6 – La pluie divine

Partie I :

Kammani fut réveillée par une voix familière. Pourtant, quand elle ouvrit les yeux, personne ne lui parlait. Elle était seule dans le lit de sa chambre au palais.

Une servante était assise sur une natte, dans un coin de la pièce. Quand elle vit que la princesse était réveillée, elle se leva et quitta la pièce précipitamment. Kammani la regarda avec des yeux ronds. Par la fenêtre pénétraient les rayons du soleil, la journée semblait bien avancée.

“Lève-toi, princesse. Gorge-toi des rayons du soleil”

Cette voix avait clairement résonné dans la tête de Kammani. Elle lui était familière mais elle ne la reconnut pas tout de suite. Cela faisait des années qu’elle ne l’avait pas entendue.

“Mère ?”, Demanda la jeune fille tandis que ses yeux s’emplissaient de larmes.

Elle resta assise pendant un moment à attendre une réponse qui ne vint pas. La voix était restée silencieuse. La reine Kishar et épouse du roi Gilgamesh était décédée dix ans plus tôt d’une maladie inconnue. Son agonie avait duré des mois et le souverain ne s’était pas remarié depuis. Et pourtant, Kammani en mettrait sa main à couper, la voix qui avait résonné dans sa tête était bien celle de sa mère.

En essuyant ses larmes, elle se leva et se dirigea vers la fenêtre. Celle-ci donnait sur le grand jardin du palais. Il était vide et un silence de mort y régnait alors qu’habituellement il était plein de servantes, de scribes et de courtisans.

“Vêtis-toi somptueusement, vêtis-toi comme si tu devenais reine aujourd’hui.”

La princesse sursauta en entendant la voix. C’était la même que tout à l’heure, celle de sa mère.

“Qui êtes-vous ? Ma mère est morte depuis des années, vous ne pouvez pas être elle.”

Une fois de plus, la voix resta silencieuse. La princesse lui obéit.

En sortant de sa chambre, elle était vêtue de ses plus beaux atours. Elle portait une robe bleue et jaune en soie, une étoffe venue de l’est, par delà les montagnes et que seuls les plus grands personnages de Shumer pouvaient s’offrir. Elle mit ses bracelets d’or et de lapis-lazuli, ses colliers de corail, ses bracelets de pieds en cuivre et se permit même de poser un diadème en or et en argent sur sa tête après avoir attaché ses cheveux en un chignon serré. Elle avait suivi les instructions de la voix du mieux qu’elle pouvait sans savoir si cela serait utile.

La princesse déambula dans le palais vide. Elle ne croisa personne dans les couloirs pendant un long moment quand soudain elle se mit à entendre au loin des voix qui semblaient se disputer.

“La salle du conseil.”, Se dit-elle.

La salle du conseil n’était pas vraiment une salle. C’était une grande cour arborée partiellement couverte. Le roi y tenait conseil avec ses ministres depuis une longue table dressée sur une estrade faite d’argile cuite et dressée en son centre. Le peuple pouvait y assister en s’asseyant sur le sol au pied de l’estrade ou sur des bancs entourant la cour. Aujourd’hui plus peuplée que jamais la princesse ne l’avait vue.

Des dizaines de personnes s’étaient attroupées là pour écouter l’assemblée installée autour de la grande table. On avait dû apporter des sièges supplémentaires pour accueillir tout le monde. En s’approchant, la princesse commença à les reconnaître. Il y avait le chambellan Noushkou et Alittum la scribe en chef du palais. Les quatre chefs de guerre les plus influents que son père employait : Sin-ili, Awil-shamash, Etana et Tizqar. Les chefs des huits tribus vassales d’Uruk étaient aussi là. L’un d’entre eux, celui que l’on appelait Hadanish le fauve, était en pleine élocution. Il parlait fort en tapant sur la table et tout le monde l’écoutait en silence. Kammani reconnut aussi des prêtres hauts placés dans la hiérarchie ecclésiastique. Ils étaient onze, avaient tous le visage grave et étaient vêtus de leur tenue de deuil. Tout ce beau monde était réuni car le roi Gilgamesh était mort. Du moins, c’était ce que la princesse supposait. C’était la dernière chose qu’elle avait entendu avant de s’évanouir.

“Ces fils des Marais vénèrent des divinités maléfiques du temps du peuple d’Obeïd. On dit qu’ils noient les enfants nés après le coucher du soleil en l’honneur de leurs dieux.”, Disait Hadanish en mimant l’acte de noyade avec ses mains. “Ils ont maudit notre pays à partir du moment où nous les avons laissés sortir de leur vase.”

Il finit par se taire et la cour retomba dans le silence. Tout le monde s’observait mais personne ne semblait savoir ce qu’il fallait faire. Aucun d’entre eux n’avait remarqué que la princesse se tenait dans l’encadrement de la porte qui donnait sur la cour.

“Et que préconisez-vous comme action ?”, Demanda Alittum.

Elle semblait agacée au plus haut point par cette assemblée et ne se gênait pour le montrer.

“Il faut un homme fort pour gouverner Uruk. La cité fait face à l’épreuve la plus importante de son histoire. Les démons du passé ont pris notre roi et son héritier. Ils ont laissé son royaume sans tête.”, Ajouta-t-il.

