8 – Le sort des apostats

Partie I :

Le village des Kugali se trouvait sur les berges de l’Euphrate. Il était composé d’une centaine de maisons faites de briques d’argile. Elles étaient construites proches les unes des autres et formaient un demi-cercle accolé au fleuve. Le but était de pouvoir se défendre des attaques terrestres et, si nécessaire, de fuir par le fleuve. Néanmoins, cet arrangement fonctionnait pour les guerres entre clans où le nombre d’hommes impliqués était faible. Cette fois-ci, c’était la grande armée d’Uruk s’apprêtait à assiéger le village.

Aux premières lueurs de l’aube, le signal fut donné. On mit à l’eau les bateaux en amont et en aval du village. Leur rôle serait d’empêcher une fuite du clan des Kugali. Au même moment, l’infanterie uruki s’avançait pour encercler le village. La veille, des éclaireurs avaient confirmé avoir aperçu Hadanish dans le village. Celui-ci s’affairait à organiser la défense. Il avait fait dresser des barricades entre les maisons, formant une protection autour du village. Il avait aussi fait retirer le chaume des toits des maisons afin d’éviter les lancers de torches enflammées. En somme, ils avaient fortifié leur village comme ils avaient pu.

Kushim se trouvait avec Kammani sur une butte non loin avec les officiels du royaume quand le signal avait été donné. Depuis leur mariage sacré, ils passaient plus de temps ensemble et même si officiellement ils n’étaient pas mariés, Kushim lui rendait visite presque toutes les nuits.

La stratégie pour l’attaque du village avait été élaborée par le chef de guerre Tizqar. Il était connu pour maîtriser la duperie et les attaques rapides et furtives. Un silence pesant régnait tandis qu’on attendait l’heure. On entendait au loin le bruit de l’eau du fleuve et parfois, le cri d’un oiseau. Quand les premiers rayons du soleil apparurent, ils se reflétèrent sur les disques de bronze qui couvraient les tuniques de cuir des capes de lin des soldats. Kushim put enfin voir leur disposition. Ils avaient formé un demi-cercle autour du village, hors de portée des tirs de frondes ou de flèches. L’armée était assez nombreuse pour compter cinq rangées d’hommes tout le long de la formation.

Sur le fleuve, une centaine de bateaux de roseau s’étaient positionnées en amont et en aval pour intercepter les bateaux ennemis en fuite. Le village, lui, restait silencieux.

Quand le soleil fut apparu en entier, un prêtre était lentement descendu de la butte et avait passé les rangs de l’armée qui encerclait le village. Quand il arriva à portée de voix, il se mit à déclamer d’une voix forte et claire :

Noble clan Kugali qui t’es rebellé,
Clan Kugali toi qui est allé contre la volonté des dieux
Clan Kugali rend les armes et soumet-toi à ton suzerain
Clan Kugali les dieux t’accorderont leur pardon et tu reviendras dans le giron d’Uruk
À tes femmes sera épargné le déshonneur et à tes enfants l’esclavage

Il rebroussa ensuite chemin. Il traversa les rangs de sa démarche chaloupée et remonta sur la butte. Pendant plusieurs minutes, le silence se fit. On attendait la réponse du clan mais rien ne vint.

“Êtes-vous sûr qu’ils sont dans le village, noble Tizqar ?”, Demanda la reine au chef de guerre.

“Oui, nos éclaireurs le surveillaient depuis qu’ils ont entamé sa fortification. Et hier soir, ils se sont tous cachés. Ils sont là dedans, je vous le garantis”

Le chef de guerre s’avança accompagné d’un homme portant plusieurs cannes aux motifs et couleurs différents et d’un homme portant des cornes. Ils se positionnèrent au milieu de la butte afin d’être bien visibles de l’armée. Tizqar dit quelques mots et l’homme aux cannes les déposa sur le sol en en gardant une seule dans ses mains. Elle était rouge striée de rayures grises. Il la leva haut vers le ciel puis la pointa en direction de la gauche du village. Alors, les archers formant la ligne arrière de l’armée s’avancèrent. Ils encochèrent leurs flèches et decochèrent une volée dans la direction indiquée par le bâton. Kushim regarda la reine, elle semblait troublée.

