et regarda tour à tour toutes les personnes présentes. Il s’attarda sur Kushim puis revint sur la reine et dit :

“Vous n’êtes que des usurpateurs, de faux dieux. Fut un temps où les temples de Lagash nous étaient dédiés. Où les gens faisaient des offrandes aux dieux d’Obeïd. Une époque où les gens venaient adorer Shalanum le rusé, Shalanum l’éloquent, Shalanum le savant.”

“C’est un autre temps en effet, nous sommes plus puissants que vous. Le peuple mérite des dieux qui savent le protéger et le récompenser. Vous ne valez rien.”, Répondit Kammani.

Unzi regarda de nouveau Kushim et en le fixant de son regard pénétrant, il répondit :

“Les dieux ont la valeur que les hommes leur accordent. Mes compagnons et moi-même avons été réduits à des ombres oubliées quand le peuple s’est mis à vous adorer et de même vous retournerez dans l’oubli quand nous aurons repris notre place.”

“Foutaises !”, S’écria la reine en se levant vivement. “Vous avez toujours été des larves qui attendaient juste d’être écrasées par la puissance d’Anu et d’Enlil et de toutes les autres divinités de Shumer dont je fais partie.”

“Et pourtant, si nous étions les sujets de prières dévouées comme celles que l’on vous adresse, nous vous écraserions aussi.”, Dit-il en continuant de fixer Kushim. “Ceux qui prieront pour nous se verront récompensés.”

“Je t’ai assez entendue, vile créature. Il est temps d’en finir avec ton existence.”

Le grand temple de Lagash se trouvait non loin du palais. Quand Kammani, Kushim, Unzi et leur suite sortirent pour le rejoindre, on s’affairait à nettoyer les décombres dans la ville. Les gens disaient des prières sur leur passage. Plus personne ne semblait être blessé, la pluie miraculeuse avait soigné tout le monde, comme si la bataille n’avait fait aucune victime. Les habitants de la ville semblaient eux aussi pris dans l’envoûtement. Ils accompagnaient les prières et les chants.

Quand ils arrivèrent au temple, Babati l’ancien se trouvait là accompagné d’une quinzaine de prêtres et de prêtresses. Ils les accueillirent avec une profonde courbette.

“Nous avons déverrouillé la porte du souterrain de ce temple, Votre Magnificence.”, Dit le vieux prêtre.

D’un pas solennel, ils marchèrent dans le temple. Leurs pas résonnaient dans l’édifice cyclopéen.

“Nous avons chassé les prêtres de ce temple, voyez comme ils ont enlevé toutes les idoles des vrais dieux et déesses.”, Raconta Babati.

En effet, on voyait un certain nombre de socles accolés aux murs mais sur lesquels aucune statue n’était posée.

“Les dieux vous récompenseront, pieux Babati, défenseur de la vraie foi.”, Répondit Kammani.

Ils arrivèrent devant l’entrée du souterrain. La porte était grande et gravée de scènes de batailles célestes et de prières. On avait brisé la serrure de bronze pour pouvoir l’ouvrir.

“Puissiez-vous purger ce monde de la vile créature qui habite l’esprit du Noble Unzi.”, Dit Babati en effectuant une énième courbette.

Quand Unzi vit l’escalier de briques d’argile qui descendait dans les ténèbres, il se mit à hurler. Il tenta de s’enfuir mais se prit les pieds dans les chaînes qui lui entravaient les pieds. Il s’écrasa lamentablement au sol, son visage heurtant les briques d’argile dans un bruit sec. Deux prêtres le relevèrent et Kushim vit qu’il saignait du nez et de la bouche. Il ne s’arrêta néanmoins pas de hurler et de se débattre. L’un des ecclésiastiques je frappa violemment au visage en lui intimant d’obéir mais le vieux roi ne semblait pas sentir la douleur. Il cracha une dent et de remit à crier de nouveau. Kushim fut pris d’une impulsion. Il saisit l’homme par le bras et le traîna brutalement en direction de l’escalier. Dumuzi était un dieu faible par la puissance de l’esprit mais puissant de corps. Kushim sentait couler en lui une force qu’il n’avait jamais ressenti avant tandis qu’il tirait le vieux roi possédé.

Lentement, tous trois entamèrent la descente tandis que les prêtres fermaient la porte derrière eux. Kushim se posa la question de savoir s’il allait revoir les mêmes divinités que celles qu’il avait vu dans le temple d’Uruk. Dumuzi partagea avec lui la réponse à sa question comme si c’était l’une de ses propres pensées.

