5 – Le festin des dieux

Partie I :

“Inanna ?”, Dit la princesse.

“Je ne suis pas cette garce, cette fausse déesse ! Une divinité digne du peuple de Shumer, peuple d’usurpateurs et de putains !”

Tandis qu’il parlait, le visage de Kushim se tordait et une rage primale émanait de lui. Il était pâle comme un mort mais ses yeux étaient vifs et bougeaient constamment. Kammani recula d’un pas, terrifiée.

“Je suis une déesse d’Obeïd, le peuple que tes ancêtres ont vaincu et à qui ils ont imposé leurs dieux, princesse. Je te briserais bien la nuque…”

Les mains de Kushim se levèrent et mimèrent le geste, Kammani recula encore plus.

“Mais nous avons d’autres desseins.”, Termina-t-il.

“Vous ?”, Demanda Kammani à mi-voix.

“Tu comprendras vite, princesse. Le pays de Shumer s’agite, des dynasties s’effondrent en ce moment-même tandis des rois qui ont su voir où était leur intérêt s’élèvent.”, Dit Kushim. “Mais ton père, lui, n’a pas su le voir.”

Kammani resta silencieuse, elle ne comprenait pas où voulait en venir l’être qui habitait Kushim.

“Pendant des siècles, j’ai reçu les offrandes et les prières. Pendant des siècles, mon nom était sur les lèvres de mes fidèles. Et aujourd’hui, ce sont les noms d’Enlil et d’Inanna qui sont honorés. Bientôt, on prononcera mon nom de nouveau et mes temples seront rebâtis. Dans l’argiles, mes idoles seront façonnées. Et en mon honneur, on égorgera des nouveaux-nés.”

La princesse recula d’un pas. Elle était désormais dos au mur du cachot.

“Je te sauverai Kushim, je te promets. Je ne laisserai pas cet être avoir raison de toi.”, Dit-elle.

“Ton ami est mort, princesse, tu ferais bien de l’oublier. Si tu souhaites me déloger de son esprit, il faudra le tuer d’abord. Et alors, j’irai trouver un nouvel hôte.”

Kushim serra les barreaux entre ses mains. Ces dernières étaient blanchâtres mais leurs veines étaient gonflées et rouges.

“Je suis une déesse, princesse, j’existe depuis toujours et j’existerai toujours. Vos vies ne sont qu’un clignement d’oeil pour nous autres. L’unique but de votre existence est de nous servir. Rien d’autre. Vous n’êtes que des sacs de viande bons à nous honorer et à mourir pour nous. Aujourd’hui ton peuple sert les dieux de Shumer, demain il nous servira, les miens et moi. Prosterne-toi devant moi, honore-moi et peut-être que je te laisserai vivre quand ce moment sera venu.”

Kammani se rapprocha de la cellule et regarda Kushim avec un air de défi.

“Je t’honorerais avec plaisir mais je ne connais pas ton nom, déesse d’Obeïd.”, Répondit la princesse.

“Gemeshega.”

Passant son visage entre les barreaux, Kushim ajouta :

“Gemeshega, La silencieuse. Gemeshega, L’inattendue. Gemeshega, La chaotique.”

Partie II :

La nuit était bien avancée quand résonnèrent les pas de la princesse dans la rue. Maintenant que la chaleur du jour était partie, un vent frais venait aérer les rues étroites. Les pavés d’argile cuite, chauffés par le soleil, relâchaient désormais leur chaleur. C’en était presque agréable, mais la princesse n’était pas d’humeur à apprécier cela.

Quand elle avait frappé à la porte de l’école de scribes en pleine nuit, celui qui lui avait ouvert l’avait regardée avec des yeux ronds. Il fut encore plus étonné quand elle demanda à voir “Shepan, le frère de Kushim”. On la fit entrer dans le bâtiment et attendre dans la cour centrale. Elle s’était assise sur un banc et avait attendu. Elle était nerveuse, son plan comportait tellement de variables inconnues et de moments où tout pouvait mal tourner qu’elle était tentée à tout moment d’abandonner. Puis elle revoyait le visage convulsé et possédé de Kushim, et cette seule pensait suffisait à la motiver.