“Vous n’avez toujours pas explicité votre propos, Hadanish.”, Répondit sèchement Alittum.

Ce fut Noushkou qui reprit la parole de sa voix mielleuse :

“Ce qu’il veut dire, c’est que pour passer cette épreuve, la cité doit se mettre sous la protection d’un homme fort comme lui. C’est le chef du noble clan des Kugali, notre plus fidèle vassal et le plus puissant.”

L’un des prêtres s’indigna :

“Ce que vous proposez est blasphématoire. Si vous n’étiez pas un dignitaire du royaume je vous aurais immédiatement fait fouetter !”

Celui qui avait parlé était Babati, un très vieux prêtre conservateur. Il connaissait les lois des dieux et des hommes mieux que personne et était connu pour sa rigidité.

“Vous voulez mettre un homme de rien, que les dieux n’ont pas élu, à la tête de notre cité ?!”, Ajouta-t-il.

Se sentant insulté, Hadanish se leva vivement de sa chaise et frappa violemment la table.

“Je suis Hadanish le fauve, chef du très ancien et très noble clan des Kugali. Mon père et son père avant lui ont dirigé le clan. Je peux faire remonter mon lignage jusque avant le Déluge.”

Puis il ajouta en pointant du doigt le vieil ecclésiastique :

“Et toi, qui es-tu à part un prêtre vieux et aigri ? Qu’as-tu accompli, homme de rien ?”

Babati leva les bras et se mit à hurler :

“Qu’Enlil te maudisse ! Blasphémateur ! Mécréant ! C’est donc ainsi que tu parles à un homme ayant voué sa vie aux dieux ?!”

Ce fut Alittum qui ramena le silence. Elle frappa violemment du poing sur la table et s’écria :

“Messeigneurs ! Le peuple nous regarde ! Quel spectacle indigne vous lui donnez !”

Hadanish se retourna vers elle puis pointa du doigt l’assemblée :

“Ce sont les gens du palais. Des scribes, des servants et des courtisans !”

“Ce sont tout de même des gens du peuple. Que doivent penser les dieux de nous, leurs représentants sur terre ?”, Répondit Alittum.

Les deux hommes se calmèrent. Le chef de tribu se rassit mais ne desserra pas les poings. Alittum toisa du regard chacune des personnes présentes autour de la table comme pour s’assurer du silence de tous, puis elle reprit.

“Babati l’ancien l’a exprimé un peu durement, mais il n’a pas tort. Le roi d’Uruk doit être élu des dieux. Cela peut se manifester par un signe que les astrologues ont détecté, comme trois vautours volant contre le sens du vent le jour de sa naissance ou encore une éclipse ou une étoile filante. Pour notre défunt roi Gilgamesh, il a plu une pluie dorée sur toute la cité, l’eau de cette averse redonna la vue à des aveugles et guérit des gens alités. Tout cela, vous le savez tous, mais la soif de pouvoir a obscurci vos esprits.”

Babati hochait la tête d’approbation tandis qu’elle parlait. Hadanish, lui, fulminait. Quand elle eût terminé, un autre prêtre, que l’on nommait Limer, reprit la parole :

“La noble Alittum a raison. Les dieux nous ont créés pour les servir et uniquement pour cela. Il ne faut jamais l’oublier au risque qu’un autre Déluge vienne nous rappeler à notre condition de frêles créatures mortelles. Seuls eux peuvent décider qui régnera sur nous. Le royaume doit donc rester sans souverain jusqu’à ce qu’un signe fort nous montre l’élu. Et cet élu épousera notre noble princesse Kammani pour lui donner la légitimité sur terre et dans les cieux.”

Kammani écoutait avec attention. Personne ne l’avait remarquée. Soudain, la voix résonna encore dans sa tête :

“Va, avance-toi et montre-toi à eux.”

C’était encore la voix de sa mère, cela eut un effet apaisant sur la princesse. Elle reprit courage et s’avança dans la cour. On la remarqua dans l’assistance et les gens se mirent à murmurer. Cela attira l’attention des gens assis à la table qui se tournèrent vers elle.

“Ma noble nièce, vous êtes réveillée !”, S’exclama Alittum avec un large sourire. “Nous avons tous craint pour votre vie.”

“Merci, ma tante, vos prières m’ont aidé à surmonter la faiblesse qui m’a saisi.”

Quand elle arriva devant l’estrade, elle monta dessus et tous se levèrent pour la saluer, même Babati l’ancien.

“Nous débattions de la succession de votre père, que les dieux aient son âme, Votre Grâce”, Dit Noushkou. “La conclusion générale est que nous attendrons un signe des dieux pour connaître leur volonté.”

“S’il advenait que l’élu ne soit pas de haute naissance, vous l’épouserez pour lui confirmer sa légitimité et venir compléter la légitimité accordée par les dieux.”, Dit Babati. “C’est la coutume.”

Une colère sourde envahit la princesse. Son père et son frère étaient morts. Elle était la dernière représentante de sa lignée et pourtant cette assemblée était là à décider à sa place. Et ils avaient l’audace de la mettre devant le fait accompli quand elle arrivait.