Les flèches partirent haut dans le ciel puis tombèrent presque à la verticale sur les maisons dont on avait enlevé les toits de chaume. On entendit le bruit distinct des traits qui se plantent dans la terre mais aucun autre bruit ni aucun cri ne retentirent. Le stratège réitéra sur un autre coin du village et toujours aucune réaction. Kammani s’agitea, elle regarda autour d’eux au loin comme si elle s’attendait à voir quelque chose.

“Kammani ? Que se passe-t-il ?”, Demanda Kushim.

“Je ne sais pas trop, un mauvais pressentiment.”, Répondit-elle.

Soudain elle eut l’air de comprendre, comme si la déesse lui avait parlé.

“Il… il faut opérer une retraite immédiatement ! C’est un piège !”, S’ecria-t-elle.

Tizqar qui était positionné avec l’homme aux cannes deux cent coudées plus bas les entendit. Il se retourna et la reine lui fait des signes pour lui signifier la retraite. Le chef de guerre hocha la tête et l’homme l’accompagnant souffla dans sa corne. L’attention des officiers de l’armée en contrebas attirée, l’homme aux cannes fit des signaux pour leur faire comprendre ce qu’il fallait faire.

Tandis que l’armée commençait à former des rangs et à se retirer, une volée de flèches vola d’une colline voisine de celle où se trouvait la reine et sa suite. Les soldats eurent tout juste le temps de se cacher sous leurs capes couvertes de disques de bronze mais plusieurs flèches passèrent dans les interstices et des cris de douleur retentirent. Kushim fixa la colline en face et vit les soldats ennemis. Ils étaient là, cachés dans les buissons et les hautes herbes. Ils étaient déjà en train d’encocher leurs flèches pour une seconde volée. Quand ils décochèrent, l’armée uruki était cette fois prête et les traits firent beaucoup moins de victimes.

“Il faut qu’ils ripostent !”, S’exclama Kushim.

Mais alors que les archers uruki entamaient une contre-attaque, une autre volée de flèches vola et ils durent se mettre à l’abri sous les capes de l’infanterie. La situation continua ainsi tandis que l’armée ennemie faisait pleuvoir des traits sur leur armée. Kushim porta son regard sur Tizqar, celui-ci était en pleine réflexion. L’ennemi avait l’avantage du terrain et de l’initiative. S’ils ripostaient, ils fallait qu’ils ripostent fort. Quand soudain Kushim eut une idée. Il se précipita vers le milieu de la colline pour rejoindre Tizqar. Il lui expliqua son plan et le chef de guerre sourit en hochant la tête.

Quand une volée de flèches s’envola de l’armée uruki, les ennemis ne comprirent pas immédiatement ce qu’impliquait le fait qu’elles soient enflammées. Mais quand autour d’eux les buissons et les hautes herbes asséchés par la saison chaude prirent feu en un instant ils comprirent. Bientôt, des cris se mirent à retentir chez les ennemis. Quand elle vit la scène, Kammani descendit la colline vers Kushim.

“Comment avez-vous fait cela ?”, S’exclama-t-elle.

Ce fut Tizqar qui répondit :

“Le noble Kushim a eu une excellente idée. Le sol sur lequel se trouvent nos soldats est marécageux et donc inflammable. Il a suffi de couvrir les flèches de boue et d’y mettre le feu. Comme vous le voyez, cela a fonctionné.”

Les soldats ennemis descendirent de leur colline pour fuir les flammes mais furent accueillis par des tirs de fronde. C’était la première fois que Kushim entendait le bruit que faisaient les projectiles de cette arme en heurtant leur cible. C’était un mélange de bruits d’os qui se brisent et de chair broyée. Les balles d’argile fracassaient les jambes, les bras et les crânes des ennemis. Certains avaient pris feu et hurlaient tandis qu’ils brûlaient. Kushim vit l’un d’entre eux courir pour fuir, ses vêtements et ses cheveux embrasés pour être cueilli au genou par une balle d’argile. Celui-ci fit un bruit d’explosion tandis que le bas de la jambe se séparait du reste. L’homme s’écroula par terre en hurlant tandis que ses camarades le contournaient pour fuir l’incendie. La scène était d’une horreur indescriptible, Kushim était en même temps horrifié et hypnotisé. Kammani à côté de lui était dans le même état. Tizqar, quant à lui, exultait :

“J’ai cru pendant un moment que nous étions dans l’impasse. Sans vous, noble Kushim, nous n’y serions pas arrivés. Quelle ingéniosité de votre part !”

Kushim ne répondit rien.

Tandis que les derniers ennemis tombaient, trois soldats arrivèrent vers eux.

