4 – L’ode à la déesse

Partie I :

Alittum n’était pas une femme souriante. Que ce soit la première ou la centième fois qu’on la voyait. Assise sur son siège rembourré de coussins de laine aux couleurs chatoyantes, elle toisait Kushim et Kammani de son regard pénétrant. Des bijoux en or et en lapis-lazuli pendaient de ses oreilles et de ses cheveux gris longs et ondulés. Ces derniers étaient surmontés d’un grand couvre-chef vert aux bandes jaunes. Ses coudes étaient posés sur une épaisse table en bois. Plusieurs tablettes d’argiles reposaient dessus, ainsi qu’un petit baquet d’eau et des qalams. La scribe en chef du palais royal n’était pas le genre de personne à sourire.

“C’est le petit frère de Mashda, tu dis ?”, Dit-elle enfin.

“Oui.”, Répondit Kammani.

“Mashda le mari d’Aruru fille de Nisaba, soeur du roi.”, Ajouta-t-elle.

“C’est cela.”, Répondit Kammani en essayant de rester naturelle.

“Et comment se fait-il qu’il n’était pas là au mariage de Mashda et Aruru ? Son visage ne me dit rien.”

La princesse déglutit, prise au dépourvu. Elle se tourna vers Kushim qui prit le relais :

“Je… J’étais très timide à l’époque, je suis resté caché dans les cuisines pendant tout le mariage.”

Tandis qu’il parlait, Kushim rougissait à vue d’oeil. Alittum le fixa en silence. Par moments, son regard se posait sur Kammani.

“Timide.”, Dit la scribe.

Elle les toisa pendant ce qui semblait être une éternité. Le coeur de l’adolescente battait la chamade. Enfin, elle brisa le silence :

“Cela n’a pas l’air d’avoir changé.”

“P… Pardon ?”

“Tu as dit que tu étais timide mais je constate que tu l’es encore.”, Répondit-elle.

“Ahah certainement.”, Dit Kushim en riant nerveusement. “Il faut aussi avouer que… vous êtes assez intimidante.”

Alittum crut avoir mal entendu. Le coin de sa lèvre tressaillit.

“Tu me trouves intimidante ?”, Dit-elle.

“Un… Un peu.”

“Tu ne manques pas de culot.”

“Je… C’était un compliment, vous êtes intimidante mais dans le bon sens.”, Se rattrapa maladroitement Kushim.

“Et tu es un peu idiot sur les bords, à ce que je vois.”

L’adolescent resta silencieux. Alittum finit par se tourner vers l’adolescente et dit :

“Pensais-tu vraiment que ce stratagème allait marcher ?”

Kammani sentit Kushim se ratatiner à côté d’elle. Elle resta calme et dit en essayant de ne pas trembler de la voix :

“Stratagème ?”

“Jeune fille, j’ai été ton instructrice depuis ton plus jeune âge, je t’ai vue grandir, je sais quand tu mens et je sais quand tu dis la vérité.”

“M… Mais c’est la vérité.”, Balbutia Kammani.

“Mentir ainsi à ta tante…”, Répondit Alittum.

“C’est ta t…”, Dit Kushim avant de se reprendre.

L’aïeule eut un léger rictus.

“C’est bien ce que je pensais.”

“Il ne se souvient pas de tout, ma tante, c’était il y a long…”, Justifia Kammani.

“Assez.”, Dit Alittum, “Soit. Il va rester avec moi cette après-midi et il va me montrer ce qu’il sait faire avec un qalam et je déciderai s’il est digne d’être scribe au palais.”

Kammani sentit une vague de soulagement en elle.

“Oh merci ma tante ! Vous verrez c’est un excellent scribe ! Le meilleur !”

Alittum eut enfin un sourire franc et fit un geste à sa nièce pour qu’elle sorte de la pièce.

“Je serai dans le jardin en face.”, Dit Kammani à Kushim avant de quitter la pièce.