Elle serra les poings. Elle n’ignorait pas que les femmes ne pouvaient pas hériter du trône mais elle avait espéré au moins être consultée sur la question. Soudain, la voix retentit encore dans sa tête :

“Va au siège de ton père, saisis-le, revendique-le. Tu es notre élue.”

“Je ne peux pas, je suis une femme, les femmes ne peuvent pas succéder aux rois.”, Se dit-elle.

La voix se fit plus insistante :

“Crois en nous ! Va ! Avance-toi et prends ce qui est tien !”

La princesse ravala sa salive puis s’avança lentement vers le siège vacant au bout de la table. Celui-ci était plus imposant que les autres sièges. Il était décoré d’inscriptions gravées dans le bois. Personne ne parlait et tous la regardaient avancer. Quand elle arriva devant le trône, elle s’assit lentement dessus. Un lourd silence s’ensuivit.

Enfin, quelqu’un osa parler :

“Que faites-vous, ma noble nièce ?”

Kammani ne répondit pas tout de suite. Elle caressa du bout des doigts l’accoudoir couvert de symboles et les lut à voix basse. C’étaient des inscriptions visant à lever le mauvais sort et épargner au roi les malédictions qu’on eût pu lui jeter. Enfin, elle leva la tête vers les autres qui la regardaient avec des yeux ronds et dit :

“Je suis l’élue des dieux. Je suis la reine légitime d’Uruk.”

Babati, abasourdi, lui rétorqua :

“Votre Grâce, vous n’êtes pas sans ignorer les lois des dieux. Vous êtes une femme, vous ne pouvez pas prétendre au trône à moins d’épouser le roi.”

“Aie foi en nous !”, Dit la voix.

“Et pourtant, c’est moi qu’ils ont élu. C’est moi qu’ils ont choisi pour succéder à mon père.”, Répondit la princesse.

Hadanish le fauve reprit la parole :

“Si je puis me permettre, Votre Grâce. Qu’en savez-vous ?”

“Je le sais.”

“Sans vouloir vous manquer de respect, ma nièce, mais n’êtes-vous pas encore souffrante ? Le choc du décès de notre noble roi vous aura sûrement affaiblie.”, Dit Alittum.

“Et maintenant, montre-leur ce qu’ils n’ont pas encore remarqué. Montre-leur le ciel.”

Kammani hocha la tête puis du doigt pointa le soleil qui se trouvait haut dans le ciel. Quelqu’un dans l’assistance s’écria abasourdi :

“Une… Une éclipse ! Il y a une éclipse !”

“C’est un signe !”, S’écria quelqu’un d’autre.

On commençait déjà à crier au miracle dans l’assistance et certaines personnes étaient même tombées à genoux.

Noushkou se leva brusquement et s’adressa aux gens présents :

“Arrêtez ! Cette éclipse était prévue de longue date ! Les astrologues l’ont prédite il y a longtemps de cela !”

La déception se lut sur les visages des gens. Tous espéraient qu’on trouvât un souverain pour Uruk comme un orphelin qui attendrait d’être adopté. Tandis que les gens se calmaient, Noushkou se rassit, satisfait.

“Princesse, votre stratagème aurait peut-être pu marcher sur le bas peuple, mais pas avec les gens instruits et sages que nous sommes.”, Conclut-il.

Kammani sentit son estomac se nouer. Alors c’était cela le signe que la voix lui avait promis ? Une éclipse ? Elle était prête à s’écrouler de honte quand les premières gouttes tombèrent. D’abord, il y eut de l’étonnement car aucun nuage n’obscurcissait le ciel et qu’il faisait une chaleur étouffante. Puis l’on remarqua que les gouttes de pluie étaient d’une vive couleur dorée. Alors s’empara des gens une incroyable frénésie religieuse. Babati leva les bras au ciel en criant au miracle. Les autres prêtres s’étaient levés de leurs sièges et étaient venus s’agenouiller devant Kammani. L’assistance était partagée entre ceux qui s’étaient mis à genoux et ceux qui essayaient à tout prix de boire l’eau divine. Les chefs de guerre et les chefs de clans présents étaient abasourdis par la scène.

“Lève-toi, reine d’Uruk, et embrasse ton pouvoir.”

La princesse se leva et marcha en direction du bord de l’estrade. Les prêtres s’écartèrent pour la laisser passer. Et tandis qu’elle levait les bras vers l’assistance comme pour les accueillir tous en son sein, tous ceux qui n’étaient pas encore tombés à genoux le firent. Tandis que l’eau divine ruisselait sur le visage et les épaules de Kammani, une joie infinie s’était emparée d’elle.

Partie II :

Kushim se réveilla ce matin-là quand les rayons du soleil avaient pénétré par la petite fenêtre de sa cellule et étaient venus réchauffer son visage. C’était presque agréable comme sensation mais très vite la chaleur réveilla la douleur de ses plaies. Il toucha prudemment son visage pour l’inspecter. Son œil gauche semblait avoir dégonflé mais pas le droit. Il se risqua à l’ouvrir et une douleur intense lui transpersa le visage. Il s’était retenu de peu de crier mais il avait réussi à le desceller et il pouvait voir la lumière dans la cellule. Il toucha ensuite son nez qui n’était qu’une bouillie de croûtes. Le jour où ils étaient arrivés ici, Kushim s’était rendu compte qu’il était cassé et Shepan le lui avait remis en place pour qu’il ne guérisse pas de travers. Malgré l’aspect peu ragoûtant de son nasal, Kushim le sentait quand même aller mieux. Il termina par sa bouche. Aucune de ses dents ne s’était déchaussée dans la nuit. Il avait eu beaucoup de chance de ne perdre qu’une dent du fond de sa bouche.