Shepan finit par arriver. Kammani ne le reconnut pas tout de suite. Entre la dernière fois où elle l’avait vu et aujourd’hui, il avait grandi de plus d’une tête. Il avait toujours un visage d’adolescent mais une timide barbe venait couvrir son menton et le dessous de son nez. Il s’était rasé le crâne à la mode des scribes. Quand il la reconnut, la peur traversa son regard. La nouvelle du meurtre du prince avait déjà dû fuiter en dehors du palais. Si elle venait le voir, c’était forcément par rapport à Kushim. Il devina qu’elle avait une mauvaise nouvelle à lui annoncer. Néanmoins, il n’en montra rien et se mit immédiatement à genoux :

“Toutes mes condoléances, Votre Grandeur. Nous avons entendu les nouvelles pour Sa Grandeur le prince Atab…”

Elle se leva de son banc et dit :

“Relève-toi.”

Il s’exécuta puis dit :

“Que… que nous vaut l’honneur de votre visite, Votre Grandeur ?”

“Est-tu Shepan, le frère de Kushim ? Tu as tellement changé depuis la dernière fois.”, Demanda-t-elle.

Il marqua un silence pendant quelques instants puis dit :

“Est-il arrivé quelque chose à Kushim ?…”

Kammani raconta tout à Shepan. A mesure qu’elle avançait dans son récit, l’adolescent devenait de plus en plus pâle et son regard de plus en plus triste. Quand elle eût fini son récit, un lourd silence s’installa. Seul le murmure lointain venu du temple et porté par le vent venait rompre le silence nocturne. Kammani s’encouragea en se disant que c’était les dieux de Shumer qui approuvaient son plan et l’appelaient.

Shepan finit par rompre le silence :

“J’aurais dû le voir, j’aurais dû voir cette déesse pénétrer dans l’esprit de mon frère. Pourtant je n’ai rien vu. Les trois soldats d’Elam convulsaient au sol tandis que la fumée blanche entrait en eux, mais Kushim était resté stoïque. Comment cela est-il possible ?”

“Je ne sais pas, Shepan, mais j’ai un plan pour sauver ton frère. Un plan qui a très peu de chances de fonctionner, mais c’est mieux que rien.”

Elle se mit alors à lui expliquer son plan. Tandis qu’elle parlait, elle s’attendait à tout instant à le voir se décourager et lui dire que c’était impossible ou ridicule. Pourtant, il écouta jusqu’au bout, l’amour fraternel ayant eu raison de sa rationalité. Quand elle eût fini, il dit simplement :

“Très bien, allons-y. Mieux vaut tenter ça que laisser mon frère dans cet état.”

Partie III :

Le palais royal avait été bâti sur les ruines du palais royal du peuple d’Obeïd. Quand Meshkiangasher, l’ancêtre de Kammani avait conquis Uruk, il avait brûlé l’édifice et l’avait rasé jusqu’au sol. Tout ce qui restait de l’ancien palais, c’étaient les divers puits qui se trouvaient dans ses nombreuses cours et jardins mais aussi un réseau de tunnels cachés dont seules quelques rares personnes connaissaient l’existence. Et parmi ces personnes se trouvait Kammani.

“Te faire entrer clandestinement dans le palais ne sera pas la partie la plus difficile, je connais un tunnel qui nous fait arriver à l’intérieur non loin des geôles. Le plus dur sera de te faire accéder au cachot où se trouve Kushim pour que tu puisses le neutraliser. Il faudra provoquer une diversion pour pousser les geôliers à sortir en abandonnant leurs clés.”, Dit Kammani à Shepan tandis qu’ils cheminaient dans les ruelles exiguës de la cité. Bientôt, ils débouchèrent sur le palais, mais au lieu de se diriger vers la grande porte, ils bifurquèrent en direction de son aile ouest.