Le bureau d’Alittum donnait sur l’un des jardins autour desquels le palais était bâti. Kammani alla s’asseoir sur un banc. Deux scribes travaillaient silencieusement à l’ombre d’un noyer, un baquet d’eau posé entre eux.

Dans un coin du jardin, trois servantes filaient de la laine tandis qu’une quatrième jouait de la lyre. Elles étaient un peu plus vieilles que Kammani et gloussaient tout en travaillant. Tandis qu’elle réflechissait, un murmure s’infiltra dans l’esprit de la princesse tandis qu’elle regardait les jeunes filles. Un murmure qui sonnait de manière harmonieuse, comme un chant qui s’accorderait avec le rythme de l’instrument à cordes.

Aucune des quatre servantes ne faisait attention à Kammani tandis qu’elle les observait. Le rythme de la musique était doux et apaisant et même les scribes guindés qui travaillaient de l’autre côté du jardin y étaient sensibles.

Kammani se rendit à peine compte qu’elle avait commencé à chanter :

Ma Dame, l’ébahissement de la Terre, l’étoile solitaire

La brave qui apparaît la première dans les cieux

Toutes les terres la craignent

La servante qui jouait de la lyre fut tout d’abord surprise et s’arrêta de jouer. Mais elle reprit rapidement et se cala sur le rythme de la princesse.

Dans les lieux purs de la steppe

Sur les hauts toits des maisons

Sur les places de la cité

Ils lui font des offrandes

Des piles d’encens, de doux cèdre

Des moutons, des moutons gras, des moutons aux longs poils

Du beurre, du fromage, des dattes, des fruits venus de loin

L’ôde s’était infiltré entre les arbustes et les feuilles et arbres et occupait tout le jardin. Tout le monde s’était arrêté, les scribes et les servantes, et tous écoutaient la voix de la princesse entonner ce chant qu’ils avaient pourtant tous déjà entendu des dizaines de fois.

Ils purifient la terre pour ma Dame

Ils la célèbrent en chanson

Ils remplissent la table de la terre avec les premiers fruits

Ils versent pour elle de la bière noire

Ils versent pour elle de la bière blanche

Bière noire, bière amidonnière

De la bière amidonnière pour Ma Dame

Cinq soldats qui passaient par là et s’arrêtèrent pour écouter.

Ma Dame regarde avec doux émerveillement depuis les cieux

Le peuple de Sumer parade devant la Sainte Inanna

Inanna, la Dame qui s’élève vers les Cieux, est radieuse

Je chante tes louanges, sainte Inanna

La Dame qui s’élève vers les cieux est radieuse à l’horizon

Quand le chant se termina et que l’instrument se tut, le jardin resta silencieux comme suspendu dans le temps. Le murmure dans l’esprit de la jeune fille s’évanouit peu à peu. Tous regardaient la princesse comme s’ils voyaient la déesse Inanna en personne.

Soudain, Kammani reprit ses esprits, elle savait qu’elle avait chanté l’ode à la déesse, mais ne s’en était pas rendue compte avant d’avoir fini le chant.

« Quelle voix magnifique vous avez, Votre Grâce. », Dit la servante qui jouait de la lyre. « Vous avez béni ce jardin de votre chant, rien de mal ne peut nous arriver aujourd’hui. Merci encore. »

« Oui, merci, Votre Grâce », Ajouta une autre des servantes.

« Je… Merci. »

« On vous aurait crue habitée par la déesse. », Dit une autre.

« C’est vrai, vous aviez sa grâce. », Ajouta la première.

Kammani ne savait pas quoi répondre. Elle les remercia encore puis alla se poster devant la porte d’Alittum. Qu’on la regarde et qu’on la traite avec déférence, elle en avait l’habitude. Mais jamais on s’était adressé à elle avec une telle vénération dans les yeux et dans la voix. Mais ce qui la terrifiait réellement, c’est que ce n’était pas elle qui avait chanté. Ou du moins, pas de son propre chef. C’était le murmure qui lui avait insufflé qu’elle devait chanter, et comment elle devait chanter.