“Bien dormi petit frère ?”, Demanda Shepan d’une voix enrouée.

Kushim se leva et regarda son frère de son unique œil valide. Celui-ci avait aussi le visage en bouillie. Les soldats de Noushkou n’y étaient pas allés de main morte avec eux.

“J’ai l’impression que mon nez se remet un peu.”, Répondit Kushim.

“Tu vois que ça valait le coup que je le remette droit. Ça t’a fait mal sur le moment mais au moins tu n’auras pas un nez tordu.”, Dit Shepan.

“Tu crois que Kammani va bien ?”, Demanda Kushim.

“Mais oui ne t’inquiète pas pour ta princesse. Ils ne lui feront aucun mal, c’est la dernière de sa lignée.”, Répondit Shepan. “Inquiète-toi plutôt pour notre sort à nous deux. On va finir avec une tête de moins, je te le dis.”

Kushim resta silencieux. Cela faisait deux jours qu’ils étaient remontés du souterrain du temple et dès qu’ils étaient arrivés en haut, ils avaient appris qu’on avait assassiné le roi Gilgamesh et qu’ils étaient, lui et Shepan, les principaux suspects. On s’était immédiatement saisi d’eux tandis que d’autres soldats ramenaient la princesse inconsciente au palais. On avait ensuite fait appeler Noushkou qui était la personne la plus importante du royaume maintenant que le roi était mort. Il les avait fait emmener dans une caserne en dehors du palais et avait pris un plaisir pervers à ordonner à ses soldats de les frapper encore et encore pour leur faire avouer leur crime supposé. À un moment, Kushim avait perdu connaissance et s’était réveillé le lendemain dans sa cellule, le visage ankylosé et recouvert de plaies.

“Le seul espoir qu’on ait ce serait que ta princesse intercède en notre faveur, mais je doute que cette vieille carne de chambellan qui nous a fait torturer l’écoute.”, Dit Shepan.

La journée avait avancé et le soleil n’était plus visible depuis leur cellule. Kushim s’était assis à côté de la fenêtre et essayait de saisir des sons mais il n’entendait rien, comme si le palais était vide. C’est là que le ciel s’était mis à s’assombrir alors qu’il n’y avait aucun nuage.

“C’est l’éclipse, le maître scribe Kuwari nous en a parlé souviens-toi. Il a dit qu’il y en aurait une aujourd’hui.”, Avait dit Shepan.

Pourtant, quand la pluie dorée avait commencé à tomber, Shepan était resté abasourdi. Kushim se rappela de ce qu’il avait lu, qu’à la naissance du roi Gilgamesh, une pluie dorée était tombée pour annoncer le roi légitime et que cette pluie guérissait les malades et les aveugles.

“C’est un signe des dieux, Shepan ! Ils annoncent leur élu, celui qui régnera sur Uruk !”

“Comme dans l’épopée de Gilgamesh ?!”

“Oui !”

Shepan se leva brusquement et attrapa son ecuelle de nourriture vide. Il la tendit hors de la fenêtre. Il pleuvait tellement qu’elle ne mit pas longtemps à se remplir. L’adolescent s’en aspergea le visage et en but de généreuses gorgées puis tendit l’écuelle a Kushim :

“Ce n’est pas tous les jours qu’une eau miraculeuse tombe du ciel !”

Kushim imita son frère et bientôt il sentit la douleur dans son nez et ses orbites se résorber, comme si on lui avait fait prendre une drogue. Il toucha son oeil encroûté et il ne sentit aucune douleur. En prêtant l’oreille, l’adolescent entendit des crus venus du lointain. Les gens dans la cité exprimaient leur joie et criaient. Une euphorie avait dû s’emparer d’eux car tous connaissaient la pluie dorée qui s’était abattue le jour de la naissance de Gilgamesh, il y avait de nombreuses années de cela.

Ce n’est que le lendemain qu’on vint les chercher. C’était Noushkou encadré de deux soldats et d’un troisième homme chauve muni d’un sac en toile. Quand il le vit, Kushim se leva et d’un air de défi lui dit :

“On vous a dit tout ce qu’on savait. Nous n’avons pas tué le roi.”

Le chambellan les regarda en silence puis dit :

“Si ça ne tenait qu’à moi, vos têtes seraient déjà passées sur le billot. Mais la reine vous souhaite vivants.”

“La reine ?”, Demanda Shepan étonné.

Le premier réflexe de Kushim fut de se dire qu’Alittum la maître scribe avait été couronnée reine. C’était la soeur du roi après tout. Mais il lui semblait que les femmes ne pouvaient pas monter sur le trône à part par mariage.

“Oui, la reine Kammani souhaite que vous soyez présentables pour son couronnement demain. J’ai amené un docteur avec moi, il va vous soigner.”, Dit le chambellan.

Kushim en resta coi. Kammani était la reine ? Le signe des dieux lui était donc destiné.