Tout en écoutant le plan, Shepan hochait la tête. Le jeune homme s’était équipé de matériel pour l’occasion. Il avait sur lui une torche, une corde et un gourdin.

“Il faudrait provoquer un incendie non loin des cachots.”, Dit-il.

Le tunnel ne se trouvait pas accolé au palais, il était au contraire camouflé dans une rue faisant face au palais. Il se trouvait dans ce qui semblait être une maison comme les autres. Kammani poussa la porte et ils entrèrent. La pièce était exiguë et ne permettait pas d’en faire une habitation, elle se pencha et déblaya le sable sur le sol pour révéler une trappe en bois. Elle l’ouvrit tandis que Shepan allumait une torche.

Le tunnel dans lequel ils pénétrèrent était étroit et bas de plafond. Shepan s’y était engagé en baissant la tête pour ne pas se cogner. Ils marchèrent en silence pendant ce qui semblait être une éternité. Le tunnel était fait de briques d’argile cuite mais par endroits on pouvait discerner qu’autrefois, des fresques avaient été peintes dessus. Kammani connaissait ce tunnel par coeur. Bientôt, ils croisèrent une fresque représentant un roi portant une couronne et levant un glaive vers le ciel. Il était juché sur un char dont les chevaux écrasaient de leurs sabots de petits hommes armés de lances. La princesse s’était toujours demandée si l’artiste avait voulu représenter des lilliputiens ou un si c’était le souverain qui était surdimensionné.

Après cela, ils croisèrent une fresque représentant une procession de gens enchaînés entre eux menés par plusieurs cavaliers, cette fresque se trouvait à peu près au milieu du tunnel. C’est ainsi que la princesse se repérait. Elle savait qu’ensuite, il y aurait la fresque aux oiseaux de proie, puis celle d’une salle du trône où siégeaient des êtres fantastiques. Tous étaient humains, mais certains avaient des ailes, d’autres plusieurs bras et certains étaient gigantesques. Le dessin devait probablement représenter comment le peuple d’Obeïd imaginait ses dieux cruels. En pensant à cela, l’estomac de Kammani se serra. Certaines personnes qu’elle connaissait ne croyaient pas aux dieu. Selon elles, ils étaient issus de l’imagination torturée des prêtres. La princesse aurait aimé cela. Sa vie serait beaucoup plus simple.

Perdue dans ses pensées, elle faillit se cogner contre l’échelle qui marquait la fin du tunnel.

“Maintenant il faut être discrets, il va falloir éteindre la torche.”, Dit-elle.

Le palais était plongé dans l’obscurité et le silence. Seul s’entendait le claquement sec de leurs sandales sur les dalles au sol. Tandis qu’ils marchaient, Shepan admirait le couloir, impressionné. Des dizaines de fresques et de bas-reliefs ornaient le palais. Elles représentaient des épisodes de la vie des dieux, déesses et rois de Shumer. L’adolescent devait les reconnaître, lui qui était scribe et donc versé dans les arts littéraires.

Ils arrivèrent non loin de l’escalier qui descendait vers les cachots. Kammani se tourna vers Shepan et chuchota :

“Il faudrait mettre le feu à une tenture et ensuite donner l’alerte, en espérant que le geôlier sortira de…”

Avant qu’elle n’ait fini sa phrase, un cri aigu retentit dans tout le palais suivi par :

“Au meurtre ! Au meurtre !”

Shepan et Kammani se regardèrent puis de concert coururent se cacher derrière une lourde tenture représentant le couronnement du roi Gilgamesh par Enlil lui-même. L’escalier des geôles se trouvait à leur droite, si les gardiens remontaient, ils les entendraient passer.

Pendant de longue minutes, des pas de course résonnèrent dans les couloirs mais aucun ne venait de la droite.

“Ils ne vont pas bouger de leur poste.”, S’alarma Shepan.

“Il faut les y forcer !”, Dit la princesse.

Au pas de course, ils descendirent l’escalier. Là, le geôlier et deux soldats les regardèrent avec des yeux ronds.

