7 – Le couronnement de la déesse

Partie I :

Depuis quelques jours, la cité d’Uruk était en effervescence. Un appel à la guerre sainte avait été lancé et tous les temples l’avaient relayé. Des prêtres passaient leurs journées à arpenter les rues, les places, les jardins et les marchés et à interpeller tous les hommes valides en âge de se battre avec une phrase qui était vite devenue iconique : “As-tu fais ton devoir envers Inanna notre mère à tous ?”. Le but de la démarche était de pousser tous les hommes valides à s’engager et non pas juste un homme par famille comme le prévoyait la loi. Kammani avait ainsi l’espoir de rassembler une armée nombreuse pour aller vaincre celle du roi Unzi de Lagash. Kushim n’eut pas l’occasion de lui parler en privé depuis qu’elle était devenue la reine d’Uruk. Une cohorte de courtisans, de prêtres et de prêtresses, d’officiers et de chefs de clan l’entouraient constamment. On se préparait à partir en guerre et l’organisation d’une guerre prenait du temps.

La cité d’Uruk possédait une petite armée professionnelle que le palais maintenait. Elle était composée d’environ cinq cent soldats. Mais pour cette guerre, on allait conscrire les citoyens de la cité. Au vu du nombre d’habitants, on pouvait lever environ cinq mille hommes. Néanmoins, Kammani espérait pouvoir lever au moins sept mille hommes en poussant ceux qui n’étaient pas obligés de s’engager à le faire.

Les artisans de la cité étaient aussi mis à contribution. On promit aux forgerons, tanneurs et autres artisans utiles en temps de guerre de les exempter des corvées qu’ils devaient accomplir au palais et aux temples de la cité chaque année pour les cinq prochaines années s’ils fournissaient du matériel. Ainsi, armes en bronze, armures de cuir, casques, viande séchée et biscuits affluaient au palais.

Les scribes étaient quant à eux mis à contribution au palais. Ils étaient chargés de réceptionner et de répertorier tout le matériel que les artisans apportaient et de noter leurs noms pour qu’ils puissent être exemptés de corvées. Une queue de plusieurs dizaines de charrettes attendaient constamment sur l’esplanade du palais tandis que les scribes s’affairaient à compter et noter ce qui entrait.

Kushim à l’entrée du palais ce jour-là. Shepan était avec lui. L’adolescent avait un sentiment mitigé à l’égard des événements récents. Pour lui, les dieux, qu’ils soient de Shumer ou d’Obeïd, avaient toujours été une source d’angoisse. Une peur primale lui tenaillait l’estomac quand il pensait à eux, tapis dans l’obscurité de leurs temples. Mais l’expérience lui avait démontré que les dieux qui habitaient les temples d’Uruk étaient relativement bienveillants à leur égard au contraire de la divinité maléfique qui avait possédé l’esprit de Kushim. De plus, l’adolescent était frustré de ne plus pouvoir voir Kammani comme naguère. Son couronnement avait fait d’elle cette entité inaccessible pour lui alors qu’avant cela, ils étaient devenus relativement proches. Il n’était pas non plus friand de violence. Les guerres provoquaient mort et désolation, même les guerres légitimes. Uruk partait en guerre pour arrêter un despote à l’esprit perverti. L’arrêter reviendrait à sauver des milliers de vie, mais cela se ferait au prix du sang des hommes d’Uruk. Kushim comprenait la nécessité de cette guerre mais ne pouvait s’empêcher d’avoir un pincement au coeur.

La matinée était bien avancée et le soleil, haut dans le ciel, écrasait tout le monde de sa chaleur. Kushim contemplait l’esplanade de terre battue où une longue file de charrettes tirées par des ânes attendait. Il transpirait abondamment et s’était mis un tissus mouillé sur la tête afin d’avoir moins chaud. Des pavillons en roseau avaient été dressés afin d’abriter les scribes mais surtout pour éviter que les tablettes d’argile molle ne sèchent pas trop vite et qu’ils aient le temps d’écrire dessus.

Shepan finissait de noter tout ce que le dernier artisan leur avait apporté. C’était un tanneur qui leur avait livré une cinquantaine de frondes. Uruk était connue pour cela. Les frondeurs de la cité étaient renommés dans tout le pays de Shumer. Cette arme était extrêmement dure à maîtriser, elle nécessitait des années de pratique, mais une fois domptée, elle était dévastatrice. Elle permettait de lancer des balles d’argile cuite modelées en ovale à plus de deux cent coudées de distance. Si la cible était atteinte dans les bras ou dans les jambes, elle lui brisait les os. Si la elle était atteinte à la tête, c’était la mort assurée. Le projectile brisait presque toujours la boîte crânienne. Même un casque de bronze résistait difficilement et la cible était au mieux sonnée et au pire tuée.

Un autre artisan s’avançait vers eux. Kushim le connaissait. Il s’agissait de Bazi Dum Neti suivi par une dizaine de ses apprentis et de trois charrettes tirées par des ânes. L’homme était connu. En Shumer, le bronze était l’alliage de base pour toutes les armes et tous les outils. Ses ingrédients n’étaient pas un secret : Du cuivre et de l’étain. Néanmoins, les dosages étaient jalousement gardés par les artisans. Chaque maître forgeron prétendait détenir la recette du meilleur bronze. Le plus solide, celui qui restait tranchant plus longtemps. Néanmoins, il était de notoriété publique que Bazi détenait la meilleure recette.