“Votre Majesté, Noble Tizqar, nous avons capturé les Kugali tandis qu’ils tentaient de fuir par le fleuve. Ils n’ont pas opposé de résistance.”, Dit l’un d’entre eux.

“Tout ceci était donc une diversion.”, Dit le chef de guerre.

“Hadanish se trouve-t-il parmi eux ?”, Demanda Kammani.

“Oui Votre Majesté… ainsi que le chambellan Noushkou.”, Répondit le soldat.

Partie II :

On présenta Hadanish et Noushkou à genoux, pieds et poings liés à Kammani. Kushim et Tizqar l’accompagnaient. Une trentaine de soldats seulement se tenaient autour d’eux, le reste était occupé à piller le village. Le chef de clan était humilié. On l’avait visiblement brutalisé car il saignait du visage. Il gardait la bouche close, la tête baissée et les yeux rivés sur le sol. Noushkou quand à lui se lança dans un concert d’excuses et de supplications dès qu’il vit Kammani.

“Votre Majesté ! Votre Grandeur ! Incarnation d’Inanna ! Je ne saurais assez louer votre magnifiscence ! Épargnez le vil insecte que je suis ! Laissez votre bonté d’âme prendre le pas sur votre envie de vengeance !”, Suppliait-il.

La reine s’approcha de lui et le toisa en silence tandis qu’il s’abaissait aux plus viles supplications. Kushim était répugné par son aspect. Il saignait du visage comme Hadanish, mais sa face était couverte de boue comme s’il s’était roulé sur le sol. Deux sillons de larmes étaient tracés dans la saleté de ses joues. Kammani avait un regard plein de mépris. Ses narines étaient dilatées et sa bouche retroussée. On aurait dit qu’elle se retenait de lui cracher dessus. Elle se tourna comme si elle cherchait quelque chose et se saisit d’une des cannes de couleur de l’homme accompagnant Tizqar. Elle la leva et l’abattit violemment sur le crâne de Noushkou qui alla s’écraser dans la boue. C’était la première fois que Kushim la voyait être ainsi violente.

“Immonde cafard, je te bannis de mon royaume et je te retrouve chez ceux qui me trahissent. Et le pire c’est que tu oses me supplier de t’épargner.”, S’énerva-t-elle. “Tu as mené ma propre mère à la mort avec tes prêtres soigneurs. Et même si mon père ne s’en est pas rendu compte, moi je le sais. Tu as fait empoisonner ma mère car elle voulait t’éloigner du palais. J’ai fait preuve d’une clémence légendaire en me contentant de te bannir.”

Noushkou releva lentement la tête de la boue.

“Tu as laissé passer ta chance. Je n’aurai aucune pitié pour toi.”, Ajouta-t-elle.

Les soldats avaient commencé par faire trois trous dans le mur d’une maison se trouvant au centre du village des Kugali. Quand Noushkou comprit ce qui l’attendait, il s’était mis à se débattre. On amena trois clous massifs en bronze et on plaqua l’ancien chambellan contre le mur. Tandis que deux soldats le maintenaient, un troisième posa sa main couverte de boue au niveau du trou tandis qu’un quatrième arriva avec un marteau. Quand le premier clou fut planté, Noushkou poussa un cris tel que Kushim en avait rarement entendu. L’adolescent était horrifié. Du sang se mit à couler abondamment de la plaie. On fit de même avec son autre main puis avec ses pieds. L’homme avait fini par perdre conscience et désormais il pendait lamentablement, maintenu par les clous enfoncés dans ses mains.

Kushim regarda le visage de la reine devant ce spectacle et fut choqué de voir qu’elle souriait. Ce n’était pas un sourire maléfique, c’était un sourire béat comme si elle était face à un jardin paisible et silencieux. Le sang et les cris ne l’atteignaient pas le moins du monde. Et soudain, elle le terrifia plus encore que le spectacle car dans ses yeux on voyait que ce n’était pas Kammani, c’était la déesse. Elle s’était totalement confondue avec elle. La déesse antique et froide avait pris le pas sur elle. Il ne distinguait plus une once de celle qu’il connaissait. Au bout d’un moment, elle tourna son regard vers lui et soudain elle redevint Kammani. Elle surprit son regard atterré et soudain la honte s’empara d’elle. Comme s’il avait décelé une part d’elle qu’elle ne souhaitait pas lui montrer. Elle se détourna et s’éloigna sans dire mot.