L’homme chauve accompagnant Noushkou s’avança dans la cellule. Il posa son sac sur le sol et entreprit d’ausculter Kushim. Celui-ci le repoussa et dit au chambellan :

“Attendez, la reine est au courant que vous nous avez fait passer à tabac ?”

Noushkou s’irrita et répondit sèchement :

“Oui, la reine connaît les méthodes d’interrogatoire. Mais elle semble vous croire innocents, alors réjouissez-vous en.”

“Il ment. Kammani serait venue elle-même si elle savait. Je suppose que la pluie dorée d’hier est le signe qui a légitimé son couronnement. Elle n’aurait pas attendu pour venir nous chercher si elle savait dans quel état nous étions.”

Les deux frères n’étaient pas beaux à voir mais aucun des deux n’avait plus mal. L’eau miraculeuse avait guéri leurs plaies, mais ils n’avaient pas retiré les croûtes qu’ils avaient sur le nez et les yeux. Noushkou n’avait pas remarqué le subterfuge et les croyait gravement blessés au visage.

“Il veut cacher à Kammani qu’il nous a fait frapper par ses soldats.”, Dit Shepan.

Kushim sentit une colère sourde monter en lui. Il serra le poing et dit :

“Je me présenterai devant Sa Majesté ainsi.”

Noushkou grinça bruyamment des dents. Une veine épaisse et cramoisie palpitait sur sa tempe. Il garda malgré tout son calme et en esquissant un sourire faux il répondit :

“Votre apparence actuelle n’est pas digne d’être présentée à une reine. Soyez raisonnables et laissez le docteur vous soigner.”

“Nous refusons.”, Répondit Shepan.

“Refuser cela n’est pas correct de votre part.”

“Qu’allez-vous faire ? Nous faire battre par vos hommes ?”, Ironisa Kushim.

“La reine attend.”, Dit Shepan. “Il ne faudrait pas qu’elle s’impatiente et descende ici d’elle-même.”

Partie III :

Tandis qu’ils marchaient dans les couloirs, escortés par le chambellan et les deux soldats, les gens tournaient tous la tête en voyant passer Kushim et Shepan. Avec leurs visages encroûtés, personne ne devait les reconnaître. Une servante poussa même un petit cri quand elle les vit. Elle s’était reprise et s’était vivement éloignée de leur chemin.

Enfin, ils débouchèrent sur le jardin qui faisait office de salle du trône. La première fois que Kushim y avait pénétré, c’était des années auparavant. Le roi Gilgamesh y siégeait et l’adolescent était porteur de la tête d’un prince étranger. Aujourd’hui, à la place de l’imposant souverain, siégeait une silhouette menue qui semblait trop petite pour son trône. En s’approchant, Kushim la reconnut. La reine Kammani était sublime. Elle était vêtue des atours les plus somptueux que l’adolescent ait jamais vu. Des étoffes en soie, des bijoux en or, en argent et en lapis-lazuli et sur sa tête, une couronne antique de bronze gravée de symboles. Un scribe était assis à côté d’elle ainsi que sa tante Alittum et deux servantes. Quand elle les vit, un sourire se dessina sur son visage mais qui s’effaça dès qu’elle vit leur état.

Elle s’était levée vivement, choquée, la main sur la bouche et les yeux écarquillés. Quand ils arrivèrent au pied de son trône, ils posèrent un genou à terre.

“Votre Majesté.”, Dit Kushim.

Noushkou s’était approché aussi, et en tentant de garder la face, il dit :

“V… Votre Majesté, voici les deux garçons des Marais. Vous avez demandé à les voir.”

La reine resta silencieuse quelques instants puis elle explosa :

“Vos visages ! Qui vous a fait ça ?!”

Aucun des deux ne dit rien. Alors, son regard se tourna vers le Chambellan :

“C’est toi, sombre pourriture. C’est toi qui leur as fait ça. Tu ne pensais pas que ça te retomberait dessus. Tu pensais placer le chef Hadanish sur le trône et qu’il n’y aurait aucune conséquence.”

“M… Mais Votre M… Majesté, c’étaient les principaux suspects ! Il fallait bien les interroger !”

D’un geste, la reine le fit taire, puis elle ajouta :

“Réunissez le conseil qui s’est tenu hier. Les chefs de clans, les chefs de guerre et les hauts dignitaires du temple. Tous, dans la salle du conseil. J’ai à leur parler.”

“O… Oui Votre Majesté.”

Noushkou avait fait une courbette maladroite avant de se retirer. Il sortit du jardin presque en courant.

Après son départ, Kammani descendit les marches de son trône et tendit la main vers les deux frères pour leur faire signe de se lever. Quand ils s’executèrent, elle se jeta dans les bras de Kushim. Elle le serra contre elle et il sentit comme un poids qui disparaissait subitement. Il ne savait pas si c’était l’odeur de ses cheveux, sa poitrine contre son torse ou son souffle dans son cou, mais il lui semblait que les choses ne pouvaient aller que bien. L’instant sembla comme suspendu dans le temps pour l’adolescent et il sentit en lui ce sentiment étrange qu’il avait ressenti la nuit où il avait marché avec la princesse dans les rues d’Uruk.