L’homme avait la cinquantaine bien tassée. Il avait des cheveux noirs sur les côtés de son crâne mais le dessus était chauve et luisant de sueur. Il était torse nu et portait juste un pagne en lin comme tous ses employés. Une barbe taillée courte lui couvrait les joues et le menton. Il était petit de taille et de solides muscles se cachaient sous la couche de graisse qu’il traînait. Son ventre était proéminent car on le savait amateur de bonne bière.

“Enlil ! Que cette journée est chaude amis du palais !”, S’exclama-t-il quand il arriva face aux deux adolescents.

Il regarda les pavillons qui protégeaient les scribes puis dit :

“Mais je vois que vous souffrez moins de la chaleur que nous autres.”

Shepan sourit en voyant arriver l’artisan :

“Tu passes tes journées dans une forge au dessus des métaux en fusions. Ce soleil devrait te sembler frais et agréable en comparaison.”

“C’est en effet vrai, jeune scribe, mais j’avais espéré qu’Enlil m’épargne de la chaleur. Je le sers fidèlement depuis ma naissance et il ne me fait pas de cadeaux. Parfois je me demande même si ces dieux d’Obeïd ne seraient pas plus cléments !”, Répondit-il.

Il partit sur un long rire rauque en se tenant le ventre. Quand il s’arrêta, Kushim dit :

“Allons, ne blasphémez pas honorable Bazi, vous porteriez la colère des dieux sur notre entreprise.”

“Roh vous les scribes vous savez écrire vos contrats, vos calendriers des pluies et vos chroniques, mais en humour vous n’y connaissez rien.”, Rétorqua Bazi.

“N’as-tu jamais lu de tablettes de devinettes ?”, Dit Shepan.

“Vous savez bien que je n’sais pas lire.”, Répondit Bazi. “J’ai une forge à gérer moi, j’ai pas le temps.”

“Tu devrais, elles sont vraiment drôles.”, Répondit Kushim.

“Et vous m’en raconteriez pas une là tout de suite au lieu de me narguer avec vos symboles et vos qalams.”, Répondit Bazi irrité.

“Eh non, nous avons du travail.”, Répondit Shepan narquois.

“J’vais t’y écraser les couilles au marteau par Enlil tout puissant, tu vas voir sale gosse.”, Grommela Bazi.

D’un geste, il fit signe à ses artisans de commencer à décharger la marchandise. Kushim regarda avec intérêt ce qu’ils avaient apporté. Il y avait des masses d’armes, des lances, des poignards, des haches, des javelots et des flèches. Il y avait aussi des casques ainsi que des disques de bronze percés en leur centre. Ceux-ci étaient accrochés aux armures et boucliers de cuir des soldats ainsi que leurs capes afin de les protéger des projectiles ennemis. Le bronze de Bazi avait une légère couleur rouge, c’était sa marque de fabrique.

“On dit que tu trempes tes armes en bronze dans du sang de vierge, Bazi. C’est vrai ?”, Demanda Kushim.

“Tu serais pas en train d’essayer de me soutirer le secret de mon gagne-pain, gamin ?”, Répondit Bazi.

Il s’approcha de l’adolescent comme pour lui faire une confidence :

“Je vais te dire mon secret mais il faut me promettre de le garder pour toi. En fait, je trempe mes armes dans quelque chose dont moi seul connais les vertus. C’est quelque chose qui rend solide ce qui est mou.”

Il s’approcha encore plus et dit à mi-voix :

“Je les trempe dans le con d’Inanna.”

Quand il entendit ça, Shepan éclata de rire suivi par Bazi. Kushim rit aussi puis répondit :

“J’allais te raconter une devinette de nos tablettes, mais je n’aime pas l’idée de fraterniser avec les blasphémateurs.”

Bazi arrêta de rire :

“Allons ne te vexe pas Kushim, raconte-moi donc cette devinette.”

Kushim ne répondit pas tout de suite, il prit le temps de finir de noter sur sa tablette puis il dit :

“Trois conducteurs de charrette d’Adab avaient soif : Le premier possédait le taureau, le deuxième la vache et le troisième la charrette. Le premier refusa d’aller chercher de l’eau de peur qu’un lion mange son taureau. Le second refusa d’y aller de peur que sa vache se perde dans le désert. Le troisième refusa de peur qu’on vole la cargaison de sa charrette.”

Bazi écoutait, intéressé.

“Pour régler ce différend, ils y allèrent tous les trois.”, Dit Kushim.

“Mais ça n’a aucun sens !”, S’exclama Bazi. “En y allant tous les trois, ils exposent chacun leur possession.”

Kushim l’ignora et continua :

“Pendant leur absence, le taureau saillit la vache qui donna naissance à un veau. Ce dernier mangea toute la cargaison : A qui appartient le veau ?”

Bazi réfléchir en se grattant la barbe.

“Je n’sais pas je suppose que la réponse est la chute de cette blague.”, Dit-il.

A ce moment-là une servante arriva vers eux. Elle les salua d’un hochement de tête puis dit :

“Noble Kushim, la reine requiert votre présence.”

“La reine ? Maintenant ?”, Demanda-t-il.

“Oui, elle souhaite vous parler.”

Kushim posa sa tablette et son qalam et la suivit. Il entendit Bazi s’écrier derrière lui :

“Tu ne m’as pas donné la réponse à la devinette !”

L’adolescent se retourna et répondit :

“Je te laisse y réfléchir !”

Le maître forgeron poussa un cri de rage.