Kushim n’aimait pas la guerre ni la violence. Dans son pays des Marais ces deux choses étaient étrangères. Certes son peuple vivait isolé et ignorait tout de l’écriture, de l’agriculture et des rois et reines de Shumer, mais il ne passait pas le temps à se faire le guerre. Soudain, la maison familiale en roseau manqua à Kushim. Il se mit à avoir la nostalgie de cette époque où il ne côtoyait pas des reines, des chefs de guerre et des scribes. Cette époque où il n’avait pas à se soucier que des dieux d’un autre temps prennent possession de son corps. Il regarda autour de lui et vit la désolation qui l’entourait. Aujourd’hui, des centaines d’hommes étaient morts et un homme avait été cloué au mur d’une maison et abandonné à son agonie.

Soudain, une intuition traversa l’esprit de Kushim. Certes, il n’était pas bien courageux ni brave, mais ce n’était pas son genre de se lamenter sur son sort. Mais alors pourquoi ces pensées lui traversaient l’esprit ? Et il se rappela qu’une divinité habitait son esprit. Dumuzi le berger qui était devenu un dieu en s’unissant avec la déesse Inanna. Kushim sentait parfois sa présence mais il ne lui avait jamais parlé comme la déesse parlait a Kammani. Mais peut-être lui instillait-t-il des pensées ?

Hadanish subit un sort moins cruel. On avait apporté un billot sur la place centrale du village et sous les yeux des habitants à qui on avait rendu leur liberté, on l’avait mis à genoux. Un soldat de sept pieds de haut s’était avancé muni d’une énorme hache en bronze. Quand Hadanish le vit, il pâlit. D’un coup sec, le chef de clan perdit son chef. Après cela, on installa le trône de la reine au centre du village et les habitants passèrent un par un devant elle et, à genoux, lui jurèrent allégeance.

Je jure de servir et d’honorer Sa Grandeur Kammani reine d’Uruk, incarnation d’Inanna et élue des dieux.

Cela dura tout le reste de la journée et toute la journée du lendemain. Certaines personnes apportaient des offrandes à Kammani. De la nourriture, de la bière et pour les plus fortunés des bijoux ou des idoles en argile.

Dans l’après-midi, arrivèrent des représentants des Puabi et des Sabit, les deux clans qui s’étaient joints à Hadanish. La nouvelle de la bataille devait leur être parvenue et surtout le sort qui avait été réservé à Hadanish. Les deux hommes richement vêtus étaient accompagnés par des ânes chargés de sacs tirés par des hommes plus sobrement vêtus. Les deux dignitaires arrivèrent tous deux face à la reine et, l’un après l’autre, mirent un genou à terre. D’un geste, ils invitèrent les hommes qui tiraient les ânes à s’approcher. Ceux-ci vinrent aussi mettre un genou à terre.

La reine les toisa de son regard dur puis d’un geste furtif de la main, leur signifia qu’ils pouvaient se relever. Les deux hommes étaient vêtus à la mode de l’ouest, d’où leur clan était originaire. Ils portaient tous deux de lourds bijoux en bronze aux oreilles, au nez, au cou, aux bras ainsi qu’autour de la tête. Des tatouages aux motifs inconnus à Kushim leur recouvraient le corps. Ils étaient vêtus de pagnes et de capes teints en bleu, un pigment rare à obtenir et de sandales de roseau tressé. Kushim savait que les clans de l’ouest qui étaient rattachés à Uruk étaient extrêmement riches du fait de leur position sur les routes commerciales, mais il n’imaginait pas que c’était à ce point-là.

“Grande Kammani, incarnation d’Inanna et mère du peuple d’Uruk. Celle pour qui les fleuves changent de cours et devant qui les montagnes se prosternent. Celle qui met à genoux les chefs de guerre et leur impose la soumission.”, Dit le premier.

“Noble Kammani, celle que le peuple bénit quand ses récoltes sont bonnes et que les scribes invoquent quand ils mouillent leur qalam. Celle dont les guerriers appellent le nom pour leur donner du courage et qui sait pardonner à ceux qui l’ont offensée.”, Dit le second.

Les servants se mirent à déballer les sacs portés par les ânes et à déposer leur contenu aux pieds de Kammani. Kushim surprit l’un des deux dignitaires à regarder en direction de Noushkou qui était pendu par les mains au mur d’une maison. L’homme pâlit légèrement mais son expression resta inchangée.