Les souterrains des temples du pays de Shumer conduisaient tous au même endroit. C’était paradoxalement un lieu hors du temps et l’espace. C’était là que vivaient les dieux. Certains étaient puissants et brillaient dans les ténèbres tandis que d’autres, oubliés, se terraient dans l’obscurité. Ce lieu n’avait pas de logique ni de frontières. Les êtres éternels y erraient seuls ou en groupes, jouissant des prières que les mortels leur adressaient ou jalousant ceux qui en recevaient et attendant leur heure ou manipulant les esprits des mortels pour atteindre leurs desseins.

Tandis qu’ils descendaient, Kushim se remit à entendre les murmures excités et impatients des dieux. La voix de Dumuzi leur répondait. C’était la première fois qu’il entendait sa voix dans sa tête. Il n’arrivait pas à comprendre ce qu’il disait mais il saisit quand même le sens des ses mots. Il disait à ses compagnons qu’il arrivait, qu’il était de retour et qu’il leur amenait de quoi se sustenter.

Quand ils arrivèrent en bas de l’escalier, le silence se fit de nouveau. Ils marchèrent quelques pas et les grandes silhouettes de lumière apparurent. Elles étaient aussi nombreuses que la dernière fois. Unzi se mit à se débattre et à hurler quand il les vit.

“Soyez maudits ! Je vous crache dessus ! Viles créatures ! Êtres inférieurs !”

Le poing de Kushim s’abattit sur le visage du vieil homme qui s’effondra au sol.

L’une des silhouettes de lumière s’avança et dit :

Vous voici de retour parmi nous, élus d’Inanna et de Dumuzi.
Une étape a été faite vers l’éradication des êtres qui menacent notre suprématie.
D’autres souverains du pays de Shumer ont été pervertis.
Mais n’ayez crainte, nous avons envoyé d’autres élus pour les arrêter.

Il saisit Unzi par le cou et le souleva.

Divinité d’Obeïd, te voici face à nous.

Le vieux roi se débattit mollement mais la prise du dieu était forte. L’être lumineux leva son autre main et l’enfonça lentement dans la bouche d’Unzi. Il en sortit une créature longiligne aux membres fins et nombreux, comme une araignée ou un mille-patte. La chose se débattait mais ne réussissait pas à s’extraire de la poigne du dieu. Shalanum le rusé se révélait à eux.

Ainsi, comme le disait Unzi plus tôt, la puissance des dieux dépendait de la ferveur de l’adoration qu’on leur portait. Si le dieu qui tenait dans sa main Shalanum arrivait à le maîtriser sans difficultés, c’est qu’il était plus puissant que lui grâce aux prières qu’on lui adressait. Était-ce Enlil ou Anu ? Il n’aurait su dire. Soudain, Kushim sentit en lui un sursaut de volonté. Il semblait que Dumuzi avait baissé sa garde et qu’il avait de nouveau la maîtrise de son corps. Il leva les bras en direction des deux divinités et déclama :

Je te salue Shalanum, dieu des dieux, maître du pays de Shumer
Radieuse divinité
Que ta lumière me soit bénéfique
Que ta puissance soit
Que ton règne reprenne
Que tes ennemis soient pourfendus
Shalanum, puissant parmi les puissants, viens à mon secours et libère-moi de l’emprise de tes ennemis

Pendant quelques instants, Kushim eut l’impression que ses mots n’eurent aucun effet. Il sentit rapidement sa volonté fléchir tandis que Dumuzi reprenait le dessus dans son esprit. Quand soudain, l’araignée de lumière se mit à briller plus fort que jamais. La créature frappa de ses nombreuses pattes le cou de la silhouette de lumière qui la tenait et le trancha net. Le dieu de Shumer s’effondra tandis que Shalanum tombait sur le sol. Il n’y resta pas longtemps et se dressa sur ses membres. Avant que les silhouettes qui les entourent ne réagissent, il bondit vers Kammani et Kushim et enfonça vivement une patte dans chacune de leurs bouches. Il en sortit deux êtres de lumière qu’il écrasa immédiatement au sol sous ses griffes. La reine s’effondra sur le sol évanouie, Kushim tomba à genoux mais réussit à rester conscient et à assister à la scène.

Shalanum ouvrit une grande bouche aux crocs acérés, béante telle un gouffre et dévora en quelques bouchées voraces Inanna et Dumuzi tandis qu’ils se débattaient furieusement pour se libérer. Un cri de désespoir retentit autour d’eux. Les dieux hurlaient à la mort. Leurs silhouettes se mirent à être incertaines, floues. Elles bougeaient rapidement et se confondaient. Le cri était long et grave comme celui des cornes que l’on utilisait à la guerre. Kushim crut devenir sourd et aveugle. Il reprit rapidement ses esprits et secoua vivement Kammani. Elle se réveilla et regarda autour d’elle hébétée. Il la releva et tous deux se mirent à courir en direction de l’escalier.

“Le roi Unzi ! Il faut le ramener lui aussi !”, S’écria-t-elle.