Partie II :

La servante guida Kushim à travers les couloirs du palais jusqu’à une grande pièce aux fenêtres larges et hautes. Des rideaux de soie remuaient légèrement, mus par le vent. Sur les murs étaient pendues de riches tentures. Des scènes diverses y étaient représentées au fil d’or. La reine Kammani se trouvait là. Elle était assise sur un fauteuil en bois et en corne de boeuf. Des feuilles d’or avaient été utilisées pour dessiner des motifs dessus. D’épais coussins étaient disposés sur les accoudoirs, le dossier et l’assise de la chaise. Deux autres fauteuils de la même richesse étaient posés à côté. Une table basse ronde était posée au milieu. Dessus étaient posés une carafe, des verres ainsi qu’une assiette de fruits confits.

Quand elle vit Kushim, son visage s’éclaira. Elle se leva et, lui prenant la main, le fit s’asseoir sur l’un des fauteuils. Elle se mit sur celui d’à côté.

“Je suis vraiment désolée que nous n’ayons pas pu nous voir en seul à seul ces derniers jours. Il n’y a que ce matin que j’ai réussi à m’extraire des préparatifs.”

“Ne vous inquiétez pas, Votre Majesté, je savais que vous étiez occupée.”, Répondit Kushim.

“Appelle-moi par mon prénom, tu es mon ami le plus proche.”, Dit-elle.

“Je suis flatté, Votre Majesté, enfin Kammani.”

Elle sourit puis ajouta en lui prenant la main :

“Kushim, il faut que je te confie quelque chose. Il s’agit d’un secret que seul toi peut comprendre.”

“Dites-moi, Kammani, je serai muet comme une tombe.”

“Depuis que je suis remontée du temple, une voix me parle.”

“Vous voulez dire que vous continuez à entendre les murmures des dieux ?”, Demanda l’adolescent.

“Non, c’est une voix très claire, qui ressemble beaucoup à celle de ma défunte mère, mais je sais que ce n’est pas elle.”

“À qui appartient la voix alors ?”

“À la déesse Inanna. C’est elle qui m’a guidée pour accomplir le miracle de la pluie dorée. Elle ne me possède pas comme l’a fait la déesse maléfique avec toi, elle me prodigue juste des conseils. Et jusqu’à présent, ils se sont tous révélés bons.”

“La déesse est en toi ?”

“Oui, elle a dû pénétrer mon esprit quand nous t’avons emmené dans les profondeurs du temple afin de t’exorciser.”, Dit-elle.

La reine vit l’appréhension dans le regard de Kushim et ajouta :

“Je sais que tu vois les dieux comme des êtres froids et cruels. Toi tu as vu les pires d’entre eux, ceux qu’il faut que nous devons arrêter par la guerre que nous préparons. Fais-moi confiance Kushim, les dieux de lumière que nous avons vu au fond du temple sont de notre côté. Pour preuve, Inanna a fait de moi la reine d’Uruk.”

“Je vous fais confiance, Kammani. Et je suis flatté que vous m’ayez confié ce secret.”, Dit-il.

La reine fit un geste à la servante qui était restée dans un coin de la pièce, et celle-ci leur servit du vin. Kushim y goûta, il était sucré et épicé. Le goût lui plut tellement qu’il fut tenté de boire son gobelet cul-sec, mais il se retint.

“Et elle vous parle souvent ?”, Demanda-t-il.

“Pas vraiment. Elle ne me parle que pour m’exhorter à faire quelque chose. Le jour où j’ai été acclamée reine, c’est elle qui m’a dit de me vêtir richement puis d’aller dans la salle du conseil. C’est aussi elle qui m’a dit de me saisir du trône et qui a provoqué la pluie miraculeuse.”, Répondit-elle.

Elle but une gorgée de vin elle aussi.

“Et elle ne vous a plus parlé depuis ?”

“Si, elle m’a dit de rassembler une armée nombreuse pour vaincre les partisans des dieux d’Obeïd. Et hier soir, elle m’a dit autre chose.”, Dit-elle.

“Que vous a-t-elle dit ?”, Demanda Kushim.

Elle rougit légèrement puis dit :

“Que… Que nous devions retourner de nouveau au temple. Que les dieux souhaitent nous voir.”

“Qui ça ? Nous deux ?”

“Oui, ils ont un dessein pour toi aussi, Kushim.”

“Un dessein ? Lequel ?”

“Je ne sais pas, mais je fais confiance à Inanna. Ses conseils ont toujours été bons.”, Répondit-elle.

“Très bien, je vous accompagnerai alors.”

La reine sourit et but une gorgée de vin.

Tandis qu’ils discutaient, on frappa à la porte. La servante l’ouvrit, il s’agissait du chef de guerre Sin-ili. L’homme entra de sa démarche chaloupée de vétéran. Il tenait à la main une petite tablette de celles que l’on utilisait pour transmettre des missives. Il fit une courbette à la reine puis dit :

“Excusez-moi de vous déranger Votre Majesté mais un message vient d’arriver.”

Il posa furtivement son regard sur Kushim puis regarda de nouveau la reine.

“Il concerne le chef de clan Hadanish. Cinq clans sont déjà arrivés à Uruk avec leurs troupes, alors que son clan, les Kugali ne sont pas encore arrivés. Il en est de même pour le clan des Puabi et des Sabit.”

“Et donc ? Ils sont en retard sur les autres ?”, Répondit la reine.

“Hadanish vient de nous envoyer une missive pour nous informer que son clan ne se présentera pas de même que les Puabi et les Sabit. Il nous informe que cette guerre ne les concerne pas.” Expliqua Sin-ili.

Il marqua un silence puis reprit :

“J’ai pris la liberté de réunir le conseil. Ils nous attendent.”