“Noble reine, nous t’offrons au nom d’Anbu, chef du clan des Puabi et d’Emul, chef du clan des Sabit ces présents”, Dit le premier.

“Noble reine, nous t’offrons ces bijoux d’or, d’argent, d’agate, de perles et de lapis-lazuli, ces étoffes colorées aux motifs subtils venues d’Elam et de plus loin encore du pays des Daxi et des Yangshao, de la viande séchée de lion, de tigre et d’autres bêtes que nous ne connaissons pas en Shumer tel les dragons et les manticores. Nous t’offrons aussi ces amphores de poivre, de safran, de curcuma, de cumin, de coriandre et de fenugrec.”, Dit le second.

Kushim était debout non loin du trône de la reine et fut enivré par le parfum que dégageaient les cadeaux. C’était étrange. Il avait l’impression de sentir mieux qu’il n’avait jamais senti. Il arrivait à distinguer les parfums et à les séparer dans son esprit même s’il n’aurait su dire quel parfum correspondait à quelle épice. Il se rendit compte qu’il avait la bouche grande ouverte. Il la ferma vite, espérant que personne n’avait remarqué. Il ne voulait pas passer pour un idiot pendant un moment aussi crucial.

La reine toisa les cadeaux, n’ayant pas l’air impressionnée.

“Ces présents sont à la hauteur de la grandeur de la couronne d’Uruk, nobles ambassadeurs, je vous en remercie.”, Dit-elle.

Les deux hommes ainsi que leurs servants firent une longue courbette en remerciement.

“L’objet de notre visite, Votre Grandeur miséricordieuse, est tout d’abord de vous demander, au nom de nos dirigeants respectifs, Anbu et Emul, de leur pardonner de n’avoir pas répondu à votre appel aux armes plus vite. La saison du commerce étant à son pic en ce moment, il a été difficile pour eux de lever leurs troupes. Ces modestes présents sont là pour cela.”, Dit le premier.

“Le second motif de notre visite est de vous annoncer que nos souverains respectifs, Anbu et Emul, sont en ce moment-même en route à la tête d’une armée nombreuse et équipée afin de vous rejoindre et d’humblement prendre place, si vous l’autorisez, à vos côtés dans cette guerre sainte qui sauvera le pays de Shumer.”, Dit le second.

Ils choisissaient donc la soumission. Aucun des deux souverains ne souhaitait finir décapité ou crucifié. Ils se savaient en sous-nombre et ils savaient que l’armée d’Uruk était mue par la foi. Ils ne souhaitaient pas se frotter à ça. L’expression du visage de Kammani était inchangée mais Kushim savait qu’elle exultait. Elle lui avait confié que cette rébellion lui faisait peur et elle craignait qu’elle ne donne des idées aux autres clans. C’était pour cela qu’elle s’était hâtée de l’étouffer au plus vite.

Les deux dignitaires regardaient la reine en silence. Ils gardaient un visage impassible mais ils ne pouvaient se retenir de transpirer abondamment. Derrière, un gémissement se fit entendre. C’était Noushkou. Un soldat s’avança vers lui et le bâillonna avec un bout de tissus. Les ambassadeurs pâlirent encore plus.

“J’ai en effet été froissée par l’attitude de vos maîtres respectifs. Après avoir puni Hadanish pour sa rébellion, mon intention était d’aller leur demander des comptes mais je vois qu’ils sont prévenants et ont su courber l’échine quand la situation l’imposait.”, Dit Kammani.

Elle se leva de son trône et tendit les mains en avant :

“Je les accueillerai au sein de notre alliance comme une mère qui accueille son enfant qui s’est égaré. Ils devront me présenter publiquement leurs excuses et me jurer allégeance de nouveau. Une fois cela fait, ils auront le privilège d’accompagner notre guerre sainte contre les dieux maléfiques.”

“Votre Grandeur, il aurait été inimaginable pour mon souverain, Anbu du clan des Puabi, de se présenter devant vous sans vous présenter de plates excuses.”, Dit le premier.

“De même, il aurait été inimaginable pour Emul du clan des Sabit d’espérer se joindre à vous sans préalablement renouveler son allégeance à Votre Grandeur.”, Dit le second.

La reine sembla satisfaite, elle leur concéda un sourire ce qui eut pour effet de les faire soupirer de soulagement. Ils devaient craindre le sort que l’on réserve aux ambassadeurs non désirés.