La princesse entendait souvent les murmures des dieux. C’était le plus souvent quand elle passait à proximité d’un temple ou des cryptes du palais royal. Mais la voix qu’elle avait entendu dans le jardin était particulière. Ce n’était pas la première fois qu’elle l’entendait. C’était une voix de femme, apaisante et pleine de grâce.

De là où elle était, Kammani pouvait voir le jardin qu’elle venait juste de quitter. Les servantes et les scribes étaient retournés à leur activités et les soldats étaient repartis faire leur ronde. Tout en réfléchissant, la princesse fixait le puit qui se trouvait au centre du jardin. C’était un très vieux puit condamné depuis très longtemps. La jeune fille ne se rappelait d’ailleurs pas quand il avait été fermé. Sur tout son pourtour étaient gravés des bas-reliefs dans un style antique, antérieur à la conquête d’Uruk par ses ancêtres. Maintenant qu’elle y pensait, la voix féminine lui parlait le plus souvent quand elle était près de ce jardin, et donc de ce puit.

« Il faut que j’en parle à Kushim. », Se dit-elle.

Malheureusement pour elle, l’adolescente attendit encore deux heures avant de voir sortir Kushim du bureau d’Alittum.

Partie II :

Quand enfin il sortit, il semblait content. Et après avoir soigneusement refermé la porte, il dit :

« Elle m’a accepté ! Je suis scribe au palais ! »

« C’est génial, je savais que tu en étais capable ! »

Les deux adolescents marchèrent dans un couloir du palais tandis qu’elle lui racontait ce qui venait de lui arriver.

« Tu penses qu’une déesse vit dans ce puit ? »

« Oui, c’est une très ancienne déesse, le puit est fermé depuis plus d’un siècle, le palais s’est construit autour de lui. », Répondit-elle.

« Tu veux aller l’explorer ? », Demanda Kushim.

« Il est scellé, des briques en bloquent l’accès. », Expliqua-t-elle. « Si nous devons parler à des dieux, il sera plus simple d’aller voir ceux des souterrains des temples. »

Tout en discutant ils arrivèrent devant les appartements de Noushkou le chambellan du palais.

« Maintenant, je dois convaincre ce vieux cafard de Noushkou de t’assigner une chambre dans le palais. »

L’adolescent gloussa quand Kammani traita le chambellan d’insecte.

« Il se souviendra certainement de toi, ton visage l’aura marqué vu l’humiliation que je lui ai fait subir ce jour-là. », Ajouta-t-elle en souriant.

Le chambellan n’avait pas beaucoup changé depuis que Kushim l’avait vu. Quand ils pénétrèrent dans ses appartements, il était en train de dicter à son scribe qui notait scrupuleusement sur une tablette crue de brouillon. Le petit homme était assis à même le sol et une petite table était posée devant lui. Il avait le crâne rasé comme celui du chambellan et semblait plus vieux que lui. Quand Noushkou vit la princesse, il fit signe à son scribe d’arrêter.

« Votre Grâce, votre venue éclaire ma journée, en quoi puis-je vous aider ? »

« J’ai besoin que tu assignes des appartements à Kushim ici présent. Alittum vient de le prendre comme scribe au palais. »

« Mais voyons, Votre Grâce, les scribes du palais logent tous dans l’annexe de la chapelle d’Enlil. Ils n’ont pas leurs propres appartements. »

« Celui-ci est spécial, c’est un l’apprenti favori d’Alittum, elle a beaucoup d’espoir en lui. »

« Je ne voudrais pas vous accabler de questions, Votre Grâce, mais pourquoi c’est vous qui avez l’honneur de venir me soumettre cette requête ? »

“Ma tante est très occupée, elle a la charge des archives palatines, et en bonne nièce, je lui rends ce service. Elle a beaucoup insisté.”