Partie III :

Kushim se sentait comme un imposteur assis à la table du conseil. Tous le regardaient dubitativement mais personne ne disait rien. Les quatre chefs de guerre Sin-ili, Awil-shamash, Etana et Tizqar étaient là ainsi qu’Alittum, la maître scribe, les cinq chefs de clan et des hauts prêtres. La reine présidait à la table.

“Il faut organiser une expédition punitive, Votre Majesté. Nous ne pouvons laisser passer un tel affront.”, Dit Sin-ili.

L’un des chefs de clan prit la parole. Il s’agissait d’Ammi du clan des Ditana. Il était grand et mince. Il n’était vêtu que d’un pagne en roseaux et en corde. Un tour de tête en cuir lui ceignait le crâne.

“Votre Majesté, le village du clan de Hadanish se trouve non loin du mien et mon peuple commerce avec le sien. Mes marchands m’ont certifié avoir aperçu Noushkou dans le village de ce fourbe de Hadanish.”, Dit-il.

“Il héberge un traître, en plus ?!”, S’exclama Etana en frappant du poing sur la table. “Je ferai crucifier cette ordure !”

“Gardez votre calme, Etana. Nous devons réfléchir calmement à la meilleure chose à faire.”, Dit Tizqar.

L’homme qui venait de parler aurait pu passer pour un ecclésiastique, mais c’était l’un des quatre chefs de guerre du royaume. C’était un stratège méticuleux qui ne laissait jamais rien au hasard. Kushim avait lu son histoire dans les tablettes de son école. Il était l’artisan de la vassalisation des huit clans. En alternant intelligemment entre diplomatie et répression, il avait réussi à amener les tribus récalcitrantes dans le giron d’Uruk trente ans plus tôt. Il avait alors vingt-deux ans. Aujourd’hui, son crâne était grisonnant, mais on sentait toujours en lui un même calme froid et calculateur. Il était de taille moyenne et son visage n’était pas particulièrement remarquable. Il avait les cheveux courts et sa ligne frontale était remontée au fil des années. Il avait un petit nez légèrement crochu et de petits yeux froids.

“Votre Majesté, je pense en effet qu’une expédition punitive s’impose, mais je pense qu’elle doit d’être rapide et sans pitié. La rébellion se doit d’être réprimée dans le sang et les rebelles doivent être exterminés jusqu’au dernier afin de dissuader tout autre foyer.”, Ajouta-t-il.

Tous les regards se tournèrent vers la reine, attendant sa décision. Elle semblait réfléchir, Kushim essaya de deviner si elle interrogeait sa déesse pour savoir ce qu’il fallait faire. Enfin elle parla :

“Nous ne répondrons pas à la missive de Hadanish. Nous finirons les préparatifs et une fois l’armée prête nous marcherons sur les villages des clans rebelles, et je déciderai alors de ce qu’il faudra faire d’eux.”

Tout le monde sembla satisfait de la décision ou du moins personne ne montra son désaccord.

“Pour résumer, on ne change rien au plan initial. Nous ferons juste un petit détour.”, Conclut-elle.

“Je suis curieuse de savoir si Hadanish abrite ce cloporte de Noushkou.”

“Si nous tombons sur lui, je ne l’épargnerai pas.”, Dit Kammani avec une froideur que Kushim ne lui connaissait pas.

Le changement était impressionnant. Certes, avant d’être reine, Kammani avait déjà un caractère bien trempé. Mais désormais elle était devenue beaucoup plus froide comme si, imperceptiblement, la déesse qu’elle abritait au sein de son esprit l’avait influencée. En effet, la déesse Inanna était une déesse de la fertilité et de l’amour. Néanmoins, elle n’était ni faible ni malléable. C’était une déesse dure et cruelle quand on n’allait pas dans son sens.

“Votre Majesté, concernant votre couronnement officiel qui doit se tenir demain, que faisons-nous ?”, Demanda Babati l’ancien en caressant sa barbe.

“La trahison de Hadanish pose problème pour le couronnement ?”, Demanda Kammani.

“Oui, Votre Majesté. Traditionnellement, les clans vassaux sont censés vous rendre hommage. Si cinq chefs sont présents au lieu des huit, cela ne sera pas conforme à la tradition.”, Répondit-il.

“Qu’ils ne veuillent pas faire la guerre à nos côtés est une chose, mais ne pas être là pour votre couronnement est une trahison.”, Dit Alittum. “S’ils ne se présentent pas demain, vous pourrez les déclarer traîtres au royaume, Votre Majesté.”

“Certes.”, Dit Kammani.

Le couronnement de la reine allait avoir lieu le lendemain matin sur l’esplanade du temple d’Enlil. L’événement était important car il présentait le souverain au peuple de la cité. Parfois, des rois et reines d’autres cités pouvaient être présents, mais pas cette fois. Le pays de Shumer était en effervescence à cause des guerres commencées et des guerres qui se préparaient.

Le matin du couronnement, l’esplanade du temple était noire de monde. Tout le peuple de la ville et des villages alentours était là pour admirer sa reine. Un trône de bois gravé avait été posé face à la grande place. Les hauts prêtres étaient déjà là en rangs à gauche et à droite du trône. Babati l’ancien était vêtu de ses atours de cérémonie. C’est lui qui allait poser la couronne sur la tête de Kammani. On lui avait fait apporter un tabouret afin d’éviter que l’attente lui soit pénible. Les personnes importantes du royaume étaient au premier rang. Kushim et Shepan étaient avec les scribes et les employés du palais, au second rang.