“Le sergent de la garde vous appelle, vous n’avez pas entendu l’alerte ?!”, S’exclama la princesse.

“Nous avons ordre de ne pas quitter nos postes, quoi qu’il arrive.”, Répondit le geôlier.

“C’est grave, un meurtre a été commis, vous devez y aller.”, Dit Shepan en tentant d’être crédible du mieux qu’il pouvait.

“On ne peut pas bouger de notre poste.”, Ajouta l’un des soldats.

“Et bien vous direz que la princesse vous a ordonné d’y aller ! C’est grave ! Quelqu’un a été tué !”, S’écria Kammani.

Les trois hommes finirent par obtempérer. Dans la précipitation, le geôlier laissa son trousseau sur sa table.

Partie IV :

Quand ils arrivèrent devant la cellule de Kushim, celui-ci n’avait pas bougé depuis la dernière fois où Kammani l’avait vu. Il était toujours pendu aux barreaux et les regarda arriver en les suivant de son regard fou.

“Kushim…”, Dit Shepan, affecté.

Le possédé ne répondit rien.

“Ce n’est plus lui, Shepan.”, Dit la princesse.

Elle posa sa main sur son épaule puis ajouta :

“Il faut le faire.”

Elle lui tendit une petite fiole qu’il prit tandis qu’elle préparait la clé de la cellule. Pendant tout ce temps, Kushim n’avait pas bougé et continuait à les fixer.

Quand la princesse trouva la bonne clé, elle la tourna dans la serrure et dès l’instant où la porte fut ouverte, Kushim poussa un cri bestial et se jeta sur eux comme un animal. Ils s’étaient préparés à cette éventualité et Shepan eut le bon réflexe. Il attrapa son frère à la gorge avec sa main gauche et lui cria :

“Arrête démon ! Je suis plus fort que toi !”

Alors qu’il approchait la fiole de la bouche de Kushim pour lui faire boire, ce dernier la frappa de sa main et elle s’envola de ses mains pour aller se briser sur le sol. Le grand frère s’énerva et d’un geste sec plaqua son frère contre un mur. La violence du choc fit perdre connaissance à Kushim pendant quelques instants, le temps pour la princesse de tendre une nouvelle fiole à Shepan qui en versa le contenu dans la bouche de son frère inconscient. Kushim commença à reprendre conscience et à essayer de se débattre mais le somnifère était puissant et il perdit vite de son entrain et peu à peu sombra dans le sommeil.

Quand il ne bougea plus, Shepan serra son frère dans ses bras, des larmes coulant sur son visage :

“Je suis désolé petit frère, je n’ai pas su te protéger. Je suis désolé nous ferons tout pour que tu redeviennes toi-même”

La princesse ne put s’empêcher non plus de laisser couler quelques larmes. Néanmoins, elle finit par couper Shepan :

“Il faut partir, avant que le geôlier ne revienne.”

L’adolescent hocha la tête. Il hissa son frère inconscient sur son épaule et la suivit.

Kammani ignorait qui avait été tué, elle espérait que ce n’était pas une personne importante. Son estomac se noua quand elle pensa à l’éventualité que c’était peut être son père, mais elle épousseta cette pensée pour se focaliser sur leur mission.

En faisant attention avant de tourner à chaque couloir, ils finirent par rejoindre la trappe. Après avoir emprunté le tunnel en sens inverse, ils débouchèrent sur la remise. La nuit était bien avancée et les rues étaient toujours vides.

“Maintenant il faut aller au temple…”, Dit Kammani.

Le place du grand temple était plongée dans une obscurité quasi totale. L’absence de la lune donnait un air sinistre au grand édifice. Ses briques qui étaient habituellement ocres paraissaient presque noires. Une aura étrange s’en dégageait. Dès que la princesse le vit, les murmures envahirent son esprit. Habituellement ils étaient lents et et posés, l’appelant à les rejoindre. Désormais ils se faisaient pressants et autoritaires.

“Princesse… Viens à nous… Amène-la… Viens…”, Disait une voix de femme.