Elle le lâcha enfin puis se recula et dit :

“Je suis heureuse que vous soyez sains et saufs mais je suis choquée par ce que Noushkou vous a fait.”

“Ne vous inquiétez pas Votre Majesté, depuis notre cellule nous avons bu l’eau dorée que les dieux vous ont envoyé et depuis nos blessures ont miraculeusement disparu.”

Kammani éclata de rire. Alittum, qui n’avait rien dit depuis le début intervint :

“Et vous n’avez pas jugé nécessaire de le dire à Noushkou ?”

“Il est venu dans notre cellule avec un médecin afin de camoufler son méfait. Nous n’allions pas lui donner cette satisfaction.”, Répondit Kushim.

Alittum esquissa un sourire complice. La reine reprit la parole :

“Il faut que je me débarrasse de ce cafard immonde. Il n’a rien apporté de bon au royaume du temps de mon défunt père, ça ne changera apparemment pas sous mon règne.”

Partie IV :

La salle du conseil était remplie quand arrivèrent Kammani, Kushim, Shepan et Alittum. Noushkou était là ainsi que tout un tas de personnes que l’adolescent ne connaissait pas. Certains semblaient être des prêtres, d’autres des militaires. La reine alla s’installer en bout de table avec Alittum à sa droite. Kushim et Shepan devaient rester debout au pied de l’estrade.

“Je vous ai convoqué aujourd’hui pour deux raisons.”, Commença Kammani. “La première, est pour vous expliquer pourquoi les scribes Kushim et Shepan sont innocents du crime qu’on les accuse. Et la seconde est pour vous expliquer ce que nous devons faire pour sauver notre royaume.”

Noushkou se tortillait sur son siège. Il savait qu’il allait passer un très mauvais moment. Tous les gens présents autour de la table étaient attentifs à ce que disait la reine.

“Depuis peu, des divinités antique menacent notre pays de Shumer. Les dieux du peuple qui nous a précédés, le peuple d’Obeïd, sont de retour et ils sont assoiffés de sang et de pouvoir. Les astrologues l’ont vu et les hauts prêtres du temple autour de cette table vous confirmeront cela. Kushim et Shepan ici présents sont des amis à moi, ils viennent du pays du peuple des Marais. C’est eux qui ont ramené à mon défunt père la tête du prince Elamite Khumbastir il y a quelques années de cela. Malheureusement, une divinité d’Obeïd a pénétré l’esprit de Kushim et l’a amené à accomplir deux actes innommables : Assassiner le prince et empoisonner le roi.”

La princesse tourna la tête vers Babati l’ancien :

“Très noble sage, vous me disiez plus tôt que vous étiez allé visiter Kushim dans sa cellule et que vous avez vu qu’il était possédé.”

L’aïeul hocha doucement la tête puis dit :

“En effet, j’ai pu voir qu’un être maléfique obscurcissait l’esprit du jeune scribe. Il n’était plus lui-même et n’agissait plus en conséquence. Il n’y a pas de doute là dessus.”

La princesse reprit :

“J’ai aussi su voir ce fait et j’ai emmené moi-même Kushim dans les profondeurs du temple d’Enlil afin qu’il soit exorcisé et j’ai vu de mes yeux de grands êtres faits de lumière extraire le mal de sa bouche et le dévorer. J’ai vu mourir de mes yeux la divinité d’Obeïd.”

Elle se tourna cette fois vers un autre prêtre :

“Limer, vous avez vu Kushim après que nous soyons remontés du fond du temple et vous avez vu qu’il n’était plus possédé.”

L’intéressé hocha la tête et dit :

“En effet, le jeune scribe avait retrouvé ses esprits et parlait de nouveau de manière normale. Du moins avant que la garde ne passe par là.”

Tout en disant ça, il lança un regard perçant à Noushkou. Kammani se leva et dit d’un air impérieux :

“Kushim, a subit la souffrance d’être possédé par un être innommable venu du fond des âges. Et après cela, alors qu’il était établi qu’il n’était plus possédé, il a eu à subir un passage à tabac de la part des soldats du chambellan Noushkou !”

Le chambellan accusa le coup. Un silence s’était installé tandis que tout le monde attendait qu’il se défendît.

“Votre Majesté, je suis attristé de voir que vous voyez ainsi mon acte. Vous que j’ai vu naître et grandir, je pensais que vous comprendriez que mon unique motivation était avant tout de protéger la famille royale et de m’assurer que ces deux garçons des Marais n’étaient pas coupables du méfait qu’on les accuse d’avoir commis.”, Dit-il.

Il s’était levé lui aussi, pâle comme un linge mais déterminé à tout donner pour sauver sa peau.

“Mes années d’expérience m’ont appris à ne me fier qu’à mon jugement, et mon jugement m’a dicté qu’il fallait avoir la certitude que ces deux garçons n’étaient pas coupables.”, Se défendit-il.

La défense du chambellan tenait la route, du moins c’est ce que Kushim pensa en enrageant. Pourtant, Alittum était intervenue dans la discussion :

“Personne ne doute de votre dévotion envers le trône d’Uruk, très noble Noushkou, mais si je puis me permettre de vous poser une question : Au sein de notre royaume, qui exactement possède l’autorité judiciaire ? Qui a la possibilité d’interroger et de décider qu’untel ou untel est coupable du méfait qu’on l’accuse d’avoir commis ?”