Tandis que les deux frères discutaient, une main se posa sur l’épaule de Kushim. Il se retourna et reconnut immédiatement Warad et Puzu, des apprentis scribes avec qui ils avaient fréquenté la même école. Eux aussi étaient frères.

“Que voici-t-il pas les frangins des Marais !”, S’exclama Puzu.

“Comment allez vous ? Vous vous êtes rasés le crâne ?”, Demanda Shepan.

“Oui, on est employés par un temple.”, Répondit Warad en se grattant la tête.

“Mais parlons surtout de vous deux. Il paraîtrait que vous avez l’honneur de servir au sein même du palais !”, Dit Puzu.

“Oui, nous sommes scribes au palais et tout ça c’est grâce au petit frère !”, Répondit Shepan en pointant du doigt Kushim.

“Ah oui, on a entendu dire que tu étais devenu un proche confident de la reine.”, Dit Warad. “Petit ambitieux va !”

“C’était un coup de chance.”, Se justifia Kushim.

“Allons ne sois pas modeste. Avec un peu de chance, elle te choisira même pour la cérémonie du mariage sacré !”, Dit Puzu.

Kushim fut étonné.

“Il y aura un mariage sacré pour le couronnement ? Je croyais qu’il y en avait un uniquement si le souverain est déjà marié afin de célébrer les dieux.”, Demanda-t-il.

“Allons tu n’as pas suivi pendant nos cours de loi ? Si le souverain n’est pas marié, il ou elle peut choisir qui il veut pour effectuer le mariage sacré.”

Le mariage sacré était une tradition qui visait à honorer les dieux au moment du couronnement d’un roi ou d’une reine. L’idée était de reproduire l’union sacrée de la déesse Inanna et du dieu-berger Dumuzi. En effet, ce dernier était humain à l’origine, un simple éleveur de bêtes. Un jour sur son chemin, il avait croisé Inanna qui dormait sous un arbre. Elle s’était réveillée en le voyant arriver et tous deux tombèrent amoureux l’un de l’autre et s’unirent sous cet arbre. Cette union sacrée était honorée par tous les rois car elle avait élevé Dumuzi, un simple humain, au rang de divinité. La cérémonie se faisait dans le temple de la déesse Inanna sous les chants des prêtresses.

“On dit que notre reine a vu les dieux de ses propres yeux et que toi aussi Kushim.”, Dit Puzu.

“Eh ! Moi aussi je les ai vus ! C’était des êtres de lumière, ils étaient terrifiants.”, Protesta Shepan.

“Ha ha, arrête donc de mentir !”, Répondit Warad.

Shepan se mura dans un silence boudeur tandis que Kushim partait dans un silence songeur. Cette histoire de mariage sacré avait-elle un rapport avec l’entrevue que Kushim avait eu avec Kammani la veille ?

Il n’eut pas le temps d’y réfléchir plus longuement que la reine arriva. Tandis que les soldats dégageaient le passage en poussant la foule, elle passa. Elle était vêtue d’une longue robe de soie dorée. Des bracelets en or et en argent pendaient à ses poignets. Ses cheveux avaient été attachés en deux chignons sur chaque côté de sa tête formant une sorte de crinière. Une chaîne en or d’où tombaient des anneaux d’argent étaient enroulée autour de sa chevelure pour mieux la maintenir. Enfin, elle portait des sandales décorées de lapis-lazuli. On avait dessinée sur son visage, ses mains, ses bras et ses jambes des motifs géométriques au henné et ça et là des symboles. Elle n’avait jamais paru aussi royale. Des servantes marchaient à ses côtés, portant des offrandes pour le temple.

Elle arriva au pied des marches et les gravit pour rejoindre les prêtres. Le peuple était en émoi. Kushim entendait partout autour de lui des prières et des bénédictions. On pouvait distinguer les prêtres en train de psalmodier à voix basses. Quand enfin elle atteignit son trône, elle se tourna vers son peuple et leva les bras vers lui comme une mère qui accueille ses enfants. Ce fut l’explosion. Les gens se mirent à crier, à chanter et à pleurer. Kushim vit des hommes et des femmes tomber au sol et se mettre à trembler de tous leurs membres comme s’ils étaient en transe. C’était la première fois qu’il voyait une telle démonstration de ferveur religieuse. Les ôdes à Inanna étaient chantées partout autour d’eux comme si Kammani était l’incarnation de la déesse elle-même.

Quand elle parla, le silence se fit sur la place à une vitesse impressionnante :

“Peuple d’Uruk, mon peuple.”

Elle semblait elle aussi changée. Son visage exprimait une joie et une plénitude que Kushim ne lui avait jamais vu avoir.

“Je vous bénis, peuple d’Uruk en ce jour où je deviens votre reine. Brave peuple d’Uruk. Nous irons ensemble pourfendre les divinités barbares et nous entamerons une ère de paix pour notre pays.”

Les gens crièrent leur approbation. La ferveur était à son comble. On apporta à Babati l’ancien un coffre. Il l’ouvrit et en retira la couronne de bronze d’Uruk. Le prêtre fit signe à la reine de s’approcher et de s’agenouiller. Elle s’exécuta et doucement, la couronne fut posée sur sa tête. Quand elle se releva, le peuple explosa en cris de nouveau. Elle se tourna vers eux et leva les bras en s’avançant vers le bord des marches comme pour être le plus près possible d’eux. Le triomphe dura plusieurs minutes. Quand enfin la foule se calma, elle reprit la parole :

“Peuple d’Uruk, je suis désormais votre reine. Je serai, et ce jusqu’à la fin de mes jours, à votre service pour maintenir la gloire de notre cité, avec l’aide d’Inanna toute puissante.”