“Amène la déesse… Amène-nous la fourbe…”, Ajoutait une voix d’homme.

Kammani fut tentée de dire à Shepan de s’arrêter. Une peur primale lui nouait les boyaux. S’ils descendaient dans les profondeurs du temple, elle craignait qu’ils ne puissent jamais remonter.

Ils traversèrent la place en silence. Comme elle s’y attendait, la porte qui devait être normalement fermée, était ouverte.

“Il faut retirer nos sandales pour éviter que nos pas ne résonnent.”, Chuchota-t-elle à Shepan.

Tenant leurs chaussures à la main, ils traversèrent la grande salle du temple et arrivèrent dans un long couloir qui se séparait en nombreux autres couloirs.

“Vous savez où il faut aller maintenant ?”, Demanda Shepan.

Elle marqua un moment de silence puis dit :

“Oui.”

Elle ralluma leur torche et avança, elle ignorait où se trouvait l’escalier qui descendait dans les profondeurs du temple que Kushim avait descendu enfant, elle se repérait uniquement aux voix qui l’appelaient. Plus ils avançaient, plus elles étaient excitées et pressantes. Elle en distingua une ou deux qui chantaient. C’était un chant en même temps joyeux et murmuré, cela fit dresser les cheveux sur la nuque de Kammani. Les voix n’avaient jamais paru aussi peu humaines.

Ils finirent par arriver dans un couloir en pente douce qui se perdait dans l’obscurité. Les voix étaient désormais claires. Kammani regarda Shepan pour voir s’il les entendait aussi mais il ne faisait que fixer le bout de couloir, le visage livide et cireux. Il était terrifié et semblait avoir beaucoup de mal à le cacher.

“Au fond doit se trouver l’escalier qui descend vers les dieux que Kushim a vu enfant.”, Dit Kammani.

Shepan hocha la tête. Sa pomme d’Adam monta et descendit tandis qu’il déglutissait.

“On doit le faire, pour Kushim.”, Ajouta-t-elle.

“O… Oui…”

Celui-ci était toujours inconscient sur l’épaule de Shepan. Sa respiration faisait lentement monter et descendre son dos.

“Allons-y”, Dit le grand frère.

Ils finirent par arriver face à l’escalier. Désormais les murmures n’étaient plus des murmures. Kammani les entendait clairement comme si des personnes chantaient et criaient en bas de l’escalier. Elle crut même discerner des sons de tambours et de lyres.

La princesse fit le premier pas pour descendre les marches.

Partie V :

La descente de l’escalier se fit en silence. Shepan, qui marchait à côté de Kammani dégageait une odeur rance de transpiration. La peur le tétanisait. Il continuait néanmoins à descendre les marches. La princesse était paradoxalement moins effrayée, comme si le fait d’entendre les voix qui venaient des profondeurs était plus rassurant que le silence que subissait l’adolescent. Perdue dans ses pensées, Kammani ne se rendit pas tout de suite compte que Shepan s’était arrêté. Elle se retourna vers lui et vit son visage plus blême que jamais.

“Shepan ?”

“Tu… Tu entends ce que j’entends ?…”, Bafouilla-t-il.

“Tu entends des chants et de la musique ?”, Demanda-t-elle.

“Ah ! Toi aussi ?!”, S’exclama-t-il.

“Oui, ce sont les voix des dieux que Kushim et moi entendons depuis des années. Il faut croire qu’ils ont choisi de se faire entendre de toi aussi.”

Le choc devait être dur à encaisser, surtout que la première fois que la princesse les avait entendus, c’étaient de doux murmures. Désormais les voix étaient plus excitées que jamais, presque violentes.

Shepan finit par reprendre la descente.

Quand ils arrivèrent en bas de l’escalier, le silence se fit soudainement et un coup de vent éteignit leur torche, les plongeant dans l’obscurité la plus totale. Surprise, la princesse avait poussé un glapissement aigu.

“Je ne les entends plus.”, Dit Shepan.