L’homme était évanoui. Le saisissant chacun par un bras, ils le traînèrent avec difficulté vers les marches

Derrière eux, ils entendirent Shalanum hurler lui aussi tandis que les dieux de Shumer se jetaient sur lui. Un sinistre bruit de déchirure se fit entendre. Kushim eut tout juste le temps d’apercevoir les silhouettes tirer sur les membres de l’ignoble créature aux nombreuses pattes et la déchirer en mille morceaux avant qu’ils atteignent l’escalier. Ils le gravirent aussi vite qu’ils purent ne prenant même pas le temps de respirer ou de parler. Trouvant une force qu’ils ignoraient avoir pour remonter avec eux le vieux roi inconscient. Les hurlements s’éloignaient peu à peu tandis qu’ils montaient.

Quand enfin ils atteignirent le haut de l’escalier, ils frappèrent violemment à la porte pour qu’on leur ouvre. Les prêtres firent glisser le battant et Kammani et Kushim se jetèrent hors des ténèbres. Ils s’effondrèrent sur le sol, essoufflés et épuisés, entourés par les prêtres. Le roi Unzi, inconscient, s’avachit de tout son long. L’adolescent commençait à retrouver peu à peu ses esprits. Il n’arrivait pas encore à réaliser ce qui venait de se passer. Il avait réussi à passer outre la volonté de Dumizi qui lui enserrait l’esprit pour conférer un sursaut de puissance à Shalanum. Cela les avait sauvés.

Il regarda Kammani, elle respirait fort et semblait en état de choc. Elle leva les yeux vers lui et il sentit son coeur bondir dans sa poitrine. Son regard n’était plus le regard glacial de la déesse Inanna, c’était le regard qu’il connaissait, le regard de sa bien-aimée et son amie.

Kushim leva ensuite les yeux vers les prêtres qui les regardaient abasourdis. Tous semblaient hébétés, même Babati l’ancien, comme si un charme venait de se lever. Ils avaient le regard vide et fixe. Personne ne comprenait ce qui venait d’arriver. Sans un mot, ils s’en allèrent tous vers la sortie du temple, les laissant tous seuls.

Les deux adolescents se relevèrent lentement. L’état de choc disparaissait peu à peu du visage de Kammani pour laisser place à de la tristesse. Elle regarda Kushim tandis que les larmes emplissaient ses yeux. Elle prenait doucement conscience de ce que la déesse lui avait fait faire quand elle la contrôlait. Kushim s’approcha d’elle et la serra contre lui. Elle se mit à sangloter.

“Je suis désolée. Me pardonneras-tu un jour les actes effroyables que j’ai commis ?”, Dit-elle entre deux sanglots.

“Nous avons été floués et manipulés, ma reine. Ce n’est pas de ta faute.”, Répondit-il.

“Qu’allons-nous faire ? Les dieux vont vouloir se venger de nous. Nous avons commis un acte terrible. Inanna et Dumuzi sont morts dévorés par ce Shalanum ainsi que ce dieu dont nous ne connaissons pas le nom.”, Se lamenta-t-elle.

“Les dieux sont puissants quand nous croyons qu’ils le sont. Désormais nous savons quels vils êtres ils sont. Ils nous ont révélé leur nature malveillante. Nous ne risquons rien si nous ignorons leurs murmures.”

Il se tut quelques instants puis ajouta :

“Ils ont parlé d’autres élus envoyés pour pourfendre les dieux d’Obeïd. D’autres souverains de Shumer doivent être sous leur emprise. Ils se retourneront contre nous une fois leur objectif atteint.”

“Il faudra se battre.”, Dit-elle.

Quand ils sortirent du temple, la ville était silencieuse. Plus de scènes de prières et de chants fanatiques. Plus de luth ni de tambourins ni de clochettes, seulement l’hébétude. L’envoûtement levé, le réveil était brutal pour tout le monde. Les gens erraient sans but au milieu des ruines de Lagash. La cité qui était naguère grandiose n’était plus que décombres.

Malgré tout Kushim sentit monter en lui une vague d’espoir. Les pauvres humains frêles que les dieux pensaient manipuler pour arriver à leurs desseins avaient triomphé. Les créatures mortelles qu’ils méprisaient comme on méprise un insecte avaient conduit trois d’entre eux à la mort.

“Qu’ils envoient donc leurs apôtres. Nous les renverrons d’où ils viennent”, Dit-il.

Il ne savait pas ce que l’avenir leur réservait et quels tours les dieux allaient concocter pour se venger d’eux mais il ne voulait pas y penser. Il prit la main de Kammani et lui sourit.

“Nous avons triomphé, ma reine.”

Elle essuya ses larmes et lui rendit son sourire.

Fin.

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