“Que l’on offre le gîte, le pain et la bière aux nobles dignitaires des Puabi et des Sabit ainsi qu’à leurs serviteurs. Vous devez être exténués par le voyage.”

Tous firent une profonde courbette à la reine avant de se retirer.

Partie III :

Le lendemain, tandis que la lumière du soleil commençait à poindre, deux armées apparurent à l’horizon. Kushim estima leur nombre à un demi-millier. L’adolescent avait dormi cette nuit-là dans une tente aménagée pour les dignitaires d’Uruk. Elle était grande et pouvait accueillir plus de vingt personnes. Néanmoins, il ne l’avait partagée qu’avec Shepan et cinq autres scribes du palais. Kammani était devenue de plus en plus distante avec lui depuis le siège du village. Après que les ambassadeurs eurent pris congé la veille, il avait essayé de lui parler en privé. Ils avaient entamé la conversation, mais dès qu’il commença à parler de ses doutes sur la légitimité de leur entreprise et surtout de la cruauté de ses actions récentes, elle avait détourné le regard et avait pris congé en prétextant qu’elle était fatiguée et qu’elle avait besoin de se reposer. Depuis, il n’avait pas pu lui parler de nouveau.

En sortant de sa tente et en se dirigeant vers le centre du village avec les autres scribes, il vit qu’elle était là. On avait installé une estrade afin de surélever son trône et des prêtres tournaient lentement autour en récitant des prières et en faisant brûler de l’encens. Parfois, ils s’arrêtaient pour changer de sens de rotation. Deux prêtresses arrivèrent d’un pas mesuré vers leur souveraine et déposèrent des assiettes de nourriture en offrande comme si c’était une idole dans un temple. Assise sur son siège royal, elle toisait le monde en dessous avec indifférence. Une chaîne en or retenait sa chevelure sombre et ondulée en deux chignons massifs sur chaque côté de sa tête. Des villageois ainsi que des soldats étaient déjà là, en adoration devant ce spectacle. Certains d’entre eux s’avancèrent, s’agenouillèrent et harmonieusement entonnèrent les prières que les prêtres récitaient. La scène glaça Kushim. Il tourna son regard vers Noushkou qui était toujours pendu à son mur. Il ne bougeait plus, il était peut-être déjà mort.

“Viens, petit frère, il faut aller saluer notre reine.”, Dit Shepan.

Les sept scribes s’avancèrent et se mirent à genoux. La reine les regarda sans les voir, elle semblait loin. Ce n’était plus Kammani. D’un geste, elle leur fit signe de se relever et ils rejoignirent la foule des gens présents. Les chefs de clans retardataires n’allaient sûrement pas tarder à se montrer.

Cela se confirma quand les premiers membres de la procession arrivèrent. il s’agissait de soldats ne portant pas leurs armes. Ils s’alignèrent en rangs pour former une allée pour les deux chefs de clans. Ceux-ci arrivèrent montés sur des chameaux. Kushim était familier de cet animal mais il n’avait jamais vu quelqu’un le monter. Les peuples d’outre Euphrate à l’ouest le préféraient car il supporte mieux la chaleur et le désert que l’âne.

“Ils sont frères et étaient à la base les héritiers du clan de leur père, les Puabi. À cause d’un désaccord sur celui qui hériterait du pouvoir, ils se sont battus en combat singulier. C’est Anbu, le plus jeune, qui a gagné. Emul est parti avec ses partisans et a formé un nouveau clan, les Sabit, à quelques lieues de là.”, Racontait Balashi, le jeune scribe Akkadien qui les accompagnait. “Il y eut plusieurs guerres fratricides mais ils finirent par faire la paix. Depuis, c’est une guerre du commerce qu’ils se mènent. Cette rivalité a fait de leurs clans les deux plus riches de tout le pays de Shumer.”

Kushim n’écoutait pas, il était choqué. Celle qu’il avait aimé était en train de s’éteindre sous ses yeux.

“En plus de ça, ils sont installés de l’autre côté de l’Euphrate et contrôlent la route qui va vers la mer occidentale”, Ajouta Shepan.

Les bêtes s’avançaient lentement en direction de l’estrade sur laquelle était juchée Kammani. Quand ils arrivèrent devant, les deux chefs de clan descendirent de leurs montures.