“Moi non plus.”

Ils restèrent ainsi pendant ce qui semblait être une éternité, dans une obscurité totale et un silence de mort.

“Il faut avancer.”, Dit Kammani.

Ils reprirent leur marche, cette fois-ci dans le noir. Kammani n’entendait que la respiration saccadée de Shepan et les pas lourds de ses pieds nus sur le sol d’argile. Ils ne marchèrent pas longtemps quand un coup de tambour venu de la gauche les fit s’arrêter net.

“Tu… Tu as entendu ça ?”, Dit-elle.

“Ça venait de là.”, Dit-elle en pointant du doigt la direction. Précision inutile puisqu’ils étaient comme aveugles dans cette obscurité totale.

C’est alors qu’ils se firent entendre. D’abord sous la forme de chants chuchotés, puis ce furent les tambours, les lyres et les flûtes. Dans cet espace complètement dénué de lumière, tout autour d’eux, il semblait qu’une fête se déroulait. Une fête où ils étaient les seuls humains.

Tandis qu’ils luttaient tous deux contre l’envie de rebrousser chemin au pas de course, les silhouettes apparurent. La première arriva en face d’eux, puis d’autres suivirent à leur gauche, à leur droite et derrière eux. Elles semblaient faites de lumière mais elles n’étaient pas éblouissantes. Elles avaient toutes plus ou moins des formes humains, mais certaines étaient disproportionnées. Une des silhouette avait de longs bras qui touchaient presque le sol tandis qu’une autre mesurait trois fois la taille des autres.

C’est quand ils furent à dix pieds d’eux, que Kammani et Shepan se rendirent compte que tous ces êtres mesuraient bien deux fois leur taille. Leur apparence n’était pas spécialement effrayante mais ils avaient tous deux taches sombres à l’endroit où devaient se trouver les yeux. Quand Kammani avait fixé celles de l’un d’entre eux, elle avait senti son esprit doucement se perdre dedans, comme si elle était aspirée toute entière dans cet être omniscient et omnipotent.

Les dieux se tenaient debout tout autour d’eux, sans bouger. Les chants continuaient à résonner mais aucun d’entre eux n’avait de bouche et la musique ne s’était pas arrêtée alors qu’aucun n’avait d’instrument.

L’un d’entre eux s’avança enfin. Il mesurait bien dix pieds de haut et avait deux longs bras tentaculaires. Il ne chantait pas et son intérêt était entièrement tourné vers Kushim qui était sur l’épaule de Shepan. Son long bras de lumière se tendit et attrapa le possédé. Sans difficulté aucune, il le souleva.

Quand ils virent ça, les chants des autres dieux s’accentuèrent et le rythme des coups de tambour se fit de plus en plus rapide. Le vacarme était désormais assourdissant et Kammani fut presque tentée de se boucher les oreilles.

Le dieu leva Kushim plus haut que sa tête et cria une phrase dans une langue inconnue :

“Ina ikrib akarabu… ina terti epušu Enlil”

Soudain, Kushim se réveilla et se mit à se débattre. Mais se dégager de la main faite de lumière du dieu était impossible. Celui-ci leva son autre bras.

Kammani, pleine d’effroi, vit l’être enfoncer son autre main dans la bouche de Kushim qui continuait à se débattre en vain. Quand la main ressortit, elle tenait une longue forme serpentine faite de lumière. La chose mesurait plusieurs pieds de long, et quand elle fut entièrement sortie de Kushim, elle déploya des dizaines de ce que semblaient être des bras, des jambes ou des tentacules.

Le dieu posa Kushim par terre puis, de sa main désormais libre, il attrapa l’autre extrémité de la chose. Gemeshega La silencieuse ne ressemblait en rien aux dieux qui les entouraient. Sa forme était incertaine et ne semblait pas obéir à la logique. Alors que les dieux qui les entouraient avaient une apparence proche de celle des humains, la déesse ressemblait à une énorme araignée ou à un mille-pattes. Elle se mit à hurler et sa voix faillit transpercer les tympans de Kammani et Shepan. Le dieu, d’un geste sec, tira sur les deux extrémités de la chose qui se rompit en deux. Le hurlement qu’elle poussa glaça le sang de la princesse.