Le chambellan dévisagea Kushim pendant un moment sans rien dire. Kammani se demandait à quel moment il allait le reconnaître. L’esprit de Noushkou semblait travailler à toute vitesse pour se rappeler où il avait déjà vu ce visage. La pièce était dans une chaleur étouffante et le crâne chauve de l’homme perlait de transpiration. Quand soudain il eut le déclic :

“Tu es ce bouseux des Marais venu réclamer la récompense pour la tête du prince élamite !”

« Kushim est apprenti scribe pour Sa Sagesse Alittum, sœur de Sa Majesté le roi Gilgamesh ! Comment osez-vous le traiter de bouseux ! », S’indigna Kammani.

La princesse savait que le chambellan craignait particulièrement ses colères. L’homme n’avait pas l’habitude qu’on lui crie dessus et sûrement pas venant d’une femme. Mais Kammani était la fille du roi et pouvait réclamer sa tête si un roturier comme lui osait lui manquer de respect. Un éclair de colère passa dans les yeux du chambellan qu’il réprima immédiatement avant de se ratatiner :

« Je… Je ne voulais pas manquer de respect à… »

« Tu l’as pourtant fait ! Tu as de la chance que je n’aille pas immédiatement raconter à ma tante comment tu traites ses apprentis ! », Ajouta la princesse en haussant encore plus la voix.

« Je… Pardonnez-moi Votre Grâce, je vais vous remettre immédiatement la clé d’une chambre. », S’écrasa Noushkou en faisant des signes de la main nerveux à son scribe.

Ce dernier se leva et alla ouvrir un coffre dans un coin de la pièce. Il en sortit une lourde clé en bronze qu’il tendit à son maître.

« Et voici, la chambre est la quatrième à gauche du bureau de Sa Sagesse Alittum. », Dit le chambellan en tendant la clé à Kushim.

Partie III :

« Mon grand frère est de fait l’héritier de mon père, mais il n’a rien à faire du pouvoir. Mon père tente depuis des années de lui faire aimer les affaires de la cour, la chasse et la guerre mais cela ne l’intéresse pas, c’est un mou qui passe son temps à se noyer dans le vin et les femmes. », Se plaignit Kammani.

« Et tu ne pourrais pas être l’héritière de ton père ? »

« Les chefs de quartier d’Uruk et les chefs de tribu de la région ne tolèreraient jamais cela. Et je t’avouerais que le pouvoir ne m’intéresse pas non plus, il faut être friand de tueries et de débats sans fin, et ce n’est pas mon cas. »

« Mais comment allez vous faire le jour où ton père va nous quitter ? », Demanda Kushim.

« Je ne sais pas trop, mon père a parlé de me marier à un second fils d’un roi d’une autre cité, ainsi Uruk serait toujours entre les mains d’une personne de sang royal et ne risquerait pas d’être intégrée à un royaume voisin. »

« Et un roturier qui a une haute fonction dans le royaume ne pourrait pas vous épouser ? »

« Curieuse question, Kushim, aurais-tu plus d’ambition que je ne pensais ? », Taquina la princesse.

L’adolescent rougit et se ratatina, tandis qu’il bafouillait pour se rattraper, elle lui dit :

« Le seul moyen pour un roturier d’être légitime est de gagner cette légitimité à la pointe de la lance. Seule la conquête permet à un roturier de se hisser au rang de roi étant donné que ce sont les dieux qui assurent la victoire sur le champ de bataille. Et les dieux ne donneraient jamais la victoire à quelqu’un qu’ils estiment illégitime ou indigne de détenir le trône. »

« C’est donc cela que l’on appelle le Mandat des dieux ? »

« Oui, tous les rois du pays de Shumer ont ce mandat car les dieux le leur ont accordé. Mon ancêtre Meshkiangasher est un jour arrivé avec son peuple, c’étaient des nomades vivant de lait de jument et de viande de cheval. Ils ont pris Uruk, en ont chassé l’ancien roi et s’y sont établis. Mon père avait naguère l’ambition de partir à la conquête de tout le pays de Shumer, mais les astrologues et les devins n’ont jamais vu de signes indiquant que les dieux approuvaient cette entreprise. Cet échec l’a beaucoup affecté. »

« Il n’a même pas essayé ? Il a juste écouté ses devins ? », Demanda Kushim.