Les deux hommes étaient aussi dissemblables qu’il était possible d’être. Celui de gauche, en apparence l’aîné, était grand et élancé et avait une tignasse de cheveux noirs bouclés qui lui formait une crinière autour de la tête. Celui de droite, probablement Anbu, était plus petit et musculeux. Il avait le crâne complètement rasé mais arborait une longue barbe tressée et huilée rectangulaire. Tous deux portaient des tatouages sur le visage et les bras. Ils étaient vêtus de tuniques de soie, l’une verte et l’autre bleue. Celui de gauche arborait uniquement des bijoux en argent tandis que celui de droite préférait l’or. L’un avait une hache et l’autre un khopesh.

Tous deux s’avancèrent vers la reine et, de concert, se mirent à genoux. Ils dégainèrent leurs armes qu’ils présentèrent à deux mains à la souveraine. Après les avoir posées à ses pieds, ils mirent leurs mains à plat sur le sol et leurs têtes vinrent l’embrasser. Ils restèrent ainsi prosternés devant Kammani, en silence. Personne ne dit mot, personne ne bougea devant ce spectacle de soumission. Quand enfin ils relevèrent la tête, celui de gauche dit :

“Moi Emul, chef du clan des Sabit, je me présente devant toi Sa Magnificence Kammani, souveraine d’Uruk et incarnation d’Inanna. Je demande ton pardon pour n’avoir pas répondu à ton appel plus tôt et t’offre humblement mon bras et celui de mes hommes afin d’occire tes ennemis et les ennemis des autres dieux. Je jure de te servir et de t’obéir jusqu’à la mort.”

Celui de droite dit la même chose, mot pour mot, en changeant juste le nom de son frère par le sien.

Des femmes s’avancèrent entre les rangées de soldats, elles portaient des présents qu’elles vinrent déposer aux pieds de Kammani. Il y avait des bijoux, des épices, de la viande et des étoffes comme hier mais en plus grandes quantités encore.

“Grande reine, nous t’offrons ces présents pour t’exprimer notre sincérité et notre dévotion à ta cause.”, Dit Anbu.

“Je ne pensais pas voir de mon vivant une divinité s’incarner parmi nous ainsi. Ma ferveur ne faillira jamais pour vous servir, Votre Grandeur.”, Ajouta Emul.

Sans dire mot, la reine se leva lentement de son trône. Elle promena son regard sur l’assistance en adoration devant elle et tendit lentement ses bras vers eux. La lumière du soleil semblait former un halo autour de sa tête lui donnant un aspect divin. Elle resta ainsi pendant plusieurs minutes. Kushim ne le remarqua pas tout de suite, ce ne fut que quand les gens se mirent à crier au miracle qu’il vit que tous les cadeaux posés à ses pieds s’étaient changés en or massif. Les cuissots de lion, de tigre et d’autres bêtes. Les tissus, les amphores d’épices et les bijoux. tout s’était changé en métal précieux pur.

Kushim sentit des gouttes tomber sur sa tête. Il leva son regard et vit qu’il avait commencé à pleuvoir. C’était la pluie dorée miraculeuse.

L’assistance explosa dans une hystérie collective religieuse. Les gens se mirent à prier à haute voix de manière complètement désorganisée. Kushim regardait partout autour de lui, terrifié. Il vit des hommes et des femmes se lacérer le visage avec leurs ongles et immédiatement leurs plaies guérissaient quand l’eau dorée les touchait. Plusieurs soldats s’étaient prosternés et frappaient leurs têtes sur le sol sans sembler sentir la moindre douleur. Même Shepan était en adoration et murmurait une prière, le visage béat et trempé par le liquide divin.

Kushim porta son regard sur la reine et vit qu’elle le regardait. Mais elle ne le regardait pas avec affection comme naguère ou avec indifférence comme depuis quelques jours : Son regard était assassin. Elle semblait lui reprocher quelque chose. Elle lui reprochait de ne pas l’adorer et de ne pas participer à ce délire collectif. C’est comme s’ils pouvaient communiquer par la pensée. Sauf que ce n’était pas elle qui lui parlait mais Inanna. Elle lui reprochait à lui, frêle et mortel humain, de ne pas s’agenouiller devant la créature éternelle et créatrice qu’elle était. Elle était en colère. Les humains sont censés servir les dieux. Le but même de leur création était d’en faire des servants. Ils ne vivaient que pour déposer des offrandes aux pieds des divins et à leur déclamer des prières. Les sourcils de Kammani se renfrognèrent et ses narines se dilatèrent. Elle était donc morte. Celle qu’il avait aimé était morte et celle qui avait pris sa place s’apprêtait à faire déferler sa colère sur lui. Il était celui qu’elle avait choisi pour être l’incarnation de Dumuzi mais il n’avait pas su prendre ce rôle ou n’en avait pas voulu. Désormais, il n’était plus digne d’elle. Il devait mourir. Il ne pouvait continuer à être un vaisseau pour son bien-aimé Duzumi. Il devait mourir.