Kammani se rendit alors compte qu’elle avait tort sur l’absence de bouche des dieux quand celui qui tenait Gemeshega ouvrit la sienne. C’était un gouffre sombre et sans fond aux dents pointues. En une bouchée, il avala la moitié de la déesse d’Obeïd. Le chant des autres dieux était plein de bestialité et semblait sortir de la bouche des peuples barbares qui venaient parfois à Uruk pour faire du commerce. Leur langue était gutturale et ancienne. Le dieu leva ensuite l’autre moitié de la déesse puis la jeta en pâture aux autres dieux.

Soudain, ces mêmes êtres qui se tenaient debout devant eux, stoïques, se muèrent en formes confuses, bestiales. Kammani crut discerner des formes de loups, de lions et de chacals. Tandis qu’ils dévoraient Gemeshega, le dieu qui avait exorcisé Kushim leur dit d’une voix étonnamment calme et posée au milieu des cris autour d’eux :

“Les dieux d’Obeïd reviennent revendiquer leur place d’autrefois. Ils pervertissent les esprits des souverains du pays de Shumer et les poussent à s’entretuer. Ils agissent avec fourberie. Ils sont indignes d’être appelés dieu. Nous, dieux de Shumer, honorés depuis des siècles par les fils et filles de Meshkiangasher ne les laisserons pas ainsi bafouer notre honneur et menacer nos temples. Dites-leur que nous arrivons. Dites-leur que nous les dévorerons comme nous venons de dévorer leur sœur.”

Puis le dieu retourna dans son silence tandis que le festin continuait autour d’eux.

Shepan était hypnotisé par le spectacle. Kammani lui secoua le bras :

“Il faut partir ! Qui sait s’ils ne se retourneront pas contre nous une fois qu’ils auront fini de dévorer la déesse d’Obeïd.”

Shepan hocha la tête et se baissa pour ramasser Kushim qui était toujours inconscient.

Ils remontèrent l’escalier au pas de course tandis que les cris s’évanouissaient derrière eux. Quand ils arrivèrent en haut, ils virent que l’aube avait commencé à poindre. Kushim commençait à montrer des signes de vie. Il avait faiblement levé la tête et essayait de parler.

“Repose-toi petit frère, tu es en sécurité avec nous.”, Lui dit Shepan.

Kushim chuchota quelque chose d’incompréhensible puis ferma les yeux de nouveau, épuisé.

Kammani n’y croyait pas, leur plan avait fonctionné ! Ils avaient sauvé Kushim et étaient remontés vivants d’un face-à-face avec les dieux de Shumer !

Ils finirent par atteindre la grande salle du temple. Mais au lieu d’être vide, celle-ci était pleine de monde. Des dizaines de prêtres s’y pressaient tandis qu’un vieux mystique leur parlait du haut de son estrade :

“Ce sont les dieux maléfiques de l’ancien temps qui viennent aujourd’hui nous menacer ! Je l’ai vu en rêve ! C’est eux qui ont pris la vie de notre bien-aimé prince et qui demain viendront prendre nos fils et nos filles pour les réduire en esclavage ! Ils ont déjà perverti les esprits des souverains de Lagash, Kish et Isin. Demain, c’est l’esprit de notre bien-aimé souverain qu’ils viendront obscurcir !”

Tandis qu’il faisait son sermon, un homme entra en courant par la grande porte. Il était essoufflé et son visage était rouge comme une grenade. Quand il eût repris son souffle, il s’écria :

“Il y a eu un meurtre au palais royal !”

“Ce doit être le meurtre de cette nuit. », Dit Shepan à mi-voix.

“Le roi a été empoisonné ! Le roi Gilgamesh est mort !”

Les souvenirs de la princesse pour cette nuit-là s’arrêtèrent à ce moment-là.

Fin.

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