Quand le nom de la déesse fut prononcé, des gens répétèrent “Que sa puissance soit sur terre et dans l’autre monde”.

L’un après l’autres, les cinq chefs de clan présents montèrent les marches du temple et tous s’agenouillèrent face à la reine.

“Je jure, au nom de mon clan, de servir et d’honorer la souveraine de la grande cité d’Uruk.”, Dirent-ils.

Un murmure monta dans la foule concernant l’absence de trois chefs de clan. Kushim pensa qu’il serait très aisé de justifier l’attaque qui se préparait contre les clans rebelles.

Quand ils eurent fini, ils redescendirent les marches. La reine reprit :

“Peuple d’Uruk, les astrologues l’ont vu, la déesse requiert la présence de votre reine. Je vais donc descendre dans les profondeurs du grand temple afin de la rencontrer.”

“Normalement personne ne peut remonter de la demeure des dieux qui se trouve dans chaque temple.”, Dit Warad.

“Sauf elle et Kushim.”, Ajouta Puzu.

“Et moi !”, Corrigea Shepan, vexé.

La reine se tourna vers le temple et marcha vers la grande porte. Les prêtres lui emboîtèrent le pas sauf un qui descendit les marches en trottinant. Il se fraya un passage parmi la foule en transe et arriva devant eux.

“Noble Kushim, Sa Majesté requiert votre présence. Elle s’en va rencontrer les dieux tout-puissants et demande à ce que vous l’accompagniiez.”, Dit-il.

Kammani attendait devant la porte qui donnait sur l’escalier des dieux. Quand elle vit Kushim, un sourire se dessina sur son visage.

“Merci d’être venu Kushim. C’est la déesse elle-même qui requiert ta présence.”

L’adolescent hocha la tête, mal à l’aise au milieu de tous ces prêtres qui le dévisageaient.

On ouvrit le loquet et tous deux s’engouffrèrent dans l’obscurité. Quand la porte se fut refermée, Kushim sentit la princesse s’approcher de lui. Il ouvrit les bras et elle vint se blottir dedans contre lui. Il la sentit sangloter. Il ne savait pas si c’était de joie ou de tristesse. Elle finit par se reculer et dire :

“Merci d’être là Kushim, je suis perdue depuis que nous sommes remontés du temple la dernière. Je ne réalise même pas encore que je suis reine désormais.”

“Il faut dire que c’était inattendu.”, Plaisanta Kushim.

“C’est vrai, je pensais finir mariée à quelque prince d’une autre cité, et me voici reine de la mienne, celle où je suis née !”

Kushim posa sa main sur la joue de la reine et sentit des larmes couler dessus.

“Allons, ma reine, descendons parler à ces divinités qui jouent avec nos vies comme on joue au jeu des vingt carrés.”

Main dans la main, ils descendirent les marches. De nouveau, Kushim se mit à entendre les murmures des dieux. Ils semblaient excités et impatients, ils l’exhortaient à descendre les voir. La main de Kammani était fraîche mais tremblait de plus en plus à mesure qu’ils descendaient. Enfin, il n’y eut plus de marches et ils sentirent l’immensité de la pièce où ils arrivaient malgré l’obscurité totale. Un léger vent soufflait sur leurs visages, Kushim ne l’avait pas remarqué les fois précédentes. Il accompagnait les murmures et semblait être étrangement en rythme avec eux. Tandis qu’ils s’avançaient à l’aveugle, les murmures se muèrent peu à peu en paroles bien distincts.

“Viens a nous enfant des Marais.”
“Dumizi le dieu-berger t’as choisi.”
“Le voici, Kushim, enfant des Marais”

Soudain, le silence se fit et ils apparurent. Kammani semblait moins impressionnée que Kushim de voir apparaître les silhouettes de lumière. Lui les voyait pour la première fois.

“C’est… C’est eux ?”, Murmura-t-il.

“Oui, c’est eux qui t’ont exorcisé.”, Répondit-elle. “La déesse me dit que nous devrons nous agenouiller quand ils nous salueront.”

L’une des silhouettes s’avança et tendit sa main dans leur direction en signe de salut. Quand sa voix résonna, elle ne semblait pas sortir de l’endroit où devait se trouver sa bouche mais venait de tout autour d’eux :

“Bonjour a toi Kammani, élue d’Inanna et souveraine de la cité d’Uruk.”

Kushim la sentit lâcher sa main et entendit un bruit de froissement de robe, elle devait s’être agenouillée.

“Et bonjour a toi Kushim, scribe royal et enfant des Marais”

L’adolescent se mit à genoux lui aussi. Il entendait le souffle saccadé de Kammani à côté de lui.

“Kishim, nous t’avons fait venir parmi nous car tu es celui que Dumizi a choisi comme son vaisseau. Tu es son élu. Celui qui portera son message de par le monde et aidera à pourfendre nos rivaux. Relève-toi.”