« Tu es à Shumer depuis assez longtemps pour savoir que l’on ne va pas contre la volonté des devins. Les dieux leur envoient des signes sur ce qui doit et ne doit pas être fait. Personne ne va contre la volonté des dieux. »

« Les dieux me parlent à moi aussi, pourtant je n’ai pas l’impression qu’ils me disent ce qui doit être fait ou non. », Dit Kushim, pensif.

« Je me suis posé la même question il y a longtemps de cela, et je suis allée poser la question à un prêtre. Je lui ai demandé si les dieux parlaient parfois aux enfants. Il m’a expliqué que les dieux ne parlaient pas vraiment aux devins mais plutôt qu’ils envoyaient des signes dans les os gravés, dans les tripes des bêtes sacrifiées et dans les étoiles. »

Cela faisait plusieurs jours que Kushim s’était installé au palais. Il avait commencé son travail pour Alittum et y passait toute la journée. Kammani allait tous les soirs l’attendre devant le bureau de la scribe en chef. Quand il en sortait, les deux adolescents discutaient pendant des heures. Ils planifiaient scrupuleusement leur projet. Ils allaient pénétrer de nuit dans le temple d’Enlil pieds-nus pour ne pas être entendus et habillés en noir pour ne pas être vus. Ils allaient descendre dans les profondeurs du temple et affronter les divinités qui hantaient leurs nuits depuis des années.

Le roi avait su que Kushim était employé par le palais et avait demandé à le voir. Il l’avait chaleureusement félicité. Les relations avec le prince Atab étaient plus compliquées. Dès leur première rencontre, les deux adolescents s’étaient immédiatement haïs. Ils étaient de caractères très différents et ne pouvaient pas s’entendre.

« Je dois aller manger avec mon père et mon frère. », Dit la princesse. « Nous discuterons demain de notre projet. »

« Très bien, à demain ! », Salua Kushim.

La princesse prit congé et rejoignit la salle à manger du roi. Leur projet secret allait bientôt se concrétiser. Malgré tout, la princesse était terrifiée. Et si c’était un piège et que les dieux leur voulaient du mal ? Et s’ils ne revenaient jamais de ce souterrain ?

Partie IV :

La nuit était bien avancée quand les cris s’étaient fait entendre dans le palais. Quand Kammani arriva devant la chambre de son frère, des soldats en bloquaient l’accès. Elle les poussa et entra dans la chambre. Là, dans une mare de sang baignait le corps inanimé du prince Atab ainsi que celui de sa maîtresse. Une jeune fille était recroquevillée dans un coin de la pièce et pleurait bruyamment. C’était la deuxième maîtresse de son frère. Kammani poussa un cri quand elle vit la scène et se mit à pleurer elle aussi.

Le monde se mit à tourner autour d’elle et elle se sentit choir vers le sol. Des bras la maintinrent debout et on la porta hors de la pièce. Tandis qu’on lui appliquait un mouchoir trempé sur le visage, la puissante voix du roi Gilgamesh se fit entendre :

« MON FILS ! MON HÉRITIER ! AU MEURTRIER ! QUE LES DIEUX LE MAUDISSENT ! QU’ILS DAMNENT SON ÂME ET TORTURENT SON CORPS POUR L’ÉTERNITÉ »

Quand la princesse reprit conscience, elle était allongée dans son lit. Elle tenta de se relever mais la servante à son chevet la retint :

« Doucement, Votre Grâce, vous êtes encore faible. »

« Je… J’ai rêvé ? »

La servante sembla gênée, elle ne dit rien et se contenta de hocher la tête. Les larmes affluèrent de nouveau dans les yeux de la princesse et elle pleura longuement.