Noushkou lui lança un regard assassin. Il prit le temps de réfléchir sa réponse puis dit :

“Tout le monde sait que seuls le roi et les hauts prêtres possèdent l’autorité judiciaire. Néanmoins, étant un haut dignitaire du royaume, j’ai jugé bon de prendre cette initiative en ces temps troublés où le trône était vacant et où la couronne attendait son maître légitime. J’ai pris une initiative qui, certes était au dessus de mon humble dignité de chambellan, mais je l’assume et je l’ai fait pour le bien du royaume.”

“Et pourtant je vous ai dit que ces garçons n’avaient rien à faire dans cette histoire.”, Intervint Babati l’ancien. “Je vous ai exhorté à la patience mais vous sembliez saisi d’une frénésie vengeresse envers eux. Vous avez désobéi à l’homme pieux et sage que je suis par pure haine envers ces garçons.”

C’est à ce moment-là qu’un homme assis non loin de l’aïeul intervint. Il frappa du poing sur la table et se leva :

“Je soutenais aussi l’initiative du chambellan Noushkou. À ce moment-là nous n’avions aucune certitude et le royaume était sans tête. Il fallait agir et vite ! Il fallait un coupable et surtout un nouveau roi ! Je ne peux pas permettre qu’on l’accuse ainsi alors que ses intentions étaient nobles et dans l’intérêt du royaume.”

“Je comprends que vous défendiez celui qui a tenté de vous faire monter sur le trône, chef Hadanish, mais comprenez qu’en cet instant, vous auriez tout intérêt à vous taire et surtout à vous détacher de lui.”, Dit Alittum d’un ton tranchant. “De toute évidence, vous avez du mal à voir où est votre intérêt. Je vais vous le dire : pas avec cet homme.”

Le chef en question esquissa un mouvement de protestation puis s’était vite ravisé et s’était assis. Le silence se fit de nouveau et la princesse reprit :

“La conclusion est que nous ne pouvons tolérer un chambellan qui outrepasse son pouvoirs et se permet ce genre de choses.”

Elle prit une grande inspiration puis dit :

“Je vous condamne donc, chambellan Noushkou, à être banni de la cité d’Uruk et des terres appartenant à ses clans vassaux, et ce, pour toute votre vie. Et si on devait vous y voir revenir, vous risqueriez la peine de mort.”

L’homme s’effondra sur son siège. Il ne devait pas s’attendre à cela. Il pensait probablement avoir un avertissement verbal ou quelque punition physique mais certainement pas un bannissement. C’est alors qu’il se fit suppliant. Il s’était levé de son siège et s’était avancé, à genoux, vers le trône de la reine.

“Votre Majesté, Votre noble et juste et grande Majesté, je vous demande de reconsidérer votre décision de jeter un homme de mon âge sur les routes. Sachez que je ne survivrai pas dans la steppe et que les barbares Akkadiens auront vite fait de me dépouiller de mes maigres biens avant de me jeter dans une fosse. À la vérité, votre bannissement est une condamnation à mort.”

La princesse se contenta de le toiser avec mépris. On sentait en elle une haine envers cet homme qui macérait depuis des années. On sentait qu’elle le voulait mort depuis longtemps. Et on sentait en lui qu’il se faisait violence pour demander grâce à cette adolescente qu’il  haïssait et que s’il avait pu, il aurait enserré son cou délicat entre ses mains jusqu’à ce qu’elle expirât son dernier souffle. Elle finit par dire :

“Je trouve que je suis bien miséricordieuse envers toi, mais si tu considères que la peine que je t’inflige équivaut à une peine de mort, je peux faire venir le bourreau et nous en finirons sur le billot.”

“N… Non ! Votre Majesté ! Je…”

“Hors de ma vue avant que je ne change d’avis. On dit souvent que les souverains fraîchement couronnés sont impulsifs. Es-tu sûr de vouloir connaître cet aspect de ma personne ?”

Noushkou ne demanda pas son reste. Il descendit de l’estrade presque en courant et quitta la salle du conseil. La princesse fit signe à deux soldats :

“Veuillez à ce qu’il ne fasse pas de bêtises avant de quitter le palais. S’il commet quoi que ce soit de fâcheux, vous en serez personnellement responsables. Je vous accorde le droit d’utiliser la violence contre lui si nécessaire.”

Les deux hommes frappèrent leurs boucliers de leurs poings et partirent sur les traces de l’ancien chambellan.

La reine se tourna ensuite vers une servante :

“Amenez donc une chaise en plus, nous avons deux personnes de plus à accueillir autour de cette table.”

Tandis que la jeune fille obéissait la reine reprit la parole :

“Maintenant que cette affaire est réglée, nous pouvons parler de ce qui importe vraiment. Notre royaume est menacé, que dis-je, le pays entier est menacé !”

Elle s’était levée et tout en marchant autour de la table, elle parlait :

“Les dieux d’Obeïd sont de retour et ils auront eu mes défunts père et frère.”