Les pensées de Kammani arrivaient dans l’esprit de Kushim claires, glacées et tranchantes comme un vent d’hiver. Il sentit monter en lui une terreur comme jamais il n’avait ressenti. Voir une déesse sous les traits de sa bien-aimée était une vision bien plus effrayante que d’entendre les murmures des dieux. La déesse était là, et elle le voulait mort. Elle avait envoûté tous les gens présents et pouvait à tout moment leur ordonner de le mettre en pièce. Il était paralysé par la peur et ne pouvait pas bouger. Il sentait les gouttes lui ruisseler sur le visage et les cris et les prières des personnes présentes. Quand soudain, un élan de courage le poussa à agir. Il secoua vigoureusement son frère et lui cria à l’oreille afin de couvrir les hurlement des gens :

“Nous sommes en danger, Shepan ! Il faut partir !”

Le grand frère eut un rictus et fixa Kushim sans rien dire.

“Fais-moi confiance ! J’ai toujours eu raison dans ce genre de situation !”

Shepan ne dit rien, cela énerva Kushim qui le gifla vigoureusement. Le grand frère sembla reprendre ses esprits. Il regarda la scène autour, Kammani puis Kushim et sembla prendre conscience de ce qui se passait.

“Il faut qu’on s’en aille !”, S’écria-t-il.

“C’est ce que je m’obstine à te dire !”

“Il faut prendre les chameaux, c’est le moyen le plus rapide pour fuir !”

“Tu penses qu’ils vont nous obéir ?”

“On n’a pas d’autre choix.”

Les deux bestiaux avaient été relégués sur le côté de la place centrale. Quand Kammani vit les deux adolescent se diriger vers eux, elle comprit ce qu’ils comptaient faire.

“Mes enfants !”, S’était-elle écriée. “Votre ferveur sera récompensée quand nous occirons les adeptes des dieux d’Obeïd ! Mais voyez donc ces deux scribes des Marais que je croyais être fidèles tenter de prendre la fuite !”

Elle montra du doigt Kushim et Shepan et tout le monde se retourna vers eux. Mais c’était trop tard, ils étaient déjà en train d’enfourcher les chameaux. Ils les éperonnèrent et les deux bêtes partirent en s’ouvrant un chemin dans la foule qui tentait de les agripper.

Tandis qu’ils s’éloignaient au galop, ils entendaient les cris dans le village noyé dans la confusion. Ils passèrent dans le camp de tentes de l’armée mais personne ne fit attention à eux. Tout le monde était occupé à comprendre ce qui provoquait cette agitation dans le hameau.

Ils avancèrent ainsi durant toute la journée, mettant le plus de distance possible entre eux et le village des Kugali. Shepan n’arrêtait pas se regarder derrière eux, craignant à chaque instant de voir des hommes les suivre. Kushim était quant à lui dans ses pensées. Une tristesse infinie lui enserrait le coeur. Il ne pensait pas que l’on pouvait ressentir autant de peine à la fois. Il devait constamment se retenir de pleurer. Quand la nuit tomba, ils décidèrent de camper. Tandis que le cadet allumait un feu, l’aîné réussit à attraper un oiseau qu’ils firent griller. Aucun n’avait dit mot de la journée. Après leur repas, ce fut Shepan qui rompit le silence :

“Que s’est-il passé là-bas Kushim ? Je ne comprends pas, je n’étais plus moi-même.”

“La déesse a complètement pris possession de Kammani. C’est désormais elle la reine. Et les dieux savent provoquer l’adoration chez leurs sujets.”

“C’est terrifiant, je pensais que nos dieux à nous étaient bons. Qu’ils accordaient de l’importance à notre libre-arbitre. Mon esprit était tout engourdi devant elle, je n’ai jamais chanté de prière de ma vie, ce n’était plus moi !”

Kushim ne dit rien et fixa le feu pendant de longues minutes. Il finit par lever la tête vers son frère :

“J’ai comme l’impression que nous sommes tombés dans le piège de ces dieux que nous pensions de notre côté.”

Fin.

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