Kushim s’exécuta et tandis qu’il se relevait, il sentait quelque chose changer en lui. Quelques instants avant, il était pétrifié d’être ici, dans l’obscurité, au milieu de ces êtres dont il ne saisissait pas l’essence, et désormais, la peur s’était évanouie. Désormais, il saisissait leur essence sans pour autant pouvoir l’expliquer clairement. Il comprenait leur nature intemporelle, il comprenait qu’ils n’étaient pas humains dans leur manière de penser et d’être. Ils avaient existé depuis des temps immémoriaux, ils avaient vu passer dizaines de rois et de reines. Ils avaient vu les montagnes se faire et se défaire. Ils avaient vu les fleuves changer de cours. Ils avaient vu des bêtes aujourd’hui disparues et vu apparaître des bêtes qui n’existaient pas naguère. Ils voyaient loin et avec clarté car ils connaissaient le passé par coeur. Ils n’étaient pas bons ou mauvais, cruels ou bienveillants. Ils étaient et le seraient toujours.

Il se sentit soudain petit et éphémère face à ces créatures. Ils ne les voyaient pas comme un père voit son enfant. Ils les voyaient comme un berger voit son bétail. Ils les voyaient comme un artisan voit son ouvrage. Kushim se rendit compte que lui et tous les autres êtres humains n’étaient que des tablettes d’argile sous le regard de leur scribe. Mais malgré tout, ces êtres dépendaient d’eux pour une chose : L’adoration. La raison qui poussait les dieux d’Obeïd à vouloir retrouver leur gloire d’antan et qui poussait ceux de Shumer à vouloir les en empêcher était qu’ils avaient besoin de l’adoration des humains. Un dieu que l’on oublie est un dieu qui meurt. Au fond de son temple ou logé dans l’esprit d’une personne, il n’est rien. C’est quand les offrandes affluent dans ses temples et qu’on lui chante des ôdes qu’un dieu est puissant. C’était donc cela la nature des dieux. Des êtres qui peuvent être tout-puissants comme ils peuvent être insignifiants et oubliés.

“Partez élue d’Inanna et élu de Dumuzi. Partez porter notre message au monde et pourfendre les êtres maléfiques d’Obeïd. Honorez nos noms parmi les vôtres et emplissez nos temples d’offrandes.”

Tandis qu’ils remontaient en silence les marches, Kushim se sentit plein de confiance. Une sorte d’euphorie qui lui donnait l’impression qu’il ne pouvait plus échouer, qu’il réussirait tout ce qu’il entreprendrait.

“Toi aussi, un dieu habite ton esprit désormais.”, Dit Kammani dans l’obscurité.

“Je me sens différent, je ne saurais pas l’expliquer.”, Répondit Kushim.

“J’ai aussi eu cette sensation. T’a-t-il parlé ?”, Demanda-t-elle.

“Non, mais j’ai compris des choses. Des choses qu’avant aujourd’hui je ne saisissais pas. Sur la nature des dieux et leurs desseins.”, Répondit-il.

“Oui, quand ils sont en nous j’ai l’impression qu’ils nous insufflent un peu de leur savoir.”, Dit-elle.

Partie IV :

Quand Kammani et Kushim arrivèrent en haut de l’escalier, ils frappèrent à la porte et un prêtre leur ouvrit. Ils étaient tous là et les regardaient avec des yeux pleins de piété. Babati s’avança vers eux et les scruta en silence puis il dit :

“Je ne pensais pas voir cela un jour de mes propres yeux. Dumuzi vous a élu, jeune scribe, en avez-vous conscience ?”

Kushim hocha la tête.

“Sentez-vous son savoir ancestral couler en vous comme Sa Majesté a en elle le savoir d’Inanna ?”, Ajouta-t-il.

“Oui, honorable Babati.”, Répondit Kushim.

L’ancien se tourna vers la reine :

“Les dieux ont élu votre époux sacré, Votre Majesté. Les prêtresses sont prêtes pour la cérémonie.”

C’était donc pour cela que les dieux l’avaient élu. Les dieux voulaient un époux à celle qu’Inanna avait choisi. Il sentit monter en lui une euphorie qu’il n’aurait pu expliquer. Il avait toujours ressenti du désir pour Kammani mais n’avait jamais même osé rêver de l’assouvir. Elle avait toujours été inaccessible pour lui et il ne l’avait jamais convoitée. Il savait malgré tout que l’euphorie qu’il ressentait ne venait pas uniquement de lui. Le dieu qui habitait son esprit la renforçait. Dumuzi, le dieu-berger désirait lui aussi sa déesse Inanna. Kushim regarda Kammani. Elle aussi semblait étrangement euphorique. Il se demanda si elle ressentait la même chose que lui. Le désirait-elle vraiment ou était-ce la déesse qui la manipulait pour qu’elle le pense ?

Tandis qu’ils sortaient du temple, ils virent que les gens s’était peu à peu dispersés. La cérémonie du mariage sacré n’était pas une cérémonie publique, le peuple n’avait rien à y faire. Une procession de prêtresses les attendait en bas des marches. Elles étaient toutes vêtues en tenues de cérémonie. Celle-ci était composée d’une robe bleue qui laissait la poitrine à nu. Sur les tissus un peu partout étaient accrochées de petites statuettes en argile cuite représentant Inanna. Sur leurs têtes, elles portaient de fins diadèmes en bronze surplombés de trois étoiles. Des dessins au henné recouvraient l’ensemble de leurs corps. L’une d’entre elles fit une courbette à Kushim et Kammani et les invita à les suivre.

Ils parcoururent ainsi le chemin allant du temple d’Enlil à celui d’Inanna qui se trouvait non loin de là. Tandis qu’ils marchaient, les prêtresses chantaient des poèmes d’amour dédiés à Inanna et Dumuzi en diffusant de l’encens. Les gens se mettaient à genoux quand ils les voyaient passer. Certains récitaient à voix basse les chants entonnés par les religieuses. Kushim se sentait inhibé dans ses sens. Il avait du mal à avoir conscience de ce qui se passait autour de lui. Tout était flou et incertain. Kammani marchait à côté de lui et arborait elle aussi un sourire béat.