La servante arriva avec un autre siège et la reine invita Kushim et Shepan à s’installer autour de la table. Ils obéirent, mal à l’aise. La reine désigna un des chefs de guerre présents à la table :

“Très noble Etana. Pourriez-vous nous rapporter les nouvelles concernant les autres souverains du pays de Shumer.”

L’homme en question se leva. C’était l’un des quatre chefs de guerre. Il était de petite taille mais il avait la carcasse épaisse. Il avait la cinquantaine et semblait avoir fait la guerre toute sa vie. Son visage portait quelques cicatrices et était tanné par le soleil. Ses cheveux étaient coupés très courts sous son chapeau évasé fait de corde tressée et d’étoffe décorée de motifs géométriques. Il avait la barbe rasée de près. Il s’était permis une fantaisie en portant des bracelets de bronze autour des poignets. Il fit une légère courbette à la reine avant de parler :

“Votre Majesté, le pays est en effet menacé. Il est vrai que les guerres entre les cités sont monnaie courante. Mais des nouvelles inquiétantes nous sont parvenues de Lagash. Le vieux roi Unzi, qui est connu pour être un fervent pacifiste est devenu fou. Il a levé son armée et est parti en guerre contre la cité de Girsu. Il a conquis la ville après trois jours de siège et a fait exécuter son roi sur un autel du temple de la cité. De ce qu’on m’a rapporté, il invoquait des dieux que personne ne connaît. Il se dirige aujourd’hui vers la cité de Nina qui est pourtant l’alliée de Lagash depuis plusieurs décennies.”

“C’est une menace. S’il arrivait à conquérir Nina, il se tournerait alors vers Kutallu qui est notre alliée la plus précieuse. Il faut prendre les devants et porter la guerre sur eux avant d’être dans une position désavantageuse.”, Dit un autre des chefs de guerre. Celui-ci était plus vieux qu’Etana et avait le visage long et creusé. Une longue barbe tressée et huilée venait rallonger encore plus sa face. Ses cheveux étaient blancs et épars sur le sommet de son crâne. Sa tenue était richement décorée mais d’une dureté militaire. Les motifs géométriques sur sa tunique étaient ocre et marron. Sa ceinture était faite de cuir et de corde tressée.

L’un des prêtres avait pris la parole. C’était un très vieil homme voûté par le temps :

“Le noble chef de guerre Sin-ili a raison. Les ennemis des dieux de Shumer se lèvent. Nous ne pouvons rester les bras croisés à attendre que ces calamités arrivent à nos portes. Il nous faut attaquer ! Il nous faut défendre notre foi !”

Le vieil homme partit dans une quinte de toux. Avec difficulté, il prit le gobelet posé face à lui et en but de généreuses gorgées. Il reprit :

“Le roi Nur-Zimu d’Isin qui était connu pour être un homme raisonnable a été pris d’une frénésie qui le conduit à faire bâtir des tours aussi hautes que des montagnes ! Personne ne connaît les raison de ses actions, mais cela ne m’étonnerait pas qu’il souhaite dédier ces bâtisse à quelques divinités maléfique d’Obeïd. Et plus loin au nord, Abbi-Kalla de Kish aurait fait ériger des idoles étranges, qui ne ressemblent en rien aux dieux que nous connaissons. On m’a rapporté qu’il a fait sacrifier sa propre fille en leur honneur. Nous ne pouvons pas laisser faire ça !”

La princesse était revenue à côté de son trône. Elle posa ses mains sur le dossier puis dit :

“Ces hommes sont possédés par les dieux maléfiques d’Obeïd. Ces divinités ont réussi à survivre dans les antiques palais à moitié engloutis des Marais, comme peuvent en témoigner Kushim et Shepan. Ils y ont été confrontés durant leur recherche du prince Elamite. Mais désormais ces êtres sont libres et assoiffés de pouvoir. Leur unique dessein est de retrouver leur gloire d’antan. Ils rêvent qu’on leur sacrifie des nouveaux-nés. Ils rêvent de voir le sol de leurs temples taché du sang des vierges. Et cela nous devons l’empêcher. Et c’est pour cela que j’ai aussi rassemblé les chefs de guerre et les chefs de clan aujourd’hui. Car il faut que nous partions en guerre contre les cités de Kish, de Lagash et de Isin.”

Les chefs de guerre Sin-ili et Etana ainsi que les deux autres dont Kushim ignorait le nom exultèrent. Un général n’est heureux qu’en temps de guerre. Les prêtres semblaient aussi saisis d’une frénésie, mais différente. Pour eux, cette guerre était une guerre sainte. Une guerre pour défendre leur foi et leurs dieux. Les hommes restants, probablement les chefs de clans, semblaient plus dubitatifs. Partir en guerre signifiait conscrire leur peuple et lui faire quitter sa terre pour lui faire affronter un ennemi qui n’était pas forcément le sien. Malgré tout, aucun d’entre eux ne protesta et tous soutinrent la déclaration de la reine.

“Nous allons rendre leur gloire aux dieux de Shumer et détruire les créatures impies venues du fond des âges qui menacent notre paix et notre harmonie.”, Dit la reine en lançant un regard pénétrant à Kushim.

Et en cet instant, il sentit un frisson lui parcourir le dos et lui donner la chair de poule. Un frisson qu’il ne savait expliquer et qui le terrifia.

Fin.

Source illustration.

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