Plus tard, quand elle rouvrit les yeux, son père se trouvait à son chevet.

« Comment vas-tu ma fille ? »

« Père… Atab est mort… On l’a assassiné. »

« Oui, mon fils est mort… », Se désola le roi. « Mais les dieux ont été cléments, ils m’ont indiqué le coupable de ce crime odieux. »

La princesse se releva brusquement.

« Qui ? Qui a commis cet acte innommable ? »

Le roi sembla soudain gêné.

« C’est le scribe venu des Marais. Kushim. »

Partie V :

La princesse dut user de toutes ses ressources pour obtenir le droit de voir Kushim. Elle avait crié, menacé et supplié le geôlier qui avait fini par céder. Elle avait marché le long d’un couloir sombre où s’alignaient des cellules et s’arrêta devant celle de l’adolescent. Celui-ci était recroquevillé dans un coin et ne bougeait pas.

« K… Kushim ? »

L’adolescent se releva vivement quand il entendit sa voix. Il s’approcha des barreaux et colla ses mains dessus :

« Il faut que vous me sortiez d’ici princesse ! Je n’ai rien fait ! On m’a accusé à tort ! »

« Kushim, les gardes t’ont vu quitter la chambre de mon frère couvert de sang, un poignard à la main. »

« C’est… c’est un mensonge ! »

Kushim était méconnaissable. Son teint était pâle et ses yeux bougeaient d’une manière peu naturelle. Son regard fou n’arrêtait pas d’alterner entre chaque œil de la princesse. Elle se recula, terrifiée :

« Qu’est-ce qui t’arrive Kushim ? Je ne te reconnais pas ! »

L’adolescent se recula aussi, et tenta de reprendre ses esprits :

« Pardonnez-moi princesse, ma vie est en jeu, on veut m’exécuter pour un crime que je n’ai pas commis ! »

« C’est un coup monté, selon toi ? »

« Oui ! On a essayé de me piéger ! Je ne ferais jamais de mal à personne ! »

Kammani faillit y croire, le regard désespéré de Kushim l’avait presque convaincue. Mais elle se rendit compte que ce n’était pas un regard désespéré, c’était un regard fou. Le même regard qu’avaient certains sorciers pratiquant les rites interdits. Ceux-ci consommaient des substances magiques, entraient en transe et laissaient un dieu entrer en eux et parler par leur bouche.

Atab avait un jour emmené la princesse assister à un rite de ce type dans un temple en ruine en dehors de la ville. Des dizaines de personnes s’étaient rassemblées en toute clandestinité et le sorcier avait hurlé des incantations venues d’un autre temps jusqu’à ce que son regard change et que sa voix devienne inhumaine. La voix et les yeux de Kushim lui rappelaient cette cérémonie.

« Tu n’es pas Kushim. », Dit-elle.

L’adolescent se figea pendant quelques instants puis reprit de plus belle :

« Mais ça ne peut être que moi, Votre Grâce ! Qui pourrais-je être d’autre ? Ne soyez pas ridicule. »

La princesse fixa Kushim en se rappelant le récit qu’il lui avait fait de sa seconde rencontre avec des dieux.

« Tu es resté si longtemps en lui sans te manifester ? Tu as fait preuve d’une grande patience pour tenir toutes ces années. », Dit-elle.

Kushim s’était tu, il se savait percé à jour. Il eut un rictus et sa voix se fit plus aiguë et moins humaine :

« Si je ne suis pas Kushim, alors qui suis-je ? »

« Un dieu oublié et abandonné, un dieu d’Obeïd. »

Kushim se figea puis un sourire s’étala sur son visage :

« Tu as raison sur tout sauf sur une chose, je ne suis pas un dieu, je suis une déesse. Viens plus près princesse, dis-moi, as-tu apprécié mon chant ? »

Fin.

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