L’intérieur du temple était obscurci par la fumée d’encens. Au milieu avait été posé un lit fait de pierre. Dessus étaient gravés des symboles. Ce devait être des prières et des incantations. Autour, des prêtresses nues, recouvertes de dessins au henné, chantaient des chants sacrés en remuant lentement la tête, comme si elles étaient en transe.

Quand la porte du temple se referma, les prêtresses qui les accompagnaient menèrent Kammani vers le lit. D’elle-même, elle retira sa robe et se retourna vers Kushim. Celui-ci sentit monter en lui un désir fou. Il voulait s’unir à elle aussi fort que le dieu voulait s’unir à sa déesse. Elle s’assit sur le lit de pierre et écarta légèrement les jambes comme pour l’inviter. Il ne savait plus où s’arrêtait son désir et où commençait celui du dieu.

Pendant un court instant, il se sentit dieu lui-même. Il eut l’impression de voir Kammani plus clairement que tout ce qu’il y avait dans cette pièce. Les prêtresses continuaient à chanter, l’encens continuait à emplir l’air, mais seule la déesse intéressait Kushim. Cette déesse qui l’invitait à s’unir à elle. Elle chanta alors des vers familiers à Kushim, c’était le poème qui racontait la rencontre d’Inanna et Dumuzi. Il était chanté par les époux sacré durant leur union :

J’ai jeté les yeux sur tout le peuple,
J’ai appelé Dumuzi à la divinité du pays,
Dumuzi, le bien-aimé d’Enlil,
Ma mère le chérit,
Mon père l’exalte

Il retira ses vêtements lui aussi et s’avança vers elle. Quand il arriva face au lit, elle s’allongea, l’invitant à la rejoindre :

Pour moi, ma vulve,
Pour moi, le monticule élevé,
Pour moi, la vierge, pour moi, qui la labourera ?
Ma vulve, terre arrosée, pour moi,
Moi, la Reine, qui amènera le taureau ?

Alors, les prêtresses se mirent à chanter :

Ô Dame Souveraine, le roi la labourera pour toi,
Dumuzi, le roi, la labourera pour toi.

Kushim rejoignit Kammani sur le lit de pierre et laissa son désir prendre le dessus. Tandis qu’il honorait la déesse, il voyait son visage empli d’une joie infinie. Son visage à lui aussi devait exprimer son état. Il sentit la reine bouger et accompagner ses mouvements. Il lui semblait que leurs esprits étaient connectés, qu’ils se comprenaient sans se parler. A un moment, elle leva sa main et la posa sur sa joue. A cet instant, leurs regards se croisèrent et il sentit l’étendue de l’amour qu’elle avait pour lui.

Les prêtresses continuaient à chanter :

Ô Dame Souveraine, le roi la labourera pour toi,
Dumuzi, le roi, la labourera pour toi.

Le rythme du chant s’accéléra comme les mouvements des deux amants. Les religieuses accompagnaient leurs ébats en remuant la tête. Une des prêtresses s’effondra inconsciente, terrassée par la transe. Kushim caressa la joue de Kammani.

Ô Dame Souveraine, le roi la labourera pour toi,
Dumuzi, le roi, la labourera pour toi.

Ô Dame Souveraine, le roi la labourera pour toi,
Dumuzi, le roi, la labourera pour toi.

Ô Dame Souveraine, le roi la labourera pour toi,
Dumuzi, le roi, la labourera pour toi.

À un moment, Kammani avait poussé un gémissement et le noir de ses yeux avait disparu. Très vite, lui aussi fut saisi par la transe. Alors, il se retrouva dans un état dans lequel il n’avait jamais été. Il eut pendant quelques instants une conscience aiguë de l’univers. Comme si à ce moment précis, il pouvait ressentir ce que ressentait chaque chose sur la terre et dans le ciel. Il sentait les rivières, les montagnes. Il sentait les volcans et les raz-de-marée. Il sentait tous les êtres vivants saisis par la même passion qu’il avait en cet instant pour Kammani. Et soudain, ce fut l’explosion. Les amants poussèrent tous deux un long cri accompagné par le chant rapide des prêtresses. Kushim ne pensait pas que l’on pouvait ressentir autant de félicité. En cet instant, il avait l’impression de ne plus être Kushim le scribe, il avait l’impression d’être un être intemporel, un être sans corps. Il avait l’impression d’être un dieu. Puis peu à peu, il se sentit lentement revenir à lui. Il se sentit redevenir Kushim, l’être humain fait de chair et d’os. Kammani le regardait, béate. Il se pencha et l’embrassa. Il se rendit compte que c’était leur premier baiser. Il dura longtemps et ils ne se séparèrent que quand les prêtresses s’arrêtèrent de chanter.

Les deux amants se relevèrent lentement. Deux prêtresses s’avancèrent avec chacune une grande étoffe de soie. Une troisième arriva vers eux, elle avait deux minuscules coupelles pleines d’eau. Elle les aspergea puis dit :

“Bénie sois-tu, élue d’Inanna. Béni sois-tu, élu de Dumuzi.”

Kushim sourit à Kammani qui lui rendit. On les vêtit des étoffes de soie et la troisième prêtresse vint attacher une ceinture autour de la taille de chacun d’entre eux. Après une énième courbette, elle dit :

“Que la bénédiction d’Inanna donne la victoire à notre grande cité, Votre Majesté.”

Fin.

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